DE LA VOLUPTE DANS LA DÉVOTION
Dans les premiers mois de l'année 1893 parut en Belgique un livre intitulé Une Ame princesse, réponse à l'Ennemi des Lois.
Dans une note liminaire, l'auteur, le docteur Pol Demade, disait : « Ce livre répond à l'Ennemi des Lois; et il pourrait aussi bien s'intituler VAmt des Lois; en efïet, M. Barrés supprime les lois pour faire le héros de son livre, nous nous soumettons à la Loi pour faire le nôtre. »
M. Pol Demade juge que le catholicisme, loin de refroidir le cœur humain, en attise puissamment la flamme Se soumettre à la loi ! voilà le cri de ce catholique passionne, le secret où gît selon lui la plus ardente volupté. Et de savoir s'il a raison, c'est un enivrant problème de psychologie Quelle intensité, en effet, ne doit-on pas trouver sous un ciel où les étoiles sont le regard d'un Dieu!
La jeune femme aimée par le personnage énigmatique que met en scène M. Demade se nomme Albine. « Albine, dit-il, était une dévote, et je ne vous souhaite pas une autre femme qu'une dévote... Elle ne m'aima jamais plus et je ne l'aimais jamais mieux que le sang de Jésus-Christ dans son sang et dans mon sang... /'en étais arrivé à deviner, rien qu'à ses caresses et à ses baisers, le secret de ses communions multiples... S'il lui arrivait, le matin, d'interrompre mon travail ou mes
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études d'un baiser plus passionné que d'autres, je lui disais : « Tu as communié ce matin?... » Plus tard, ce fut pour nous l'expression sacrée entre toutes. Communier, pour nous, c'était faire provisiov d'amoiir.
Le dirai-je? Ces pointes extrêmes du catholicisme. cet amour charnel qui, dans sa défaillance, s'enlace et se fait porter par l'amour divm, ces mélanges sensuels et religieux me sont suspects. Quelque chose d'équivoque m'attire et me repousse.
Certes — étant donnés les personnages et le milieu si abondamment exposés dans les neuf cents pages du récit de M""^ de Craven, je comprends le sentiment qui poussa Albert de la Ferronnays à offrir à son Dieu sa vie, pour qu'Alexandrine d'Alopeus, schismatique et qu'il aimait, connût la vraie religion. Peu après il mourut, et auprès du lit de leurs brèves amours, devenu par l'intensité de son vœu d'idéaliste un lit de mort, une parcelle de l'hostie qui allait être son viatique fut la première communion de son amie, enfin devenue catholique...
Oui. un tel sentiment et cette exaltation, encore que je n'aie pas qualité pour les éprouver, je les puis en quelque mesure partager ou tout au moins admirer. Les Récits d'une sœur! chef-d'œuvre mal ordonné, bien gauche de rédaction et trop long, mais tout frissonnant des cris héroïques, auprès de quoi sont sèches les interjections chevaleresques de Pierre Corneille et basses les apostrophes humanitaires du jeune Saint-Just ou de Rousseau... Mais cette ardeur impure et, dans l'œuvre de M. Pol Demade, ces deux cœurs de feu qui se pressent avec une fièvre avivée par l'Eucharistie! Je sens là quelque égarement, un trouble, l'ardeur des hérésiarques!
Mystérieuse frontière, fumées de l'imagination, ligne idéale où la dévotion, l'amour et le sentiment de la mort se confondent! On s'intéressera toujours à ces tendres secrets des cœurs malades qui, pour avoir raffiné sur les réalités de l'amour, ne parviennent qu'à scandaliser!
Quelques pages de l'ouvrage de M. Pol Demade avaient particulièrement frappé une petite société d'esprit libre. M. Demade jette l'anathème à « ces hommes si bassement jaloux qu'ils disputent à Dieu le oœur de leur femme », et il déclare : « Je ne souhaite pas une autre femme qu'une dévote. » Là-dessus quelqu'un fit des objections : « Je comprends l'amertume d'un amant auprès de sa maîtresse qui baise les pieds du Christ, un soir de Vendredi-Saint C'est vraiment douloureux de n'occuper pas tout entière celle qu'on aime, et il faut quelque indulgence pour les formes mêmes excessives de la jalousie. Oui, c'est une chose tout à fait mélancolique de ne se sentir aucune prise sur un être passionné et beau, que la noblesse des rêves religieux détourne et dégoijte des bonheurs toujours imparfaits que nous lui pouvons proposer. M. Pol Demade a tort de nous défendre de souffrir dans l'instant où notre amante prosternée pleure sur un autre que nous. Mais je me hâte d'ajouter que s'il y parvenait, que s'il réussissait à me guérir de cette jalousie, je regretterais qu'il supprimât de l'amour quelque façon de souffrir. Alléger l'amour d'une parcelle de souffrance, c'est du même trait nous priver d'une part de volupté, car, dépouillé de tristesse, l'amour serait réduit à de brèves crises d'instinct véritablement négligeables. »
Après un débat assez abondant, on s'accorda sur ceci que l'influence du christianisme nuance toute notre
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conception de la vie. C'est un phénomène d'atavisme auquel aucun de nous n'échappe. L'amour, tout en conservant son utilité pratique et bien qu'il donne encore quelques instants pour assurer la perpétuité de l'espèce, a pris une forme religieuse, une exquise idéalité. La plupart de nous s'efiforcent d'y faire pénétrer la notion religieuse du sacrifice, du divin. Et je le sentis toujours comme un brisement de cœur. C'est une conception où s'accordent les tempéraments les plus opposés, s'ils sont un peu cultivés. Auguste Comte, adorant dans sa maîtresse l'Humanité entière, n'est pas éloigné de M. Pol Demade cherchant la saveur de son Dieu sur les lèvres d'une fille de vingt ans qui pleure de passion dans ses bras.
Quand nous sortîmes, l'un des invités, descendant avec moi les Champs-Elysées, me conta l'histoire suivante :
« Avez- vous habité Rome? C'est là vraiment que nous trou\'ons moyen d'accorder nos pensées avec l'idée chrétienne. Toutes nos préoccupations familières s'y ennoblissent de mélancolie, et la mélancolie voluptueuse à Venise, passionnée en Andalousie, polythéiste, me diton, en Grèce, à Rome devient religieuse, voire catholique.
« J'y rencontrai un prêtre qui devint mon ami, comme il avait été celui de Montalembert, de Maurice de Guérin, d'Ozanam et de tous les catholiques romantiques du milieu du siècle. Son âge et la qualité de son esprit lui donnaient du prestige devant mon imagination de jeune homme, enivrée par une longue solitude. Cette ville a vu chanceler les âmes les plus superbes. Mais ce qui m'accablait plus encore que ce climat épuisant et que les souvenirs de Rome et de
l'Eglise, si lourds à porter pour un individu, c'était une liaison, contrariée par les mille inconvénients ordinaires, avec une jeune femme romaine.
« Une semaine que l'avais erré, sans espoir de l'approcher, et que j'avais ajouté à ma fièvre en cherchant à distraire ma jalousie, je pensai que je n'aurais de paix qu'à raconter mes misères et que je ne trouverais un digne confident qu'au confessionnal. Je m'adressai à ce prêtre, il m'écouta comme je l'avais prévu, avec une parfaite indulgence. Seulement, il s'étonnait, d'après les idées que nous avions souvent échangées, que je pusse trouver une volupté si aiguë dans une aventure qu'il devinait, en somme, assez banale.
« Je m'expliquai plus à fond : « Je ne l'aime, lui « disais-je, ni pour sa beauté, ni pour les contentements « qu'elle m'offre; j'ai même quelque horreur de son « assurance de jolie femme heureuse : mais, avec ses « vingt-six ans, elle a, parfois, le matin, son visage un « peu fripé, et le pli de sa bouche m'attendrit de tris- « tesse Je pense qu'elle et moi nous sommes de petites « choses qui nous accrochâmes par hasard dans ce « confus carnaval de la vie, et que bientôt, des dix ou « trente personnes qui l'entourent, moi seul sentirai « encore battre mon cœur quand on prononcera son « nom.. Nul ne m'a fait mieux connaître combien toutes « choses sont périssables. Ne me donne-t-elle pas le « goût du sacrifice! Tout bas, j'appelle de mes vœux « l'instant où elle sera vieille et moi encore un homme « jeune Nous aurons quarante ans l'un et l'autre, et, « cessant de m'être une occasion de médiocrités, comme « est tout désordre, elle me demeurera pourtant un « fiévreux prétexte à la mélancolie, — qui est ce que « je préfère. »
« Ce prêtre, qui ne détestait que les tièdes, déplora mon égarement sans le mépriser. Il prit dès lors quelque plaisir à visiter avec moi les choses d'art, que nous goûtions à peu près de la même manière, mettant au-dessus de tout les œuvres ardentes et graves.
« Un jour que nous passions devant l'église délia Vittoria, il m'mvita à contempler la farneuse Sainte Thérèse du Bernin, — grande dame autant que sainte, évanouie d'amour et défaillante d'un alanguissement tel qu'en aucune alcôve il n'en est de plus voluptueux. Je ne fus pas à demi surpris qu'il éprouvât devant une telle personne la ferveur que me révélaient son agenouillement et sa prière. 11 ne répugna point à s'en expliquer.
« C'est, me dit-il, qu avant d'entrer dans les ordres « j'ai beaucoup aimé une jeune femme et tout à l'heure « je demandais à Dieu de la délivrer, soit des tenta- « tions de ce monde, soit des supplices du purgatoire « (car je me suis imposé d'ignorer toujours si elle vit « encore). Chaque fois que je passe devant une image « qui me laisse contenter le souvenir que j'ai gardé de « cette délicieuse complice, sans m'écarter de mes « préoccupations religieuses, je renouvelle ma prière. « La Sainte Thérèse du Bernin, par ses allures de « grande dame amoureuse et de sainte passionnée, « convient particulièrement pour élever jusqu'à l'extase « pieuse ce qui demeure en moi de tendresse ou de « complaisance humaine. »
« Cet honnête artifice qui permettait à ce prêtre de se rappeler ses troubles de jeunesse, je ne pus m'empêcher de le rapprocher du sentiment grave que je mêlais moi-même à mes galanteries. Il me sembla qu'une sensibilité analogue nous inclinait l'un et l'autre vers la religion.
« C'était sans doute son opinion secrète, car notre intimité augmenta. Six mois plus tard, quand je dus revenir en France, il me donna une preuve très touchante de sa confiance et aussi de sa connaissance de mon état : il me remit une oraison manuscrite et me pria de m'arrêter à Sienne pour la prononcer en son nom devant le fameux Evanouissement de sainte Catherine, du Sodoma.
« J'étais fort affligé de quitter les lieux oiJ vivait ma belle Romame; le talent si touchant du Sodoma, la singularité de la démarche, poussèrent-ils à bout mon esprit? La délicieuse nonne, pâmée aux bras de ses suivantes, la tête renversée de volupté et les yeux noyés d'extase, me rappela les brèves maladies dans lesquelles la jeune femme qui remplit ma jeunesse m'avait passionné plus encore que par l'épanouissement de ses vingt-cinq ans. L'heure que je passai dans la noble et solitaire église de Saint-Dominique me fit goûter les charmes de ma religion et ceux de ma maîtresse confondus, avec une vivacité dont le souvenir, parfois retrouvé devant telles poupées divines, mais plus barbares, d'Espagne, m'apparaîtra à mon lit de mort, je le prévois, comme la minute où je vécus le plus abondamment...
« Hier encore, dans la petite cathédrale de Prague, si pauvre, mais fortement parfumée et encombrée de figures coloriées, ma mémoire sensuelle retournait vers ces ardentes alcôves que sont telles églises d'Espagne et d'Italie. Combien de fois, dans un espace de dix années, n'ai-je pas fait oraison selon la méthode de mon véritable ami de Rome! Pour me conformer à son désir, j'ai brûlé le papier qu'il m'avait confié, mais je me rappelle que cette prière, c'était un parallèle entre les
merveilleuses images de dévotion crées par le Bernin ou par le Sodoma et la maîtresse pour l'âme de qui il priait. Afin d'intéresser sainte Catherine, il lui disait comment son amante, elle aussi, eût été digne d'inspirer le peintre avec une grande chasteté d'expression, il décrivait ces seins, ces hanches, ce port de tête, ce corps ployé, ces beaux yeux noyés de tendresse et ce soupir qui monte jusqu'à leurs lèvres. Et chacune de ces strophes, d'une piété qui surprendrait et peut-être offenserait partout ailleurs qu'à Séville et qu'à Rome, se terminait par ce cri vers la sainte : « Le soupir qui gon- « flait le sein de ma maîtresse, ô sainte! je le recueil- « lerai sur tes lèvres. »
Et voilà, conclut mon narrateur, ce qu'est, tout au fond, le néo-catholicisme : une façon de mêler la sensualité à la religion. Au fond de cette piété indifférente au dogme, il y a le goût du brisement du cœur : une volupté, mais à peu près dépouillée de bassesse.
Mars i8q3.