‹ Du sang, de la volupté et de la mortChapitre 16 sur 35 · EXCUSES A BÉRÉNICE · texte numérisé non relu

EXCUSES A BÉRÉNICE

J'ai beaucoup connu et caressé une jeune femme nommée Bérénice, et pour faire une atmosphère harmonieuse aux sentiments mélancoliques et fiévreux que je lui voyais, je l'ai installée dans le pays d'Aigues- Mortes. Ces landes bien nommées et la sensibilité de Bérénice, qui est, elle aussi, une eau morte d'où montent des rêves au soleil couchant, firent, en se confondant, un jardin dont les délicats me surent gré.

Oui, quand je présentai ma maîtresse Bérénice aux personnes de mon monde, les plus sévères sourirent à cette petite fille. Ht pourtant, l'ai-je mise à même de jouer dans son entier le rôle pour lequel elle était élue? A cette enfant de grande ressource, ai-je fait produire tout ce qu'elle contenait? Il y avait dans cette fille, de mœurs si douces, une force incontestable de poésie. Sa petite secousse s'est-elle prolongée aussi loin qu'il était possible? La qualité de vie qui battait sous cette peau, d'un grain si délicat, m'aurait permis peut-être de placer Béiénice au premier plan d'une grande intrigue sociale ou d'une localité célèbre, tandis que nous ne l'avons vue que modeste ermite d'un paysage de troisième ordre.

Ces scrupules m'assaillirent avec vivacité un de ces derniers soirs que j'étais à Tolède. Depuis le Miradero,

voisin de la Puerta del Sol, qu'elle est puissante et vaste dans la nuit, la vue sur les ruines du faubourg d'Antequeruela! Beauté que je n'ai pas épuisée et que je ne reverrai plus, j'eusse voulu vous amener Bérénice par la main, afin qu'elle bénéficiât du style de ce site, sol, végétation, ville et ravins d'une dureté si intense, que Tolède, sur mes souvenirs d'Espagne, surgit avec la violence des dimanches d'Andalousie au-dessus de l'arène des Taureaux.

Avec ses maisons aux fenêtres rares et sévères, toutes closes de grilles, avec ses âpres ruelles enlacées sur la roche ardente, avec les côtes décharnées qui l'entourent, fertiles seulement en cailloux et en parfum violent, Tolède, pour Bérénice, pour cette fille qui n'avait d'autre mission que d'attendrir les imagmations dédaigneuses, eût été une cage extrêmement couvenable

Sans doute, ici, Bérénice n'aurait pas les fièvres qui montent le soir des étangs d'Aigues-Mortes, mais, pour justifier son épuisement, ces étroites rues suffiraient, toujours grimpantes et descendantes, où seul le mulet ne désespère pas. Et ces pierres pointues parfois froisseraient sa cheville au point que se5 yeux s'empliraient de pleurs.

Quant à la solitude, qu'est celle d'Aigues-Mortes auprès de l'indigence du désert sublime où Tolède a bâti son trône, — trône gâté de romantisme, mais tout en fer sous ses fausses fleurs! A Tolède, petite fille, je t'eusse fait manger par le soleil. Je te vois, au soir d'une journée de fournaise, assise ou plutôt couchée au-dessus de la porte Visagra, sur la plus haute terrasse d'où la ville surplombe le ravin, aspirer la fraîcheur qui monte des boues du Tage, tandis qu'en face de toi, le dos pelé de la dure côte, courbé sous le climat comme un

mulet, par son accablement contribue encore à ta défaillance.

D'ailleurs, si la rudesse de Tolède ne suffisait pas pour opprimer Bérénice et pour nous la faire attendrissante, ainsi qu'il est nécessaire, par un dernier trait nous saurions l'affliger : dans cette ville cuite et recuite, où l'odeur de benjoin qui vient des rochers rejoint l'odeur des cierges qui sort de l'immense cathédrale, nous montrerions l'enfant affamée!

En effet, il est hors de doute qu'elle, si dégoûtée, ne pourrait pas se satisfaire de la cuisine trop brève et trop malpropre de cette noble cité. Je le jure, le bienheureux Pacôme, qui fut béatifié pour ce qu'il avait mangé pendant vingt années de Thébaïde, n'est pas plus méritant que celui qui s'installe à Tolède, et, comme lui, Bérénice, aux dépens de son estomac, se fût constitué des titres sérieux à notre culte.

Ah! je te connais bien, telle que tu pourrais exister, Bérénice de Tolède! Pour que tu sois possible et intéressante, voici ta biographie :

Tu es une fille d'Andalousie, une petite mule comme elles sont toutes, avec des pieds qu'enfermerait aisément la main, mais qui sont, après tout, moins des pieds dessinés de chrétienne que de gentils sabots tout ronds faits pour sonner à terre et scander les provocations dans les danses. Transportée de ta belle patrie, de Malaga, par exemple, où les femmes, les chevaux et le vin sont somptueux et lourds de vie, dans l'indigente Casti!!e, tu manifestes par un contraste violent quelle opposition il y a entre ton génie libre et facile et l'ascétisme de la vieille Espagne.

Nous signifier les tristesses de l'instinct contrarié, c'est déjà ton rôle à Aigues-Mortes. Ta poésie, ton ensei-

gnement, c'est d'être une petite bête de joie, de liberté, durement froissée par les règles. Mais chez nous tu demeures toute en nuances et, malgré ton indignité, une petite fille de style français, une racinienne. Tolède accentuera singulièrement tes moindres traits. De France en Espagne, tu perdras peut-être de la grâce, mais pour acquérir ce tour de reins qu'ils ont tous là-bas, hommes et femmes, artistes et amoureuses. Ce n'est plus au Musée du Roi René, rempli de l'art lucide, un peu glacé, si fin, de la première Renaissance française, que se composera la qualité de ton âme; tu t'endurciras parmi les tragiques poupées qui nous offrent dans l'ombre des églises espagnoles les plaies de Notre- Seigneur et de ses martyrs. Ta distraction ne sera plus de baiser les longues oreilles de ton âne, mais de courir au cirque des taureaux et d'y acclamer la bête sanglante joutant avec de beaux hommes.

Au résumé, Bérénice, passée d'Aigues-Mortes à Tolède, mais toujours émouvante dans le même sens et fidèle à ton rôle, qui est de faire aimer l'Inconscient, tu monterais de ton enseignement que tu nous dispenses. Cela ne serait pas mauvais, car, bien que tu ne sois pas fade, je t'assure que tu toucherais des imaginations encore plus nombreuses en accusant ton tour de reins. Au lieu d'être l'une de celles que goûtent les esprits fatigués, tu aurais été pressée dans les bras d'hommes passionnés. Et c'est d'avoir négligé de t'installer ces plaisirs, que je te présente mes excuses, ô ma tendre pleureuse!

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