SYLLABES CHANTANTES TERRASSES PARFUMEES
En Suisse, on m'a montré une vieille demoiselle fort honorable, qui, chaque année, choisit un petit garçon et le défraie de toutes les études jusqu'au jour où il sera prêtre. J'ai immédiatement pensé à M"° Claude Bernard, qui recueille les caniches, mais leur défend la reproduction. Et quand j'arrivai sur les lacs d'Italie, la conduite de ces deux personnes me revint à l'esprit, me parut d'un exemple fécond.
Certains êtres, me disais-je, semblent plus particulièrement désignés pour qu'on prenne souci d'eux, et qu'on leur évite les duretés de la lutte, de la concurrence; ils y succomberaient. Leur délicatesse, leur faiblesse, leur donnent ce « droit à la paresse » dont parlait Lafargue. Mais puisqu'ils ne savent pas assurer leur propre vie, il y aurait lieu de les décharger du soin d'assurer l'espèce, car la société qui les tire d'affaire ne serait pourtant pas assez riche pour adopter leurs enfants.
Ces nouveaux moines, ces derviches singuliers, ces rêveurs, incapables de l'effort qu'il faut dépenser dans les grandes villes, où pourraient-ils plus doucement
l62 DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT
végéter que dans les jardins épars sur les lacs de Lugano, de Côme, de Garde, sur ce lac de Varèse aussi, où Taine désirait posséder une villa? Incomparables paradis pour des êtres qui ne veulent avoir que des soucis viagers!
Jardins Giulia, Melzi, Sommariva, Serbelloni, syllabes chantantes, terrasses parfumées et lumineuses! Pourtant c'est déjà l'automne; une petite pluie fine tombe sur les arbres. Sur ces pentes où je me promène et qui enserrent le lac, l'allée est droite comme un balcon et offre partout des bancs; sans efforts, sans pensée, au milieu des myrtes, des citronniers, des palmiers, on s'enivre à la « coupe de lumière » qu'est ce paysage. Mais c'est de l'automne, plus encore que de la flore méridionale, qu'est fait, selon mon goût, le charme de ces bords.
De vieux arbres qui tendent leurs branches vers la lumière s'interposent entre le promeneur et le cirque. On ne voit plus le bleu du lac, les maisons de plaisance, les forêts de mûriers, d'oliviers, qu'à travers un mince rideau de feuilles immobiles. Ainsi demi-voilées de feuillage jaunissant, la nature dans ce grand silence est plus adorable qu'aucune composition de l'art, et les femmes du Printemps de ce fameux Botticelli, enguirlandées, elles aussi, ne sont que de pauvres petits insectes auprès de ce repos, de cette jeunesse, de cette véritable déesse qu'est la Nature aux jardins de Lombardie.
Pourquoi désigner telle villa? C'est toute la région qui nous est un jardm, au sens magique que reijoir ce mot quand il désigne les liens mystérieux de la légende, depuis le jardin biblique des commencements du monde jusqu'aux jardins enchantés d'Armide.
Ce n'est pas l'âpreté de l'Espagne, ni la grandeur de l'Orient, là-bas, à l'entrée du désert. C'est même un peu banal; mais avec tant de gentillesse! Sur la marche de Suisse et d'Italie, à Lugano, un pauvre boutiquier à qui j'achète, pour quelque monnaie, de n'importe quoi, exige de verser sur mon mouchoir trois gouttes de « pur Chypre ». Cette odeur, qui pour mon ordinaire m'incommoderait, venant de cet adroit courtisan, du premier Italien rencontré, parfume tout ce qui m'entoure, me crée une atmosphère un peu fade, mais plaisante.
A Londres, et d'un Anglais, on n'aurait pas ces gentillesses. Eh bien! le mauvais goût n'est point chose si méprisable. Je connais un grand travailleur, un savant médecin, qui ne veut que des domestiques italiens. Dans les intervalles de ses consultations, pour se délasser des vilenies physiques que tant de patients lui détaillent, vite, il fait parler son valet de chambre. Peu importe le sens des mots, leur son seul l'a reposé. Je comprends mieux de tels intermèdes que je ne fais du général Boulanger baisant le portrait de sa maîtresse dans les suspensions des séances du Comité national. N'était-elle pas dans la chambre voisine!
Hélas! ces jardins d'Italie, un jour on les a traversés; jamais on ne s'y fixe. On ne saurait y vivre; ils ne sont que des endroits de loisirs. Voici le pays du silence, de l'effacement universel des choses et des êtres. Contentons-nous d'y passer parfois.
En Italie, les vins sont mauvais, les femmes peu jolies, la musique bien grêle, et pourtant tout cela, on se le rappelle avec ivresse. En glissant sur ce facile lac de Côme, la musique que de pauvres orchestres envoient d'une rive à l'autre me devient délicieuse. D'un art étroit, peu abondant, elle témoigne cependant d'une
telle bonne volonté de bonheur! Ici, le parfum des fleurs et la qualité de la lumière transfigurent les plus pauvres airs. Au reste, les fidèles de Bayreuth auraient grand tort de sourire, si l'on goûte en Italie les mélodies italiennes. Le Venusberg d'où se dégage si difficilement le chevalier Tannhàuser. les filles-fleurs, qu'est-ce que cela sinon la mollesse italienne dont ce sensuel Wagner sentait bien la divine puissance?
Ce matin, au sommet d'un des coteaux qui. mêlés aux montagnes, entourent et dominent le lac de Côme. sous les arbres et contemplant la nappe d'eau d'un bleu plombe qui s'épand largement parmi les forêts, les moissons, ies prés et les fleurs, j'ai rencontré le petit pâtre qui, au dernier acte de Tannhàuser, joue sur son chalumeau un air pour ses moutons. Même attitude, même poésie.
Poésie! ce mot garde encore pour les bons esprits sa valeur. Peut-être n'est-il pas de pays où l'on trouve plus de poésie éparse qu'en cette Italie. Et je ne parle pas de sa littérature, ni de sa musique, ni du décor des villes ni des musées Tout cela, c'est de la poésie fixée, et par là même, sinon amoindrie, limitée. Mais, dans les jardins d'Italie, je m'enivre d'une poésie à l'état flottant, essentielle, dégagée de tout remaniement humam. Emotion indéfinie, par là inférieure aux choses d'art, mais qui donne une impression d'autant plus féconde.
Les plus grands créateurs depuis des siècles sont venus emprunter de la vie à cette atmosphère de paradis. Mais ceux qui n'ont pas la force du génie ne peuvent ici que jouir et paresser. La discipline des nwEurs, la méthode dans le travail intellectuel, l'enré-
gimenteraent des volontés, autant de nécessités modernes qui seraient, dans les jardins de Côme et de Varèse, de monstrueux non-sens.
A mesure que j'y réfléchis, je m'en convaincs davantage : c'est ici le pays désigné pour les dilettantes un peu faibles, élégants, incapables de tout effort, et que tuent ou déclassent si vite nos grandes villes. Une société prévoyante, et qui ne se contenterait pas, comme la nôtre, d'assurer une villégiature aux assassins endurcis, assignerait comme séjour cette partie haute de la Lombardie à certains esprits pour qui tout est souffrance en dehors du plaisir; elle les obligerait à la stérilité en leur laissant la volupté.