LE ROMAN DU LAC DE COME
On écrirait huit ou quinze volumes, plus gros que Je fameux feuilleton d'Eugène Sue. les Mystères de Paris, plus gros, mais aussi passionnants : le Roman du lac de Côme. Ce serait, dans leurs mystérieux détails, la suite de toutes les aventures qui, de France, d'Angleterre, de Russie, sont venues s'abriter dans ces jardins si chauds, parfumés et secrets. Et j'entends qu'on se limiterait à ce siècle. On raconterait celte princesse de Galles éprise d'un postillon italien, du fameux Bergomi, qui vint chercher ici un cadre poétique pour l'honime en qui elle se déshonorait. De son procès retentissant, à Villa d'Esté, dans le premier bassin du lac de Côme,
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on trouverait encore des échos. Avec le recul, ces vilaines choses prennent une façon de beauté, toujours suspecte mais attirante. Le vice et la vertu gagnent beaucoup à être vus de loin. A Belaggio, le narrateur s'attarderait autour d'une certaine petite maison, analogue à celle qui, dans la Faustin, est placée sous le patronage de M. de Sade. Les femmes n'y entraient jamais. Sur tout ce lac, qui, dès avril, berce tant de molles barques, elles semblent s'être dédommagées. Côme et ses rives sont l'asile de tous les adultères oii l'on agit avec indépendance et avec goût.
Rousseau avait songé à placer au lac Majeur, aux îles Borromées, les scènes de sa Nouvelle Héloïse. 11 se ravisa, préféra le lac de Genève. Comme disent les manuels classiques, il ne convenait point que le bréviaire des grands cœurs de la Révolution fût trempé dans ces eaux parfumées, mais plutôt dans le torrent glacé du Rhône.
Si facile, indulgent de climat, rejetant toujours le voyageur dans ces barques oii l'on s'étend, oii l'on rêve, le pays de Côme convient à tous ceux qui entendent bien ne pas résister à leur passion. Cet air léger, élégant jusqu'à la fadeur, ne fut depuis des siècles qu'une gracieuse haleine de jeunesse et de plaisir. Parfois, dans ces belles journées si lentes, si paresseuses, si bleues, on voudrait que le lac se soulevât un peu; jamais je ne le vis plus bruyant que le froissement de la soie contre une femme.
Sont-ce ces fleurs, si nombreuses qu'à les voir on pense invinciblement aux chambres mortuaires de nos grandes villes? Devant les images les plus voluptueuses, on est toujours contraint d'envisager le désagrément de mourir un jour. En parcourant le lac de Côme, je cher-
chais les cimetières. Ils pourraient y être admirables. Je voudrais que ces pentes si âpres dans le haut, puis, à mi-côte, vertes de feuillages, égayées de villas, de doux jardins aromatiques, finissent çà et là par des tombes. L'eau les caresserait, rejetée sur les bords par les barques de plaisir.
Le plaisir rapide, la volupté et la mort, voilà quelles seraient les couleurs de ce Roman du lac de Côme, bien facile à écrire pourvu que l'auteur se fût renseigné abondamment et qu il eu trempé ses feuillets, parfois, dans cette eau où tant de mains fiévreuses cherchèrent un peu de fraîcheur tandis que glissait la barque.
Dirai-je la note dominante, la qualité franche de ce pays? 11 est un complaisant. Pour le faire connaître, ce n'est point assez d'être géographe, géologue, agronome, statisticien, ni même d'avoir du pittoresque. Il faut indiquer les anecdotes humaines qui se vivent chaque jour sur ses rives. Ici, c'est le refuge des passions disqualifiées (jeunes filles enlevées, mondaines déclassées, et le reste). M. Taine — qui dans Venise n'a pas une ligne pour nous dire que les lagunes sont le point du globe où l'on va le plus mourir de mélancolie — n'a rien distingué non plus sous la toile légère des lits flottants qu'on croise sur le lac de Côme.
Dans le goût d'une autre brochure intitulée Huit jours chei M. Renan, j'ai écrit jadis un essai de critique pittoresque, sous ce titre, suffisamment explicatif, M. Taine en voyage. Comme j'ai eu l'occasion de constater qu'on peut froisser ceux-là mêmes qu'on goûte le plus, et parce qu'il m'eût été insupportable de contrarier M. Taine, à qui nous devons de grands bénéfices intellectuels, j'ai renoncé à publier ce petit travail. Après cinq années de tiroir, il doit sentir le moisi, et
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ce n'est pas la mort de M. Taine qui donnerait de la convenance à un ton qui d'abord eût paru un peu dégagé. De ce mince cahier de plaisanteries un peu livresques, mais pas plus reprochables qu'il ne se les permit sur les « philosophes classiques », je me rappelle que, promenant en Italie M. Taine, je l'embarquais un matin sur le vapeur qui de Côme fait le tour du lac. Sitôt à bord, il développait ses nombreux livres, sa carte. >^es papiers, et terminait... sa description de Venise. C'est vers le soir seulement qu'il commençait l'étude r!c Jossiers que l'archiviste de Côme lui avait obligeamment préparés et remis sur le port. Enfin, au soleil tombant, et comme le bateau rentrait dans Côme, M. Taine quittait la cabine, montait sur le pont et, se promenant de long en large, tête baissée, composait la première phrase de son chapitre : « Toute la journée, sans fatigue, sans pensée, j'ai nagé dans une coupe de lumière... »
Sans doute, elle n'est qu'à demi juste, cette chicane : M. Taine n'était pas uniquement de bibliothèque, il comprenait fortement la nature: elle lui parlait, et les sentiments profonds qu'elle lui communiquait, il a eu, sur tant d'autres, la supériorité de leur donner parfois une expression philosophique infiniment juste et émouvante. « Devant les eaux, le ciel, les montagnes, on se sent devant des êtres achevés, toujours jeunes. L'accident n'a pas de prise sur eux, ils sont les mêmes qu'au premier jour : le même printemps leur versera tous les ans, à pleine main, la même sève; nos défaillances cessent au contact de leur force, et notre inquiétude s'amollit dans leur paix. A travers eux. apparaît la puissance uniforme qui se déploie par la variété et les transformations des choses, la grande mère féconde et
calme que rien ne trouble, parce que, hors d'elle, il n'y a rien. Alors, dans l'âme, une sensation se dégage inconnue et profonde... »
Qu'on relise tout cela. 11 n'y a pas à dire, voilà des notes qui ont un sens, et je m'en étonne, parce que l'amour de la nature, très répandu, je crois, s'exprime, pour l'ordinaire, en réflexions tout à fait stupides. Mais que ses pensées, belles en soi et si justes, me semblent déplacées sur les lacs d'Italie! Elles expriment trop mal les sensations autochtones! Tout le monde traverse une fois dans sa vie ce paysage légendaire; chacun est libre d'y porter ses façons de penser habituelles, mais dans ce pays de silence, où les oiseaux eux-mêmes ne parlent pas, seuls trouvent une patrie les passionnés résolus de céder à toutes leurs exténuantes langueurs.
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AUTOUR DE l'isola BELLA
De ma barque qui longe les rives du lac Majeur, je vois les huit conscrits de Pallanza qui marchent musique en tête. Ils dansent, et autour d'eux dansent les polissons et les petites filles du bourg. De trattoria en trattoria, ils vont ainsi sous une profusion de soleil joyeux, et cela se déroule élégamment, comme une minuscule frise antique au bas de ces admirables montagnes... Un silence, puis la musique reprend, glissant jusqu'à ma barque sur le lac qui l'adoucit. En marche pour des trattorias encore! Tout Pallanza les suit.
Pauvres petits hommes! Sous ce grand soleil, c'est l'instant triomphal de leurs vies. Dans ce cortège de fête, nul animal qu'ils mènent aux dieux pour honorer la Cité! ces cœurs simples n'ont rien à offrir qu'eux-mêmes et c'est à eux aussi qu'ils offrent des libations.
Quel paysage incomparable autour de ces chétifs qui vont à leur destin! Sur le lac Majeur, le ciel semble plus haut et l'horizon moins fermé qu'à Côme. Les montagnes y sont si belles, avec leurs courbes infiniment souples et fières et leur aisance de beautés naissantes, que je ne leur sens d'analogue que le jeune corps des femmes du Corrège ou les sentiments d'une pureté virile des jeunes gens de Platon. Chères montagnes, tantôt groupées comme des Mauresques au cimetière, mais jamais sèches ni dures, et que, vers le soir, les ombres vêtent des plus souples velours! La vie est plus rare ici que sur ce brillant lac de Côme; dans cet isolement le sentiment s'élargit, dépasse l'exquis pour atteindre au sublime.
Mais voici le vapeur qui s'approche, image du travail consciencieux, faisant un bruit de grosse bête toujours en effort. En une journée il fait le tour du lac; je quitte ma barque, trop lente pour mon impatience de beauté.
Sur ce vapeur, je retrouve des conscrits encore, qui vont sur la rive voisine visiter des villages amis. Groupés à l'arrière sur des tonneaux, une plume à leurs humbles chapeaux, ils sont tous crêtes comme de jeunes coqs et fument de longs virgintas (si injustement méconnus par de bons connaisseurs, par Teodor de Wyzevva et par Anatole France). Un musicien les accompagne; sans trêve, dans cette coupe sublime de lumière et d'eau bleue, il jette du "Verdi frelaté et des chansons napolitaines. Tout cela bien suspect, mais emporté dans l'élan
de cet incomparable après-midi. Les yeux aussi de ces petits hommes sont d'une parfaite stupidité, leurs attitudes veules, et pourtant les pauvres gens collaborent à l'harmonie de l'ensemble.
Au long de la rive, de simples terrasses, gagnées à grands travaux sur le lac, six arbres plantés sur un petit cap et qui supportent de longs filets de pêcheurs, des bancs de granit disposés pour embrasser les plus beaux aspects, dénotent un art de la volupté, un luxe sans richesse, auprès de quoi, sur la minute, les combinaisons d'un Rotchschild, voire d'un Louis XVI, me semblent bien ostentatoires. On a prétendu que la devise des Borromées, « Humilitas », contrastait avec ces magnifiques lieux où elle est partout inscrite. C'est un faux reproche. Jamais ici au plaisir ne s'associe la notion d'argent. On s'abandonne au bonheur ambiant sans calcul; il se fait parfums, couleurs, bruissement de la lumière et de l'eau, légèreté de l'atmosphère pour nous pénétrer par tous les sens.
... Soudain a retenti l'appel des matelots, l'arrêt d'Isola Bella.
Isola Bella, la perle du lac Majeur, le lieu légendaire de la douceur et de la beauté, où tout notre être est raréfié! A ce nom sublime, à la foule qui dans un même amour se presse pour débarquer sur cet étroit terrain divin, j'oublie toutes les imperfections; on va toucher à la pure volupté. Je veux me donner le chagrin de la refuser. Le bateau s'éloigne et seul je demeure sur le pont. Les terrasses d'Isola Bella étagent leurs romanesques décors, leurs statues qui montent vers le ciel comme des cris de bonheur, leurs végétations empruntées au monde entier et neuves sur l'imagination comme des frôlements inconnus.
Mise en scène si fine, si pénétrante d'imprévu que les nerfs de qui la contemple en sont usés pour tout le jour. Jai vu des yeux qu'elle remplissait de larmes. \J Emharqueme7it pour Cythère, disait Watteau, et sa mélancolie, son espoir dans la vie, sa sensualité excitée vers l'inconnu composaient un rêve analogue au débarquement d'Isola Bella.
D'autres jours, j'ai visité ce rêve, et je sais sur quelles réalités sont appuyées ses magies.
Vers 1628, Jules-César Borromée appliqua son .îme à l'embellissement de ces rochers qu'habitait une pauvre population. 11 rêvait d'y former un lieu de toutes délices auquel il donnait le nom d'isabella, sa femme. Sur l'emplacement d'une église qu'il démolit, il commença des jardins pour lesquels il demandait des plantes en Flandre, à Valence, à Alicante, à Rome. Son fils Vitaliani, très épris des doctrines de Platon, continua de construire ce séjour idéal. Cent cinquante personnes habitaient encore un coin de l'îlot qu'il expropria. Il recouvrit ces rochers de terre végétale apportée dans des barques du contment; et, plaçant le palais en partie sur l'eau, il superposa douze étages de jardins dans cet étroit espace. Dès i6<58, on jouait dans l'Isola Bella un intermède en musique, l'Hypocondrie chassée de l'île par l'Allégresse.
\ la fin du XVI !•= siècle, la condition des familles qui jouissaient d'une seigneurie territoriale fut bien changée. Né en 1751, Gihert fut le dernier des Borromées qui posséda des droits féodaux. Dépouillée d'un seul trait de tous ses privilèges, celte maison resta du moins puissante par ses propriétés privées. En 1706, Gibert, suspect d'avoir voulu renverser le nouvel ordre
politique, fut relégué à Nice. Il ne rentra à Milan que simple citoyen. Napoléon, en constituant le royaume d'Italie, le fit comte et lui accorda d'ériger les îles en majorât pour son aîné.
Depuis 1814, il n'y a plus de majorât. Les Borromées font de grands efforts pour maintenir la belle création de leurs ancêtres. Mais un jour, par le jeu inéluctable du Code civil qui morcelle toutes les fortunes, nous verrons l'Isola Bella aux mains d'un Américain ou bien encore, c'est plus probable, transformée en Palace- Hôtel.
Cueillons dans chaque saison le fruit qu'elle nous propose; c'est la morale de ces îles fortunées, et puisqu'il en est temps encore, trouvons ici, réalisées par d'ingénieux et fastueux amateurs, les imaginations voluptueuses des plus grands poètes du monde. C'est ici les jardins d'Armide que peignit le Tasse et l'île d'.AIcine décrite par l'Arioste.
LES COLOMBES BORROMEES
J'aurais voulu rencontrer dans les eaux qui baignent l'Isola Bella les deux nymphes que virent Ubalde et le Danois. Elles folâtrent et se défient à la nage; quelquefois elles plongent et. en reparaissant, découvrent de nouveaux trésors. Les cceurs des guerriers s'émeuvent; ils s'arrêtent pour les contempler; elles continuent leur badinage; l'une d'elles enfin s'élève sur la surface du
lac et présente à leurs yeux sa gorge d'albâtre et des appâts encore plus secrets. Le reste de son corps paraît à demi sous le voile liquide; l'eau dégoutte de sa blonde chevelure. Ses regards distraits errent sur la rive; elle détache ses cheveux qu'un nœud rassemblait sur sa tête; ils tombent et couvrent d'or l'ivoire de son col : que de charmes disparaissent! Mais un charme nouveau les remplace : elle reporte sur les deux guerriers des yeux où la honte se mêle à la joie. Elle rit, elle rougit, et son rire s'embellit de sa pudeur. Enfin, d'une voix si touchante quelle amollirait les cœurs les plus durs : « Heureux étrangers, leur dit-elle, qu'un destin propice conduisit au séjour de la félicité, vous trouverez un asile ici contre les orages et l'oubli de vos peines;" vous y goûterez les plaisirs que goûtaient, au siècle d'or, les hommes encore libres du jour des lois. Quittez vos armes désormais inutiles. »
Les nymphes du Tasse ont disparu, mais leur chant flotte encore sur des paysages également puissants pour amollir nos sens et pour nous épurer par l'enthousiasme. Tel pourtant que nous le parcourons, ce jardin n'est plus qu'une magnificence décorative d'où l'acteur principal a disparu : il y laisse assez de traces pour que notre désir suscité le regrette. Dans l'Isola Bella, on souffre confusément du vide et de quelque manque. Cette île qui parfois me parut le bel Athis, sanglant et dégradé sur le sable à l'automne, c'est tout au moins un gazon foulé que vient de fuir la volupté. Dans ce paradis du romanesque, dans ce paradis perdu, continuons d'appeler les fantômes du Tasse; qu'ils nous soient un électuaire pour tromper les désirs auxquels nous livre sans résistance une telle atmosphère.
Les deux guerriers, Ubalde et le Danois, sont arrivés au jardin enchanté d'Armide. Des eaux dormantes, des ruisseaux sur un sable d'argent, des fleurs, des arbustes, des gazons, des collines dorées de lumière, des vallons couverts d'ombrage, des grottes et des forêts éternelles. L'art qui créa ces beautés y ajoute encore par les soins qu'il prend de se cacher. L'air docile aux lois de la magicienne porte partout une chaleur féconde et appelle dans les rameaux la sève obéissante; à des fruits toujours mûrs, les arbres mêlent des fleurs toujours nouvelles. Sur le même tronc, sous la même feuille, voici la figue déjà fendue à côté de la figue naissante, et la vigne encore fleurissante étale une grappe déjà lourde de jus et noircie. Les oiseaux amoureux soupirent dans la verdure leurs plaisirs et leurs peines, auxquels s'associent l'eau qui murmure et la feuille qui fraîchit. L'un de ces chanteurs ailés a le plumage multicolore et le bec purpurin; quand il commence un grand air, sa langue forme des sons qui ressemblent aux nôtres, tout se tait pour l'entendre : « Vois cette rose naissante, dit-il, que colore un modeste incarnat; à peine entr'ouvre-t-elle son bouton; moins elle se montre, cette recluse, plus elle est belle; mais déjà plus hardie, elle étale ses trésors, son secret; tout à coup, elle languit, elle n'est plus cette fleur qu'enviaient mille beautés et que les amants brûlaient d'offrir à leurs maîtresses. Cueillons la rose au matin, car le soir elle tombe fanée; prenons la rose d'amour; aimons tandis qu'on peut nous aimer. »
Il se tait, les oiseaux reprennent leur ramage; les tourterelles redoublent leurs baisers; tout brûle, tout s'enflamme. Le chêne et le laurier, les arbustes et les plantes, la terre et les eaux respirent l'amour et ressentent sa puissance.
Au milieu de tant d'objets voluptueux, les deux guerriers s'avancent. A travers le feuillage que voient-ils? Armide et son amant. Elle est couchée sur le gazon et tient Renaud dans ses bras. Son voile ne couvre plus l'albâtre de son sein; ses cheveux sont épars; elle languit d'amour; sur ses joues enflammées brille une sueur voluptueuse qui l'embellit encore. Dans ses prunelles humides il y a le feu du plaisir, et sa tête s'incline sur Renaud renversé.
Dans l'Isola Bella, si je cherchais involontairement ces images enivrantes du Tasse à travers les douze terrasses des jardms, c'est l'Alcine de l'Arioste qui me manqua après que j'eus visité le château et quand, des longues galeries en arcades qui portent toute la construction, je regardais les eaux plates, d'un bleu foncé, les douces collines qui leur font bordure et, plus loin, les cimes neigeuses.
Vous souvient-il du chant sublime oiî Alcine, quittant les portiques de son palais, vient à la rencontre de Roger? Entourée de sa cour, elle le reçoit et lui fait rendre les hommages qu'elle eût accordés à un dieu. Le palais était moins remarquable par sa richesse que par les grâces et la beauté de celles qui l'habitaient. Toutes avaient les mêmes charmes et la même jeunesse, surpassées par Alcine comme par le soleil les astres de la nuit. Ses cheveux flottent en boucles innombrables, souples et brillantes. Ses yeux noirs sont pleins de douceur et peu prodigues de regards. Sa bouche, teintée des riches couleurs du cinabre et qui laisse voir, en s'ouvrant, deux rangs de perles choisies, s'embellit de douces paroles et dun sourire qui brûle et captive les cœurs. Divin sourire, qui semble appartenir aux cieux
plus qu'à la terre! Son cou, gracieusemement arrondi, efface l'éclat de la neige; sa poitrine est large et relevée; sa gorge, blanche comme le lait, est doucement agitée; on dirait les oscillations des flots quand souffle le zéphyr. En dépit des voiles qui veulent arrêter les regards, on découvre que les charmes cachés sont dignes de ceux que l'on aperçoit. Ses deux bras, d'une forme élégante et proportionnée, sont terminés par deux mains dont l'ivoire ne laisse paraître ni les veines ni les ressorts cachés. Tout séduit en elle : ses paroles, sa voix, son sourire, sa démarche, ses accents. Comment, à la voir si belle, Roger eût-il pu lui résister?
A la table d'Alcine, les lyres, les harpes, les cithares font frémir les airs de sons harmonieux. Les chanL*. peignent les délices et les transports de l'amour. Les fictions de la poésie ajoutent aux charmes de ces récits. Le festin est plus magnifique et plus somptueux aue si Cléopâtre recevait Antoine vainqueur.
On enlève les tables; tous les convives réunis en cercle se livrent à ces jeux inventés par l'amour pour favoriser les tendres et discrètes avances. Les uns et les autres se confient à l'oreille une partie des secrets de leurs coeurs. Alcine et Roger se font avec mystère les plus doux aveux; un même désir amène la même promesse de se retrouver pendant la nuit prochaine. Les jeux cessent plus tôt que d'ordinaire. Des pages apportent des flambeaux de cire. Ils conduisent la joyeuse compagnie dans les appartements qu'elle doit occuper. Une chambre plus vaste, plus élégante et plus parfumée, est destinée au paladin.
Roger repose entre des draps du luxe le plus délicat. Il épie le bruit qui doit lui annoncer Alcine. Au plus léger mouvement, il lève la tête, plein d'espoir. Souvent
il croit l'entendre, mais il reconnaît son erreur et soupire. Parfois il s'élance hors du lit, ouvre la porte, écoute en vain et, plein d'impatience, il maudit les heures si longues qui retardent l'instant désiré. Se disant : « Elle vient! ï> il compte les pas qu'elle doit faire pour le rejoindre. Mille pensées l'agitent, et parfois il craint qu'un obstacle imprévu le prive du bonheur qu'il semblait tenir.
Enfin Alcine a banni toute crainte, et tandis que le calme et le silence régnent dans son palais, elle verse sur elle les parfums et sort doucement de sa chambre. Par une voie secrète, elle se rend près de Roger. II voit enfin paraître l'astre charmant. Quel soufre brûlant coule dans ses veines! Ses regards plongent dans cette mer de délices et de beautés. Il s'élance de son lit et presse Alcine dans ses bras. L'enchanteresse n'a d'autre voile qu'un simple tissu de gaze d'une éclatante blancheur. Ce voile se détache sous les baisers de Roger, et Alcine paraît tout entière hors du cristal qui cachait 'ses contours de rose et de lis. Ils s'enlacent, et le lierre n'étreint pas avec plus de force l'arbre qui le soutient. La fleur que produisent les sables de l'Inde et les plaines de Saba n'a point de parfums aussi suaves... P\iis le silence règne, bien que leurs langues muettes expriment encore leurs félicités.
Les mystères de cette heureuse nuit restèrent secrets, ou du moins on parut les ignorer. Toutes les belles soumises aux volontés d'Alcine entouraient Roger de prévenances et de soins, mais toutes feignaient de ne point soupçonner son bonheur...
Le voyageur qui vient du Nord, quand il visite l'Isola Bella, voit les larmes, entend les soupirs, répond
aux mouvements d'amour des belles héroïnes du Tasse et d'Arioste. Ces divines harmonieuses, ces conceptions inconséquentes, tout ce romanesque ''lus oriental que la mélancolie des nuits asiatiques, sortent des domaine? de la rêverie, deviennent ici possibles, voire nécessaires Le voyageur appelle les Voluptés, il leur offre sa jeunesse, il regrette, comme Faust, de n'avoir pas eu 1?^ sagesse de la leur faire accepter.
Ces vieux bosquets, qui n'ont plus d'Armide n d'Alcine, valent toujours par une profusion de plante' de tous les climats, et l'impression redouble de terrasse en terrasse, parce qu'on change à chaque fois de culture sans que l'harmonie, comme c'est l'inconvénient dejardins botaniques, soit détruite par le mélangt d espèces disparates. Des groupes abondants de limo niers, d'orangers, de camélias, de camphriers, de magnolias et de cèdres du Liban nous composent successivement l'atmosphère de toutes les provinces du monde méridional.
Je pénétrai sous une haute futaie de lauriers. C'était en plein jour, l'ombre la plus saisissante et qui augmentait encore la noblesse de ces branches sacrées. Noirs rameaux et feuilles lisses! A mon pas, une vingtaine de colombes se levèrent de terre, mais d'un vol si lourc qu'on eiJt pu les prendre dans la main. J'en fus beaucoup touché, parce qu'elles me parurent demi-ivres des parfums accumulés sur des terrasses si étroites par tant d'arbres de tous les climats. Cette atmosphère unique dans l'univers semblait les étouffer. Nul aujourd'hui ne se promène sans malaise parmi tant d'essences accumulées par la violence d'un art pompeux. C'est le royaume de la fièvre; c'est une beauté irrespirable.
Nous avons de M. de Banville un livre lyrique dont
l8o DU SANG, DP LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT
le titre me donrn- jne tristesse sans bornes, l.es Hxtlés : mot qui decouvie sous un ciel gris une grève. Ovide, dit-il boit le îast des juments sous la tente de cuir du Sarmate, et sur son pâle visage, doré par le soleil de Florence. Dante reçoit la pluie noire du vieux Paris. Sont-ils les vrais exilés et les plus misérables? .Non, car un jour vient où les oppresseurs sont balayés par le souÔie de l'histoire. Faut-il plaindre davantage ceux qui vivent dans la pauvreté, dans le vice, dans la douleur, ceux que la mort a séparés des amis de leur cœur? Ils peuvent se consoler avec d'autres affligés. Les vrais exilés et dénués d'espérance, ce sont les passants épris du beau et du juste qui, au milieu d'hommes gouvernés par les vils appétits, se sentent brûlés par la flamme divine... Ainsi juge le poète. Quant à moi, je réserve mon sentiment profond pour ces beaux arbres de l'Isola Bella, pour ces exilés qui, en place des oiseaux de paradis promis à leurs branchages, ne supportent que de dépérissantes colombes, dont leur beauté transplantée fait la mort. Le véritable exilé, c'est celui de qui la nature trop belle répand autour de lui le désespoir ou la rnort.
bepiembre 1893.