‹ Du sang, de la volupté et de la mortChapitre 28 sur 35 · SE CRÉER UN UNIVERS · texte numérisé non relu

SE CRÉER UN UNIVERS

Le Vinci médite, trouve l'acceptation. — Dans Michel-Ange, le héros se sculpte, se veut arracher du marbre.

Ils ont raison, eux tous, ànons, veaux, jeunes femmes, garçons (dans l'Adoration des Pâtres, de Ghirlandajo) de venir pêle-mêle au même abreuvoir, faire un même acte d'adoration. Un sentiment commun les relie : « Seigneur, donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien » et aussi, sans doute : « Maintenez-nous la joie de vivre dans ce beau paysage. » Voilà toute leur âme, leur aspiration intérieure la plus élevée, et c'est l'âme aussi de tout le petit peuple des musées au xiii*, au xiv* siècle A cette même prière s'associent les honnêtes gens de Fra Angelico, les raffinés de Botticelli, la petite Vénus de Lorenzo di Credi et jusqu'aux Madones de Raphaël.

Mais combien elle est différente, la phrase que l'on entend du peuple de Michel-Ange, à la Sixtine, à la Chapelle des Médicis! C'est ici une sublime illustration de plus grand des problèmes d'éthique.

Celui qui pénètre sous ces voûtes impérieuses croit d'abord y reconnaître le lieu de la méditation! Erreur! L'endroit où la méditation fut apportée au monde, c'est

à Milan, dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces, par la Cène du Vinci! Dans cette atmosphère, la vie intérieure atteint sa plus grande intensité, et l'esprit humain embrasse tous les aspects de la réalité, en même temps qu'il en conçoit les lois. Mais un autre effort contracte les personnages de Michel-Ange et leur secret n'est point qu'ils méditent...

Ici, retardons notre enquête. A cet instant, les étapes de l'art ont une' telle signification que ce nous sera un grand bénéfice de prendre une vue nette dans cette évolution, marquée d'ailleurs par des traits immortels.

Parfois déjà, avant le Vinci, apparaît de-ci, de-là dans le peuple des musées une vie intense et discrète. Dans ce tableau de Botticelli, Allégorie du Printemps, vulgarisé par la mode, verger où des jeunes dames dansent sous des orangers, il m'est impossible de ne point m'attendrir sur cette petite beauté des femmes qui passe comme une saison et qui ne saura pas mieux que les fruits de ces branches pendantes se refuser à des mains violentes. Elles-mêmes en ont quelque sentiment triste que témoignent dans leur allégresse leurs airs penchés; mais enfin c'est quelque chose qui ne passe guère en qualité intellecfuelle l'impression que je puis avoir d'une olive qui se ride. Parfois aussi apparaissent des soucis d'isolement : telle image de Lippo Memmi, au commencement du xiv* siècle, est déjà froissée par la vie; elle se retire à l'écart, de la main, de la tête, de la bouche surtout; mais c'est bouderie, non méditation : elle subit des sentiments, des sentations, et ne les ordonne pas. Cette tâche sublime appartient au Vinci.

Celui-là, on ne saurait trop l'admirer, car, poussant

à ce degré la compréhension des causes, il a donné à l'intelligence une valeur morale. La moindre des créatures qui nous est parvenue du Vinci connaît les deux côtés de la tapisserie qu'est l'univers : de là le sourire de leurs >'eux baissés et encore leur calme énigmatique. Le sourire, le calme, l'expression énigmatique. quoi de plus naturel chez celui qui voit quelle représentation du monde se composent les hommes et qui, d'autre part, pour avoir pris conscience des lois de la mécanique universelle, peut appeler par leurs vrais noms toutes ces impulsions qui, sous le pompeux décor social, animent ce que l'on nomme l'honneur, la gloire, la justice!

Par cette clairvoyance, déjà sa Joconde et les jeunes victorieux de ses dessins sont de haute supériorité intellectuelle, oui, vraiment, des jeunes vainqueurs de la réalité, des vainqueurs du mensonge; mais voici que. pour vaincre le mensonge, il fait le pas décisif, il crée le Juste, ce Christ de la Cène, qu'il faut étudier dans l'esquisse du Brera.

Le geste de ses mains et ses traits, qui sont, pour notre constante indignité, le plus douloureux des reproches, signifient qu'à comprendre tout et à distinguer la bassesse irrémédiable qui est à l'origine de chacun de nos sentiments, le sage, celui qui sait, pardonne tout. Tel est le mot suprême d'une connaissance complète et d'une méditation de la réalité : c'est l'acceptation.

Accepter! voilà le terme de ce sublime Vinci. Michel- Ange, par un élan brusque, nous emporte bien au delà, et après que le précurseur avait démasqué la réalité, mais se bornait à la comprendre sans rien lui substituer, il jette dans l'existence des êtres plus vainqueurs encore, car ils prétendent, à celle-ci, suljstituer une autre réa-

lité, conforme enfin à leur propre nature, et qui, par là, sera non plus un mensonge, mais la vérité.

Se créer un univers! Tel est le grand mot, la formule à commenter, mais qui contient la Chapelle des Médicis, la Sixtine, tout .MiclicJ-Ange.

Considérez bien que ce solitaire n'est point un galant homme de cour à la façon de Léonard qui, curieux de connaître les lois de la nature, s'accommode de toutes choses par l'ironie, le dédain, la pitié et aussi par une noble indulgence. Avec sa bouche âpre, sa figure d'ouvrier obstiné qui n'a que faire de l'opinion d'autrui, on prévoit dès l'abord que Michel-y\nge prétendra conformer l'univers à sa volonté et non pas plier sa volonté sur l'univers. Mais entrons où vit son peuple, à la Chapelle des Médicis, à la Sixtine, à San Pietro in Vincoli, auprès du Moïse cornu.

L'atmosphère que créent de tels personnages, n'est viabie que pour eux. Avoir ces muscles d'athlète, je sens que ce n'est point de méditation qu'il s'agit, car pour comprendre la nature l'homme peut être faible comme un roseau; c'est ici le lieu du plus terrible effort. Pourtant ne songez point à Hercule; Michel- Ange nous fournit plutôt la race de Prométhée. Les êtres qu'il nous propose se conquièrent, s'arrachent de leur bloc de marbre. S'ils nous parurent tout d'abord méditer, s'ils sont, en effet, repliés sur eux-mêmes, c'est pour distinguer en leur conscience les êtres qui y sont obscurément formés, et pour se réaliser dessus. Ils veulent devenir. Le devoir qu'ils se sont imposé, c'est de se conformer malgré tout à leur destinée. « Que chacun sculpte sa propre statue », disaient déjà les Alexandrins

Mais pour être son propre sculpteur, pour réaliser consciemment les modifications auxciaelles un incons-

cient travail pourrait, dans la suite des siècles, hausser la race, pour mettre dans le présent tous les possibles qui sourdent en nous, quel terrible elfort! Michel-Ange, peu avant de mourir, écrivait ce mot, trop fréquent dans le testament de ceux-là mêmes qui se sont adonnés à la plus haute culture psychique : « Malheureux que je suis, qui, en pensant aux années écoulées, ne retrouve pas, parmi elles toutes, un seul jour qui ait été à moi? » Cet affreux sentiment de n'avoir pu (malgré tant d'efforts pour se conformer à son idéal et pour être vraiment soi) échapper à tout ce qu'il y a de bas dans la condition humaine, voilà ce qui mêle tant de douleur et d'âpreté à l'effort et à la songerie de ses héros. Ses Esclaves, ses hommes et ses femmes des Tombeaux des Médicis, son Moïse, ses Vierges, se sentent impuissants à s'arracher du marbre brut, où plusieurs d'entre eux, en effet, sont matériellement encore demi-nés. Ses Sibylles, ses Prophètes sont tragiques de tristesse, de fièvre, parce que, dans l'avenir, ils aperçoivent des conditions où ils eussent été eux-mêmes plus beaux, plus heureux, cependant qu'ils distinguent aussi que leur sort sera de n'atteindre pas le terme de cet éternel devenir. Comme ce Moïse — dont Michel-Ange tire un si fort symbole de la Nature qui tient en main ses lois — ils n'entreront pas dans l'univers dont ils ont la prescience et où tend leur formidable énergie.

C'est seulement du sommet de la métaphysique qu'on peut jeter un regard de cette force et de cette tristesse. Michel-Ange est un des esprits qui, dans l'ordre de la spéculation, peuvent être dits héroïques. Avec les Alexandrins et les Allemands du commencement de ce sit cle, il a conçu le Moi maître du monde.

Négligeons, n'est-ce pas? la légende d'après quoi la

femme (dite la Nuit) du tombeau de Laurent de Médicis exprimerait la douleur causée à Michel-Ange par l'asservissement de Florence. L'opinion vulgaire se plaît à limiter la portée d'une oeuvre, à la réduire dans quelque anecdote. Le jour où ce grand esprit écrivit sur le socle le fameux sonnet : « Ne la réveillez pas », il se servait de son œuvre pour témoigner ses sentiments de citoyen, mais quand il l'avait conçue, c'était pour signifier une puissance de souflFrir et une déception dont la cause n'était pas assurément une circonstance transitoire, mais la qualité même de son génie, et pour tout dire, de l'esprit humain froissé par tant d'antinomies.

Si une œuvre de telle violence comportait un commentaire, il faudrait le demander aux poésies de Michel- Ange, qui sont l'histoire lyrique de son amour pour Vittoria Colonna. Quand il écrit cette strophe si forte de sens : « Une beauté vue ici-bas par des yeux pénétrants ressemble mieux que toute autre chose à cette source mystérieuse de laquelle nous provenons tous », il exprime avec la terminologie du Dante une conception que les évolutionnistes modernes traduiraient ainsi : l'individu, comme l'espèce, se développe dans le sens de ses besoins, c'est-à-dire que c'est le désir qui crée; or. l'instant où l'être humain est dans toutes ses parties le plus bouleversé de désir, c'est dans l'amour parfait; donc rien autant que le rapport institué entre la beauté et l'homme ne ressemble à la puissance de créer.

Les raisonnements et la façon de lier les idées varient avec chaque génération. Les grandes métaphysiques, celles de Platon, de Dante, de Hegel et de Fichte, et tous les systèmes du monde ne sont que des images poétiques pour extérioriser et rendre logiques des sensations par

elles-mêmes profondes et obscures. II ne faut point s'embarrasser des différences de vocabulaire; là-dessous, c'est toujours le même bouillonnement de l'homme qui veut devenir Dieu. Michel-Ange nous le fait voir directement et sans l'intermédiaire des théories qui toutes perdent vite leur force émouvante; il dresse devant nous une humanité qui se veut arracher du marbre, s'individualiser héroïauement.

La Chapelle des Médicis, la Sixtine, sont des réservoirs d'énergie probablement immortels. Bien des philosophies qui enfreignent le même individualisme seront devenues incompréhensibles, et l'on viendra ici encore se convaincre que la seule tâche noble est, par un constant effort, de <;e créer soi-même, jusqu'à substituer à la réalité conventionnelle, c'est-à-dire admise par le commun des hommes, sa propre conception du monde. En un mot, il faut recréer l'univers.

...Mais, haussé à ce degré, l'être humain pourra-t-il se maintenir? C'est ce que nous allons savoir des peintres de la fin du xvi* et du xvm« siècle.

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