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EXISTER

A Lucques, à Pistoie. — Viale det CoUi. — Le vieillard à tout faire du Baptistère de Pise.

Il y a six siècles, rien n'existait du petit monde qui peuple aujourd'hui les musées de Toscane. A Lucques, à Pistoie, villes dégradées, mais non mortes, on trouve ces lointains ancêtres : ce sont des reliefs maladroits qui apparaissent, vers le milieu du douzième siècle, au portail et sur les chaires des églises romanes.

Eglises admirables, déjà, d'ampleur et de gravité, parce qu'elles expriment un sentiment social, l'union et l'orgueil de tous les citoyens intéressés au bien-être de l'Etat. Quel caractère puissant et précis elles avaient, ces petites villes, resserrées et denses, qu'on croit toucher, tenir dans sa main! Dans ces cités déjà si fortes et qui devaient donner à l'art tant de types humains, on ne trouve pas, au xi* siècle, l'expression d'une façon de sentir. Et pourtant, déjà elles pouvaient, voulaient, nécessitaient tous les chefs-d'œuvre de la Toscane. Cette promesse, cette puissance, on les perçoit bien quant au soir, après une journée de contact, on fait sa promenade sur leurs vieux murs en rassemblant d'esprit ses notes de la journée

Faire le tour des remparts, c'est boucler définitivement le petit dossier de sensations qu'on vient d'amasser sur une ville; c'est compléter son enquête par

un regard sur la campagne où s'est formé ce petit inonde; c'est achever la prise de possession; c'est dénouer la ceinture. Par sa voix aussi, une ville se fait comprendre, aimer, et vers six heures, en avril, les cloches sonnent VAve Maria. Après de telles impressions, il n'y a plus qu'à la quitter, avec une reconnaissance sensuelle, si elle n'a pas su garder tout notre être comme font certaines patries dont nous demeurons tout imprégnés. Je suis parti de Lucques n'ayant aimé que ses promenades et sa nature dont elle n'a pas su, du temp<; qu'elle était si aï dente à la vie, tirer expression.

La plaine et les montagnes en Toscane ne sont jamais vulgaires, mais fines et fortes, avec une noblesse qui vous conquiert, comme fait la douceur d'une jeune femme <jiji dès l'abord n'avait point cherché qu'on la distinguât.

Nul pays où les arbres, les collines, les heures du jour soient autant les jumeaux du petit peuple des musées. On croirait qu'ils furent créés dans le même instant par les mêmes mfluences

Le long du Viale dei CoUi, dans cette heure lucide du soir qui sublime la réalité, j'ai vu flotter au-dessus de Florence toutes les formes d'art qui précédèrent la venue du créateur Michel-Ange. Les images du xiv* et du xv siècle ne me proposent aucune conception de l'univers que ne m'aient déjà suggérée, et de façon très précise, les lignes de ce parfait paysage composé de l'Arno, des Apennins, de la ville avec ses douces et sérieuses villas éparses.

L'horizon de Florence fournit au spectateur l'humilité penchante d'un Giotto, les formes sérieuses d'un Ghirlandajo, le précis, la finesse et la symétrie d'un Lorenzo di Credi. Sur la droite de la terrasse Mkbde-Angelo,

il y avait, hier au soir, un verger d'oliviers argentés, si tristes, si délicats, avec ces petits gestes sans tapage que font leurs branchages ténus! Et c'était tout Botticelli avec la grâce de sa Simonetta. Pré d'oliviers, refuge de la beauté, d'une beauté un peu boudeuse, un peu précieuse aussi, légèrement contournée et que ne surcharge aucune parure. Cette Toscane d'ailleurs, pour livrer l'essentiel de soi-même, n'a pas besoin des circonstances favorables de l'heure. En plein midi, un dimanche, tandis que le son éclatant des cloches dans l'air embrasé se confond avec la vibration du soleil, les montagnes de l'horizon de Florence, nettes, déterminées et précises comme du métal, gardent la souplesse du plus bel âge de sa sève, de telle façon que le Bargello, oij tous les adolescents de la Renaissance florentine nous émeuvent par la puissance de leur bronze et le frémissement de leur jeunesse, nous apparaîtra comme la collection, le haras des forces fécondes que nous avions vues éparses sous le plein soleil de Toscane.

A cette grâce des choses, à cette liberté dans les lignes les plus déterminées, nul doute que ne fussent sensibles les habitants de ce beau pays dès le xii* siècle. Ce qui leur manquait, c'était de prendre conscience des éléments de cette beauté. 11 fallait un intermédiaire entre eux et la nature, quelqu'un qui les intéressât aux lois de la vie. à la structure anatomique des corps, à la perpective exacte; un maître, enfin, qui les mît à même de faire de l'idéal avec les choses sensibles.

Ce maître, ils le trouvèrent au milieu du xiiT siècle. Ce fut ce vieillard qu'on voit au Baptistère de Pise sur un des côtés de la célèbre chaire de Niccolo Pisano. Non avertis, vous le croiriez simplement un grand prêtre dans une Présentation au Temple, une

sculpture en relief, ni meilleure ni pire que tant d'autres. Mais sachez que celui-là, c'est l'ancêtre de tout le peuple des musées de Toscane, et ainsi la source de beaucoup de sentiments et de beaucoup d'actes, et, par là encore, de beaucoup de bonheur et de malheur qui animèrent l'humanité depuis la Renaissance.

Quelle est donc la vertu secrète de ce vieillard près de qui nous passerions indifférents si les historiens de l'art ne nous l'avaient signalé.? Vaut-il par son ardeur à tenir l'emploi de grand prêtre et à recevoir son Dieu dans son temple? Avons-nous ici quelque témoignage émouvant de la foi des simples au treizième siècle? Non point. Ce grand prêtre ne se soucie pas de la scène religieuse où l'artiste le plaça; il n'a aucune sincérité; c'est un simple figurant.

Un figurant, car traversez la place, entrez au Campo Santo, examinez dans cet angle, sur cette belle colonne de marbre vert, ce vase antique, vous y trouverez le vieillard. Pisano l'a emprunté ici pour le mêler à ses images pieuses. Et, sur cette frise, depuis tant de siècles, que fait le vieillard? 11 suit un cortège bacchique. Il accompagne le gros Silène qui joue du pipeau. Les cordons de ses sandales sont dénoués, et un jeune homme courbé les rattache. Lui-même, dans les plis de sa robe, tient pressé un petit garçon. Oii vont-ils ainsi? Je songe aux Contes mile siens. Nul ne se douterait qu'un tel bacchant va au Baptistère de Pise émouvoir les dévots du Christ. C'est qu'aussi bien il ne vaut que par la beauté de sa barbe et l'harmonie des plis de sa draperie. Son mérite, c'est de suivre. Ne lui demandez rien de plus; mais cela, il l'apporte au petit peuple des musées; il leur donne le secret de la vie.

Doués d'un sens très vif de la nature, mais incapables

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d'atteindre du premier bond à réaliser les images que leur proposait leur pays, les Toscans s'approprièrent d'abord la noblesse de formes, l'allure de l'art antique.

Le danger était que ces premiers êtres qu'ils créaient demeurassent de simples figurants, capables d'exister de se grouper même, mais indifférents. Attendez, laissez la race prendre conscience des éléments de la beauté humaine et des lois de l'art. Assez vite le peuple des musées va s'individualiser... En moins d'un siècle, toute cette grâce aisée et forte, qui nous suppliait de lui donner l'être quand nous nous promenions sur les remparts de Lucques et dans la campagne de Florence, prendra corps. Voici le xv* siècle! Le peuple des musées est prêt. Tout ce que la Toscane renfermait de types en puissance aboutit à l'existence. Ils couvrent les murs de ses cloîtres, de ses palais, de ses églises. Ils savent se mouvoir, exprimer leurs sentiments, se grouper, nous charmer même.

C'est vrai qu'ils ne savent rien de plus. Pour eux il s'agissait d abord d'être viables, d'exister. Sur l'univers, ils ne nous donnent aucune notion que nos yeux n'eussent amassée à se promener sur les lignes de l'horizon de Toscane. Tout ce petit peuple des musées du xv« siècle a bien besoin que le Vinci vienne lui apprendre à méditer.

je sais que, dans ces simples, la mode de notre époque est de trouver des qualités émouvantes. On peut toujours prêter aux pauvres et aux faibles; mais eux, en vérité, ne peuvent que nous enseigner la patience et nous offrir leur bonne volonté à recevoir. Piès du Vinci, de Michel-Ange et du Corrège, on acquiert quelque chose de plus qu'à respirer les fleurs dans le beau jardin de Toscane. Allons à la Chapelle des Médicis; nous y

verrons les personnages de Michel-Ange s'y créer un Univers; non plus seulement assembler les éléments de beauté épars en Toscane, mais superposer un monde à la réalité.

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