L*EXALTATION DANS LA SOLITUDE
Le pays de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus ardentes et les plus tristes du monde.
Qui les fréquente n a que taire de considérer le grave jeune homme, le Pemieroso de la chapelle Médicis; il peut aussi se dispenser de la biographie et des Pensées de Biaise Pascal. Du sentiment même qui est réalisé dans ces grandes œuvres solitaires, il sera rempli, s'il s'abandonne à l'âpreté tragique de ces magnificences délabrées sur ces hautes roches.
Un tel fond de paysage nous ramène de force à une vue générale de la nature et à cette philosophie d'ensemble qu'il est nécessaire de conserver, quand on se livre à la volupté de saisir des finesses de sentiment,
Tolède sur sa côte, et tenant à ses pieds le demi-cercle jaunâtre du Tage, a la couleur, la rudesse, la fière misère de la sierra où elle campe et dont les fortes articulations donnent, dès l'abord, une impression d'énergie et de passion. C'est moins une ville, chose bruissante et pliée sur les commodités de la vie, qu'un lieu significatif pour l'âme. Sous une lumière crue qui donne à chaque arête de ses ruines une vigueur, une netteté par quoi se sentent affermis les caractères les plus mous, elle est en
même temps mystérieuse, avec sa cathédrale tendue vers le ciel, ses alcazars et ses palais qui ne prennent vue que sur leurs invisibles patios.
Ainsi secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l'exaltation dans la solitude, un cri dans le désert.
C'est sur les rudes pentes qui cerclent l'horizon de Tolède et encaissent à pic le Tage, que Delrio avait relevé les ruines d'une maison de plaisance mauresque, l'un de ces cigarrales fameux où Tirso de Molina réunit des causeurs analogues à ceux qui devisaient, sous les yeux de Boccace, dans la villa Palmieri, entre Fiesole fleurie et Florence empestée.
Des bâtiments d'un ton orange, un patio avec de beaux puits aux margelles dégradées de marbre, quelques lauriers difficilement entretenus dans ces ravins brûlants, une atmosphère de parfums extraits par le soleil des lavandes et des benjoins de la montagne, une vue sublime enfin et qui impose des associations d'idées sur la solitude, la mort et la beauté, voilà quel était son domaine sous ce ciel où jamais ne passe une vapeur.
Delrio poussait jusqu'à la passion la curiosité de toutes les énergies. C'est ainsi qu'avec un certain mépris de soi-même il jouissait d'un mot justeet fort de Napoléon à Sainte-Hélène : « J'ai eu l'art de tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner. » Dans cette déclaration, il reconnaissait celui qui sut créer des individus. 11 croyait entrevoir qu'il est quelque méthode sûre pour donner des passions à des cerveaux. C'est peut-être une fausse conception. Pour agir, l'essentiel ne serait-il pas la collaboration des circonstances? Mais il goûtait dans cette
idée simpliste la sensation puissante d'envisager le développement historique comme déterminé par des volontés.
Avec cette ardeur pour la domination, il n'avait su s'employer qu'à restituer de l'âme aux vieilles pierres. Le secret de son impuissance était qu'il tendait à tout examiner du point de vue de l'éternité; il ne considérait les choses qu'en leur développement, et il lui était impossible d'exagérer les hommes et les faits du jour comme il le faut pour agir sur ses contemporains.
Des torrents de poésie s'amassaient en lui, d'autant qu'il ne les utilisait pour la roue d'aucun moulin. Parmi ces ruines et tant de folles énergies qu'elles évoquent, assez rassuré sur ses intérêts pour en avoir de l'insouciance, il s'abîmait en des rêveries ardentes auxquelles il ne savait point fournir d'autre objet que soi-même.
Par son caractère d'éternité, son aspect hors des siècles, Tolède, sur qui ne marquent plus les années, tant elle est vieille, ni les événements, tant elle est légendaire, contentait profondément cette imagination contractée. Cette exaltante Tolède, voilà la complémentaire désignée pour un être dégoûté au point que, dans les arts, seuls l'eussent éveillé les violents raccourcis de Pascal et de Michel-Ange, qui eurent l'âme solitaire et tendue.
Il avait offert à un ermitage, son voisin sur ces roches décharnées et dont le vent du Tage chaque soir lui apportait les sonneries, des cloches du même timbre que possédaient celles qui avaient sonné durant son enfance. Non point qu'il gardât dans cette patrie élue un souvenir de son village de France, mais c'était curiosité et complaisance à l'égard du petit garçon qu'il avait été. « Celui-là, pensait-il, n'avait encore rien ajouté à sa nature sincère A fleur de peau, je laissais voir alors cette part essentielle que je ne puis plus retrouver en
moi et sur laquelle il faut agir pour émouvoir profondément un être. »
Parfois, des hautes terrasses de son domaine, il considérait un nageur perdu tout en bas dans les flots jaunâtres el rapiJes du Tage, pauvre bonhomme s'efforçant et pareil tout entier a une pince de homard qui s'ouvre et se ferme. « Brave petit être, se disait-il, comme il est touchant quand il fait son travail âprement et tout seul comme une bête! Il n'est prince ni génie qui ne doive se démener des quatre pattes, s'il tombe à l'eau... Voilà le geste instinctif! 11 veut se conserver!... A quel sentiment faire appel, dans la vie de civilisation, qui soit aussi constant chez ies individus que le sens de la conservation? Sur quelle base prendre un appui dans les âmes désintéressées pour les dominer? »
C'est au milieu de ces préoccupations de machinisme moral qu'il en vint à songer à une fille que son père avait eue d'un amour adultère.
Sa sœur! et dans sa dix-neuvième année! Ce souvenir répandit en lui un sentiment de fraîcheur et de volupté. 11 désira se l'attacher parce qu'il la devinait formée selon son cœur.
Toute petite, elle avait dû partir pour l'Egypte avec sa mère chassée pour ses déportements. Orpheline maintenant, elle vivait chez des parents à Dresde. Elle accepta de quitter la terrasse de Briihl pour la sierra tolédane.
De tout son voyage, comme elle le dit par la suite, elle retint seulement que des pleurs sans cause lui montaient aux yeux quand le train traversait des villes violemment éclairées sous l'immense soleil de la nuit.
Simone n'était pas une beauté parfaite, mais un teint
mat, une peau délicate faite pour le contact des perles, un regard triste et un peu perdu dans le rêve, une légère moiteur dans sa mam d'enfant qui cherchait et pressait les doigts de son frère pour lui demander protection, composaient un ensemble attendrissant de douceur, de grâce et de gaucherie.
Cette petite fille, avec de grandes révérences, dans des robes évasées et claires, c'était, pour qui la comprenait mal, la protection glacée d'une très jeune femme dans quelque cérémonie d'apparat, mais là-dessous palpitait un cœur capable des plus beaux désordres.
Enfant, elle avait pleuré quand on faisait des plaisanteries contre le pape. Sa religion s'était beaucoup développée à être contredite par les protestants. Toute cette petite morale d'enfant de Marie n'est médiocre que si nous la croyons intéressée, hypocrite, mais il y a des cœurs où de tels sentiments ont été posés de naissance et si profond qu'ils fleurissent en mille touffes de poésie.
Sans doute, la mère de Simone, inquiète de ses égarements, avait tenté d'adoucir Dieu par les minuties de sa dévotion, et de l'enfant de son péché avait fait en ex-voto.
Ce temps-là fut le plus heureux dans la vie de Delrio.
Nul voyageur de quelque intérêt ne traversait l'Espagne sans une lettre pour la villa de Tolède, et bien peu s'y présentaient qui ne fussent retenus quelques jours. Sa sœur auprès de lui, il put recevoir plus aisément des femmes, société dont il avait le goût. Simone avait le scrupule de toutes les choses délicatement ordonnées. Les hommes sont toujours sensibles à la règle que leur propose une jeune beauté. D'une maison ouverte jusqu'à paraître une hôtellerie, elle fit une petite cour. Elle sut
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baisser les voix et mettre autour de Delrio une atmosphère de politesse favorable à leurs magnifiques contemplations. Une certaine étiquette satisfera toujours, et de la même façon que le silence d'un cloître, ceux qui cultivent un rêve personnel un peu intense. En atténuant les mouvements de la spontanéité dans l'ordinaire de la vie, on donne plus de valeur aux sentiments rares :on les dégage. C'est ainsi que, sur un monument, de grands espaces plans laissent mieux chanter le motif architectural.
Dans l'origine, Delrio, parce qu'il aimait la volupté, avait entrevu de vivre en Lombardie, où c'est presque la douceur viennoise sur les lacs Majeur ou de Côme; mais les jardins aux syllabes chantantes. Meizi, Sommariva, Giulia et le vieux port de Pallanza eussent moins contenté son âme que ces pentes pauvres et fortes de style comme les sentiments qui faisaient son ressort. Depuis les ctgarrales de Molina détruits, les côtes de Tolède, où de maigres ânes pâturent les branches dures et sèches d'un genêt fortement parfumé fie xetama macho), s'étaient refusées à porter des roses. Simone convainquit deux ou trois plants de réapparaître. En poliçant tout autour d'elle, cette sœur dispensa son frère de rien regretter : sous cette lumière crue, sur ces montagnes d'une vigueur presque cruelle, elle lui fut un jeune jardin.
Elle était toujours vêtue de jaune et de violet, couleurs violentes qu'il préférait à toutes et dont les combinaisons le baignaient d'un plaisir sensuel. Par une bizarrerie d'imagination, il l'avait priée de ne porter comme lingerie que de rudes et grossières toiles: il lui plaisait que cette façon de cilice atténué le liât constamment dans l'esprit de la jeune fille, à une gêne d'ordre si intime.
11 passait la journée tout seul, mais, vers six heures, il aimait à sortir avec elle. Le déclin du jour l'émouvait;
DU SANG, DE LA VOLUPTE ET DE LA MORT yj
les fleurs se colorent, les contours s'accusent, tout s'avive et prend la parole. Il avait fait dessiner dans la montagne une allée en terrasse sur la vallée du Tage et sur Tolède. Le plus doux et le plus âpre des balcons, sur un pays noble et désert comme la mer, mais immobile autant qu'un cimetière. Souvent ils allaient s'asseoir ^-u*un des bancs disposés là et son grand plaisir c'était de lui demander ses impressions d'enfance, alors que, peîito, elle fuyait avec sa mère dans le roœ pays d'Eg\'pte.
Elle était faite pour la conversation des anges, îirt elle montrait de sincérité et de sérieux dans l'énum.ération de ses sentiments. Nul de ses mots ne déformait sa pensée. Elle exprimait parfois des sensations qu'or peut dire mauvaises, mais cela se trahissait naturellement à la surface de ses paroles, comme les couleurs changeantes dune gorge de pigeon; elle n'y mettait pas d'intention et, à bien examiner, ce n'étaient jamais des choses basses. Delrio comprit assez vite qu'auprès de cette petite sœur l'ironie et la méfiance étaient de lourdes inconvenances. Il prit le parti de ne jamais l'interroger, car la plupart de ses questions n'avaient pour elle aucun sens. Exactement, il s'en tenait à la respirer, et quand elle avait dit de certaines choses très spéciales que lui ressentait aussi, il l'embrassait.
Tout en bas. à leurs pieds, des cavaliers, si petits à cette distance, mais très nobles quand même, traversaient le pont Saint-Martin sous les hautes portes. Le tintement des mulets venait jusqu'à eux, chaque grelot détaillant sa note avec nette'^é dans l'air sec et chaud. La transparence supprimait les distances au point que, placés hors Tolède, ils vivaient toujours au milieu. On distinguait, dans cette lumière incomparable du soleil déclinant, des voyageurs étrangers avec leurs guides
SOUS le bras, et il y avait entre l'inquiétude vers le bonheur de ces pauvres errants et la magnificence éternelle de ce cirque un contraste dont le sentiment confus animait ce couple silencieux... O lumière! splendeur sur la ruine de cette antique métropole!
Sitôt le froid de la chute du jour, comme il s'emplit, je paysage, d'une tristesse déchirante!... Un soir, à VAve Maria, qu'elle avait ses yeux bleus plus grands ouverts et ses lèvres pâlies par la mélancolie du crépuscule, un mot vint aux lèvres de son frère : « O ma Pia! » Si douloureuse et secrète, elle évoquait pour lui les vers mystérieux de Dante. Egalait-il ce cirque de Tolède en sublime de désolation, le mont expiatoire où le grand poète rencontra celle qui disait : « Souviens-toi, je suis la Pia. Sienne m'a fait, la Marenne m'a défaite. Il le sait, celui qui plaça l'anneau du mariage à mon doigt! »
Ce milieu qui cultivait les sentiments jusqu'à l'excès était précieux à la jeune fille, mais en même temps la détruisait. Elle s'y faisait et s'y défaisait.
Delrio la caressait et la consolait, jusqu'à ce quelle eût sous les paupières des larmes qu'il baisait avec une telle compassion que soncceurse brisait délicieusement. « lime semble, lui disait-il, que j'ai plus de plaisir à te presser dans mes bras que n'en eut notre père à te donner la vie. »
Sur le lac Majeur, dans l'étroite Isola Bella, les Borromées ont accumulé toutes les flores. Sous un bois de lauriers, exquis d'obscurité, d'élégance et de fraîcheur, mon pas fit lever vingt colombes, mais si lourdes que j'eusse pu les prendre dans ma main. Qui n'auraient-elles pas touché, demi-ivres ainsi des parfums concentrés sur ces terrasses trop étroites par tant d'arbres de tous les climats! Une telle atmosphère, composée malgré la
nature, n'est point respirable. S'y prêter, c'est perdre la notion des réalités. De là le sans-défense des vierges nourries dans les temples.
Cette petite fille pure était tout à la fois choquée, comme d'un cynisme, d'une certaine indifférence que cet amateur d'âmes montrait à l'égard des abstractions, des principes, et attendrie de la sympathie qu'elle lui voyait pour ses minuties sentimentales d'être tout jeune :
— Mon frère, lui disait-elle, il y a des minutes où je ne vous estime pas, et puis, à-d'autres instants, je vois bien que vous ête.s meilleur que moi !
Elle était étourdie par tant de sentiments cultivés sur leur balcon du Tage et si peu faits pour être réunis. Ses petites pensées alourdies peu à peu s'effarouchaient moins, et Delrio la prenait toute dans sa main.
La Pia avait un peu d'anémie, comme beaucoup de jeunes filles romanesques. On lui conseilla de prendre de l'exercice. La terrasse de San Juan de los Reyes est k seul coin de cette ardente Tolède où l'on trouve encore de l'ombre à neuf heures du matin. Elle la prit pour but et venait s'y asseoir. Des enfants sans mouchoirs ni chemises voltigeaient autour de la jeune fille comme des mouches sur un morceau de sucre. Et des grandes personnes, scandalisées qu'ils obtinssent des piécettes, leur criaient en passant, d'une voix gutturale : « Hombre! »
Cette vieille église de los Reyes, tendue à l'extérieur des chaînes portées chez les Barbaresques par les prisonniers chrétiens, fut un cimetière des grands d'Espagne, et notre Soult, l'injurieux, y mit une écurie. Toutefois, si Conchita, Concepcion, Dolorès, Remedios et ce tas de petits garçons qui passent leur temps à guider les étrangers, à guetter les hiîX)ndelles et à lapider les ânes, se réu-
nissent toujours dans cette ombre, ce n'est pas en commémoration des tombes que foulèrent des chevaux de ioudards, mais parce que le parvis domine l'abattoir.
L'abattoir, dans les villes pauvres, supplée au cirque des taureaux. Pour faire entendre à la Pia ce qu'était ce grand bâtiment à ciel découvert où leurs yeux, jamais fatigués, plongeaient là-bas, ils lui tapaient sur la nuque avec une familiarité gentille et faisaient en même temps le geste de mourir ou plutôt de dormir, avec la langue soudain hors la bouche; — ce qui intéressait ses nerfs en la dégoûtant un peu. Enfin, elle parut comprendre! Pour la confirmer et par modestie, ils lui disaient en se frappant, tous, leurs ventres : El toro para nosotros et, en lui désignant le sien : Lm vacca para usted.
La misère dépeuple ces ruines magnifiques. Pour s'entêter à vivre, les petits habitués de la terrasse de los Reyes doivent avoir une merveilleuse vitalité. Ils maintiennent Tolède. Ils sont une parcelle importante de l'énergie espagnole. De là, chez ces guides tout à fait Ignorants, un instinct très sûr des points caractéristiques Je leur cité. H voulurent que la Pia vît la prison.
Tolède, sans cesser d'ailleurs d'être fière, glisse jusqu'au fleuve avec les décombres de ses palais mêlés à »es ordures. Sur ce sol ruineux et vers le bas de ce ravin mouvant s'élève le sombre édifice. Les cachots sont flanqués d'une cour, dont les hauts murs permettent cependant que des points les plus élevés de la ville le regard effleure les têtes des prisonniers.
Les enfants rêvaient que la Pia séduisit le gardien; ils négocièrent, elle fournit la monnaie. Tous alors suivirent un étroit passage ménagé sur la crête des murs; ayant à droite le gouffre du Tage, à gauche la fosse des prisonniers, ils gagnèrent, entre deux vertiges, une audacieuse
guérite de pierre où veillait un gendarme. Ainsi perchés. ils ne se lassaient pas d admirer les voleurs et les assassins assis dans leur fumier autour d'une fontaine ' gens rudes et d'une odeur espagnole un peu forte pour les narines d'une étrangère.
Un abattoir, une prison sous une splendeur de lumière qui impose partout le silence, voilà bien la vi'jp p-^nagnole essentielle.
C'est un exil qu'un tel milieu.
La Pia s'attacha plus spécialement une pente tilie qui suivait la bande avec tous ses trésors : une boîte d'allumettes anglaises et une paire de souliers fortement ressemelés, à propos desquels elle avait le sourire d'un orgueil qui ne peut se contenir. A la passion qu'elle montrait de ces puissants brodequins, la Pia reconnut combien cette petite était voluptueuse. Le troisième jour, elle apprit qu'ils n'étaient pas à l'enfant, mais qu'on lui permettait de se les mettre aux mains un petit instant chaque matin. C'était un orgueil de reflet! Et voilà pourtant l'unique sentiment d'une qualité d'humanité abordable qu'à dix-neuf ans la Pia rencontrait, dans le silence de ces espaces pétrés qu'elle pouvait contempler aux seuls instants où le soleil passe derrière un nuage orageux.
Les jeunes gens assez nombreux qui fréquentaient chez Delrio, Espagnols ou plus souvent étrangers, considéraient la Pia comme un gentil bibelot, et, selon leur degré d'esthétisme, se satisfaisaient de sa grâce, de son luxe, mais tous lui déplurent, sauf un.
Ce privilégié avait une petite âme jolie, de qualité très pure, en même temps plus prompte à juger les autres qu'à les comprendre. Il avait vingt-quatre ans; à trente-cinq, nul doute qu'il ne devînt de ces gens qui.
d'une parfaite bonne foi, conçoivent toujours comme juste ce qui est conforme à leurs intérêts. Avec de la fortune, il n'avait ni talent à mettre en valeur, ni ambition à satisfaire; d'où son souci de la vertu. Au résumé, rien ne vivait en lui, sauf cette petite agitation vers le bonheur par la tendresse qu'on ressent toujours à son âge.
Delrio jugeait médiocre la substance intellectuelle de cet adolescent, mais il pensait qu'on pourrait mieux le nourrir : il le retint volontiers à Tolède, comme un sujet chez qui, à 1 occasion, développer quelque passion. Pour l'instant, une âme assez indigente, mais de qui tous les mouvements témoignaient cette grâce intérieure parfaitement réprimée par le regard des jeunes gens de Raphaël ou du Pinturicchio. Très jeune et tel qu'un beau fruit, il éveillait une sensualité que comprendront ceux qui furent parfois tentés, en présence d'un adolescent, d'admettre un troisième sexe, oij l'on classerait encore les jeunes animaux.
Pour ce Lucien, la Pia adoucissait ses jugements. A lui aussi, quand il était petit, on avait appris de ' jolies manières! Il avait, comme elle, le goût des parures, s'intéressait aux pantalons fleuris, aux vestes de brocart perlé, aux légères babouches, à ces atours de parade qu'elle vêtait parfois pour s'accorder avec Santa Maria la Bianca, la plus pure perle tolédane, enfouie au quartier juif. Synagogue divine pour la netteté de ses arabesques, de ses rosaces, de ses arcs mauresques et byzantins, et dans laquelle un tableau fait voir une vierge étendue et qui nous dit sur son roiileau : « Au bord du Jourdain, je suis, rêvant. »
11 participait avec un grand sérieux aux gentils amusements, oij la guidait cette vague croyance à l'âme des objets, qui ne meurt jamais chez les petites filles
élevées dans les contes d'Andersen. Cependant leur inexpérience les empêchait de distinguer ce qu'il y a d'intéressant même chez les moindres êtres; ils s'accordaient pour traiter les hôtes de Delrio de « barbares ». Par là, ils voulaient signifier des étrangers avec qui leur sensibilité ne pouvait prendre contact. Froissement, malaise, puérilités qu'on remarque chez tous les adolescents fortement doués pour sentir, et qui faisaient à ces deux jeunes gens un lien secret, en même temps qu'une solitude morale.