LES JETS ALTERNÉS D'ESPAGNE
La Pia avait peur son frère de la confiance et un regard tendre, mais elle manquait d'intensité. On l'eût dite embarrassée de brouillard. Née pour le rôle que lui souhaitait Delrio, elle n'en faisait pas les gestes. Elle n'était pas encore quelqu'un avec qui il pût être sincère. 11 pensa la développer, lui donner le dernier coup de pouce en lui montrant l'Espagne qui est le pays le plus effréné du monde.
Dans leurs mœurs, les Espagnols ne vont pas chercher midi à quatorze heures; sous un ciel de couleur violente, ils se conforment à leurs sensations. C'est un pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui de tout est blasé, sauf d'énergie. L'Italie est moins simple, plus composée; dans sa douceur tu peux sommeiller; ici tout est brusque et d'un accent qui mord.
Au nord, les Espagnes sont sécheresse : fécondes,
abondantes quand même, leur aridité étant faite de sensibilité contractée. Au midi, c'est un fleuve irrésistible de sensualités ; — mais qui craindrait de s'y souiller? il nous emporte dans le sens de la nature.
Dans ce pays double, toute mollesse et puis rien que ressort, la lutte est éternelle des Castillans contre les Maures et contre l'enchantement d'Andalousie. Long effort, puissant contraste d'où sortit le génie ascétique de sainte Thérèse, des dramaturges, de tous les artistes et des maisons royales d'Espagne! Delrio en espérait beaucoup pour la Pia, jugeant cette opposition violente aussi efficace, comme excitant moral, qu'en thérapeutique les douches à jets alternés, brillants et glacés.
« Je ferai son âme plus souple et plus forte, se disait-il. A ses dons célestes de mélancolie et de grâce, j'ajouterai, dans un âge oiî toutes les impressions s'incorporent avec nous, la gravité et l'ardeur des maîtres sublimes vers qui je la mène par la main. »
Pour plaire à la jeune fille, Delrio mit Lucien du voyage. Les femmes de chambre de la Pia emportaient ses matelas, ses draps de lit, hors desquels elle ne pouvait dormir. La petite caravane remonta d'un trait au nord; Delrio voulait exalter sa sœur dans les âpretés de Castille avant de la fondre dans la mollesse d'Andalousie.
Ce fut d'abord l'Escurial qui lui montra, comme le lieu de l'ascétisme et de traduction en granit de la discipline castillane, issue d'une conception catholique de la mort.
Monté sur un rocher de cette sombre sierra où fut imposé l'énorme monastère, quel voyageur n'a subi le despotisme de ce paysage et d'une régularité si douloureuse dans cet horizon convulsé! Mais la plupart, réagissant contre la contraction de leur âme.
retournent très vite à la misérable auberge, en bouffonnant sur l'humeur mélancolique des maçons de Philippe n. Vams efforts pour renier le tremblement de leur être sous la prise du génie castillan!
Ce roi. qui installa sa toute-puissance dans un caveau, met sous nos veux que « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable ».
Penché sur l'immense Éscurial que d'un tertre ii dominait, Delrio s'abandonnait au vertige du gouffre ascétique; il cédait à l'empire catholique de la douleur. Un crucifié en détresse, déchiré par les fouets, les outrages et les terreurs, impose ses couleurs à la terre; et pour ébranler les ondes profondes de notre conscience, les cordes de l'idéal, rien ne vaut des beautés de léproserie. Ce paysage anarchique. tourmenté par de sombres passions et qui supporte le monastère royal comme une dalle écrasante de granit bleuâtre, lui semblait exactement la composition de lieu que présenterait à son imagmation, pour la fixer, un Pascal qui médite.
Peu m'importe le fond des doctrines! C'est l'élan que je goûte Les ascètes d Espagne ou de Port-Royal appelaient vivre pour 1 éternité ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Ces états élevés seraient-ils perdus aujourd'hui?
Tout le jour, Delrio essaya de communiquer ces réflexions à la Pia, tandis qu'ils circulaient à travers les cours lugubres, sous des voiJtes glacées oij manque l'air Ainsi tombés brusquement, du sans-efTort de leur terrasse de Tolède, dans un formidable caveau scellé au milieu des sierras pour transmettre à l'éternité le tête-à-tête d'un despote et de Dieu, ils s'y trouvaient perdus comme des enfants dans la Somme, le Code et la Géométrie. Malaise d'âme pourtant, plutôt que phy-
sique! Ce qui les oppressait, c'était moins cet impassible el monochrome labyrinthe que toute la conception de vie. la méthode morale, l'éthique qu'il symbolise. Bleu granit éternel, lignes inflexibles qui resserrent l'âme de telle sorte que, ne dépensant rien en gestes, ne perdant rien au dehors de son ardeur, elle soit toute tassée et brisante, comme une cartouche de dynamite placée dans la rocheet qui ne peut s'évader qu'en rompant du côté du ciel!
A l'église, centre du monument, toujours ils reviennent, et quand la Pia, à travers les grilles des chapelles latérales, essaie de distinguer les richesses accumulées sur les ossuaires, ou, le long des couloirs, examine quelques portraits, sévères, mais qui, du moins, la rattachent à l'humanité dans cet épais brouillard d ennui et d'ombre mortuaire, Delrio lui dit : « Quel contresens! des curiosités particulières ne doivent pas détourner nos esprits dans cette caserne de l'abstraction. Tu risques d'amoindrir ce milieu, prodigieux parce qu'il nous met hors le temps et nous donne un sentiment détaché de tout accident individuel. »
Il approuva que, sous ces voûtes pleines de pensées indéfinissables, il ny eût d'objet à noter que deux groupes de statues royales, par Leone Leoni, plus grandes que nature, somptueuses comme des lingots d'or et si puissantes d'expression, qu'à fixer leurs visages on croit entendre leurs aveux ou, mieux encore, derrière soi, dans l'ombie, le chuchotement de leurs valets de chambre. De l'or sur des charniers, c'est tout le divertissement que doit offrir à l'imagination l'Escurial.
Petite âme, esclave frémissante de ses sensations, la Pia défaillait de fatigue et de peur mêlées. Moins p)0ur respirer cependant que pour s'évader de cette
philosophie, où la rnort dépouille même son romanesque, elle s'approchait des fenêtres. Derrière leurs barreaux, elle voyait le bassin de l'Infante, auge misérable, avec des pivomes dans de sombres haies plus domptées encore que la pierre. Sous ces voûtes implacables, rien n'est donc à attendre que des jeux de sa pensée! C'était trop de contrainte, elle parut défaillir. 11 la prit, l'entraîna et. quand ils atteignirent sur les terrasses un étang encadré de granit et que rasaient des hirondelles, elle pleura. C'était de trouver enfin, dans ce tragique implacable, quelque chose qui s'abaissât jusqu'à la mélancolie.
Puis, à la nuit, dans la triste auberge, après le dîner silencieux d'accablement, quand elle se fut couchée et qu'elle le laissait, comme il avait coutume chaque soir, jouer avec ses doigts et ses bagues :
— Ne partons pas, disait-elle, pris d'une sorte de folie du gouffre. C'est ici que je vois le mieux comment tu m'es seul au monde.
— Brusquons, répondit-il. Tu sentiras plus violemment encore notre douloureux bonheur de l'Escurial, quand de cette discipline nous passerons à l'épanouissement d'Andalousie.
Deux jours après ils étaient à Grenade.
Leur première nuit, ils ne purent dormir, tant bruissait sous leurs fenêtres entr'ouvertes la ville entière qui cherche la fraîcheur sur l'Alameda. Alors Delrio vint frapper à la porte de sa sœur, et, petite forme blanche qui s'habille dans l'obscurité, elle le rejoignit. Ils sortirent. Tous deux étaient émus du bonheur de vaguer dans cette demi-nuit parfumée, et dans ces lieux quelle abordait pour la première fois.
Parmi les figuiers, les magnolias, les chênes verts, les pistachiers et les lauriers fleuris, l'Orient bientôt se nuança et la jeune lumière prodigua ses effets. Le manque de sommeil, qui n'est pas une souffrance dans ces pays légers, les alanguissait et faisait leur corps plus sensible aux délices de la nature.
Grenade est bâtie sur les extrémités de trois collines qui se détachent de montagnes élevées et neigeuses. Ses maisons et d'admirables arbres couvrent leurs pentes, qui s'abaissent pour mourir au seuil d'une immense plaine de verdure bénie. La ville basse est moderne; on y voit des hommes de cercle ou plutôt des buveurs d'apéritifs, comme on en trouve dans tout le midi de la France, en Espagne, en Italie, importants, fats, demiélégants; et, quand on aura signalé le perron de la Cartuja où s'étagent les mendiants, les infirmes, comme un des plus étonnants pounissoirs humains, et puis reconnu l'insignifiance de l'école de peinture grenadine, visible à la cathédrale, on connaîtra l'essentiel. Tout l'attrait demeure dans l'ancienne Grenade, dont les ruelles délabrées serpentent pour escalader les côtes de l'Alhambra et de l'Albaycin, où elles se font sous la lumière un pittoresque vis-à-vis.
Quand fut passé le gros du jour, la Pia, Lucien et Delrio visitèrent l'Alhambra. Ce n'est pas un simple monument, c'est tout un quartier de la ville. On y trouve, sous d'immenses ombrages, une église, des hôtels, des masures, des ruines qui survivent aux rois maures, et leur palais d'été, le Généralife, très fin, très nu. dans ses jardins et parmi ses fontaines, où ruisselle la neige des sommets qui closent un horizon toujours serein.
Des petits jardins de l'Alhambra, ils prirent d'incom-
parables points de vue sur l'immense plaine qui réjouit Grenade. Les plis de la terre et les montagnes d'Andalousie se développent comme d'admirables draperies. Tout est douceur, agrément dans la Vega. L'air, qui vient des neiges éternelles, par-dessus les vergers tropicaux, apporte plus de fraîcheur et de trouble que ne ferait sur ta face, le soir, la jeune bouche des Espagnoles qui ont quinze ans.
La Pia se livrait à ces magnifiques espaces au delà de ses forces nerveuses. Ses yeux se fatiguèrent avant que la lumière eût cessé de réjouir son cœur, et baissant les paupières elle tendait les mains pour saisir encore de la clarté.
Le charme de Grenade n'est point compliqué : c'est de posséder les plus beaux arbres du Nord et des eaux vives, sous un soleil africain. Son nom attire l'univers, mais elle n'est qu'une tente dans une oasis, et, sous un parasol délicieusement brodé, un des plus mois oreillers du monde.
Ni ce décor fragile, ni ce bien-être sensuel ne peuvent toucher profondément les âmes, qu'à la longue pourtant ils sauraient engourdir. Aussi Delrio, soucieux d'utiliser toutes les vertus de cette station, et pour que le paysage prît un sens complet dans l'âme de la jeune fille, excitait le guide à leur raconter tant d'incidents mêlés de délices et de peur qui tachèrent ces dalles de sang et d'amour.
Depuis la porte d'Elvira jusqu'à celle de Bivarambla, il voulait que tous les lieux de l'Alhambra prissent dans l'imagination de son amie leur sens grand et naïf, et que par leurs légendes ils s'animassent de dames morisques et de chevaliers sarrasins en jupons verts, manteaux rouges, éperons d'or, larges étriers d'argent, montés sur des cavales baies et sur des genêts tout fiers de leurs plumes. Le Romancero s'étend à toute l'Andalousie et pénètre dans Ubéda, la Guardia, Andujar,
Baeça, Jaen, Riofrio, Alhama. Quesada, Cacorba, villes pauvre^; et précieuses, bijoux de fer, cris ardents et sauvages qui frappent fort sur l'âme et la caressent. La chute de Grenade est aussi fameuse que la chute de Troie; la romance, qui fait soupirer, se fixe dans la mémoire des hommes, qu'elle amuse, comme la tragédie qui les affermit. El rey Chico, le petit roi Boabdil, lâche, traître et assassin, est pour nous caché à demi par les branches tombantes de ce laurier-rose sous lequel il se déroba, un jour que ses soldats mouraient bravement pour sa cause. Nous lui sommes indulg,&nts et nous le parons, parce qu'on l'avait surn«riîjKé Zogoibi, le malencontreux, et qu'il était né sous une mauvaise étoile. En regardant la porte par où il quitta l'Alhambra et dont il demanda, pour suprême faveur, qu'elle fût à jamais murée, en descendant le chemin qui va du côté de Saint-Antoine-le-Vieux et qu'il fit construire pour fuir au camp des chrétiens sans rencontrer ses Maures, on se dit que, pour tant tenir à l'existence, ce roitelet avait dû connaître d'incomparables voluptés.
Afin de compléter cette atmosphère du plus pur romantisme, Delrio signalait à sa petite sœur le portrait de Marie de Neubourg, un peu bouffie, à la façon d'Autriche, et qui du doigt désigne une fleur entre ses seins décolorés par le temps. Cependant la Pia respirait, elle-même, une rose thé qui sentait les étangs et contenait de la tristesse.
A tous les visiteurs, les guides, les jardiniers offrent des bouquets; dès le soleil couché et quand les parasites s'éloignent, ces treilles immenses sont toutes dépouillées de leur gloire, mais dans leur solitude mystérieuse, à l'heure où la lune magique visite l'Alhambra, tandis que les Anglais mangeurs de viande tapent sur les
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pianos des hôtels et se disent les uns aux autres : beautiful! les roses reprennent courage, et, pensant toujours que Lindaraja a besoin de leur essence, au matin, par milliers, elles s'épanouissent. Le loyalisme et la prodigalité des rosiers de la Bétique sont inlassables.
Les trois voyageurs finirent la journée par une promenade en voiture au col d'Alhendin où l'on perd de vue Grenade quand on va vers l'Alpujarra. Les Arabes l'appellent Fedj-Allak-Akbar, en souvenir des paroles que Boabdil prononça quand, jetant de là un dernier regard sur ses palais perdus, il s'écria : « Dieu est grand! » puis versa des larmes. Les Espagnols le nomment « El ultimo sospiro del rey moro ». La mère du fugitif l'insulta : « Tu fais bien de pleurer comme une femme ce que tu n'as pu défendre comme un homme. » Mais un vizir lui disait : « Considérez, seigneur, que l'adversité rehausse la gloire de ceux qui la supportent avec fermeté. » — « Hélas! répondit-il, quelle infortune a jamais égalé la mienne! » Vers 185 1, en démolissant de vieilles maisons arabes à Tlemcen, on trouva un seuil de porte en marbre onyx que couvrait l'épitaphe du petit roi. Sa pierre tombale par mépris était foulée aux pieds des musulmans qui ne lui pardonnèrent pas l'islamisme écroulé en Espagne. La lâcheté et les malheurs de ce voluptueux émouvaient la sympathie de la Pia, parce qu'elle se croyait faible, elle aussi, et que, pour supporter de pareilles angoisses, elle aurait demandé du chloroforme.
Cette journée, de tout le voyage, parut être la plus au goût de la jeune fille. Elle n'y trouvait rien d'impérieux et qui la contraignit à penser dans un âge où l'on préfère céder à son cœur.
Une après-midi, ils visitèrent les pentes décharnées de l'Albaycin où des trous creusés dans le roc abritent, parmi les nopals gigantesques, le peuple décharné des tziganes.
Cette nation errante, quel romanesque elle a rais dans le monde! Sur le passage de ses filles, tombe au rang de simple bêtise qu'on ne peut pas aimer ce qu'on n'estime pas. Elles dansent, des haillons pailletés sur les reins, et avec des yeux de braise, longs, fendus, qui ne disent point s'ils sont amis ou ennemis. Par toutes les villes de l'Europe, elles éveillent, dans l'âme des simples, une sensualité analogue à cette rêverie tendre et impure amassée par les peintres et par les poètes autour dHérodiade oui est une fleur et un aromate.
Au seuil des cavernes apparurent des mendiants demi-nus, de tous sexes Six petites filles marchaient à reculons devant les trois visiteurs et, de leurs mains appliquées sur leurs bouches un peu épaisses, envoyaient des baisers en répétant à la Pia : « Bonita carameUa. Belle comme un bonbon! > Un peu intimidée de les sentir qui agaçaient leurs doigts sur sa robe, la Pia voulut se réfugier dans une église; mais, avec précipitation, sur le parvis délicieux de fraîcheur, l'aînée de la bande, qui pouvait bien avoir huit ans, organisa une extraordinaire danse, oij des libertés de jeunes animaux dévoilaient des hanches presque de femmes. Fantaisie déroutante, ces enfants avides dansant un {orongo comme des hérétiques, dans ce demijour religieux! Mais la chose sinistre et le signe inoubliable, c'était, sur ces pupilles trop brillantes, le clignement de paupières qu'elles lançaient à Delrio et à Lucien et qui déjà sous la petite fille révélait la vieille entremetteuse... Puis, indéfiniment à travers les sentiers, œs mauvaises enfants obsédèrent les trois jeunes gens
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de leurs cris, de leur tournoiement, les pieds nus sur les cailloux brûlants, la main toujours tendue et, pour signifier qu'elles partiraient si on leur faisait un cadeau, elles mêlaient à leur demande l'apostrophe que si souvent leur avaient lancée tant de voyageurs agacés : « Cinq centimes et allez-vous-en!... Cinq centimes et allez- vous-en! »
C'était six heures du soir, au déclin d'une journée triomphante de splendeur; mais la nature, quand elle atteint à cette magnificence, nous fait trop sentir son implacable indifférence pour nos misères :elle exagère notre solitude. En outre, ce battement affreux de la paupière chez l'enfant gitane anonyme de Grenade avait révélé à la jeune femme d'une façon voilée, mais suffisante à lui serrer le cœur, les désordres du désir et les humiliations qu'entraînent certaines parties confuses de notre sang.
Peu de jours après, comme la Pia remontait la vallée du Genil, non loin du lieu mémorable où le dur vainqueur reçut la clef des mains du petit roi Boabdil, cinquante voix d'enfants, sur la côte opposée, célébraient la Vierge très pure de leurs voix aigrelettes. Une procession se déroulait au long du quartier des gitanes. La Pia reconnut ses petites mendiantes. En vain, d'une voix officielle, crient-elles dans la montagne : « Maria... Ora pro nobis. Maria », l'écho répète : « Mérite, senora, cinco centesimos. »
A l'ordinaire, Delrio n'accompagnait pas les deux jeunes gens. Il appréciait peu Grenade, quoiqu'il en subît le charme. Dans les cours et sur les terrasses plantées de l'Alhambra, il sentait bien une atmosphère de courtoisie, mais rien qui nécessite chez le visiteur un état d'âme sublime. Il avait l'impression de se promener dans
un bijou. Cette qualité de beauté attache l'âme aux minuties. Il préférait passer quelques instants du matin et du soir à l'Alameda, sous un magnolier en fleurs.
Un jour, dès neuf heures, quand commence à se dissiper la fraîcheur, les deux jeunes gens le rejoignirent sous cet admirable bouquet, luisant et splendide de force, qui exhale les parfums unis de la rose, de la jonquille et de l'oranger. Auprès du banc où il se plaisait était une musique tirée par un âne oriental qu'accompagnaient un bon chien et deux petits garçons, l'un tournant la manivelle de l'orgue et l'autre les oreilles de la bête. Et comme Lucien et la Pia s'amusaient de le voir si heureux, il leur dit :
— Ma petite sœur, ces enfants et ce chien, cette chanson dans cet air lumineux, ces fleurs splendides, tout cela me donne un plaisir sans souillures, une pureté dans la volupté analogue au sentiment que j'ai de votre tendre amitié. Ma satisfaction est complète si dans vos yeux, où je craindrais de distinguer des pleurs, je trouve un peu de la gravité de cet Escurial que sans doute vous avez déjà oublié.
Silencieuse, la Pia s'assombrit, parce qu'il adm.ettait l'oubli des choses confuses qu'ils avaient senties en commun.
Le jour du départ la Pia et Lucien rejoignirent les voitures en poussant devant eux le petit âne couvert des plus belles branches du magnolia, en sorte qu'il était comme un fagot de tulipes, comme une boule vivante et embaumée :
— Nous avons coupé une à une. dirent-ils, les fleurs que vous préférez, celles du magnolier qui sont les plus enivrantes et les plus puissantes, et nous vous les apportons en symbole de la domination et de la flamme qui sont en vous.
II reconnut leur sympathie, mais une certaine pureté morale les privait encore des attendrissements subtils par où l'on doit secrètement doubler la banalité d'une vie mondaine. Pourquoi donc avoir tranché une chose admirable! Il eût aimé que le fil de ses souvenirs demeurât lié dans Grenade à quelque chose d'heureux et non à un arbre humilié.
Les pulpes blanches des larges fleurs qu'ils emportaient se tachèrent de mort. La souffrance fit éclore en les violentant quelques corolles. Ces masses somptueuses ainsi défaites et carnées donnaient la plus triste impression d'accablement et de désastre.
lis firent deux journées de voiture pour mieux s'associer à ce pays par la fatigue; ils se proposaient de prendre à Jaen le chemin de fer pour Tolède.
Au sortir de Grenade, leurs mules, parées de toutes les sonnailles d'Espagne, firent lever un essaim de mouches sur les mendiants du perron de la Cartuja. Les grandes chaleurs de juillet commençaient; à cette époque les neiges fondues ruissellent avec un redoublement de force sur la ville et ses vergers paradisiaques. Les figuiers aux feuilles vernies, le modeste olivier, la vigne, tous les arbres fruitiers se mêlent aux grands végétaux des régions torrides et même aux cannes à sucre. Des tours vermeilles de l'Alhambra, cette verte vega qu'entourent des montagnes bleues semble une émeraude enchâssée dans un saphir. Mais la sierra d'Elvira, quand nos voyageurs la gravirent, leur présenta des pentes rouges ravinées, mises en poussière par le soleil et que couvraient les rameaux traînants du câprier. Dans les interstices des roches, sous un ciel ardent, des agaves tendaient leurs tiges immo-
biles et bleuâtres, la sauge et les cistes exhalaient leur odeur. Les chevaux reposèrent à la venta del Zegri, d'où la vue embrasse les masses de la sierra Nevada, fraîches, limpides et géantes. Au bout du défilé de puerto Carretero, ils trouvèrent pour la nuit un méchant gîte dans la petite ville de Campillos de Arenas. Le lendemain, par une interminable vallée rocheuse, où parfois des lignes d'énormes lauriers-roses ombragent un ruisseau pur et furieux, où plus souvent les seuls fenouils et les genêts se plaquent en taches rares sur les côtes ardentes, ils gagnèrent Jaen la Mauresque, presque égale à Grenade, toute blanchie à la chaux et disposée comme une conque sur les pentes d'une montagne fauve qu'escaladent de vieux murs terribles et verdoyants. Une troisième étape, et la Pia serait tombée malade.
De la sueur sur un front délicat, des lèvres desséchées qui avouent souffrir de la soif, le laisser-aller d'un jeune corps qui cherche à sommeiller aux cahots du chemin, tout ce désordre de la nature chez un être encore mystérieux et sur un visage dont les beaux yeux jamais ne se dorèrent des lueurs suspectes du désir, c'est assez pour nous troubler et porter notre imagination vers les secrets de la beauté.