X..., jardinière, bien portante, quarante-deux ans
Le 3 juillet 1876, pendant la période intermenstruelle, le nombre des globules rouges est de 4 668 750; la valeur globulaire (G) = 1.
Le 13 juillet 1887, cette femme est sur le point d'accoucher de son troisième
enfant; la grossesse a été parfaitement normale; les jambes sont un peu enflées depuis trois mois.
L'accouchement a lieu le 18, à midi, il est normal. La mère nourrit son enfant et je l'examine dans les mêmes conditions que précédemment le 1er octobre (soit environ six semaines après l'accouchement).
La lactation n'avait donc pas déterminé d'anémie sensible, bien que le nombre des globules rouges fût notablement abaissé pendant le dernier mois de la grossesse.
L'accouchement et les phénomènes qui lui succèdent constituent un acte physiologique plus complexe et plus variable qui retentit diversement sur l'état du sang, suivant que l'hémorragie est plus ou moins abondante, que la femme a plus ou moins de vigueur et de force de réaction. Il faudrait donc posséder sur ce point un grand nombre d'observations pour se permettre de formuler les lois de l'influence des suites de couches sur le sang. Je n'en possède que trois et encore ont-elles été recueillies à une époque où je ne faisais pas la numération des hématoblastes. Elles montrent que l'anémie produite par un accouchement normal se chiffre par une perte de 6 à 800 000 globules rouges; et que la réparation se fait facilement, mais lentement. Elle ne commence, en effet, à être sensible qu'au bout de 8, 9 ou 10 jours. Dans une de mes observations il est survenu le sixième jour une péritonite légère qui d'ailleurs a bien guéri. Cet accident s'est traduit surtout par une brusque élévation dans le nombre des globules blancs. Le jour même où la température montait de 2°, 5, le nombre des blancs s'élevait de 7200 à 25 700. Puis, sous l'influence de la fièvre et de la diète, le nombre des globules rouges, abaissé d'abord par l'hémorragie, s'est accru très sensiblement pour retomber à son point de départ au moment de la défervescence. Cette poussée fébrile a, de plus, fait baisser d'une manière considérable la valeur globulaire, tandis que dans les cas normaux celleci s'est maintenue à 5 p. 100 près dans les environs du chiffre normal.
Ce sujet serait certainement digne d'être étudié d'une manière plus complète.
§ 2. — Modifications du sang sur son parcours.
Beaucoup de physiologistes ont trouvé que le sang subit de profondes modifications en traversant certains organes.
C'est ainsi que diverses recherches, parmi lesquelles je citerai celles de Prévost et Dumas, Funke, Béclard, ont assigné des caractères particuliers au sang sortant de quelques viscères, notamment de la rate et du foie. Néanmoins ces travaux n'avaient pas jeté une bien vive lumière sur l'origine des éléments du sang lorsque M. Malassez pensa qu'en appliquant à ces recherches les procédés de numération, on découvrirait peut-être ainsi des centres de destruction ou de production des éléments du sang.
Dans sa thèse inaugurale, consacrée à cet important sujet, il annonça des différences sensibles dans la constitution anatomique du sang, suivant les départements vasculaires (1).
Après m'être assuré que le liquide de dilution mis en usage par cet observateur détruit un assez grand nombre d'hématies chez les animaux employés à ces expériences (chien, lapin), j'ai repris cette étude, en 1877, en évitant avec soin cette cause d'erreur. D'ailleurs M. Malassez s'était contenté de faire pour chaque département vasculaire une ou deux observations, ce qui certainement est insuffisant. Convaincu de l'importance d'opérer les animaux avec méthode, je me suis fait aider par mon ami, M. P. Berger, dont l'habileté opératoire est bien connue. Pour les opérations sur la rate, nos animaux ont été préalablement morphinisés ; dans les autres cas, ils ont été simplement immobilisés par des liens et opérés le plus rapidement possible.
Nous obtenions du sang en piquant avec une aiguille fine de trocart la paroi du vaisseau mis à nu et non lié.
J'estime qu'avec les procédés dont je me suis servi les erreurs dues aux instruments n'ont pas dépassé 3 p. 100 pour les globules rouges, mais qu'ils ont pu atteindre jusqu'à 20 p. 100 pour les globules blancs. Il ne faut pas d'ailleurs se dissimuler que la numération des globules blancs est toujours moins certaine que celle des hématies.
(1) Malassez, De la numération des globules rouges du sang; de la richesse du sang en globules rouges dans les différentes parties de l'appareil circulatoire (Thèse de Paris, 1873).
Mes recherches ont porté sur les hématies, les globules blancs et la valeur individuelle des globules en hémoglobine. — Voici sommairement les résultats obtenus :
A. Globules rouges.
1° Comparaison entre le sang veineux et le sang artériel.
a. Six expériences sur le sang de l'artère et de la veine fémorale [chiens).
Le nombre des globules rouges est le même dans ces deux vaisseaux.
La moyenne des chiffres obtenus est pour le sang artériel 5 874 000 — pour le sang veineux 5 890000.
Dans aucune des six expériences la différence entre le sang artériel et le sang veineux n'a dépassé la moitié de la limite des erreurs possibles.
b. Cinq expériences sur le sang de la jugulaire externe comparé à celui de la carotide [chiens).
Le sang de la jugulaire externe paraît contenir plus d'hématies que celui de l'artère carotide. On trouve, en effet, en moyenne pour le sang veineux le chiffre de 5 390 000 et pour le sang artériel celui de 5 233 000, ce qui fait une différence de 3,30 p. 100, un peu supérieur aux écarts qui peuvent être attribués aux erreurs de numération. Mais ce qui ajoute de l'importance à ce résultat, c'est que dans quatre expériences sur cinq le sang veineux a été plus riche en globules que le sang artériel. Je vais donc donner ici les chiffres trouvés :
Expérience du 27 avril 1877. — Chien bien portant.
Veine jugulaire N = 6 262 000
Artère carotide N = 5 983 000
Différence en faveur du sang de la veine. = 279 000
Expérience du 20 avril 1877. — Chien bien portant. Veine jugulaire N = 4 526 000
Artère carotide N = 4 247 000
Différence en faveur du sang de la veine. = 279 000
Expérience du 18 mai 1877. — Chien bien portant.
Veine jugulaire N = 5 270 000
Artère carotide N = 5 084 000
Différence en faveur du sang de la veine. = 186 000
Expérience du 2r6juin 1877. — Chien bien portant.
Veine jugulaire N = 6 431 000
Artère carotide N = 6 231 000
Différence en faveur du sang de la veine. = 200 000
Expérience du 26 juillet 1877. — Chien bien portant.
Veine jugulaire N — 4 464 000
Artère carotide N = 4 619 000
Différence en faveur du sang de l'artère. = 155 000
Malgré ces résultats, je crois que de nouvelles expériences seraient encore nécessaires pour établir, d'une manière indiscutable, que le sang de la jugulaire est plus riche que celui de la carotide. D'ailleurs dans une sixième expérience faite sur un lapin, j'ai trouvé entre les deux sangs une différence négligeable en faveur du sang artériel.
Voici les chiffres :
Jugulaire externe N = 4 278 000
Carotide N = 4 340 000
J'ai tenu à rapporter ces chiffres pour montrer que les études de ce genre exigent un assez grand nombre d'observations.
c. Comparaison entre le sang veineux et le sang artériel dans r oreille du lapin (7 expériences).
La différence notée entre les deux est à l'avantage du sang veineux dans la faible proportion de 1,50 p. 100. Mais cette différence a été quatre fois en faveur du sang de la veine et trois fois en faveur du sang artériel. On peut donc dire que dans l'oreille du lapin le sang veineux et le sang artériel contiennent le même nombre de globules rouges.
2° Comparaison entre le sang capillaire et le sang veineux.
a. Comparaison entre le sang capillaire et le sang veineux dans ï oreille du lapin (4 expériences).
Résultat analogue.
Pas de différence sensible.
b. Comparaison entre le sang capillaire de la plante du pied et le sang de la veine saphène externe chez le chien (2 expériences).
Même résultat. Pas de différence sensible.
3° Comparaison entre le sang capillaire et le sang artériel.
a. Comparaison entre le sang capillaire et le sang artériel dans l'oreille du lapin (4 expériences).
Même résultat. Pas de différence sensible.
4° Comparaison entre le sang des diverses veines.
a. Comparaison entre le sang de la saphène externe et le sang de la veine fémorale chez le chien (2 expériences).
Différence nulle.
5° Comparaison entre le sang des artères de différents calibres.
a. Entre le sang de l'artère fémorale et celui de la pédieuse chez le chien (3 expériences).
Différences très légères et toujours dans le même sens en faveur de l'artère la plus volumineuse.
Moyenne des globules rouges clans la fémorale, o 766 000 — — dans la pédieuse.. 5 704 000
6° Comparaison entre le sang qui entre dans la rate et celui qui en sort.
Quatre expériences sur des chiens morphinisés, la rate étant maintenue dans l'abdomen à l'abri de l'air et de tout traumatisme.
Comme ce point offre un intérêt particulier, je vais indiquer les résultats obtenus :
Expérience du 12 avril 1877.
Veine splénique N = 6 169 000
Artère splénique N = 6 169 000
Expérience du 28 juin 1877.
Veine splénique N = 7 750 000
Artère splénique N = 7 347 000
Expérience du 3 juillet 1877.
Veine splénique N — 8 122 000
Artère splénique N = 8 215 000
Expérience du 4 août 1877.
Elle a été faite sur un chien ayant subi antérieurement plusieurs saignées.
Veine splénique N = 3 937 000
Artère splénique N = 3 999 000
On voit que les différences observées sont très faibles : nulles dans le premier cas, elles sont une fois d'une manière notable en faveur du sang veineux et deux fois dans une faible proportion en faveur du sang artériel.
Le sang veineux renferme en moyenne 6494 000 , celui de l'artère 6 460 000, ce qui fait un écart négligeable de 0,52 p. 100.
La numération des globules rouges du saug n'indique donc aucune différence sensible entre le sang qui entre clans la rate et celui qui en sort.
Ce résultat a été confirmé plus tard en janvier 1881 dans une expérience où l'on a compté les hématoblastes.
Yoici les chiffres :
Expérience du 18 janvier 1881.
Veine splénique N = 4 505 700
Artère splénique N = 4 423 000
7° Comparaison entre le sang de la veine porte et celui de la veine
sus-hépatique. (Une seule expérience sur un chien, 1er avril 1881.) On compte les hématoblastes.
Résultats :
Sang de la veine porte N = 7 753 000
Sang de la veine sus-hépatique N = 7 700 000
Le nombre des globules rouges a été dans ce cas sensiblement le même dans les deux vaisseaux.
8° Comparaison entre le sang de F artère mésentérique et celui de la veine porte. (Une seule expérience sur un chien, 19 janvier 1881.) On compte les hématoblastes.
Artère mésentérique N = 5 598 700
Veine porte N = 5 503 400
B. Globules blancs. — La numération des globules blancs est une opération tout aussi facile, sinon plus, que celle des rouges. Mais il résulte des propriétés des leucocytes dans le sang en circulation qu'il est très difficile d'estimer la proportion réelle de ces éléments. Ils sont, en effet, entraînés au dehors plus ou moins facilement, suivant des circonstances variables. Il ne faut donc tenir compte dans les recherches de ce genre que de différences relativement considérables et constantes, observées dans des conditions aussi identiques que possible.
Or, dans les expériences précédentes sur les globules rouges, j'ai fait en même temps le dénombrement des globules blancs et n'ai trouvé de différences notables et de même sens que dans les expériences suivantes :
1° Comparaison entre le sang artériel et le sang veineux dans F oreille du lapin (7 expériences).
Moyenne des globules blancs dans la veine 6 720
— — l'artère 5 100
Différence 1 620
Cette différence de 27 p. 100 en moyenne, ayant toujours eu lieu dans le même sens, doit être prise en considération.
2° Comparaison entre le sang capillaire et le sang veineux dans l'oreille du lapin (3 expériences).
Moyenne des globules blancs dans le sang veineux. . 8 200 — — — capillaire. 7 100
Différence 1 100
Cette différence de 14 p. 100 en faveur du sang veineux a toujours été notée dans le même sens.
3° Comparaison entre le sang artériel, le sang veineux et le sang capillaire dans l'oreille du lapin (3 expériences).
Moyenne des globules blancs dans Je sang veineux. . 8 250
— artériel . . 5 100
— — — capillaire. 7 100
Ici encore les différences ont toujours eu lieu dans le même sens.
G. Pouvoir colorant du sang artériel et valeur individuelle des globules. — Dans toutes les expériences précédentes, j'ai fait le dosage de l'hémoglobine et souvent aussi la détermination des proportions entre les globules de diverses tailles. Les résultats que j'ai obtenus indiquent des écarts qui ne dépassent pas la limite des erreurs dues au procédé opératoire.
Pour vérifier ce résultat négatif, j'ai fait aussi rapidement que possible, sur un chien morphinisé, le dosage de l'hémoglobine sur le sang extrait successivement des vaisseaux suivants : veine saphène externe, veine fémorale, artère fémorale, veine jugulaire, artère carotide, veine splénique, artère splénique, veine cave inférieure, aorte abdominale. J'ai trouvé exactement la même quantité d'hémoglobine dans les sept premiers vaisseaux et une quantité un peu moins forte dans les deux derniers. Mais au moment où ces dernières déterminations ont été faites, l'animal avait perdu un peu de sang et les vaisseaux intestinaux étaient fortement hyperémiés.
On peut donc dire qu'à l'état normal la quantité d'hémoglobine est répartie d'une manière uniforme dans tout l'arbre circulatoire, ce qui confirme les données fournies par la numération des globules rouges.
Lesser (1), de son côté, en dosant l'hémoglobine parla méthode chromométrique d'Hoppe-Seyler légèrement modifiée, est arrivé au même résultat : il a trouvé partout à très peu près la même quantité d'hémoglobine.
En résumé, contrairement aux faits annoncés par M. Malassez, le sang paraît renfermer dans tous les territoires de l'arbre circulatoire le même nombre de globules rouges et la même proportion d'hémoglobine ou, pour parler d'une manière plus rigoureuse, la numération des éléments du sang et le dosage de l'hémoglobine sont des procédés qui ne permettent pas de constater de différences sensibles dans la richesse du sang en globules et en hémoglobine suivant les différents départements vasculaires.
Ce résultat négatif était facile à prévoir ; car à supposer qu'il existe réellement des centres de formation ou de destruction des globules rouges, il faudrait que ces centres fussent singulièrement actifs pour que, dans des conditions normales, on pût trouver à un moment donné une différence notable et constante entre le sang qui entre dans ces foyers et celui qui en sort.
On verra plus tard que les résultats fournis par ces méthodes ne sont pas plus probants lorsque les animaux ont été préalablement saignés et sont en pleine réparation sanguine.
Quant à la richesse du sang capillaire et du sang veineux en globules blancs, elle me paraît s'expliquer très facilement par de simples conditions physiques.
Le ralentissement du cours du sans* doit être favorable à l'issue de ces éléments hors des vaisseaux divisés. Dans les artères, entraînés par la rapidité de la circulation, ils se précipitent en nombre relativement restreint à travers la plaie ; dans les veines, leur issue devient plus facile ; mais elle est surtout facilitée au niveau des capillaires par la lenteur de la circulation et la section complète des vaisseaux. D'ailleurs le ralentissement du cours du sang clans les capillaires provoque évidemment l'accumulation relative des leucocytes dans ces vaisseaux.
Plusieurs causes réunies tendent donc à rendre plus élevé le nombre des globules blancs dans le sang extrait des capillaires.
(1) Lesser, Ueber die Vertheilung der rothen Blutscheiben im Blutstrome (Arclt. f. Anal. u. Phys., p. 41-109, 1878).