‹ Du sens religieux de la poésieChapitre 4 sur 5 · VIII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

VIII AVERTISSEMENT

religieux? un poète comme Stéphane Mallarmé n'est- il pas idéaliste? n'ont-ils pas tous deux — pour les nommer seuls — le sentiment mystique de la vie, si vénérable dans ses mystérieuses relations avec ce qui est hors de l'espace et du tem^ps ? Et Tnême ! n'ont-elles rien de significatif, les ordurièr^es tentatives ?...

C'est donc à titre exceptionnel que ces conférences sont publiées. Des « traités »

spéciaux viendront les fortifier : elles seront vérifiées en des « études » spéciales d'hommes et d'œuvres et en des conférences nouvelles sur les points où la parole peut être utile, — Ce n'est ici, je le répète, qu*un commentaire large et i?/e^n de sous entendus. Tel quel, il aura Vavantage d'une sorte de résumé philosophique et qui ne surcharge point l'esprit de plus de matières qu'il n'en peut recevoir en de^ix heures d'attention.

Et merci à Genève! Je suis heureux d'avoir obtenu, x)Our les idées quefaim^e, l'assentiment d'un public no^nbreux et grave dans cette ville d'intelUgence et de liberté.

Ch. M.

Sur le mot Poésie

Mesdames, Messieurs.

Il est, dit-on, dangereux pour un poète?

de disserter sur la poésie. Chacun croit bien savoir tous les sens de ce vieux mot et le chanteur qui prétend l'expliquer risque de prendre Tattitude vaine d'un pédant un peu en retard. « Chantez donc! »

est-on tenté de liii dire, « chantez-nous votre chanson, au lieu de vous perdre en subtiles théories. »

Pourtant le sujet est grave. Le mot poésie enferme tant de mondes dans ses

brèves syllabes, il projette si vivement l'homme dans l'infini, que le songeur, en le prononçant, voit rayonner autour de sa songerie mille routes qui toutes le tentent, mais dont plus d'une est dangereuse, et il ne croit pas inutile de dire à (juel signe on peut discerner les bonnes des mauvaises routes. Il faut, (x cette entreprise, un peu de bravoure; mais je parle dans un pays d'intelligence, à des ûmes élargies par la familiarité perpétuelle d'une nature grandiose, de ces sublimes Alpes où n'habitent (juo de pures pensées. Il m(^ plaît d'affirmer ici mes certitudes, il me plaît d espérer (jue d'ici, par vous, elles pourront rayonner. Vous sentirez bien que je vous apporte l'expression do croyances vraies, pour ainsi dire mon motif de vivre, et il suffira de mes convictions et de votre bienveillance pour créer l'atmosphère essentielle à des spéculations vérifiées pur des œuvres.

Nous aurons à chercher ensemble (|uelles fatalités conduisent le poète, de notre temps, à plus ou moins longuement ratiociner sur les secrets de son art, à confier à sa raison le soin de décider à quelle heure de la vie l'imagination, bien lestée de science et de prudence, pourra ouvrir enfin ses ailes toutes grandes. Ces fatalités, disons-le tout de suite, un mot les résume : l'esprit critique. Nous en verrons, dans une très sommaire histoire de la poésie, la naissance et les développements. Or, l'esprit critique n'est pas la part exclusive de l'artiste: il hante aujourd'hui et tyrannise quiconque pense. Son influence estdevenue si générale qu'il a cessé, ou peu s'en faut, d'être, dans l'univers intellectuel où nous vivons, le principe de la fonction spéciale (pi'autrefois on dénommait la Critique.

Depuis que tout le monde s'en mêle, c'est une profession qui tend à disparaître: car à propos d'art, et d'art littéraire surtout.

i SUR LE MOT POÉSIE

<;hacuri .se réserve le droit de juger en dernier ressort. Parce que les mots appartiennent à tous, tous estiment justement apprécier le choix qu'en a fait le poète.

(]'est le tort principal de la poésie, de n'avoir pas d'expression occulte, — du moins apparemment. Les informations du reportage et les calembours de la chronique, la l)erpétuelle faute d'orthographe du journal, ont perverti le goût, créé ce fameux style courant, coulant, auquel on est que trop tenté de rapporter, comme à une commune mesure, toute œuvre écrite. La <îombinaison détestable de ce faux style (victorieusement et définitivement promu au titre de terme universel de comparaison) et de l'esprit critique, pourtant, qui ne perd rien de ses prétentions, a engendré la funeste habitude de ne jamais entrer dans une œuvre d'art avec le soin de dépouiller tout souvenir afin de rester dans la justice. On se sert de Victor Hugo ])0ur tuer Lamartine., de Musset pour assommer Baudelaire, oubliant ce conseil

de Musset lui-même qui répondait à cette question : Qu'est-ce que la poésie? que faut-il faire pour mériter le nom de poète:

Ohasser tout souvenir et fixer Ja pensée.

(Jhasser toui souvenir, sans pourtant déchoir du rang où nous élève la fréquentation des belles œuvres, voilà le difficile procès de Téducation artistique, et dans la lassitude d'un effort dont tous n'aperçoivent pas le but immédiat, il est arrivé que plus d'un ait pris en dégoût l'art luimême. Ce n'est pas tant de trop raisonner qu'on reproche au poète doué d'esprit critique. Dans bien des sourires de sceptique ironie, plus d'un de nous a pu démêler un peu de pitié pour ces vains jongleurs de mots, les poètes, qui ne concourent guère, croit-on î au progrès du monde.

C'est pourquoi il convient que l'un d'eux, sans prétention ni personnelle, ni d'école, sans descendre à discuter ces pitiés et ces

() SUR I.E MOT POKSIli

ironies, rappelle à la vérité les àines d(»

honne foi par une nette, j)récise et pourtant large définition de la poésie. Et peutêtre parviendrai-je à vous montrer, bien loin que son rôle se réduise à quelque secondaire emploi de gracieuse inutilité, <|ue la poésie détient la principale force et la plus précieuse richesse de l'humanité moderne.

La poésie rst, parla heafffr, rr.rpresswn htfmaÙK' de la notion diritu'.

Chacune de nos œuvres, chacun de nos actes est une expression de notre humanité. Mais d'une part — et pour notei* tout de suite les plus évidentes différences — tandis que l'industrie, par exemple, on même la science exprime l'homme dans un but et par des moyens d'utilité immédiate et d'investigations successives, la poésie l'exprime dans un but et par des moyens d'inutilité apparente et de satisfaction absolue. D'autre part, l'expression industrielle ou scientifique est vérifiable

parce qu'elle est limitée, parce qu'elle s'adresse au raisonnement : l'expression poétique, sans désintéresser la raison, s'adresse au sentiment surtout, garde du vague à cause de l'intini de son domaine, <jui est le parfait ou le divin, et à cause aussi des variations individuelles de ses procédés qui sont souples, subtils et changeants comme l'âme même de l'artiste et sacompréhensionpersonnellede la beauté.

La poésie est une expression individuelle orientée vers l'absolu. La poésie est, par la beauté, l'expression humaine de la notion divine.

Le savant n'a pas de style. Au delà des combinaisons du chimiste et des équations de l'algébriste, nous ne pressentons point une psychologie qui nous émeuve. C'est à la raison froide, ù la raison seule et universelle que se dédient leurs efforts.

Les savants nous apparaissent volontiers tels que de nobles et taciturnes cher- <^heurs enregistrant dans un livre commun les résultats définitifs de leur com-

rnunes recherches. La langue qu'ils parlent évite à la fois la grâce et la passion : qui songerait à s'imaginer l'homme dans le savant? 11 est très naturel au contraire qu'une mélodie ou un poème évoque en nous une image de l'artiste, et (jue nous croyions trouver dans le visage que notre imagination lui prête les traces des passions qu'il nous suggère. Si sur ce point nous nous trompons souvent, si nous sommes souvent obligés de constater un étrange écart entre l'homme tel (|ue nous l'avions supposé et celui qu'un hasard de la vie nous laisse voir, ne nous hâtons pas de dire que le poète ne ressemble pas à son œuvre ; songeons plutôt ([ue, dans l'opération de notre imagination émue par l'œuvre, intervient un grave élément de déformation : notre propre personnalité. Entre la sensation du poète et la nôtre, l'œuvre qui résulte de la première et cause la seconde prend les aspects de la vie elle-même, et nous en subissons le contre-coup selon une façon

à nous de ressentir pour notre propre compte les sentiments dont le poète a souffert ou joui et qu'il exprime selon la sincérité ds sa nature. 11 n'y a pas de doubles : l'opération de notre esprit ne peut donc être rigoureusement identique avec celle du poète. Mais il n'y a pas d'écart entre l'auteur et son œuvre si elle est bonne, puisque l'œuvre exprime l'auteur, puisque tout bon artiste ne fait jamais que son propre portrait.

Voilà pourquoi Corot et Courbet peuvent peindre le même paysage à la même heure sans que leurs œuvres aient entre elles rien de commun que le thème divin fourni par la nature. Et ce thème peutêtre ne le reconnaîtrez-vous pas aisément dans la vision des deux grands artistes.

Voilà pourquoi La Fontaine imite tous les anciens sans en rappeler aucun. Voilà pourquoi Lamartine, Baudelaire et Verlaine, tous trois mystiques et mystiques chrétiens, semblent écrire en des idiomes différents.

La poésie est une expression individuelle de rhumanité.

Mais j'ai parlé de notion divine.

Comment faire l'accord entre ces mots :

notion divine et notion humaine, d'une part, et, d'autre part, entre cette double notion et l'affirmation que le poète ne fait jamais que son propre portrait?

Par la Beauté.

Quand nous parlons de notion divine, si nous voulons l'analyser humainement, c'est-à-dire sans rien scinder du composé humain, en d'autres termes, sans léser aucune de nos trois facultés de raisonner, d'imaginer et de sentir, la notion de Dieu se ramène fatalement à un développement vers l'absolu de la notion humaine. C'est l'histoire logique de toutes les religions révélées, toutes circonscrites dans l'infranchissable cercle de l'anthropomorphisme, de Bouddha à Jésus. Quand donc nous parlons d'expression humaine de la notion divine, nous entendons une idée analogue à

celle que Shelley a radieusement exprimée :

O terre heureuse, réalité de ciel !

c'est-à-dire le désir invincible de tous les penseurs émus d'amour, de beauté et de vérité, qui rêvent d'anéantir les éléments de haine, de laideur et d'erreur dans la nature humaine pour la grandir jusqu'à la perfection possible où elle pourrait enfin réaliser son principal devoir : qui est d'être heureuse. Si nous essayons de nous élever plus haut pour élargir le sens de ces syllabes : notion divine, au risque de les laisser flotter dans un peu d'incertitude, nous dirons, selon la parole miraculeuse de Gœthe : « L'homme est le pre- € mier entretien de la nature avec Dieu, i le point du monde où Dieu commence à prendre conscience de soi. Eh bien ! ce vivant point du monde, éperdûment désireux d'infini, n'est point satisfait des facultés que l'évolution actuelle de la vie

lui accorde ; il conçoit ou du moins il rêve un être qui serait à l'homme ce que l'homme est à la brute et, en supposant acquis le désirable développement des spirituels et physiques sens humains, il croit apercevoir, dans un reflet de gloire divine, l'être inconnu dont le regard et l'amour seraient moins limités que les nôtres, celui pour qui la terre entière serait un spectacle en dépit de sa forme qui nous condamne à ne jouir d'elle que par infimes fractions. Cet être, nommez-le, si vous voulez, range : c'est le pressentiment qui fait battre le plus vite le cœur humain, c'est le découragement qui nous prend à contempler les espaces infinis du ciel, c'est la forme la plus haute que puisse revêtir à notre regard l'idée de Dieu.

Quant à cette idée en elle-même, c'est le but qui ne sera jamais atteint : pure notion métaphysique, abstraite, qui sert de direction suprême à l'œuvre artistique comme à l'œuvre philosophique, mais qui en soi et par soi n'engendre ni l'image, ni

rharmonie. Dieu? C'est le lieu métaphysique des idées...

Pour m'exprîmer plus clairement, permettez-moi cette explication , un peu d'homme de lettres, mais brève : Dieu, cest le mot propre. En réalité le mot propre n'existe pas — le mot propre, c'est-à-dire le terme quelconque qui correspondrait d'une manière adéquate avec l'idée que nous voulons exprimer, — car l'adéquat et Thumain sont deux notions contraires. Pourtant nous en avons, au moins à l'état de désir, le sentiment, — sans quoi nous ne saurions écrire deux phrases liées. Que de fois, écrivains de hasard ou même de profession, il nous arrive de chercher un mot, un certain mot qui se dérobe et que nous poursuivons avec une poignante impatience, persuadés qu'il est le seul bon, le seul vrai, le seul qui ne nous trahirait pas. Tout à coup, à force de recherches, dans un dictionnaire ou dans la mémoire d'un ami nous le découvrons, ce mot unique : le

papillon se laisse prendre, — mais quoi ?

est-ce bien lui ? il n'a plus de poudre brillante sur les ailes ! — Que s'est-il donc passé ? Ce très simple phénomène : tant que nous n'avons pas eu à fixer vivement une idée qui nous ait profondément émus, le mot, dans le cimetière du lexique, nous a paru le signe suffisant de la chose à signifier. Mais dès qu'a vibré en nous le besoin vital de nous exprimer, nous avons senti l'indigence des syllabes, et, si le mo^ s'est dérobé si longtemps, c'est son insuffisance qu'il faut accuser plutôt que la faiblesse de nos mémoires. Pourtant, encore inconnu, n'existant encore qu'au futur, fictivement interposé entre notre désir et son objet, il avait revêtu dans le vague où il s'abritait les apparences du vrai : d'où la déception de constater qu'il n'est décidément pas ce que nous avions rêvé de lui, — et nous le rejetons. Oui, mais notre peine n'est pas perdue, car en chemin nous avons trouvé, çà et là, de belles syllabes qui, se

résolvant en quelque belle alliance de mots, restent vibrantes du rêve que nous avions fait d'un mot propre imaginaire.

Il n'y a peut-être que lui qui n'existe pas, mais sans le sentiment que nous avons de lui, rien n'existerait. Ainsi, pouvons-nous dire(sans oublier que l'affirmation reste réduite aux proportions d'une comparaison), ainsi de la notion divine.

Donc, la notion divine est en quelque sorte un synonyme de la notion humaine pour le poète, en ce sens que l'une et l'autre correspondent à la conception la plus élevée que l'humanité puisse avoir soit d'elle-même, soit (et tout au plus) de l'être qui lui succédera dans l'évolution ininterrompue de la vie. — Mais il ne s'agit jusqu'ici que d'idées générales :

elles s'individualisent dans l'action esthétique, dans la création du poème, par l'angle spécial selon lequel chaque poète voit et conçoit la notion divine.

Cet angle spécial, c'est l'idéal personnel de beauté.

Si nombreuses que soient les discussions où le désir de définir ce terme ait jeté les esthéticiens, ils sont tous d'accord sur cette qualité principale du beau ; rharmonie. C'est un langage mystérieux, langage de la lumière, de la ligne et du son, langage inaccessible à la multitude des vivants qui sont aveugles et sourds.

Il est dominé par des lois si sévères, si vitales aussi, que l'artiste les subit sans rien abdiquer de son indépendance, — car elles sont intransgressibles à ce point qu'elles ont choisi pour pages où s'inscrire le cœur et le cerveau mêmes de l'artiste. Elles ne pourraient le gêner, car elles lui sont essentielles; innées en lui, du moins quant à leur ensemble originel et qui se développera par l'éducation, elles suivent sans rien perdre de leur rigueur, les penchants, elles satisfont les besoins personnels de l'artiste. Ces lois d'harmonie sont les sauvegardes qui lui permettent — écrivain, musicien ou peintre — de choisir le thème qui lui servira de

prétexte à s'exprimer lui-même dans sa réalité intime, dans sa sorte particulière de comprendre la notion divine et de choisir aussi librement ses moyens d'expression.

Ainsi se trouve justifiée notre définition : « La Poésie est, par la Beauté, l'expression humaine de la notion divine. »

L'alliance de la beauté et de la vérité, qui est le principe de toute la poésie moderne, est entraînée comme une conséquence nécessaire d'une telle définition.

Voilà qu'apparaît essentielle dans l'œuvre d'art la part philosophique de toute conception. Mais, cette part, faut-il la laisser voir, en laisser persister des traces dans l'œuvre réalisée ? Non pas ! Non plus qu'un beau corps ne laisse voir le squelette I

C'est la pensée qu'exprime, dans son style synthétique, mon maître, le poète Stéphane Mallarmé, par cette page qu'il a bien voulu m'adresser ici, sachant de quoi je dois vous parler.

Je révère l'opinion de Poe : nul vestige iVune philosophie, Féthique ou la metaphysique, ne transparaîtra ; f ajoute quHl la faut, incluse et latente. Eviter quelque réalité (Véchafaudage demeuré autour de cette architecture spontanée et magique, rCy implique pas le m^anque de puissants calculs et subtils, m.ais on les ignore, etixmêmes se font mystérieux exprès. Le chant jaillit de source innée, antérieure à an concept, si purement que refléter, au dehors, maille rhytmes d'* images. Quel génie pour être un poète; quelle foudre dHnstinct renfermer : simplement la vie, vierge, en sa synthèse et loin illuaninant tout, U armature intellectuelle du poèm^e se dissimule et tient — a lieu — dans Cespace qui isole les strophes et parmi le blanc du papier : significatif silence quHl rCest pas moins beau de com^poser, que les vers.

Ce silence significatif, qui est dans l'œuvre d'art la part de collaboration philosophique, indique à merveille comment

SUR LE MOT POÉSIE lt>

s'accomplit en effet l'équation essentielle de l'art et de la vie. La vie aussi a son armature intellectuelle, elle aussi est fondée sur des pensées, sur des croyances :

mais sauf aux heures d'enseignement qui sont la part artificielle bien qu'essentielle de la vie, ces croyances directrices restent latentes et ne viennent troubler les œuvres ni de l'amour, ni d'aucune passion oii éclate et s'exalte l'intensité humaine. Ainsi de la page exquise de Stéphane Mallarmé résulterait cette formule qui dit brièvement toute la vérité et qu'il faut inscrire dans toutes les mémoires :

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