‹ Du sens vrai de la doctrine de la rédemptionChapitre 18 sur 27 · XY · texte numérisé non relu

XY

L'hérésie religieuse que nous signalons produisit donc deux grandes contradictions dans l'Église et dans la Doctrine :

1'^ Contradiction fondamentale des principes entre eux :

2" Contradiction scandaleuse des actes et des paroles ;

Et, ce qui est capital, elle mit la doctrine en guerre

tlon sainte. Quinze jour? apr^s, grâce à mon évoque, ma foî IrègardcDte avait été brisée sous les coups répétés des question^ que ma loi^ique, si viol* nmienl éveillci*, se |.osait sans cesse. Ces réllo\ioiis de l'enfant de dix ans et demi sont telles qu«' It s masses ont f.iites, cl elles ont bien plus miné raulorlé de rÉuli-îe dan- l\sprit des peuple**, que les discussion** théoritiues des philo-ophe*, d-mt TÉgUse s'est plainte avec tant d'amertume. [JV. de la I" Jùi )

(t) On croit goiiéralemcnl auj' urd'iiui que Rome ne Iralique plus sur les in'luhjencrs, ou que celte p:u'lie est du moins enl'èn'iiient ruinée en France, c'est une grande eireiir Dernièrement une personne, as^ez naut pl;:cée, s*entretenant familicri'ment de ce sujet au Vatican avec un Card'nal de la cour de Rome, lui d't : — « Tout au moins, mon>eigneur, si Vt>us I vrez e core d^^s indulgences , cô conmicrce par le t«unp:î qui coiirl ne doit plus être d'un ^rand raj:port, surtout en France. » — « D'-Irompez-vous, » répondit en souriant le Cardinal, « \otre France nous djniie en ore |»Ius d'un million par an poir indalijenres , it vi>us ne sauriez croire, ajouta le Cardinal, « a quelle qu-ntité de révélations dr. fannile et de crimes inconnus celte soimne correspond. » — Je cei tilie celt*î répon>e, qui, houreti>emenl, «îonne à penser que. si Rome bénéficie encore sur les Midnlgences, c'est au moins en exig?dut la coufission et le repentir d« s crimes qu'elle absimt. et non plus, ce (jul état le ci»mble de l'imnioralite, en accordant Timpunité spirituelle pour lespécàa êi Us crimes à commettro. 11 y a donc eu prostrés. (iV. de la v*JÉd,)

56 INTERAIÈDE

avec la nature humaine, avec les tendances de l'Humanité et son génie; de telle sorte que la religion, historiquement constituée sur cette hérésie, disputa à l'homme la route du progrès, tandis que sa tâche était de la lui ouvrir...

Notre but n*est pas de récriminer ici contre ce qui a été fait. Il faut tenir compte des temps et des circonstances, et on ne saurait nier qu'il n'y ait eu de grands cœurs parmi ceux qui ont mis le plus de zèle à engager rintelHgence dans ces erreurs. Mais ces erreurs n'en ont pas moins entraîné des'résultats déplorables. Sile Christianisme avait été un développement pur , logique , large et compréhensif de la doctrine de Jésus, l'esprit humain descendant le cours majestueux d'une tradition imposante , dont la source remontait à l'origirie du monde, pouvait, sous la puissance combinée de la Raison etde la Foi, avancer à pleines voiles vers la Rédemption promise, vers sa Destinée de gloire et d'harmonie. En acceptant dans son sein une contradiction de principe et un dogme opposé au Génie de l'Homme et à son développement, la doctrine, hélas ! paralysait le Génie humain au lieu de le stimuler, l'égarait au Ueu de le guider, et introduisait dans son propre sein un germe fatal de dissolution.

Aussi est- il facile de voir comment ce principe funeste, dont l'Église ne sut jamais apercevoir le daa9;er pour elle-même, prJpara les succès négatifs du protestantisme et de la philosophie. — Dans la contradiction des actes et des parolea, Luther trouva un fort beau joint où introduire le levier du protestantisme, qui fit crouler de si larges pans de l'édifice. Le protestantisme, malheureusement, ne fut qu'une œuvre de révolte , une œuvre sans vue d'avenir, et, en somme, fort peu comp: ohensive. Par réaction contre les pompes mondaines et le luxe scandaleusement illogique de Rome, le protestantisme établit un culte nu, tVoid, décoloré; il fonda un fanatisme abstrait, et se complut dans la raideur et

l'élroitesse d'un puritanisme qui renforça, de tout son orgueil et de toute sa haine contre Rome, les teintes tristes, sombres, lugubres, du dogme de la malédiction du Monde. Le protestantisme a sans doute aidé la raison à s'affranchir de Tautorité ancienne par une révolte devenue malheureusement nécessaire; mais considéré en lui-même et dogmatiquement, il est très-certain qu'il n'a n'a été qu'une œuvre de dissolution à tendance fortement rétrograde.

A son tour, la philosophie a été, elle aussi, une œuvre de dissolution, mais à tendance ultrograde ou progressive, La philosophie, en effet, sans voir clairement l'avenir, sans affirmer religieusement à l'homme qu'il est fait pour une Destinée déterminée, pour une Harmonie préétablie, sans lui apporter un dogme nouveau, sans lui donner la foi pleine et forte que Dieu l'appelle à prendre en main le gouvernement du monde pour y universaliser. la Paix, l'Ordre, le Travail attrayant et le Bonheur ; la philosophie a levé la condamnation que le Christianisme avait jetée sur le Monde, elle s'est enorgueillie des conquêtes de l'Homme, elle l'a poussé dans les voies de la science et des arts, elle a applaudi aux développements de sa puissance, excité ses forces, émancipé sa raison, glorifié et embrasé son génie.

Il est manifeste que le mouvement de l'esprit philosophique moderne, considéré de haut, apparaît dans sa réalité comme une réaction du Génie de l'Humanité, non pas contre le Christianisme de Jésus, mais contre les doctrines hérétiques et anti-humaines de ses successeurs. Et en vérité, que peut reprocher l'Église à l'esprit moderne ? d'avoir fait un retour de dix-huit cents années pour retrouver, pure, la doctrine de Jésus, ouj si mieux vous aimez, d'avoir conservé du Christianisme tout ce que Jésus y avait mis, en rejetant l'alliage des dogmes funestes ou absurdes qui , depuis dix-huit cents ans, altéraient la doctrine impérissable du Maître ? Qui, en effet, dans notre siècle, a prêché contre le vrai Christia-

nisme, contre les principes du Christ, contre cette doctrine de paix, d'amour et d'union. de ]a famille humaine, qu'il a apportée sur la terre, qu'il disait être toute la loi et les prophètes, et pour laquelle il est mort sur la croix? Personne. — La philosophie, la première, a adopté, a, proclamé, a propagé ces principes et cette doctrine. Je me tiens pour fort assuré que Jésus-Christ reconnaîtrait comme orthodoxe telle œuvre de la philosophie du xvm* ou du XIX® siècle, beaucoup plu tôt que telle œuvre delà théologie catholique la plus pure. Aussi est-il très^-vrai de dire, en parlant du Christianisme véritable, du Chris? tianisme essentiel, qu'il est au ourd'hui répandu chez tous les peuples civilisés, et qu'il possédera certainement l'univers entier; car l'excellence de la doctrine de la paix, de l'union dcs hommes entre eux et avec Dieu, est acceptée en principe par tous les peuples civilisés, et sera reconnue un jour par toutes les nations plongées encore dans les ténèbres de la Sauvagerie et de la Barbarie.

Mais ce qui n existe pas aujourd'hui, ce qui n*a jamais existé, ce qui doit être l'objet des efforts de tous les hommes religieux, c'est l'application de l'idée, la réalisation du but, l'établissement du Christianisme pratique.

— Ex ïiiÉORiK, en profession de foi morale, sans doute notre société est chrétienne, puisqu'elle reconnaît et confesse l'excellence de la doctrine de Jésus. Ex Pratique, elle ne l'est nullem(*nt. L'idée du (Christ règne dans le domaine des idées ; elle a pénétré les esprits, et la philosophie a beaucoup contribué à celte conquête ; mais ridée du Christ ne gouverne aucunement les relations sociales. Elle n'est pas le moins du monde incarnée dans les faits. Notre société l'honore , elle ne lui obéit pas.

— Que cela soit, rien n'est moins étonnant ; puisque, jusqu'à nous> les chrétiens catholiques et les chrétiens

philosophes eux-mêmes n'ont su tendre au Christianisme prati(|ue que par de simples exhortations morales adres^ sées à ttndividu, exhcfrtations dont l'impuissance est prouvée par Texpérience des siècles, et qui, inondassentelles le globe pendant des milliers d'années encore, n'auraient pas plus d'effet pratique qu'elles n'en ont eu jusqu'ici, tant que la forme sociale continuera à mettre en guerre les intérêts et les passions des hommes.

C'est une déraison, c'est une très-réelle folie que d'en rester toujours inintelligemmcnt et routinièrement à cette stérile moralisation de l'individu, de s'adresser toujours et exclusivement à l'individu, comme si les circonstances sociales qui pervertissent l'individu, qui impr'iment de fausf es marches à ses passions , et d'où vient tout le mal, n'étaient absolument rien ! Est-il une plus étrange chimère, une plus déraisonnable utopie que d'attendre le Bien de l'universalisation de la vertu individuelle dans des circonstances sociales dont la nature est d'étouffer la vertu et de faire pulluler le vice ; où le Tice a toujours été la règle et la vertu l'exception ; où les hommes vertueux ne peuvent pas même parvenir à vivre ensemble et à s'entendre ? Mais, grand Dieu ! voilà bien assez long-temps que l'expérience dure, et ils sont tous assez lidicules, ces moralisateurs éternels qui depuis tant de siècles versent abondamment leurs eaux morales dans des vases percés, suns avoir pu comprendre encore qu'autant que les vases resteront en cet état, ils ne parviendront jamais à les remplir?

Si encore cette manœuvre n'était que ridicule, on pourrait s'en consoler ; mais ce travail de Danaïdes a si bien prévalu, qu'il a ôté jusqu'à la pensée du travail utile. Toutes les forces étant employées à moraliser et remoraliser vainement les individus, dans l'espérance de les amener au bien, on n'a pas songé à attaquer le mal à sa source , c'est-à-dire , dans la constitution sociale qui l'engendre, qui tourne au mat les passions et les facultés natives qu'un autre ordre de choses tournerait au Hen,

60 INTARNÈDE.

Ainsi la foi àrefficacité des vaines paroles d'un moralisme impuissant a trompé l'intelligence et Ta empêchée de vaquer à son œuvre.

Pour réaliser la pensée d'amour et d'union, il fallait construire des institutions sociales; on n'a construit que des sermons.

Si nous recherchons la cause de cette fallacieuse direction de l'intelligence, nous la trouverons encore dans l'influence fatale de ce dogme du Mépris de la Terre et des choses de ce Monde. Comment, en effet, sous l'action de ce dogme, dont toute l'énergie était employée à détacher l'Homme de la Terre, eût-on pu reconnaître que l'arrangement et l'organisation des choses de la Terre était la question capitale du règne de l'harmonie sur la Terre, la condition souveraine de l'établissement du bien, de l'accompUssement de la loi de Jésus? Jésus avait indiqué le but, l'union religieuse de la famille humaine. La tâche de l'intelligence humaine était de découvrir les institutions sociales capables de réaliser cette union ; et voici que le dogme , enseignant qu'il faut abandonner et mépriser tout ce qui concerne la Terre , renferme, dans le cercle étroit d'une vaine moralisation individuelle, cette grande pensée du Christ, qui ne peut devenir féconde qu'à la condition de conduire l'intelligence à la découverte d'une bonne organisation des choses de ce monde!... *

Nous avons montré comment la doctrine de Jésus, qui devait pousser l'Intelligence à poser et à résoudre le problème de la Destinée sociale, a été frappée de stérilité par l'adjonction des dogmes étrangère dont l'influence, donnant le change à l'esprit, lui enleva le champ des spéculations sociales pour l'abimer dans d'oiseuses, d'égoïstes et de stériles contemplations mystiques, ou pour

DOCTRINE BE LA l^fiBKMPTIOIf. Ci

le jeter dans le système d'une moralisation individuelle impuissante. Nous avons montré comment ces dogmes s'étant, de toute leur autorité sur Tesprit des peuples, opposés à la marche de THumanité vers la conquête de sa Destinée terrestre, l'esprit humain, sollicité par l'inslinct de son développement, avait dû peu à peu se dé-

ffager des entraves de ses dogmes en se dégageant de 'autorité de VÉglise qui les imposait. L'Église ne voulant point lever la condamnation qu'elle avait portée sur le monde, il était inévitable que le monde finît par divorcer ^vec l'Église.

Ce divorce, accompli dans les idées de la société moderne, a été enregistré par la philosophie. Tout homme de bonne foi et libre de préjugés reconnaîtra que cette séparation doit être exclusivement attribuée à l'obstination avec laquelle l'Église a maintenu l'entrave , les dogmes introduits dans le Christianisme postérieurement à Jésus. Et en effet, l'esprit moderne, en se dégageant de l'Eglise, a retenu les principes promulgués par Jésus et les a propagés avec adeur; — quoiqu'il n'ait pas su, jusqu'à nos jours, réaliser la transformation sociale qui aurait eu la puissance de leur donner la vie, de les incarner dans l'Humanité.

Ne craignons pas de le dire, ce divorce de l'Église et du Monde, celte révolte contre l'autorité dont le vaste reseau et l'imposante unité couvraient l'Europe, ont été en eux-mêmes un grand malheur; car si une autorité

f pareille «vail su comprendre que sa tâche n'était pas seuement de tirer quelques âmes des griffes du démon, mais de conduire l'Humanité entière à ses Destinées glorieuses, si elle avait su conserver sa domination sur l'esprit des peuples en marchant tonjoure à leur tête, de grands maux, des luttes déplorables et de longs retards jious eussent été épargnés. Notre âge n'eût point subi les tortures du Scepticisme, les cruelles douleurs du combat de la Foi et de la Raison, de l'Autorité et de l'Intelligence ; le Génie des Révolutions n'eût point ébranlé les

6S INTERMÈDI.

nations et dévasté la Terre — Sans doute nous arrî-

•verons, malgré cette guerre intestine des idées et ces scissions armées des intelligences humaines. Combien cependant n'eût-il pas été plus heureux et plus beau que l'Humanité, avertie par la Parole qui a retenti il y a dixhuit siècles, et mise, par le Pouvoir qui s'était fondé sur cette Parole, en possession de la connaissance du ha\ qu'elle devait atteindre, eût marché directement, rangs serrés, et ralliée sous le drapeau d*une seule et puisscadt AUTORITÉ, à la conquête de sa destinée terrestre (1), qui est sa légitime et harmonique domination sur le Monde ! Mais le Passé est passé, et Tavenir seul nous appartient. Songeons donc à l'Avenir.

xvni.

Aujourd'hui le résultat de la guerre engagée entre le dogme et la nature humaine ne saurait être douteux. Par le fait, et dans la vie pratique et réelle, la société a marché par-dessus le dogme. L'Industrie , les sciences, les arts, le travail çn un mot, se développent avec énergie , et l'individu qui, à l'imitation des Pères du désert ou des Moines du moyen âge, passerait sa vie à s'in-

(1) La Genèie de Moïse est toute pleine de cette idée, que la Destinée terrestie de l'hommu est le gouvernement de la Terre. Elle est exprimée de la manière la plus formelle et la pkis éclatante dans le chapitre premier, où, après avoir meublé la Terre de ses créations animales et végétales, Dieu fait Thomme à son image, et lui donne autorité sur tous les règnes créés. L'honune fait à l'image de Dieu qui régne dans les cieux et gouverne l'Harmonie des Mondes, ne peut remplir sa Destinée qu'en régnant sur la Terre et gouvernant l'Harmonie des choses de cette Terre dont la ge.^îion M est subdéléguée. Loin donc que la volonté de Dieu soit que l'homme néglige la Terre et abandonne le soin des choses confiées à sa garde, la volonté de Dieu est que l'homme, «léployant son activité intelligente, établisse et mainlleiii'.o dm' 1'.' domaine do son ciiipirc- les lois d'Ordre etd'Harmonii' que D eu établit et tnuintient dans le dojuaiiie descleux.

DOCTRINE Dfi LA RtiDBMPTlOlf. 63

fliger des macérations , des privations, des douleurs , dans le simple et unique but d'être agréable à Dieu et de gagner de bonnes notes pour l'autre monde ; celui qui rechercherait ainsi la souffrance, pour le seul mérite de la souffrance , en vue de son salut individuel , paraîtrait constituer, dans notre société du xixe siècle, uns anomalie bizarre. Sans doute, il est encore des personnes qui croient faire œuvre méritoire en s'imposant, à certaines époques, certaines privations ; mais ces faibles concessions, ces vains hommages au dogme détrôné ne servent qu'à mieux manifester son actuelle débilité. Et, en effet, à part quelques instants d'exception, ces mêmes personnes s'environnent de tout le comfort qui plaît à leur caractère, et dont leur position leur permet la jouissance. Je vous vois bien jeûner à vigile et à quatretemps, mais je ne vous vois pas abandonner vos intérêts, délaisser vos droits de propriété des choses de la terre, et repousser les avantages de la fortune, c'est-à-dire les pompes de Satan. Malgré vos jeûnes et vos austérités, je vous vois âpres à vos droits aux choses du monde, tout autant et souvent bien plus que ceux qui ne jeûnent pas, qui ne portent pas de cilice !

Si le mépris réel et effectif des biens de ce monde, si l'amour et la recherche sincère de la pauvreté, de l'humilité et des souffrances, constituent un commandement essentiel du Christianisme , une condition sine quâ non de salut , il est certain qu'il n'y a pas aujourd'hui dans la société un seul homme en état de raison , catholique ou protestant, qui soit chrétien et qui agisse de façon à éviter l'enfer. Et en vérité, autant on est disposé à la vénération pour l'homme qui s'impose des privations dans LE XOBLE BUT de secourir ses frères, d'être agréable à Dieu par la combinaison sublime de la charité et du sacrifice, autant on aurait de pitié pour un pauvre égaré qui se créerait de stériles souffrances dans l'idée (égoïste et injurieuse à Dieu si elle n'était uiie folie ) que cette douleur inutile plaît au Créateur et attire ses bonnes

4|f IMTERHkDÉ.

grâces. Vous avez tonné contre les idolâtres qni offraient à leurs dieux, croyant mériter leur faveur, le sang dtt

quelques victimes humaines et , malheureux qui!

vous étesl vous aviez conservé, perfectionné et raffiné ce principe détestable, en proclamant que l'holocauste de toutes les douleurs humaines était l'offrande la {dm agréable à notre Père céleste, plein de bonté et de mi^ séricorde !

Dans quel but donc le catholicisme et le protestantisme continuent-ils encore à plaider un dogme suranné? Pourquoi s'acharnent-ils, si infructueusement et si maladroitement, à associer encore aux vérités du Christianisme, acceptées par l'esprit moderne et propagées par la philo* Sophie elle-même, une cause perdue, perdue sans retour, des prmcipes hostiles au développement de la société, dont la société ne veut plus, dont elle ne tiendra certainement aucun compte ? Au milieu de ce mouvement qui emporte toutes les forces vers l'industrie et le travail (dont l'essence est de produire, d'enrichir, de pacifier, et qui n'attendent plus qu'une organisation convenable pour mettre l'Humanité en possession de tous les beaux fruits matériels, moraux et religieux, dont elle est appelée h jouir); dans des temples où le clergé lui-même se plaît à entasser toutes les coquetteries de l'art , toutes les se-* ductions du luxe, et émanant de ces chaires sculptées, peintes, enjolivées et dorées à merci, nous entendons des voix qui grondent, au nom de Dieu, contre les biens d« ce monde ! qui tonnent contre les jouissances de l'indue trie et de l'aisance, contre les pompes des arts et du luxe, et qui anathématisent, en phrases élégamment cadencée?^ ce Monde que l'on s'obstine, comme aux plus sombres jours du moyen âge, à appeler l'Empire de Satan!...

Quoi donc ? mon expression n'est pas assez forte si je dis que vous subissez le joug du Monde ; pour être vrai, je dois dire que vous adorez le Monde, que vous lui dresses des autels dans vos temples, que vos temples mêmes sont ses temples à lui : et ces temples que vous lui avet éle-*

DOCTKINE DE LA KÉDr.MPTION. 65-

yés, où vous entretenez avec soin son culte et sa magnificence, retentissent de vaines imprécations que lui prodigue avec une fougue puérile votre faconde vaine ! Que signifient de pareils sermons dans de pareils temples (1)? et pourquoi vous plaisez- vous à vous déconsidérer ainsi vous-mêmes et à compromettre, par des inconséquences solennellement ridicules, les enseignements que le Christ a laissés aux hommes, et la doctrine dont vous devriez être les plus purs et les plus intelligents organes ? Dans leurs temples nus et dépouillés, les orateurs protestants, au moins, conservent une logique apparente, puisque le temple protestant ne proteste pas, comme le temple catholique, contre la parole dont ses voûtes retentissent. — Remarquez bien que nous ne vous demandons pas de satisfaire la logique en transformant vos temples et en vous mettant à l'unisson du protestantisme, mais bien en transformant votre parole.

Nous n'ignorons pas qu'à envisager le mépris des biens de ce monde du côté de la réthorique, c'est un fort beau texte de sermon, et que Ton peut sur cette réprobation construire très-facilement des périodes de la plus belle allure. C'est là certainement une des raisons principales pour lesquelles nos prédicateurs se plaisent tant à ce texte. ïly a de si formidables antithèses, de si beaux effets dramatiques, dans cette matière ! Mais outre que ces effets sont bien rebattus, qu'ils sentent fort l'amplification de collège et appartiennent de droit à la littéra-

(ij Allez écouter un sermon contre le monde et le luxe , dans réglise de NotrcDame-deLoreiie, et essayez d'accorder les Idées que ic cairinlicjsmo vous y donne par les yeux avec celles qu'il vous V donne par les oreilles ! Pourquoi le clergé qui vient de décorer cette cgli.-e comme une salle de bal, et qui même y monte de fort jolis concerts tout en y sermonnant comme nous disons, ne prend-il pas le costume fashionablc et ne court -il pas le» bals pour y prêcher le mépris du monde aux dames pendant la valse et la contredanse ? Je verrais là une coutume nouveUe* ti.ais non pas une logique différente, ( Note de la i^ édition, )

66 INTEKMÈDR.

ture facile , à Téloquence de pacotille , des convenances de rhétorique ne devraient en aucun cas, surtout dans la chaire religieuse, faire manquer aux convenances de la raison et du bon sens. Or, il n'y a pas de raison à pré-cher, sans relâche, à une société, des commandements qu'on la sait fort décidée à ne mettre pas en pratique^ et auxquels on est bien décidé soi-même à ne pas obéir; et il n'y a pas de bon sens à associer la religion que Yon est chargé de défendre, à une idée fausse et funeste que l'on sait parfaitement perdue et perdue saiis retour.

De bonne foi, nos prédicateurs et nos écrivains pùriains, catholiques ou protestants, croient-ils qu'ils peuvent être pris au sérieux? qu'à leur voix la société va abandonner l'Industrie pour s'absorber dans de fainéantes contemplations, et cesser de travailler pour s'administrer la discipline? De bonne foi même, ces messieurs désirent-ils qu'on les prenne au sérieux, qu'on obéisse à leurs théories ? souhaiteraient-ils que leur éloquence amenât chacun à se détacher du monde, à abandonner le travail , la production , les arts et tout ce qui est nécessaire à la vie, à la force, à la richesse et au progrès de la société? Quelle société serait possible, si, conséquemment au dogme absurde du mépris du monde et de ses biens, l'homme cessait toute association de son activité et de son intelligence avec cette Terre à laquelle Dieu a donné la bienfaisante fécondité qui nous fait vivre?

Chose étrange ! les prescriptions et les dogmes de ces messieurs, exécutés à la lettre, dissoudraient, ruineraient la société ! Si nous étions tous parfaits à leur manière, notre génération s'éteindrait dans les jeûnes, dans les macérations et dans la misère ; et, non contente de son douloureux et lent et pieux suicide, elle se garderait de procréer une génération qui la remplaçât, car la continence absolue, au dire des mêmes doctrines, est plus agréable à Dieu que les unions même légitimées par le sacrement !

DOCTRINI DE LA ÀÉDEMPTION. 6Y

Ministres de Dieu, les lois de Dieu sur Thomme sout écrites dans la nature do l'homme , dans les attrait» normaux de son âme et dans les organes de son corps. Si Dieu voulait que nous accomplissions des lois opposées aux lois de notre Être dont il est Tauteur, en vue desquelles il nous a créé des organes et des attraits naturels, s'il nous faisait vouloir et nous donnait des

ORGANES POUR ACCOBIPUR^ ET SI, EN MÊME TEMPS, IL NE VOULAIT PAS l'aCCOMPUSSEMENT DE CE QU*IL

Not^s FAIT VOULOIR ET NOUS EN PUNISSAIT, il Serait le plus inepte des Êtres ou le plus odieux des tyrans... Avi* sez donc, si vous voulez que vos frères respectent vo« enseignements, si vous voulez reprendre sur eux une l^ gitime influence, à ne pas faire tomber Dieu dans des contradictions méprisables ; car à ces contradictions nous ne vous reconnaîtrons pas pour les vrais interprète» de la Raison divine. Si vous restez inférieurs même à la Raison du siècle, vous qui devriez l'éclairer et la guider, la Raison du siècle passera à côté de vous avec le sourire d'un juste dédain; et votre puissance, qui pourrait encore ressusciter, glorieuse et grande, à la condition d'être intelligente et propice au Monde, achèvera de périr««« Ne voyez-vous pas qu'en prêchant le suicide à la Fille de Dieu sur la Terre, à l'Humanité qui a grandi et qui sent sa vie et ses forces, vous vous suicidez vous-mémesl II faut le dire à l'autorité religieuse comme à l'auto* rite politique : Tous ne pouvez ni dompter m réduire le monde, vous pouvez seulement le gouverner. Mais vous ne le gouvernerez qu'à la condition de reconnaître et de comprendre sa vie réelle, la vie réelle et actuelle de la société^ et d'agir conformément aux convenances de sor développement matériel et spirituel. Que si, par aveuglement ou par obstination, vous vous renfermez dans leri formes usées, impuissantes et fausses d'un passé, passé sans retour, vos temples seront comme des tombeaux vides au milieu d'une cité active et populeuse, et de nouveaux temples, qui seront les temples des vivants, s'élève-

ront à côté des tombeaux des morts : — car le sentiment relijîieux, ce haut et impérieux besoin de la belle nature humaine, ne peut périr dans les sociétés ; et les sociétés, en religion comme en politique, finissent par se faire satisfaction quand on refuse de leur donner satisfaction. ^ ■

Ne vaudrait-il pas mieux pourtant qu'une transforma* tion nécessaire, inévitable, forcée par le développement de la vie sociale et bonne, se développât par Tautorité ancienne, que contrairement à cette autorité, ou à côté d'elle et sans son concours ? Et comment cela pourrait-il être, si vous vous obstinez à poursuivre vous-mêmes l'amoindrissement de votre influence en continuant à tenir aux hommes de notre temps un langage qui n'est plus de notre temps, un langage qui n'a aucun rapport avec la réalité des chosas, avec la vie de la société, ou qui ne s'y rapporte que pour la foudroyer par des anathèmes, grotesques à torce d'être solennellement impuissants? La société d'aujourd'hui n'est pas un monastère du XII* siècle : Paris n'est pas un cloître et ne se dispose guère à le devenir; et cependant vous nous parlez comme si cela était ou pouvait être ! Aussi, pendant que vous demeurez dans ce monde qui n'existe pas, dans ce monde conventionnel, le monde réel marche, vit, agit, bien ou mal, mais sans voies, sans votre concours, sans votre influence, sans seulement écouter vos sermons; ou, si par hasard, par caprice, par mode ou par passetemps, il en écoute un, il dit ; « Ce prédicateur a un bel » organe, ce prédicateur n'improvise pas bien, ce prédi-

B cateur a beaucoup de talent ; » et sur des éloges ou

des critiques de ce genre, il retourne à la vie réelle et à ses affaires Ce n'est certes pas là l'effet que je voudrais de la parole du prêtre. Mieux vaudrait l'absence de culte que ce simulacre sans vie et sans influence*

DOCTRINI m LA RÉDEMPTION. 6f

Mais, dites-T0U8, le mal Tient de ce qae le Siècle eât sans religion.

Holà ! ces paroles par lesquelles tous portez accusation contre le Siècle sont précisément Totre condamnation ; car elles soulèTent un pourquoi formidable qui retombe sur vous de tout son poids et vous écrase... Pourquoi U Siècle est-il sans religion? — Direz- vous que l'homme ne nait plus avec le besoin religieux, avec la capacité du sentiment religieux, avec la faculté religieuse? Non; car l'enfant qui vient au monde aujourd'hui n'est pas différent de celui qui venait au monde il y a cinq cents ans, il y a mille ans, il y a vingt siècles. Non encore, car le besoin d'une satisfaction religieuse est tel, qu'aujourd'hui même il conduit dans vos temples des hommes qui n'ont pas foi en vous, mais qui, à défaut de la réalité dont le besoin les tourmente, vont y chercher des ombres ett pâture...

Pourquoi donc le Siècle est-il sans religion? •— Parce que "VOUS, dont la fonction était de maintenir^ de cultiver, de développer laMeligton dans la société ^ vous avez manqué à vos fonctions et fait défaut à votre tâche/

Chose étrange entre toutes, que ce soit vous qui accusiez en disant : le Siècle est sans religion/

Le Feu Sacré est éteint! — Et voici que le Collège des Vestales, à la garde duquel il était confié, et qui Ta éteint ou laissé éteindre entre ses mains, paraît devant le Peuple Romain... Vous croyez que le Collège des Vestales se présente de l'air morue et contrit des accusés, des coupables et des supplians? Non point, en vérité. C'est la tête haute et d'un ton accusateur, qu'il s'adresse à la foule et prétend la condamner en la frappant de cette parole : le Feu sacré est éteint!

Église catholique! oui, la société est sans religion

70 INTBRHÈDB*

Et c'est pourquoi la société vous demande compte ; car c'est vous qui vous étiez chargée d'alimenter le sentiment religieux dans son sein ! Qu'avez-vous fait du Feu sacré confié à votre garde? et pourquoi aujourd'hui le Feu estil éteint ? La société vous avait-elle rien refusé de ce qui était nécessaire à l'accomplissement de votre ministère, elle qui s'était livrée sans réserve à votre toute-puissance !

Vous rejetez la faute sur l'esprit de révolte, sur Tincrédulité et la perversité des temps modernes Eb\

comment ne voyez-vous pas que vous répondez par le fait même qui vous accuse et qui vous condamne ? Car d'où est-il sorti, cet esprit d'incrédulité et de perversité dont vous parlez? N'est-il pas le fils de vos œuvres? Vous avez possédé la société tout entière, vous l'avez tenue tout entière entre vos fortes mains pendant des çiècles. Vous preniez les générations dès le jour de la naissance; vous marquiez de votre signe les enfants des hommes avant qu'ils eussent pressé la mamelle de leur mère, et

vous exerciez autorité sur eux jusqu'au tombeau Que

dis-je? Votre autorité s'étendait, mystérieuse, terrible^ omnipotente, au-delà de la tombe elle-même et réglait les comptes de l'Éternité ! Aucun acte de la vie, aucun homme ne vous échappait, ni dans ce monde, ni dans l'autre. Vous façonniez à votre convenance l'esprit des enfants du Pâtre et l'esprit des enfants du Roi. Le réseau de votre domination enlaçait les palais et les chaumières et couvrait la terre ! Église catholique ! vous seule avez eu la plus formidable puissance qui fut jamais ; car vous seule avez réalisé, pour votre principe, un systhne (f enseignement un et universel; et aujourd'hui encore, quand l'Université, qui d'ailleurs accepte votre enseignement, donne à quelques centaines de mille créatures humaines, en France, son instruction spéciale, vous donnez la vôtre, dans vos chaires, à trente-deux millions d'enfants !

Et c'est après avoir ainsi tenu, dominé, possédé, élevé, gouverné la société tout entière pendant des siècles, que

DOCTRINt DK LA RÉBEMPTIOlf. 74

VOUS venez vous plaindre des actuels résultats d'irrélîrgion et récriminer de ce que le monde vous échappe? Eh ! si la Société vous échappe, malgré la domination absolue que vous aviez étendue sur elle, c'est donc que votre action, qui devait lui être propice, heureuse et maternelle, était devenue singulièrement lourde, oppressive, hostile. Si vous aviez favorisé la vie et le développement de l'Humanité, sur laquelle vous aviez toute influence, toute autorité, et dont vous éleviez les enfants, pourquoi et comment THumanité se serait-elle dressée contre vous ? Si vous aviez toujours été ce qu'il y avait à chaque époque de plus vrai, de plus utile, de plus intelligent, pourquoi et comment auriez-vous perdu votre influence ? Car vous étiez omnipotente, et l'esprit de révolte, d'insubordination et d'orgueil individuel, dont les générations modernes sont maintenant pénétrées jusqu'aux os, n'était pas né.

Église, Église! pourquoi vos fils se sont-ils tournés contre vous? Les philosophes et leurs pères ont été vos fils et vos élèves.

Église ! vous n'avez pas voulu marcher avec THumanilé qui a marché ; vous n'avez pas voulu enlever vousmême, en modifiant vos dogmes barbares, ou en les laissant tomber dans l'oubli et passant outre avec l'intelligence moderne, vous n'avez pas voulu enlever les obstacles que vos dogmes faisaient sur notre chemin ; vous n'avez pas voulu tenir aux Peuples grandis en force, en raison, en intelligence, à l'Europe policée, industrieuse et savante, un autre langage que celui avec lequel vous somuettiez, dans les premiers siècles , les grossières légions des Goths, des Huns et des Vandales; vous ne voulez dire ni plus, ni moins, ni autrement aux Français d'aujourd'hui, que vous ne disiez aux Franks de Clovis ou de Mérôvée...

A cela vous répondez que c'est ce qui fait votre gloire, car la vérité est identique à elle-même dans tous les temps et dans tous les lieux, et ne saurait varier au gré

n nr?Bf«ftpf,

ied circonstances. — Le principe est juste, mais ne démontre point la justesse de l'application que vous en iaites. La vérité ne change pas : les vérités mathématiques découvertes par Pythagore, Platon, Euclide et Ardûmède, sont certainement tout aussi vraies aujourd'hui fu'au temps où ces géomètres les découvrirent. Il en est inauifestement de même de la loi morale proclamée par Jésus. Mais si Vinvariabilité est un des caractères de la vérité, cela ne prouve nullement qu'une erreur devient une vérité par l'obstination qu'une corporation peot ipettre à la soutenir invariablement.

L'homme étant fait pour oonnaître et aimer la vénii^ il arrive que lorsqu'un^ vérité lui est révélée et qu'il l'a comprise et acceptée, il la conserve sans modification et ^ns altération dans le trésor de sa connaissance. L'évidence de cette vérité conquise ne diminue pas pour lui au fur et à mesure que son intelligence se développe. Au liontraire, cette évidence n'en est que plus profondément et plus généralement sentie dans l'Humanité. Ainsi, guând une chose est vraie, l'Humanité ne peut cesser de h comprendre vraie en s'éclairant davantage. Voilà poi|P-> quoi les vérités géométriques dont nous paillons et la vérité morale du principe de Jésus-Christ, brillent aujourd'hui, dans la liberté de la conscience humaine, d'un jour aussi pur, plus pur même ou au moins plus complet qu'à l'époque où cette conscience en a pris possession pour la première fois.

Quanî 4U dogme de la sainteté du mépris des choies 4e 1^ terre et du renoncement au monde, vous avez hMp pu y croire à une certaine époque et le faire aceepier comme un acte de foi, par ia prodigieuse et légitime in^ fluence de voti*e supériorité sur des populations incultes •t ignorantes, et parce que des nuages épais obscurcis-

BOCTRINS DE LA AÉDËMPTION. 73

saient totalement encore à cette époque la Destinée hnmaine. Mais Totre obstination à demeurer aujourd'hui dans une erreur que l'esprit humain abandonne, et que vous croyez devoir à vos prétentions d'infaillibilité de prêcher comme vous la prêchiez il y a dix et quinze siècles, prouve certainement la fixité de ces prétentions, mais non pas la fixité du dogme dans la conscience libre de rhomme. Or, c'est cette fixité de l'assentiment de la conscience libre à l'idée qui serait une manifestation de vérité en sa faveur.

Voyez la différence du vrai et du faux. Au principe de Jésus vous avez mêlé des dogmes étrangers et hérétiques. Pour un temps vous avez fait accepter le tout ensemble, aux hommes. Mais au fur et à mesure que l'intelligence humaine, cette noble fille de Dieu, a grandi et s'est débarrassée de ses langes, elle a compris avec plus d'évidence, elle s'est assimilé avec plus de force le principe de Jésus, parce que ce principe, en tant que vérité, était adéquat de cette intelligence dont la vérité est l'aliment essentiel et en quelque sorte la substance intégrante. Et cependant que le principe de Jésus s'élevait, brillant d'un éclat de plus en plus vif, les dogmes faux auxquels il avait été associé et qui bénéficiaient du reflet de sa pure lumière, ces dogmes allaient pâlissant, se ternissant, s'obscurcissant. Et voici que le principe de la paix et de . l'amour, qui s'est victorieusement dégagé, dans la conscience humaine, des idées tumultueuses, guerrières, mystiques et barbares du moyen âge, rejette aujourd'hui cet alliage impur des religions antérieures, ce cortège héi térogène des métaphysiques platoniciennes, des cosmo- ! gonies et des théogonies égyptiennes et orientales dont étaient imbus les sophistes et les docteurs qui, lors de leur conversion au Christianisme, les introduisirent à flots écumeux dans la doctrine de Jésus.

L'Esprit moderne, en conservant la conception de Jésus, l'excellence du principe de la paix, de l'amour, de l'imion des hommes entre eux et avec Dieu 5 en repous-

74 IITTERM ÈDB

sant les dogmes échafaudés sur les données hérétiques dont nous venons de parler, et notamment le dogme de réternelle et fatale malédiction de la Terre, de la colère et de la vengeance du Créateur contre ses créatures, de Texpiation des fautes non commises ; en marchant visihlement vers la conception d*un Dieu puissant et bon, qui veut le bonheur de VHumanité, qui lui permet les . plus grandes et les plus belles espérances, qui Tappéfie à réaliser sur la Terre, au sein des jouissances légitimes dévolues à son rang, le travail glorieux qui est sa tâche dans rOEuvre éternelle de l'Harmonie des choses, à prendre dans ce travail et par ce travail un développement qui la conduise à des Destinées ultramondaines plus .

glorieuses encore l'Esprit moderne, en avançant vers

cette Foi nouvelle, brillante des plus pures et des plus r. vives clartés de Tespérance et de Tamour, a procédé à la séparation du bon grain de la doctrine de Jésus d'avec l'ivraie des doctrines étrangères. H a expulsé les erreurs des nations introduites dans la doctrine lorsque la puis^ santé main du Christ n'était plus là pour faire obstacle ■ à leur invasion, et qui la dénaturèrent absolument après les premiers siècles.

En obéissant aux tendances que nous signalons, l'intelligence humaine, loin de répudier Jésus, revient donc évidemment à sa pensée même, au Christianisme pur et primitif. Et elle y revient, non pas pour rejeter cette . grande pensée dans des régions abstraites, mystiques et stériles, comme firent autrefois les philosophes grecs convertis au Christianisme; non pour la chasser de la réalité actuelle et \i vante, non pour la renvoyer du Monde où nous sommes, en la confinant dans celui où nous ne sommes pas encore ; pas pour ne lui demander qu'une sim* pliste et vicieuse moralisation individuelle , impi\issanle au sein des conditions sociales dépravatrices oùrhomme est placé; mais pour organiser des conditions- sociales conformes à cette pensée d'union et d'harmonie, capables delà réaliser sur la Terre,, de l'incarner dans l'Humanitéi

DOCTRINE M lA BlÊDEMPTIOlf, 75

Noire terre, comme tous les globes qui peuplent le ciel, est un Enfant du ciel, et nage dans ses feux et dans sa lumière. Elle est appelée, avec son Humanité, à prendre part au concert paradisiaque de l'Éternelle Harmonie des mondes. Voilà la Foi qui va remplacer le dogme faux, décevant et funeste, de la terre exilée du ciel et maudite de Dieu. Cette Foi nouvelle, c'est la chaîne d*or qui bientôt rattachera la terre au ciel, l'Humanité à l'Univers et à Dieu. Nous ayons asse^ prouvé d'ailleurs qu'elle est la conséquence logique de la pensée du Christ; qu'elle est au principe fondamental de sa doctrine ce qu'un jeune arbre, riche du plus beau feuillage, couvert de fleurs parfumées auxquelles succéderont des fruits savoureux, est à la semence d'où il est sorti.

Ainsi, nous devons reconnaître avec joie et proclamer avec orgueil que la Vérité, qui est absolue et qui ne varie ni avec les temps ni avec les lieux, loin d'élre exposée à périr dans la conscience de l'Humanité au fur et à mesure que celle-ci se fortifie, se développe et s'éclaire^ s'y établit, au contraire, toujours plus puissante et plus lumineuse ; tandis que les erreurs qui l'accompagnent dans cette même conscience , sont expulsées tôt ou tard. — L'intelligence humaine est comme un van et comme un crible. Le van et. le crible peuvent recevoir des pierres et de la poussière avec le bon grain; mais le crible séparera les pierres, le van chassera la poussière, et le bon grain finalement restera sans perte et sans mélange. — Ces opérations sont souvent bien longues. Le travail de l'Humanité, dans les troubles et l'anarchie des époques subversives, n'est pas progressivement continu; il est souvent interrompu pour être repris à de longs intervalles; mais enfin se fait-il à travers les préjugés, les difScultés, les obstacles de tout genre; et les soldats de •la Vérité ne doivent jamais cesser d'avoir bon courage, . 'car s'ils peuvent succomber à là peine, si le plus souvent fis succombent, leur causé triomphera,, et c'est là^ en définitive, ce qui doit être à leurs yeux l'important.

76 INTERUÈDB

Arrivons, en nous résumant, au fait que nous voulons signaler pour finir.

L'intelligence humaine, avons-nous établi, après avoir accepté des dogmes faux, absurdes, funestes, sur Dieu^ le Monde, l'Homme et la Destinée, s'est révoltée contre ces dogmes et contre l'autorité qui les avait imposés et qui les maintenait. Tant qu'elle eut un combat sérieux à soutenir, le combat suffit à son activité. Mais après la victoire, comme Eve après sa première révolte et sa première conquête, l'âme humaine se vit nue ! elle se trouva • sans dogme, sans religion, sans idée supérieure et directrice, sans foi. Alors le besoin du plus noble, du plus sublime de ses aliments s'est de nouveau révélé en elle. Dévastée , dévorée par un scepticisme aride, Eve a poussé des gémissements lamentables, elle a corapis qu'ude croyance religieuse était aussi nécessaire à l'homme social que le pain au corps de l'homme individuel.

La manifestation de ce besoin a réjoui les soldats arriérés des vieux dogmes, car ils n'en ont pas compris le ' sens : ils ont cru qu'elle indiquait un retour à l'esprit du passé. Quelques caractères faibles ou légers, des hommes fatigués, des littérateurs inconséquents, romanciers, feuillelonnistes , avides de parler religion et philosophie pour orner leur futilité; des jeunes gens irréfléchis^ frappés des beautés de l'art chrétien dont notre siècle a retrouvé l'intelligence, visitant le passé avec leur imagination, amoureux des belles madones et des naïves lé- • gendes, ont cru aussi que la société allait débonnairement reprendre la foi du moyen âge. -^ Ce sont là des jugqH ments insensés ou plutôt puérils; car il est bien facile Sa reconnaître que, loin de la ramener au passé, le travail qui s'opère dans la société l'en éloigne davantage. Êo effet, l'esprit humain qui avait secoué les dogmes ancieiis

et qui s'était arrête dans de simples négations» reconnaissant aujourd'hui la nécessite d'une croyance et dierchtoit une afiirmation qui ne sera certainement pas celle des moines du xii® siècle, continue éyidemment son cours vers l'idée de l'avenir, bien loin de retourner

• aux- dogmatiques du passé. L'homme ayant préludé à

. I0 prise de possession de la Terre par un développeiqfiént décisif de sa force, de son intelligence, de son industrie, ne peut plus reprendre la croyance insensée et ignorante qui avilissait la Terre. Il doute encore, mais ■ ' u lui faudra bientôt la croyance intelligente et lumineuse '. qui fera de la Terre l'une des oasis du Ciel.

' L'idée claire et brillante de la Destinée de l'homme,

■ teQe que nous la faisons connaître, n'a donc pas encore illuminé et ne possède pas tous les esprits^ mais l'avenir lui appartient incontestablement. Déjà, en efi'et, à part quelques obstinations étroites, les esprits sérieux se tournent du côté de la question sociale, et pressentent le règne de la liberté, de l'harmonie, du bonheur sur la Terre. Qu'il y ait encore dans les intelligences beaucoup de timidité, de nombreux préjugés, du trouble et de la contradiction, nous ne le nions pas. Il n'en est pas moins évident que l'on marche du côté de la lumière : et la

. grande preuve que nous avons à en donner, c'est que jusque dans le sein des églises protestantes et de l'église catholique elle-même, on commence à reconnaître que la doctrine du Christ a été faussée dans ses applications; que, loin d'avoir exclusivement pour objet le salut ex^ I ceptionnel de rindividu dans l'autre monde, son objet ■principal est le salut social de V Humanité dans cette vie aussi bien que dans les autres vies ; on reconnaît enûn qu'on ne peut restituer au Christianisme sa légitime grandeur et sa puissance qu'à la condition d'accepter cette interprétation qui montre dans l'Ëvangile la source

PRIMITIVE DE TOUTE VUE FÉCONDE SUR l'AMÉUORA- . TION DE LA ISSOUÉTÉ.

78 INTBRMÈBI

Que de pareilles tendances intellecluelles se manifestent dans la société laïque, qui, sans vouloir se départir des conquêtes de la philosophie, veut conquérir une idée religieuse d'accord avec la raison et avec ses pressentiments, vagues encore, sur Tavenir de THumanité, rien n'est plus naturel. Mais ce qui est remarquable, c'est qiie ce mouvement intellectuel agite aujourd'hui les rangs du clergé où l'esprit nouveau pénètre. Et en vérité, n'était-* il pas impossible qu'un corps aussi nombreux , renfermant tant de membres pleins de lumières, de hautes vertus et de bons désirs, restât absolument en arrière et ne suivit pas la marche de la société ambiante? Aussi cette idée germe et se développe dans son sein, que, pour remettre l'Évangile à la place où il doit être dans l'esprit des peuples , il faut le leur présenter non comme répudiant et damnant le monde, mais comme annonçant et promettant au monde le règne des lois de Dieu et les rruiu. 4o iustice, de liberté, de paix et de bonheur dont seines ces low souvent le couvrir.

Beaucoup de preu ,^ catholiques et protestants, surtout en France et en AUemagu. f^^ j^jà même en Angleterre et aux Etats-Unis), comprenne*.! jonc que le caractère essentiel de toute religion, et à plu^ f^^p^g raison celui de la religion de Jésus, doit être de rallit^ qu ^q relier les hommes; que, loin par conséquent de se Reléguer en dehors du monde et de la société, la religion ^r^[\ féconder le monde et attendre son propre développemeL^t du développement de la sociabilité humaine avec laque»[|e elle se confond, et dont elle n'est et ne peut être que \le foit synthétique et suprême (1).

Malheureusement les dépositaires de l'autorité sont Wcisément, dans le corps ecclésiastique, les hommes à comprennent le moins la portée des tendances de l'espi

(1) J'écrivais ces lignes en 1835. L'heureux mouvement de trant, forniallon qu'elles signalent a fait de nouveaux et grands progrès depuis cette époque,. (^(/. dé 1848.)

Al

moderne ; leurs répugnances à Tendroit des transformations sociales que les temps commandent et que le Génie de l'Humanité va bientôt accomplir, sont si fortes que,-^ sans aucun doute, V Eglise (officielle) laissera au Mande l'initiative de ce mouvement d'organisation pacifique qui réalisera la pensée de Jésus, et dont l'accomplissement était sa propre tâche à elle-même!

Au reste, il ne faut pas accuser trop fort. L'Eglise a été inintelligente, elle a cessé de marcher à la tête des peuples, elle s'est réfugiée et renfermée dans le passé, elle a laissé l'esprit nouveau se former en dehors d'elle sanç y prendre part; elle a voulu le statu quo et prononcé un anathème général contre toute transformation ; cela est vrai. Mais cet esprit nouveau à son tour a été long-temps tracassier et révolutionnaire; la philosophie n'a longtemps fait que des monceaux de ruines, et les nations sont encore tout imprégnées des dissolvants terribles avec lesquels elle a miné et renversé les trônes et les autels.

Ainsi, malgré des tendances et des désirs incontestablement progressifs, la philosophie, faute d'avoir conçu clairement et distinctement la Destinée de l'homme et d'en avoir reconnu les voies pacifiques et régulières, n'a su inaugurer que le génie révolutionnaire. Et elle a si bien soudé l'idée de révolution à l'idée à! innovation^ qu'elle a persuadé aux Pouvoirs et aux Peuples que le principe révolutionnaire et le principe du progrès social ne sont qu'une seule et même chose ; de telle sorte que les Peuples se sont passionnés pour les révolutions , et .que les Pouvoirs effarouchés sont. disposés à se cabrer ,. cMitre tout ce qui se présente avec un caractère d'inno- [' vation et de progrès....

Quoique ce malheureux esprit de révolution ait, dans ces derniers temps, perdu beaucoup de sa puissance au

80 mTSBUÈtB

fur et à mesure que les idées d'organisation, les principes de la véritable Science sociale ont gagné du terrain , il iwt encore assez fort néanmoins pour entretenir des haines aveugles et déplorables dans le champ de la politique subversive. De plus, et c*est ce qu'il importe surtout de signaler à Topinion, pour la mettre en garde, aujourd'hui que la Science sociale commence à se répandre d«ms le monde, il cherche à s'emparer à son profit de la force que recèlent les flancs de cette science, à en dénaturer le caractère essentiellement pacifique, à s'appuyer enfin sur des principes qui concluent à l'harmonie sociale , pour conclure k la discorde et à la guerre. — Et malheureusement il faut dire que la conduite du gouvernement et des classes officielles rend de jour en jour vigueur, à ce principe de révolution en le faisant devenir quasi-nécessaire.

Nous voyons donc des écrivains, d'une part aveuglés par les préjugés révolutionnaires et les haines politiques que nouf ont légués nos pères, mais que nous devrions avoir en ce temps-ci la sagesse de répudier; d'autre xyart, forcés de reconnaître la puissance du grand principe t ASSOCIATION formulé par Fourier , chercher (ce qui est contradictoire à ce principe même) à en faire un ferment révolutionnaire. Ils prétendent activer la lutte des classes et des intérêts qui se combattent, au nom même de l'idée qui apporte enfin le moyen de les rallier et de les unir!

Mais cette logique doit-elle étonner dans un siècle où l'Évangile, dont on rie contestera pas sans doute que la pensée fondamentale est l'exaltation du principe de la paix, de la charité,- de l'union des hommes entre eux et avec Dieu, où l'Evangile de Jésus, disons-nous,est exploité chaque jour comme un arsenal de révolution ; où un prêtre même, puissant par la parole, mais d'une intelligence vacUlante, égarée et fiévreuse, a jeté dans le monde étoimé le nom de celui qui a été la plus parfaite expression, la plus pure émanation de l'amour, comme un signal terrible de renversement, de vengeance et d'extermination?

Ah! certes, ces inconcevables, ces monstrueuses al-

liances des principes sacrés de Funion et du bonheur des hommes avec les doctrines sanglantes du génie des révolution»^ cette transformation insensée de l'Ange du pro»grès social en Démon des ruines, ne sont faites ni pour éclairer les hommes, ni pour calmer des passions désordonnées, ni pour convertir les Pouvoirs sociaux à la cause du progrès et du bonheur de l'Humanité, qui est pourtant leur eause aussi, à moins qu'ils ne veuillent pas se <îottipter dans l'Humanité ! Et vous, qui au sortir des austérités du cloître vous êtes laissé subitement enivrer par une liqueur à laqueUe il n'est déjà plus donné dans ce temps-ci de troubler le cerveau des hommes mûrs, quelle n'eût pas été votre gloire si vous fussiez monté à la hauteur de la belle mission qui vous était offerte, si vous eussiez su sacrifier le bruit, très-grand, mais vain et passager, d'une révolte stérile, au développement et à la fécondation de l'esprit qui germait dans les rangs de l'Église ! si, î^u lieu de vouloir atteler Jésus au char des révolutions, vous- eussiez démontré à cette Église sur laquelle vous aviez alors tant de puissance, que l'Évangile de Jésus appelait l'Humanité aux voies pacifiques des grandes améliorations sociales et promettait à l'avenir la justice, la liberté et le bonheur ! Prêtre du Christ et Apôtre de l'humanité, il fallait combattre et vaincre cette erreur qui vous a vaincu, cette idée ignorante et barbare qui arme d'un glaive et d'une torche ardente le Génie du Progrès; il fallait présenter ce Génie bienfaisant, aux Peuples, à l'Église, aux Rois, tenant à la main la branche d'olivier et le rameau de vigne, invoquant l'accomplissement de la loi du Christ et répétant ses anathèmes contre la violence, la destruction et la guerre ! Vous éfiez en position de faire entendre et formellement accepter à l'Église que les voies rétrogrades sont des voies fausses comme les voies révolutionnaires ; que le bénéfice de la Promesse n'est pas borné à l'autre vie; que cette Terre appartient à Dieu, est apte à recevoir ses lois, et que, comme le Ciel, elle relève de sa Bonté et de sa Providence!

82 IIfT£RMÈDE

Et quand encore TÉglise se fût montrée lente à une acceptation formelle, votre parole, recueillie dans le toionde, y eût porté de bons fruits. Mais, pour cela, il eût fallu comprendre....

Si nous insistons sur ce fait spécial, c'est parce qu'il est rincarnation et le type le plus éclatant de cette association, aussi fausse, aussi inconséquente que funeste, du principe du progrès social et du principe révolutiournaire; c'est ensuite, parce qu'il a reçu une importance malheureuse dans la production des tendances intellectuelles modernes que ce fragmenta pour but de signaler. Cette révolte bruyante, en effet, cette union étrange de TÉvangile et des doctrines les plus violentes et les plus subversives^ ce dithyrambe apocalyptique où. les lieux communs les plus pauvres et les plus usés de la presse révolutionnaire se sont trouvés rajeunis par un style qui tantôt s'élevait aux formes de la poésie la plus pure, tantôt descendait aux plus vulgaires déclamations du mélodrame ; cette œuvre de bruit et de paroles, de philosophie et de mysticisme , d'amour et de haine, a retardé et compromis le mouvement heureux qui s'opérait dans le sein de l'Église, et préparait le rapprochement des deux grandes manifestations, encore hostiles aujourd'hui, de l'intelligence humaine, la Raison et la Foi. Nombre de ces membres du clergé, dont la pensée se préoccupait avec amour du Salut social de l'Humanité ; qui commençaient à comprendre que la richesse, la liberté, le bonheur des peuples^ le progrès réel , enfin , avec toutes ses puissances et toutes ses gloires terrestres, loin d'être condamnés par la Parole du Christ, en formaient, au contraire, le vrai développement; nombre de ces hommes, que Tesprit de l'Avenir to . chait et échauffait, et dont l'influence aurait pu nouer régulièrement l'Avenir au Passé, se sont repliés avec effroi sur le Passé, à l'aspect de cette manifestation furibonde et sanglante. 11 leur a semblé que si le Lévite, converti au progrès, était entraîné lui-même à sacrifier

BOGTRINK DS LÀ IftÉDBMPTlOrV. 83

au Dieu violent des révolutions et à lui consacrer TÉvaitgile, il fallait bien que ce mot de progrès ne fût qxi'une tentation funeste, et qu'il ne recelât que la révolte, H vertige et la destraction.

C'est ainsi que celui qui aurait pu être le négociateur de paix, le médiateur entre le Passé et TAvenir, et préparer Talliance dans laquelle sont appelées à se réunir, en se complétant, sous Tinvocation de Dieu et de l'Humanité, les doctrines encore hostiles du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie, n'a été pour l'Église qu'un sujet de scandale et d'effroi, qu'un sujet de réaction rétrograde pour les Pouvoirs constitués, de trouble pour la société, et dé pitié pour la Philosophie elle-même, — car les représentants avancés de la philosophie (qui répudient aujourd'hui l'esprit de dissolution et comprennent que le temps est venu de réorganiser et d'édiûer) avaient accueilli avec joie les premières manifestations du prêtre chrétien en faveur du progrès social et de l'avenir, mais ils l'ont repoussé avec dédain quand ils l'ont vu essayer, dans son égarement, de rallumer avec l'Évangile le feu qui s'éteint sous les débris du passé,

XXUL

Au reste, pour n'avoir pas été comprise avec grandeur, pour avoir, au contraire, été méconnue et compromise, la préparation de cette haute alliance des deux manifestations supérieures de l'âme humaine n'en constitue pas moins, à l'époque actuelle du développement intellectuel, la tâche capitale des esprits qui se livrent aux spéculations générales de la philosophie et de la religion.

Cette alliance, nous le disons sans crainte de nous tromper, ne se ratifiera pleine et entière que postérieurement à la grande transformation qui inaugurera l'accord de l'ordre et de la liberté sur la terre, qui réalisera l'Harmonie dans Tensemble des faits de la vie hu-

SA INTEBMÈDB

manitaire. C'est seulement de V Harmonie vivante que Palliance de la Raison et de la Foi émergera, radieuse et intelligible à tous les esprits et à tous les cœurs (1). Néanmoins, tout effort de rapprochement entre ces deux puissances, tout travail ayant pour but de faire reconnaître que le principe du développement social, loin d'être opposé à la pensée vraiment fondamentale du Christianisme, en est, au contraire, la conséquence vou«lue; que le caractère du progrès réel, loin d'être révolutionnaire, est essentiellement organisateur et pacificateur; que c'est par la science, par V expérience et par Fattrait, et non par le tumulte et la violence, que la société doit entrer dans la carrière splendide de ses Destinées heureuses : tout travail conçu dans ces vues de raison, de sagesse et de ralliement intellectuel, doit déblayer la route qui mène à la réalisation de l'Harmonie sociale, rouie trop embarrassée encore et par les préjugés anciens et par les préjugés nouveaux.

Tel a été notre but en écrivant ces lignes sur la Dootrine religieuse de la Rédemption et sur le caractère émi- 'nemment favorable au développement de la Destinée humaine, qui distingue la pensée fondamentale de la Révélation de Jésus. Ce n'est qu'en restituant à cette pensée son sens pur et primitif^ en se rendant compte de son influence effective sur Tesprit moderne, en y rattachant l'idée de progrès, de liberté et de développement, sur laquelle s'est élevée la philosophie de notre temps, que Ton apercevra la chaîne qui lie le Présent au Passé , l'A-venir à l'ancienne Promesse.

J'ai cru utile de mettre en tête de l'exposition du ifô-

(0 L'Harmonie et le Bonheur étant la fin des Etres,

la conception de THarmonie peut seule donner ]a solution des problèmes philosophiques et religieux, qui, jusque-là, n'ont été que des énigmes absolument indéchiûrnbles. I.a participûtion à cette Harmonie réalisée pourra seule incarner universellement le sentiment do CM f oiations. '

doctrihe dv L4 iâdemption. 86

fionisme de f Harmonie sociak, dont la comiaissance initiei par une induction facile, à la Foi de Tavenir, cette ap^ prédation générale des conceptions religieuses et philosophiques du passé et du présent, qui sont les proiégor mènes de ce livre de la Destinée humaine dont les sceaux ont été brisés par le génie de Fourier. Si Ton veut, de part et d'autre, abandonner des erreurs que Ton oe peut

Elus songer sérieusement à défendre, on reconnaîtra que i Religion chrétienne fondée sur une tradition et sur une promesse, et que la Philosophie fondée sur une perception, encore obscure et plus instinctive que scientifique, du développement de l'Humanité, se réunissent et s'ai>cordent dans le commandement de la justice et dans un grand désir, celui de l'union et du bonheur de THumanité. Or, la Conception de Fourier apporte le moyen d'assurer, par Tattrait même, Texécution du commandement, et de réaliser enfin le grand désir. Si donc on nous demandait comment cette Conception se lie au passé de THumanité, nous répondrions qu'elle s'y lie comme TÂcçomplissement d'un fait capital se lie au Désir qui }'a invoqué; à la Promesse qui en a été transmise.

XXfV.

Les hommes de bonne foi verront bien maintenant que, loin de condamner injustement tout dans le passé, nous avons à cœur, au contraire, de montrer comment la Conception qui le couronne et qui Téclaire en ou-^ vrant l'Ëre radieuse des époques harmoniques, permet de l'endre justice aux bons efforts, et prouve que les vérités mêlées d'erreurs et cultivées danç des camps ennemis, grandissiant et s'épanouissant au soleil de l'Harmonie, i s'associeront entre elles et marieront dans un berceau splendide leurs rameaux, leurs fleurs et leurs fruits parfumés. Le Catholicisme trouvera satisfaction pleine êi eutière ppur le principe d^ l'Ordre ou de IVviié Qu'il a

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courageusement défendu sur la terre. Le Protestautisme trouvera satisfaction pleine et entière pour le principe du libre Examen et la Philosophie pour celui de la Liberté et du développement de l'Humanité, qui ont été les mobiles de leurs combats. Et tous trois, un jour qui n'est pas éloigné, salueront, dans la loi des harmonies, découverte par Fourier , la réalisation du but indiqué par Jésus, la solution de la question posée au Génie humain par cet Évangile où il est écrit : Cherchez d abord fe ROTArME DE DiEU ET SA JUSTICE, et tous ks biens vous viendront ensuite par surcroît : cherchez et vous trouve-rez ; frappez à la porte et elle vous sera ouverte.

Au reste, comme nous l'avons dit, cette Foi pleine, intégrale, intelligente et complète, qui donnera satisfaction h tous les besoins de l'âme humaine, dont les ^verses doctrines philosophiques et religieuses n'ont été jusqu'ici que des expressions fragmentaires et plus ou moins exclusives; cette Foi qui sera la grande voix de reconnaissance et d'amour de l'Humanité constituée dans son Unité, la haute et vivante synthèse de son Harmonie sociale, s'introduira d'elle-même après l'installation de cette glorieuse Harmonie sur la Terre. Jusque-là toute la question dogmatique doit être strictement renfermée dans le domaine de l'esprit et de la science : car , pratiquement , les discussions qui s'y rapportent n'ont aujourd'hui d'importance que pour préparer les intelligences élevées à la connaissance et à l'acceptation de la nouvelle Économie Sociale qu'il faut avant tout organiser. Fourier et ses disciples orthodoxes et intelligents n'ont jamais songé et ne songeront jamais à prêcher à la société actuelle rien qui ressemble à une reUgion, à y fonder rien qui ressemble à une secte. Le but de leurs travaux de propagation est d'obtenir une décisive expérience de I'ordre ïsériaire appliqué à une organisation PUREBiENT INDUSTRIELLE, et qui restera entièrement soumise à la loi uvile, à la loi morale, i la loi iMiumQUE et à la loi reugieuse du pays au

sein duquel elle sera exécutée : que ce pays ^it la France, la Russie, rAnglcterre ou la Turquie; que la religion y soit le catholicisme romain, le christianisme grec, le protestantisme ou le mahométisme. La réforme des conditions de I'industrie et du travail, nous le répétons, voilà notre but, notre seul but actuel. Que THumanité, après cette réforme, qui sera la solide base de ses immenses progrès futurs, de ses glorieux développements ultérieurs, modifie et transforme les lois civiles, les lois politiques, les lois religieuses qui conviennent à son état actuel, ou qui en sont des expressions et des nécessités plus ou moins heureuses; que les mœurs de TAvenir n'aient, dans tous les ordres de relations, que des rapports de ressemblance fort éloignés avec les mœurs du Passé ou du Présent, nous ne le mettons pas en doute, ei nous croyons même qu'il faudrait être fou pour le contester un seul instant. Mais ces transformations ultérieures des mœurs, des lois, des croyances publiques, qui peuvent être prévues et prédites, sont l'affaire de l'intelligence et de la volonté ultérieures de l'Humanité. Aujourd'hui elles appartiennent au domaine de la spéculation et n'en doivent pas sortir.

Nous espérons que ces explications suffiront pour qu'aucun homme de bonne foi ne se méprenne sur le caractère de la doctrine que nous propageons et sur la nature de sa critique. La doctrine accepte la société telle qu'elle est, avec ses mœurs, ses croyances, ses préjugés mêmes ; elle veut seulement conquérir le crédit dont elle a besoin pour déterminer l'application expérimentale de son principe organisateur à Vordonnànce des travaux dune Commune agricole et industrielle, établie dans des conditions données. Et quand elle critique la société et la loi actuelles, ce n'est pas pour provoquer au renversement brutal de l'une et de l'autre ; car elle professe, et il ressort de ses principes mêmes que le caractère du PROGRÈS RÉEL est de procéder par la voie des transformations attrayantes, et non par celle des renversements.

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|Ule est comme Thomme sage qui signale les vices de la loi mauvaise, qui peut même la critiquer âprement, mais qui se soumet à cette loi tant qu'elle n'est pas remplacée par une autre, tant qu'elle est la règle de la société imn kquelle il vit.

It ne manque pas de gens dans le monde qui n'ayant pM compris la Conception de Fourier, et restant éblouis 40v^ot }a thèse si neuve de rAiTRAcnoN passioïînelle ^up: développements de laquelle ce grand homme a dû surtout s'attacher dans ses livres, ont cru qu'il s'était Ijlissé emporter hors des voies du vrai, en abandonnant Irop exclusivement sa pensée au principe de la Liberté* C'est upe erreur immense. Le principe qui domine la CoBception de Fourier, ce n'est pas le principe de la l^ibertéf p'est le principe de TOrdre. Il faut être aveugle pour ft^ pas le voir. Comment Fourier légitime-t-il , à priori, le principe de la Liberté de l'âme humaine ? C'est en s'appuyant sur l'idée la plus élevée de l'Ordre, qui érige que Dieu n'ait pas mis au cœur de la créature inielUgente, chargée de le représenter sur la Terre, des passions intimement et essentiellement mauvaises. Et comment légitime-t-il, ûpos^mon, le principe de cette Liberté ? C'est en présentant un Mécanisme social dans lequel toute l'énergie des passions tourne spontanément imBien et engendre un Ordre admirable. Est-ce attenter au priacipe de l'Ordre , que de prouver que l'Ordre le {dus parfait, que l'Unité, que l'Harmonie enfin a pour moyen la Liberté elle-même développée dans ses conditions normales, — tandis que la compression qui excite les résistances et les réactions, n'est , après tout, que Tattestation du désordre?

Qu'il soit donc bien entendu que cette Théorie qui, MiivoBt 1^ propres expressions de Fourier, doit porter

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le nom de Théorie de l'Unité universelle, est, avant tout, et bien qu'annonçant à THumanité le déver loppement plein et entier de sa Liberté, une doctrine d'ORDRE; qu'aux yeux dé Fourier et de ceux qui savent le comprendre, c'est la considération même de TOrdre oir de I'Unité qui fait la légitimité transcendante de la hiBEHTÉ'y et qu'en tout état régulier de société, à leurs yéûx, les- besoins de la Liberté, toujours légitimes dans leur source, doivent rester néanmoins subordonnés pratiquement aux nécessités de l'Ordre.

Ge qui fait la beauté, suprême de la Conception de Fourier, ce qui lui donne le caractère absolu de la Science, c'est que précisément, en organisant les relations et les choses d'après le principe de Tordre naturel, elle obtient dans la société V Ordre effectif k plu parfait PAR la liberté la plus entière.

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