CHAPITRE VIT
Aprés avoir passé en revue le service de santé dans les vorps spéciaux de l’armée romaine, ceux qui étaient hiérarchiquement à la tête de cette armée et beaucoup plus sédentaires que les autres, nous arrivons à parler des légions, c’est-à-dire de cette partie de l’armée que nous appellerions aujourd’hui la troupe de ligne et qui était presque toujours en campagne. Essayons de con: naître quelle était l’organisation de son service médical.
Et d'abord, le texte cité plus haut d’Onésandre établit
d’une manière positive la présence de médecins ou de chirurgiens dans les armées en campagne, et ayant pour mission de soigner les blessés. En outre, Tacite nous apprend que l’on portait des médicaments pour les blessés, en nous disant que dans la nuit où Cecina fut repoussé par Arminius, dans la guerre de Germanie, les bagages, les tentes, les médicaments furent perdus : « on tentoria manipulis, non fomenta saucts (1). »
Nous avons, de plus, un autre texte, relativement assez moderne à la vérité, mais qui reproduit certainement un texte plus ancien. Il constate également d’une manière précise et nelte la présence de médecins dans
14) Taciti Ann, lib, 1, c. LxY.
les armées. Je veux parler d’un passage de l’ouvrage de l’empereur Léon sur la tactique (1). L'auteur fait l’énumération des charges et emplois militaires, et continue ainsi : BavOdpopnr, oaAmryerai, fyouv Gouxivdtopec , Üepameuroi, larpol, où xai dumordros, xai mavddrwpes, x. T. À. (2): « I] » y en a d'autres encore, tels que les porte-drapeaux, » sonneurs de cornes ou trompettes, thérapeutes, mé- » decins ou chirurgiens, etc. » Et plus loin : Airoréror dè mpoonyopebovro Tà Takæbv où vÜv Aeyôevor cxplbwvec, oiruveg rapaxokoubobvres TÂ Tapäaraber TOUS ÉV TŸ LAYN TpaULATI— Comévous dvakaubavoyrar &ç iarpoi xai meprmouoüvrai (3) : « Ceux qu’on appelait autrefois deputati sont aujour- » d’hui nommés scribones ; ils suivent l’armée, se char- » gent de ceux qui sont blessés dans le combat, pour les » soigner et les guérir, comme font aussi les médecins. » Ces deputati, suivant Reïinesius, étaient dans les armées en campagne de véritables opéiones. On les nommait deputati, c'est-à-dire délégués hors des rangs, parce qu’ils suivaient à petite distance la cohorte à laquelle ils étaient. attachés, afin de secourir les blessés et de remettre à cheval ceux qui tombaient. |
C’est là un nouveau texte non moins positif que celui d’'Onésandre, et qui atteste également la présence des médecins dans les armées. De plus, il nous révèle quelques traces d'organisation dans le service de santé ambulant. Nous y voyons, en effet, les médecins et les depu-
(1) Leonis imperaloris laclica, sive de re mililari liber, édition de Meursius. Lugd. Batav., 1612.
(2) Ibid, cap. 1v, 6.
(3) Jbid., cap. 1v, 15.
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è 63 DU SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE CHEZ LES ROMAINS.
taii, qui étaient, sans aucun doute, des aides ou adjudants.
Peut-être ne serait-il pas impossible, en pressant un peu le texte cité plus haut d'Achille Tatius, d’y trouver la désignation d’une sorte de médecin en chef de l’armée. En effet, 1l ne dit pas qu’on fit venir un médecin de l’armée, mais bien expressément le médecin de l’armée, rov rod orparomédou ixrpév.
Nous trouvons encore d’autres traces de cette organisation dans ce passage du Code de Justinien (1): « Imperator Antoninus Numisio. Cum te medicum legionis secundæ Adjutricis esse dicas, munera civilia, quamdiu reipublicæ causa abfueris, suscipere non cogeris. Cum aulem abesse desteris, post finitam eo jure vacationem, st in eorum numero es, qui ad beneficia medicis concessa pertinent, ea immurutate uteris. » Ce texte est intéressant et mérite qu'on s’y arrête un instant. Il permet, en effet, de constater un nouveau trait de l’organisation de la médecine militaire, puisqu'on y voit le titre et les fonctions de médecin de légion. De plus, il faut y renfarquer l'affranchissement des charges civiles pour le médecin tant que dure son absence pour le service de la république. Enfin, il y est formellement question de priviléges positifs accordés aux médecins. Dans le Dègeste également (2), on mentionne les médecins inilitaires, medici militum, comme ayant droit à certains priviléges.
(1) Lib. X, tit, Lu, lex 1.
(2) Lib. IV, tit. vi, fr. 33. Voyez aussi le passage que nous avons cité
plus haut, en parlant des optiones valcludinarii.'
Ainsi il y avait des médecins allachés aux légions. Voilà une fonction bien indiquée dans le Code de Justinien, et dont l’existence nous sera tout à l'heure confirmée par des documents épigraphiques assez nombreux. Quant aux attributions dévolues à ces fonctionnaires et à la position qu’ils avaient dans la légion, on peut s’en faire une idée assez juste en se reportant à ce que nous avons dit plus haut des médecins attachés aux cohortes de vigiles et aux cohortes prétoricnnes. Il est évident qu’on ne peut les comparer avec quelque justesse aux médecins de nos régiments, où les fonctions comme les grades sont hiérarchisés, et où 1ls font tous partie de l'état-major. Dans les légions, pas plus que duns les corps dont nous avons déjà parlé, on ne trouve de traces d’une hiérarchie médicale; tous les médecins y ont le même titre, sans dislinction aucune; tous y sont rangés et confondus parmi les principales. | |
Nous concluons, par analogie avec ce que nous avons déjà vu,’ qu’ils avaient dans les légions, comme médecins, plusieurs centuries à soigner, et que, en qualité de militaires, ils étaient inscrits sur les rôles et recevaient leur solde et leur subsistance dans l’une de ces centuries. Les inscriptions ne nous signalent d’ailleurs aucune particularité qui nous permette d’établir: une différence entre leurs attributions ou leur position et celles des médecins des vigiles ou des prétoriens. Toutefois, dans les légions, il n’y a pas de médecin de cohorte. Au moins, jusqu'ici, on n’a pas trouvé d'inscription mentionnant ce titre et pouvant s'appliquer à une cohorte légionnaire. Il s'ensuit que tous les médecins appartenant à une légion portaient le titre de
medicus legionis, ce qui implique qu'ils étaient tous égaux en grade et en dignité. Ccla n’empêchait pas, sans aucun doute, qu’on leur atiribuât le service médical des cohortes et que l’on confiât aux soins de chacun d'eux un certain nombre d'hommes. Mais nous n'avons point d’autres éléments propres à nous faire connaître celte distribution que les inscriptions précédentes appartenant aux vigiles et aux prétoriens.
Voici maintenant les inscriptions mentionnant le titre de médecin de légion que j'ai pu trouver dans les divers recueils épigraphiques.
AYSIAIOCKAIIMHO IATPOCAETIQBATO DPOCKYNH.... CII...
NICAIICAAITOKYPINC...
MHIQAATITHCKOI TANIAIQNTIANTA (1)
Cette inscription a été recueillie par Gau (2), dan: les propylées du temple d'Hermês Trismégiste, à Pselcis, aujourd’hui Dekkeh, en Nubie. Comme elle est gravement mutilée, la lecture en est assez difficile. Cependant le vrai sens n’en est pas douteux.
(1) Il a été impossible de reproduire avec les caractères typographiques , la forme exacte de cette inscription. Ceux qui voudront la mieux connaître, devront consulter l’ouvrage de Gau, où elle se trouve lithographiée.
(2) Antiquités de la Nubie, etc., par F. C. Gau. Paris, 1822, in-f°.
Lecture de Letronne (1).
Adwidtog Ailavès, tarpoç Àeye(vos) B,To
rpooxdym|ua) tr{6]-
Lecture de Franz (2).
Adgidios KAïunss tatpos Aryeo(vos) BK,T0
rpooxüvn|pa] ir{ot]-
A ms ‘ 4 A Ld ? É noa Tapa T@ xupiw Ep- noa rapa To xuoiw Ep-
uÿ Toû adcApoÿ xat pô This AdEÀpAÇ xat
tv i0lwy raytwly] ray idtwv ravtwl»].
Auñfdius Clemens,
* medicus legionis XXIT, adorationem feci adorationem feci ad dominum Hermem ad dominum Hermem fratris et sororis et
omnium meorum.
Aufidius Ælianus, medicus legionis IT,
omnium meorum.
Il est manifeste que la lecture de Letronne est erronée et qu’il faut préférer celle de Franz.
La légion dont il est ici question, est la légion XXII Dejotariana, qui resta constamment en Égypte depuis Auguste jusqu'à Trajan, et qui fut détruite en Cappadoce, en 161 de l'ère chrétienne. Nous savons par Tacite (3) qu'une partie de cette légion fut détachée pour prendre part, sous Titus, au siége de Jérusalem. Ces faits donnent à notre inscription une date relativement assez ancienne et en tout cas antérieure au règne de Trajan. Il se peut même qu’elle remonte au temps des premiers empereurs, et nous pouvons, en consé-
(1) Annotations aux Antiquités de la Nubie par Gau. (2) Corpus inscriptionum Græcarum, n° 5088.
(3) Hist. lib. V,c. 1.
quence, en tirer légitimement un argument en faveur de l'opinion que nous avons émise plus haut, c’est-à- . dire que l'organisation du service de santé militaire se rapproche des commencements de l'empire.
No 17.
MNHCOH ACKAHTIAAHC IATPOCAETEQ
RTPAI.ICXYPA < 1 ANTONINOYME XEPA
Memianit [É ]Jurro0nv Asclepiades, "Andnradn, medicus legionis latpos Aryt[vos] Secundæ Trajanæ, Fortis, B Trai(avñs) Toxupä(c), anno detimo Antonini, êvec extra *AVTOVIVOU pe primo die mensis Mechir. xele à.
Cette inscription a été recueillie dans les Syringes de Thèbes. Elle porte avec elle sa date, qui répond au 26 janvier de l’an 148 après Jésus-Christ. On la trouve dans le Corpus inscriptionum Græcarum, sous le n° 4766; dans le Recueil des inscriptions égyptiennes de Letronne, tome II, p. 269; et enfin elle a été relevée de nouveau en 1861, et publiée par M. Gustave Deville dans les Archives des missions scientifiques, 2° série, t. IT, p. 478, n° 196.