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III. — LATICIFÈRES

Les éléments anatomiques dont l'étude doit être résumée dans ce chapitre, forment sans contredit l'un des groupes histologiques les plus importants au point de vue de l'histoire naturelle médicale. Certains de nos médicaments les plus actifs sont en effet empruntés au latex de diverses familles, latex qui mérite par conséquent de compter au premier rang des substances actives.

On sait combien sont nombreuses et différentes les théories successivement proposées, même à notre époque, et par des savants également autorisés, pour expliquer le rôle physiologique du latex ; or, ces divergences, nous allons les retrouver dans la description anatomique des laticifères , description indispensable pour pouvoir établir sûrement le siège de plusieurs de nos substances médicinales, tandis que la discussion du rôle physiologique du latex ne saurait, à aucun point de vue, trouver ici sa place.

Si nous consultons les botanistes du commencement de ce siècle, nous ne constatons que la confusion la plus absolue pour tout ce qui touche à la formation ou aux caractères de ces vaisseaux décrits avec les canaux sécréteurs, les glandes , les vaisseaux proprement dits, etc. Aussi les recherches, auxquelles nous devons nos connaissances actuelles sur les laticifères, sont-elles de date assez récente.

En 1846 parut, dans le Botanisohe Zeitung^ un mémoire qui eut un grand retentissement, dû peut-être autant à l'anonymat qu'avait cru devoir garder son au-

teur qu'à Toriginalité des vues qui semblaient avoir guidé celui-ci dans ses recherches. Pour cet observateur, Torigine des latîcifères aurait été purement lacunaire, et ces canaux eussent toujours procédé d'un simple méat s'agrandissant ultérieurement dans le sens vertical, et souvent aussi dans diverses directions, ce qui expliquait l'aspect racQÎfié qu'offrent parfois les laticifères. Comment se formait le latex? L'auteur anonyme était moins affîrmatif sur ce point, il admettait qu'il était dû à l'activité propre des parois; mais, comme d'autre part, ses laticifères étaient [dépourvus de toute membranepropre, cela revenait àadmettre une sécrétion due aux cellules voisines, et de la sorte, on arrivait à un tracé qui eût représenté assez bien, comme nous le verrons plus tard, la constitution des canaux sécréteurs, mais qui ne pouvait aucunement s'appliquer aux laticifères. Cependant, les botanistes contemporains les plus autorisés (Mohl, Schleiden) adoptèrent complètement cette théorie contre laquelle les observations les plus simples eussent dû les mettre en garde.

Les protestations et les contradictions ne tardèrent d'ailleurs pas à se produire. Dans un livre demeuré classique, Unger figura les laticifères les plus vulgaires, si je puis m'exprimer ainsi, ceux de la Chélidoine, et les représenta comme formés de cellules superposées et parfaitement définies (2) ; observation qu'un débutant peut aisément contrôler.

En 1857, Schacht étudiant les laticifères* des Morées, les décrivit nettement, comme formés par la fusion de plusieurs cellules primitivement séparées par leurs

(1) Unger. Anatomie und Physiologie^ p. ^158.

dloisons(2); les travaux de J. Hansteio (3), de Dipp6l(4),de Vogel (5),enfin les nombreux et beaux mémoires de M. Trécul (6) ont complètement élucidé les questions relatives au mode de formation et à la structure des laticifères dont nous ayons vu la première ébauche dans les cellules des Euphorbiacées etc., et qui déHvent de semblable élén^nts disposés en séries simples ou rameuses et remarquables par le liquide propre qu'ils renferment.

Cette origine et cette nature cellulaires^ Texistence de ce suc propre, souvent coloré, tels sont les carad;ères fondamentaux que nous retrouverons dans les divers types de laticifères, que nous examinerons et c'est à dessein que je ne cite point, parmi ces caractères g-énéraux, la forme rameuse, beaucoup moins fréquente qu'on ne le croyait jadis.

Avant d'aborder l'étude des laticifères les plus importants au point de vue thérapeutique, je crois devoir rappeler que les travaux de MM. Trécul et Van Tieghem ont établi la pénétration du latex dans les vaisseaux spirales de certaines plantes et particulièrement des Aroïdées (1); je rappelle enfin d'une manière gêné-

(1) Schacht. Die Mitchsaftge fasse d, Carica, 1857. "

(2) J. Hanstein, In Monatsherichte der Berliner Akademie^ 1659^ — Id. JOU [Mitchaafigefoêst und t)erw<mdUn Organe der Rvnde. Berlin, 1864 •

(3) Dippel, Verhandîungen der naturwiss Vereiris fur Rhienland und Westphalen, 22, Jahr. B. 1-9. — Id. Enistehung der Mtschsaftgefàss. Und dtren Stellung im Gefâsshundelsystem. Rotterdam, 1865. — Vdgel In Jahr i fur tbissusch, Botanick, V, p. 31.

(4) Trécul. In Comptes-rendus de V Académie des'sciences, t. XLV, LI^ LX, LXI, LXII, LXIV, LXV, LXVI, et Annales des sciences naturelles. Botanique, 5« série, t. V, VI, VII.

(5) Trécul. In Comptes-renduSy LXI, 1865; — Van Tieghem. In Ann* se. rtat., 5e série, VI, 1860;

raie, que les latîcifères se rencontreront principalement dans le tissu de la moelle ou de Técorce, dans la partie libérienne des faisceaux ou même dans leur partie ligfneuse (1).

Papavéracées.

Les latîcifères des Papavéracées, d'une si haute importance au point de vue thérapeutique, ne sont bien connus que depuis un petit nombre d'années. A la vérité, Moldenhawer (1812) semble avoir reconnu assez exactement la nature et le siège des latîcifères du Chélidonium^ mais les observateurs qui vinrent ensuite (Hanstein, Lestiboudois) ne les étudièrent que três-imparfaitement,et ces notions incomplètes, jointes aux idées regrettables que Tanonyme de 1846 avait laissées sur Vensemble de la question, faisaient de l'histoire des laticifères des Papavéracées, un sujet réellement nouveau, lorsque M. Trécul l'aborda en 1865.

Ce savant observateur établit, dès le début de ses recherches, qu'il existait, dans ces plantes: <c deux types de structure et de distribution des laticifères. D'après le premier type, les laticifères sont répartis surtout au pourtour des faisceaux fîbro-vasculaires des tigres aériennes et des feuilles ( Chelidonium , Macleya^ Sanguinaria). D'après le second type, les laticifères existent seulement dans le tissu sous-libérien des faisceaux flbrovasculaires des mêmes organes. »

Je ne puis malheureusement multiplier, comme elles le mériteraient, les citations empruntées à cet important mémoire, je me borne à rappeler que les recherches de

(1) Sachs. Loc* cit., p. 148.

M . Trécul permettent de donner les Papavéracées comme le groupe le plus apte à démontrer la vérité du principe que je rappelais précédemment, à savoir que leslaticifères, suivant les parties de la plante où on les étudie, sont formés d'éléments semblables à ceux qui les entourent: dans le parenchyme ils seront formés de cellules semblables à celles de ce tissu ; dans liber, ris seront constituées par des éléments analog*ues aux cellules libériennes et pouvant s'épaissir comme elles; peutêtre même les vaisseaux proprement dits (vaisseaux ponctués, rayés, spiraux) peuvent-ils sécréter ég-alement du latex, car M. Trécul a constaté Tapparition, sur les parois de ces vaisseaux, de productions jaunâtres dont la masse augmentait asse^ rapidement pour obstruer le vaisseau et présentait d'ailleurs tous les caractères du latex {Argemone grandiflorà).

Pour terminer ces considérations générales sur les vaisseaux laticifères des Papavéracées, je rappellerai qu'ils s'y présentent rarement rapprochés par groupes et cheminent, au contraire, le plus souvent, à une distance plus ou moins grande les uns des autres. Les anastomoses sont rares dans les tiges, mais sont au contraire fréquentes dans les racines, les feuilles et surtout dans les carpelles ; aussi ces dernières parties nous fourniront-elles abondamment les sucs si précieux pour la médecine.

Quant au latex qui chemine dans ces canaux, il offre les caractères précédemment signalés comme pouvant s'appliquer à Fensemble de ces liquides : il tient en suspension des globules généralement nombreux et offre une coloration variable avec les principaux types de la famille : blanchâtre dan s les Pavots, rouge dans la San-

guinaire, jaune dans la Chélidoine et à peine opalin dans les EschschoUzia.

Aî-je besoin d'indiquer qu-els médicaments nous fournissent ces sucs laticifères des Papavéracées? Je me borne à rappeler que les principales sortes d'opium sont fournies par les difiFérenles variétés duPapaver somniferum{yn.T. setigerum^ glabrum et album Boîss).

Le suc de la grande Eclaire {Chelidonium majus) était jadis préconisé contre les taies de la cornée et n'est plus usité aujourd'hui que contre les verrues. Celui de la Sanguinaire du Canada {Sanguinaria canadensis) est employé comme émétique par les médecins américains ; enfin M. Charbonnier a récemment signalé la présence de la morphine dans le latex de TArgémone du Mexique {Argemone mexicana) (1).

Composées.

C'est principalement dans la tribu des Chicoracées que les laticifères ont été observés, et, sous le rapport des applications médicales, c'est également sur ce groupe que nous devons faire porter nos études.

Ces canaux ont été successivement décrits par Schultz, Unger, Schacht, Hanstein et M. Trecul.

Chez quelques genres, ils existent non-seulement dansTécorce, mais aussi dans la moelle {Laciuca^ Tragopogon , Sonchus , Scolymus , Scorzonera , etc.) Quant aux vaisseaux corticaux, ils se montrent non-seulement dans la région externe du liber comme le voulait Hans-^ tein, mais encore, et non moins souvent, dans la zone

(1) Charbonnier. Recherches pour servir à Vhistoire botanique, chimique et physiologique de V Argemone du Mexique. (Thèses de V Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, 1868.)

Chatin. 5

interne de ce système (Trécul). Dans les feuilles ils sont placés au côté inférieur des nervures et y sont anastomosés comme les laticifères des faisceaux corticaux de la tige.

Les observations de M, Trécul permettent d'expliquer très-naturellement un fait sig^nalé depuis longtemps mais assez mal interprété. On sait que souvent un léguer contact saiïU à d^rminer rémission de gouttelettes de latex par dififérents points de la surface de ces plantes ; plusieurs auteurs s'accordaient à rapporter ce phénomène à IV irritabilité )>; nous savons aujonrd-hui qu'il dépend de la disposition des laticifères par rapport à la surface de divers organes (bractées, etc.). En effet, des laticifères cheminant plus ou moins profondément dans le parenchyme, partent des branches qui s'élèvent verticalement à travers l'épiderme, jusqu'à la cuticule ; que celle-ci subisse une légère altération, et le moindre contact suffira pour faire jaillir le latex (Trécul).

La thérapeutique emploie, sous le nom de « lactucarium » le latex desséché de divers Lactuca (Z. virosa^ L. Scariola^ L. saliva). Ces plantes contiennent un abondant latex blanchâtre qui se concrète à l'air en prenant une couleur brune ; on l'extrait des tiges en les incisant transversalement un peu avant la . floraison, et recueillant le suc laiteux qui s'en échappe. On distingue diverses sortes de Lactucarium : le Lactucarium d* Allemagne vient de la Prusse Rhénane, le Lactucarium de France est obtenu en Auvergne et celui d^ Angleterre, aux environs d'Edimbourg (1).

(1) On ne peut, au point de vue où je dois me placer, rapprocher du Lactucarium la « Thridace », extrait fait avec le suc de laitue obtenu par expression, produit complexe qui renferme, avec le latex, une foule d'autres substances. (G. Planchon, loc, cit, t. H, p. 443.)

Je me borne à mentionner les laticifèresdesLobéliaoées et Campanulacées, familles très-voisiftes des Composées et dont les laticifères sont disposés sur le même plan ; peut-être y sont-ils cependant plus répandus dans la zone interne du liber.

Apocynées et Asclépiadées.

Sig*nalés depuis longtemps dans ces deux familles, les laticifères y ont été g'énéralement décrits avec peu d'exactitude par les nombreux observateurs qui les ont examinés (1); Texcuse de ces derniersse trouve dans Tanalog^ie qu' y présentent les laticifères avec les fibres libériennes, lesquelles y sont souvent ramifiées et remplies d'un suc propre. L'étude de l'évolution comparée des laticifères et des fibres libériennes pouvait seule permettre de résoudre cette difficulté et ce fut en procédant ainsi que M. Trécul parvint à distinguer nettement ces deux sortes d'éléments, et montra qu'ils diff'éraient et par leur membrane et par leur contenu (2).

Tantôt ces laticifères sont mêlés aux fibres libériennes, tantôt ils les entourent et, dans les deux cas, sont généralement isolés. Mais, outre ces éléments simples et plus ou moins fusiformes, on trouve aussi des canaux ramifiés très -fréquents dans les nœuds, la moelle et Técoroe (Sachs).

(1) Ne pouvant cker tous les auteurs qui ont décrit ces vaisseaux, je me borne à rappeler les noms de Hill, Mirbel, Schleiden, Mûlder, Kenth, Reissek, Schacht ,Willkomm, Schumacher, Hanstein, etc., etc.

(2) Trécul. Comptes-rendus y 26 juin 1865. ( Annales des se* nat, 5° série, t. V, p. 62 et suiv.)

David {loc. cit.) incline à reg'arder les laticifères des Apocynées et des Asclépiadées, comme se réduisant à de simples cellules isolées; cependant M.Tréculya signalé de nombreuses anastomoses et ramifications, et Fétude anatomique du Tanghiniavenenifera m'a permis de constater la fréquence de ces dispositions (1).

Sapotées.

La plupart des . plantes de cette famille renferment d'abondants laticifères, situés principalement dans leur système cortical et contenant un suc laiteux ou opalin.

Le suc du Mimusops Balata et celui du Mimusops elata sont souvent employés : à Tétai frais, ils constituent un breuvag'c nutritif et reconstituant ; concrètes à Tair, ils fournissent les a sucs de Balata et de Massaranduha, » produits assez semblables à la Gutta Percha.

Cette dernière estprincipalementfourniepar Vlsonandra gutta. On pratique sur cet arbredes incisions qui fournissent quelquefois jusqu'à 100 liv. de latex par individu; on laisse ensuite concréter ce suc, soit à l'air, soit à une douce chaleur.

Morées.

Chez les /Vcw5, où les laticifères sont le mieux connus, ces vaisseaux cheminent dans Técorce, au voisinage des fibres libériennes, ou bien dans le parenchyme de la moelle; jamais, paraît- il, dans le bois. Ils s'anasto-

(1) Joannes Chatin. Recherches pour servir à Vhistoire botanique, chimique et physiologique du Tanguin de Madagascar. {Thèses de V Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, 1873.)

mosent surtout au niveau des nœuds et dans les feuilles, car, partout ailleurs, ils se montrent parfois côte à côte, sur une longue étendue, sans se relier par des branches anastomotiques. Dans les feuilles ils s'étendent souvent jusque dans le voisinage immédiat de Fépiderme et se rapprochent ainsi des laticifères des Ghicoracées (1).

On sait que diverses espèces du genre Ficus^ espèces généralement indiennes, fournissent actuellement une grande quantité de '< caoutchouc, » lequel n'est que leur latex concrète ; quelquefois même on expédie en Europe ce suc lui-même, non desséché, et renfermé dans divers récipients ; le Ficus elastica est l'espèce le plus généralement exploitée. Dans la même famille, il faut encore citer VArtocarpus integrifolia et le Castilloa elastica comme fournissant un produit analogue.

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