CHAPITRE PREMIER
La partie solide des corps animaux est un assemblage de vaisseaux .
LJ
Ce qui fait la base du corps de l’homme et de la plupart des animaux, est un tissu de vaisseaux de diverse nature. Les parties les plus dures ne sont elles-mêmes qu’un assemblage vasculaire : leur dureté ne vient que de la matière contenue dans les vaisseaux , de même que l’apparence charnue n’a d’autre cause que la présence du sang ou d’une humeur sanguine dans l'intérieur de ces canaux.
Si l’on examine à l’œil nu , dit Haller , ntie partie quelconque du corps, el’e paraît toutàfait solide ; mais cette partie, fût-elle moindre qu’un grain de sable, observée au microscope, se montrera composée d’un millier de petits vaisseaux , remplis chacun de leurs liquides particuliers (i). En effet, nulle part le sang ne stagne hors des vaisseaux , comme les anciens le croyaient nécessaire pour la formation des parenchymes, qu’ils supposaient êtredu sang épanché et coagulé s’interposant , en manière de remplissage , entre les extrémités vasculaires.
Celte dernière opinion fut long- temps celle de tous les anatomistes ; mais vers l’année 1 666 , Edmond Ring, ayant disséqué plusieurs viscères, s’aperçut qu’en examinant les portions parenchymateuses déjà détachées, il rencontrait plus de vaisseaux qu'il n’en avait laissé ; et quoique ces objets ne fussent pas assez petits pour se dérober à la vue, il les aperçut encore mieux en se servant du microscope. Une telle decouverte lui fit élever des doutes sur la réalité de ce parenchyme inorganique admis généralement de son temps (2).
(1) Comment . inPræleet. accident. , Boerhaay., t. ni, pog. , in-8°. Gotting.
(2) Philosopha Transact . , n° 78, 52.
Mais Malpighi fut le premier qui sut combattre avec avantage cette erreur (i). Son système sur la structure glanduleuse de toutes nos parties vint éclairer les esprits et les préparer à des idées plus exactes. Ce système , adopté par Warthou et défendu long temps par Boerliaavej céda lui-mème aux preuves concluantes fournies par les inimitables injections de Ruisch , qui eut la gloire de renverser si bien 1 opinion erronée des anciens, qu’elle avait presque entièrement disparu de l’esprit des hommes.
D’après les travaux de ce célèbre anatomiste et de quelques autres que nous aurons bientôt l’occasion de citer, les modernes doivent s’accoutumer à regarder le corps humain comme un assemblage de vaisseaux divisés à l’infini ; et quoique Ruisch lui-mème n’ait pu parvenir à pénétrer île ses injections certaines parties, trèsrares h la vérité, iis doivent écarter les argumens négatifs qu’on pourrait tirer de ce défaut de succès , ou par 1 exiguïté des vaisseaux , ou par quelque difficulté insurmontable de l’opération, les phénomènes des maladies et l’anatomie pathologique leur fournissant amplement des faits propres à confirmer l’organisation tubulaire de
i; Ojicr. in posthum.
nos parties. On peut voir d’ailleurs, par la lecture des ouvrages dcRuisch, que les espaces contenus entre les plexus réticulaires formés par les petites artères qui parlent des gros troncs, d'abord regardés par lui comme non vasculaires , lui présentèrent dans la suite un nombre inüni de vaisseaux des plus déliés et des plus subtils, à mesure qu’il se perfectionnait dans son art et qu’il acquérait plus de dextérité dans ses opérations. Cette découverte successive de vaisseaux de plus en plus nombreux dans des parties qui parurent long-temps eu être entièrement dépourvues, fait assez voir ce qu’on doit penser de l’organisation de celles que les injections les plus heureuses ire parviennent pas à pénétrer encore, et prouve combien on doit se délier de l’industrie des hommes, qui ne leur permet pas d’atteindre avec leurs grossiers instrumens ies derniers linéamens
de l’économie animale. A l’aide de celle salutaire défiance, on apprend à ne pas regarder le terme de nos efforts comme celui de la puissance de la nature , et l'on est moins tenléd’affirmer qu’une partie n est pas vasculaire par cela seul que nos procédés artificiels n’ont pu parvenir à pousser dans ses vaisseaux les matières qui, de coutume.
servent à nos injections.
Toutefois il laut convenir que cette dernière circonstance a fait flotter incertains les esprits les
plus éclairés. Si de célèbres auteurs , tels que Lister , Sanforini, Duverney , Vieusseus et beaucoup d’autres ont suivi et développé même les sentimens de Ruisch sur ce sujet, il en est d’éga- 1 em e n t respec t a b ! es q u i n’ o n t pu se d é fe n d re d’ 1 1 ésiler , en considérant le peu de succès des injections, tantôt sur les parties les plus dures, comme les os ; tantôt sur les plus molles et les plus pulpeuses, comme le cerveau; tantôt sur les plus minces et les plus diaphanes, comme certains organes de l’œil et les laminules du tissu cellulaire; tantôt enOu sur les muscles, dont les fibres leur ont paru rester indépendantes des vaisseaux, et ne se point remplir dans les injections ordinaires.
fl est donc essentiel, avant d’aller pins loin, de nous livrer à quelques considérations sur la structureinlime de ces sortes d’organes, ou plutôt de rappeler en peu de mots les faits et les observations qui prouvent que ces parties ne s’écartent pas de la loi commune : et d’abord , nous voyons Leuwenboek publier, dans les Y /■ ans action s philosophiques , les observations qu’il avait faites sur ies os à l’aide de sou microscope, et dans lesquelles il dit avoir vu ces organes composés d’un nombre considérable de petits vaisseaux, les uns superficiels, les autres profonds, et prenant origine à la partie interne, creuse ou spongieuse %
pour aller delà s’implanter an périoste 'i). Nous voyons Ruisch pénétrer d’injection les vaisseaux des os et des cartilages chez le fœtus, et cet habile anatomiste prouver par le même procédé que le périoste, loin d’être privé de vaisseaux , en contient, au contraire, une telle abondance, que cette membrane devenait entre ses mains d’un rouge foncé (2) : enfin, nous voyons un académicien de Paris , l’œil armé d’un bon microscope , examiner des os garances, et voir, sous un premier réseau de fibres blanches, un second réseau de fibres rougeâtres, et sous celui-ci en apercevoir un troisième et même un quatrième de fibres plus colorées, sorte d’injection naturelle produite par le travail de la digestion (5).
N’ en est- ce pas assez pour nous autoriser à dire avec Alexandre Monro , que les os ont des vaisseaux et des fluides circulant dans ces vaisseaux, de sorte que leur solidité et la plus grande cohésion de leurs fibres sont les seuls caractères qui les distinguent ? Si cela ne paraît pas suffire , nous pouvons ajouter avec cet auteur : i° que les os passent par l’état de membranes et de car-
(1) N0 3G6 , art. 11 , 1720.
(2) Epistol. v. , pag. 6. ) Adyersar deç. 111 , pag. 3 * Adversar. anal. , dec. 11.
(3) Acad. TGj'ale , 1733.
tilages avant de s’ossifier; 2° que les os les plus durs sont quelquefois devenus mous ; 5° que les grains charnus qui s’élèvent à la surface des portions dos fracturés, sciés ou bien exfoliés, ne diffèrent en rien de ceux qui se forment sur les parties molles, et que, cependant, ces grains charnus acquièrent dans beaucoup de cas la consistance des os solides; 4° que lorsqu'on développe artificiellement le tissu des os et qu’on le compare à celui des parties molles, on trouve qu’ils ont la plus grande ressemblance ; 5° enfin que ces organes sont exposés aux mêmes maladies que les autres parties (i). 11 est vrai qu’on ne voit pas les vaisseaux sanguins se distribuer dans la substance compacte des os; mais cet argument ne s’applique pas , comme l’observe très-judicieusement Duverney , aux os d’un animal fort jeune, car, dans ceux-ci , les vaisseaux sanguins sont très-visibles, aussi-bien quedansles plumes des jeunes oiseaux. Ces vaisseaux, selon lui , se resserrent avec I âge et deviennent imperceptibles; mais ils ne laissent pas que d’exister; et ces mêmes parties, qui ont demandé une nourriture plus abondante dans le principe de la vie, en demandent toujours tant qu’elle dure, et n’en
(i) Essai sur la carie des os , Mémoires de la Société d' Edimbourg , tora. v , pag. 43o.
doivent recevoir que des mêmes vaisseaux qui ayaient commencé de leur en porter (i).
Si , de ces organes, remarquables par leur dureté, nous passons à ceux qui ne le sont guère moins par Jeur mollesse, et que nous veuillons considérer le cerveau dans sa texture intime, nous trouvons encore de précieux documens dans les ouvrages de ces infatigables investigateurs de la nature, Leuwenhoek, Ruisch et Vieussens.
Le premier, toujours armé de son microscope, ayant étudié la substance corticale du cerveau sur divers animaux, la trouva toute vasculaire, et composée de vaisseaux beaucoup plus petits que la plus ténue des artères contenant du sang rouge. Toute cette partie, à l’exception de quelques vaisseaux sanguins infiniment petits, lui parut gorgée d’une substance onctueuse, transparente et cristalline, coulant dans des canaux extrêmement déliés. A travers cette substance, il voyait serpenter des vaisseaux d’une ténuité incommensurable, de sorte que la couleur naturelle à cette partie lui sembla dépendre du mélange du sang et dcl'humeur cristalline, c’est-à-dire, de l’entrecroisement des vaisseaux qui charrient ces deux liquides. Il cnit , au contraire, reconnaître que
(i) Trailé de VOuïe , et Mémoires de V Académie des Sciences t 1679, 17°°*
la substance médullaire n’est due qu’à l'accumulation sans mélange des globules Iransparens qui remplissent les réseaux vasculaires très-serrés et collés les uns aux autres, dont cette partie sc trouve entièrement formée (i).
I c second, trompé par la nature et le succès même de ses injections , reconnut bien la texture vasculaire du cerveau, qu’il prouva par de nombreuses expériences et par quelques écrits dirigés contre 1 opinion de Malpighi, pour lequel tous les organes étaient glandulaires; mais loin de reconnaître en même temps ces canaux cristallins dont parle Leuwenhoeh, il regarda la substance corticale comme un composé inextricable d’artérioles, parce que, en injectant les artères, ii parvenait à rougir la presque totalité de cette substance (2). 11 allait même jusqu à n être pas très-assuré qu il s’y trouvât des veines, et regardait la chose comme seulement probable (5). Au reste, il faut convenir que le procédé qu’il employait pour la préparation du cerveau pouvait bien laisser quelques doutes, et ne démontrait pas sans réplique la texture entièrement vascu-
1) Epislol. phvsiol. xxxiv , pag. 035 ; Arcan, nnl.r 10m. ni , pag. 3o, 0 1 , 3/,.
(‘/1 Thés au r. 1 , 11 , 11 r , iv , v , epist.
(3) 7 h es. vi , pag. 7 3.
x IX.
laire de cet organe. En effet, après lavoir pénètre de sa composition rouge, il le faisait macérer dans l'eau tiède, et, par de fréquentes ablutions , en détachait toutes les parties qui n’avaient pas reçu la matière injectée. C est ce résidu qui se retrouve après toutes les injections, quelque soin qu’on y apporte, quelque finesse qu’on y mette, qui a été regardé par plusieurs anatomistes comme un parenchyme particulier , lequel ne nous est pas mieux connu que celui des autres viscères. Maison pourrait peut-être s’en faire une idée plus précise en considérant que , si l’on injecte un peu de liqueur rouge dans la substance corticale, naturellement d’un gris cendré uniforme, on la voit bientôt prendre une légère teinte pareille à celle de l’injection; que si I on donne un second, un troisième coup de piston , la couleur rouge augmente à chaque fois; et qu’enfin , si l’opération est poussée aussi loin que possible, la plus grande partie de celle substance se trouve colorée : or, l’autre portion de l'organe étant tout-à-fait semblable à celle qui a reçu la liqueur, et qui par là se montre vasculaire, ne doit-elle pas être aussi composée de vaisseaux sans doute plus petits? n’aurait-elle pas une autre apparence si elle était d’une autre nature ( i )?
(i) Haller , Phy&iol. , t. îv , pag. 29.
DES MALADIES» II
Le troisième, dont les injections, tombées dans une sorte de discrédit par des causes que nous expliquerons plus tard, n’en sont pas moins très-belles et très-concluantes pour tout lecteur sans prévention , ne pouvait manquer de porter des regards attentifs sur la structure profonde de l’organe encéphalique dont il avait donné d’ailleurs de si belles descriptions. Aussi le vit-on, par des travaux postérieurs, reconnaître l’erreur où l’avait entraîné la mauvaise manière d’expérimenter consignée dans sa INévrolome ,et scs der-
nières expériences, couronnées du plus heureux succès, confirment pleinement celles que nous venons de rapporter. L’idée qu’il eut d’injecter du mercure dans les artères au lieu d’une liqueur colorée, lui fit obtenir les plus beaux résultats : fju’d nous suffise de dire en ce moment, qu’ayant jeté une assez grande quantité de mercure dans la carotide droite d’un chien , ce métal se trouva si heureusement insinué dans la plupart des vaisseaux des membranes et de la substance du cerveau , que toutes ces parties en furent presque entièrement pénétrées, et que tous les assistons reconnurent manifestement , dit cet anatomiste, que la substance cérébrale n’était autre chose qu’un assemblage de vaisseaux, parce que, quelque petites que fussent leurs cavités, l’injection n’avait pas laissé que de s’y introduire, et si
bien , qu’elle se voyait en meme temps dans la substance cendrée , dans la substance blanche ou médullaire, et jusque dans les nerfs optiques. Le mercure conservant aux fluides stamians dans les
vaisseaux leur couleur naturelle, Vieussensvilces memes vaisseaux blancs aperçus parLeuvenhoek, et trouva comme lui qu’ils formaient en grande partie la masse 'du cerveau. Pour les distinguerdes artères ei des veines par une désignation particulière il leur donna le nom de lymphatiques-nerveux (i). Ou ne peut élever aucun doute raisonnable sur cette expérieuce, répétée plusieurs fois , et toujours en présence d’un grand concours de spectateurs, au milieu de 1 une des plus célèbres écoles de l’Europe, d autant plus qu elle reçoit de celles de Ruisch et de Leuwenhoek un appui qu elle leur prête à son tour. En effet, tout est conforme dans les résultats obtenus par ces observateurs touchant le point qui nous occupe dans ce chapitre; et quant au reste, c’est-àdire, à la nature des vaisseaux que chacun d’eux a cru rencontrer, nous verrons à quoi tenait leur différente manière de penser à ce sujet, différence qui n’intéresse en rien la question présente. Au reste, Boerhaave (2), Haï¬
ti) Mal. int t. ï, pag. i53, 35o: et nov. vas. Syst. (2) Pneleçt. açad . , t. U , pag. 3^ ~ ■ comment. Haller.
DES M AL ADIES.
ler(i), Valisnieri (2), et plusieurs autres anatomistes distingues admirent aussi-bien cpie les trois expérimentateurs qu’on vient de citer, la texture vasculaire du cerveau que les phénomènes des maladies confirment tous les jours aux praticiens.
D’un autre coté, quel anatomiste n’a été frappé du nombre prodigieux de vaisseaux que les injections fines développent dans le tissu cellulaire? 11 est sans doute très-difficile de suivre ces injections, ou plutôt de les introduire dans ces lames transparentes qui paraissent faire le fond de ce tissu et s’interposent entre tous les filamens qu’on y remarque. Est-ce une raison pour refuser à ces membranes l’organisation vasculaire? Ces toiles si minces sont, il est vrai, tellement diaphanes, qu’on a pu les comparer à ces vésicules produites par le chalumeau dans une eau savonneuse. lèesprit se refuse à concevoir quelque chose d’organique dans cette espèce de souffle, si l’on peut s’exprimer ainsi: a cependant, ditBi-
Boerliaave avait, une grande partie de sa vie, penché pour Je système de Malpiglii , et l’avait même soutenu contre Ruisch : ce n’est que dans sa vieillesse qu’il l’abandonna pour suivre celui de ce dernier. Voy. le Comment . des préleçons, par Feldmann , et les Lettres de Ptuisch.
(1) Physiol. , t. iv , lib. x , sect. 1.
(2 ) Oper. , t. 111 , pag. 21 3.
l4 DU SIEGE ET DE LA NATURE
chat, l'organisation y est très-réelle, quoique quelques-uns l’aient révoquée en doute. Qu estce en effet qu’un tissu qui se nourrit , s’enflamme et suppure, qui est le siège de fonctions vitales très-marquées, sinon un tissu organique ? Toutes ces expressions vagues de sucs concrets , de glu non organisée , de suc figé , qu’on applique au tissu cellulaire, n’ont aucun fondement solide, ne reposent sur aucune expérience, aucune observation, et doivent être bannies d une science où l'imagination n’est rien , et dans laquelle, au contraire , les faits seuls doivent être considérés (i). )) On voit d’ailleurs de ces sucsconcrets dans quelques circonstances de la vie; les surfaces de certaines parties enflammées s’en trouvent souvent recouvertes ; mais les physiologistes savent très-bien que l’instantoù ces sucs albumineux cesent d'être inorganiques est précisément celui où l’on voit s’y développer les villosités qui formeront bientôt les premières trames d’un nouveau tissu cellulaire, devant égaler un jour en ténuité celui du reste du corps (2).
11 est donc difficile de se refuser à croire à la
( 1) Bichat , Anat. génér. , I. 1 , pag. C6.
(2) Consultez l’excellente note de INI îeprof. Chaussier, dans la traduct. de la Pyretol. de Selle , par M. Nauche , pag. 092 et suiv.
texture vasculaire de certaines parties de l’éco-
nomie animale dont la finesse et la transparence
éloignaient toute idée d’organisation avant les
travaux anatomiques des deux derniers siècles.
C’est ainsi queLeuwenhoek vit très-distinctement
dans la cornée, regardée de son temps comme inorganique, un lacis de stries transparentes qu’il jugea être des vaisseaux. C’est ainsi qu’il reconnut des fibres de même nature sur le cristallin, qu’on prenait pour quelquesuc épaissi fi), et que Zinn et Haller (2) ont fini par apercevoir du tissu cellulaire dans cet organe , malgré la transparence et la dureté qui le caractérisent; en même temps que Morgagni le trouvait garni de filamensetde membranules (5), et que Tenon y découvrait des filets tra ns verses (4). C est ainsi que Leuwenhoek avait aperçu que le corps qu’on désignait sous le nom d 'humeur vitrée , était composé de fibres plus déliées qu’un cheveu, et si nombreuses, que l’observateur crut un moment que c’était un muscle (5). C’est encore ainsi qu’Hovius, contre l’opinion de ses
(1) Arcan nat. , t. ni , pag. 66-71.
2) Haller, Physiol. , t. v , pag. 4<>8. Ço) Ejnst. xvin, n°* 3o , 3 2.
\) De Cal a met. , pag. 4- (5) Arcan nat. , t. 1 , pag. 78.
l6 DU SIEGE ET DE LA NATURE
contemporains, assura que cette humeur prétendue n’était autre chose qu’un tissu de vaisseaux diaphanes , remplis d’un fluide cristallin (i) : observation confirmée depuis par Duverney , Chrouet, Morgagni, Vinsiow , Haller, Demours, puisque ces auteurs s’accordent tous à reconnaître dans ce corps des cellulosités plus ou moins vasculaires (2). Quoique lextrême finesse de ce s filets , de ces vaisseaux , de ces membranes, soit telle que l’organe quelles forment a long-temps passé pour une simple humeur visqueuse, les phénomènes que les maladies y développent quelquefois viennent , au défaut de nos injections trop imparfaites, dévoileraux yeux de l’observateur leur véritable nature, puisqu'on a vu ces toiles si fines devenir opaques à la suite de l’inflammation (5). En poussant plus loin ces sortes de recherches, il serait facile de se convaincre qu’il n’est pas une seule partie de l’œil dont on ne pût tirer la preuve que tous les secours de l’art ne parviendront jamais à nous conduire aux bornes de 1 extrême division de nos vaisseaux.
(1) De Circul. humor. 7710 t. inocul., pag. 4.0.
(2) Haller, Physiol. , l. v , pag. 3q(j.
(3) David , epist. , pag. 12 ; Mery , Mem. de I’Acad. des Sciences, 1710, pag. 122.
Et si nous jetons un coup -d’œil rapide sur quelques autres parties dont la texture intime est tout aussi déliée, quoique la masse et l'arrangement de leurs fibres leur donnent plus de consistance et de solidité, notre esprit est frappé d’étonnement en voyant l’immense progression de cette division. Nous connaissons^ par exemple, la dureté que présente un muscle en action, et pourtant l’anatomie peut nous le montrer décomposé en des milliers de faisceaux susceptibles eux-mêmes d’être séparés en une multitude de fibres fort petites, celles-ci eu d’autres plus fines encore , et successivement ainsi jusqu’aux derniers filets, que la vue ne peut saisir qu’à l’aide du microscope; et, toutefois , ou doit regarder comme certain que ces fibres, ces fibriles et ces filets, sont autant de canaux dans lesquels stagnent et se renouvellent des humeurs particulières. Edm. Ring avança, l’un des premiers, que les fibres musculaires étaient des vaisseaux sanguins (i); Vieussens les désigna sous le nom de vaisseaux chavneux (2); Tauvry les regarda comme de petites artérioles (5) ; Sanguinetti fut de la même opi-
(P Philos. fransact ^ n° 18.
(2) Obs. d' Anal, et de Mêd.pral . , pag. 28g, 344*
(3) Anat. rais,, part. 11, chap. v.
l8 DU SIEGE ET DE LA NATURE
nion (i), ainsi que Bernoulli (2); et Teichmeyer s’efforça de l’étayer par des expériences (3) : ce qui prouve, du moins, que ces auteurs avaient reconnu dans ces parties la forme tubulaire. Mais, indépendamment de ces assertions générales , il existe un grand nombre d’auteurs , tels que Lancisi , Cowper, Vieussens, Willis , Blancard , Muys (4), qui assurent avoir injecté ces canaux si déliés. Sans doute , la plupart de ces assertions sont loin d’être fondées sur des faits bien positifs ; sans doute, il y a quelque chose d’imparfait dans les expériences alléguées en leur faveur; niais celles que rapportent Etienne Blancard , et surtout Muys, dont le travail sur les muscles est si savant et si étendu, méritent d’être prises ei\ considé¬
ration.
Blancard mit à découvert les muscles de la cuisse d’un chien vivant, et lia très-exactement les artères et les veines du membre ; puis il incisa un gros muscle dans le sens de la longueur sans faire couler beaucoup de sang ce qu’il attribue à ce que les libres musculaires , avant
(1) Dissert, ialroplij sica .
(2) Comment, pétropol. , t. 1 , pag. 299.
(3) Elementa antrapol.
(4) Haller , Physiol, , t. iv, lit», xi, sect. i.
DES M ALADIES.
une situation parallèle les unes à côte des autres, il y en eut peu de lésées dans cette opération. Il coupa le muscle en travers, et de suite le sang sortit avec abondance ; d’où il conclut que ce fluide est contenu dans l’intérieur des fibres et nullement répandu à l’extérieur. Dans une autre expérience , il sépara un muscle du corps , l’ouvrit longitudinalement , poussa dans les artères un liquide noirâtre , et vit ce liquide passer des artères dans les libres musculaires ; il assure même qu’on obtient ce résultat avec assez de facilité (i).
Muys , après avoir fait plusieurs injections d’eau tiède par l’artère crurale d’un agneau d’un an , vit les fibres charnues perdre leur couleur et devenir entièrement blanches : poussant ensuite une matière colorée par la même artère , il remplit, non-seulement les plus petits vaisseaux, mais encore remarqua parfaitement que l’injection passait à travers chaque fibre comme en serpentant , soit par des ondoiemens , soit en faisaut plusieurs angles , soit en se joignant par de fréquentes anastomoses. Il vit, de plus, que les plus petits rameaux vasculaires, lesquels échapn paient auparavant à la vue, étaient devenus évidens et paraissaient épars autour des fibres. En
(i j De Circulai, sanguin, per lubulos.
examinant attentivement avec le microscope, il ne put douter que les petites fibres, et même les flbriles , ne fussent remplies par la matière colorée; et cependant il ne paraissait aucun vestige de cette matière dans les interstices (i).
Rien n’est plus positif que ces trois expériences ; et pourtant nous ne voulons pas dissimuler que celles de Blancard ont été révoquées en doute et passent pour être peu fidèles. Si cet anatomiste eut été le seul qui se targuât d’avoir injecté les fibres musculaires , sans doute il faudrait se tenir en garde contre un fait aussi extraordinaire. Mais que trouve-l-on dans ses expériences qui n’ait été vu par un grand nombre d’expérimentateurs ? Et si quelques autres n’ont pu parvenir à les répéter, s’ensuit-il qu’on doive les regarder comme suspectes? Où en serions-nous si chaque anatomiste établissait une telle règle de son jugement et de sa confiance ? 11 ne nous resterait qu’à rejeter loin de nous , comme tout au moins inutiles, les inimitables ouvrages des Ruisch, des limiter, des Mascagny , des Cruikshank, et de tous ces illustres personnages qui ont consumé leur vie à rassembler le riche héritage qu’il nous ont transmis, et que nous répudierions en grande partie si nous
(i) Trans. philos. y n° 53r), art. 3 , 1714.
ne voulions accepter que ce que nous aurions pu vérifier par nous-mêmes. D’ailleurs, l’expérience deMuys, beaucoup plus détaillée, et dans laquelle on ne peut se défendre d’avoir la plus grande confiance, n’offre- t-elle pas les mêmes résultats? Et qu’est-ce encore que celle que nous trouvons rapportée par Haller dans son commentaire sur les préleçons de Boerhaave, et dont voici la substance : « de Veau injectée dans l’artère coronaire revint d’abord teinte de sang par la veine ; peu à peu on la vit couler plus pâle et enfui tout-à-Jait décolorée . Le cœur conservant sa forme était devenu blanc comme l estomac et la vessie (i) ». Nous le demandons , qu'est-ce que cette expérience, si ce n’est une injection des fibres musculaires du cœur ? El la nature ellemême ne nous présente-t-elle pas tons les jours de ce s sortes d’injections dans la succession des âges? Ne voyons-nous pas les muscles être d’un blanc violacé chez le fœtus, se colorer de plus en plus en rouge, depuis la naissance jusqu’à l’àge adulte, se ternir ensuite, et devenir même jaunâtres dans la vieillesse et la décrépitude? A quoi tiennent ces nuances successives, si ce n’est aux humeurs en circulation dans les fibres musculaires, et qui se renouvellent et se confon-
(i.) Torn. m, pag. 3yy.
dent plus ou moins à toutes ces époques delà vie?
Loin de nous, cependant, de conseiller une confiance aveugle pour toutes sortes de faits, pour tontes sortes de personnes ; la moralité d'un auteur doit être un préjugé en faveur de la vérité qui règne dans ses ouvrages, et les faits qu’il rapporte ne sont dignes de fixer l’attention qu’autant qu’ils ne renferment rien contre l’ordre naturel. L' histoire de la science nous présente un exemple de la justice que 1 opinion générale sait faire du charlatanisme et de la mauvaise foi. On sait ce que fut de Bils; on sait quel bruit firent ses prétendues découvertes; on sait enfin que la postérité n’a pu lui accorder aucune confiance. Au contraire, un homme d honneur qui donne avec sincérité le fruit de ses travaux peut bien être soupçonné de s'imaginer voir ce qu’il n’a pas vu , mais du moins il mérite qu’on recherche si d’autres n’ont pas vu de la même manière, et jusqu’à quel point quelques expériences négatives peuvent infirmer ce que les siennes ont pu lui offrir de positif. Le septicisme sans mesure est capable de nuire à la science tout autant que la crédulité; peut-être s accoutume-t-on trop facilement de nos jours à douter de ce qu’on n’a pu voir. Combien de fois n’avons-nous pas entendu dire : Cela n'est pas ainsi , quoique d'autres l'aient vu ? car je
V ai cherché sans pouvoir le rencontrer .... Cela est certain , car je l’ai vu de la sorte ; je signale Terreur de ceux qui Tout cru voir d'une nuire manière ! Et ces hommes si sûrs de leur fait, dédaignant les raisonnemens comme une chose futile , ne cessent de recommander l'expérience, ou plutôt les expériences , comme source de toute vérité. De quelles expériences nous parlent donc ces savans? serait-ce de celles de leurs devanciers ? mais ils les déprécient et ne leur prêtent qu’une médiocre confiance. Serait-ce par hasard des leurs? mais nous ne sommes pas sûrs qu elles soient moins fautives lorsqu’elles sont contradictoires. Serait-ce enfin de celles que chacun peut faire soi-même ? mais c’est la science des pâtres de Clialdée : doit -ce donc être là le but de nos efforts? Une multitude de faits ont été recueillis par ceux qui nous ont précédés dans la carrière; ces faits sont devenus notre héritage : c’est le champ qu’il nous faut cultiver. Efforçons-nous de l’enrichir de nos propres découvertes; mais aussi cherchons à le féconder par une critique judicieuse et par d’heureux rapprochcmens ; cherchons la vérité dans les livres comme dans la nature, et portons dans cette recherche un esprit dégagé d’une présomptueuse confiance en lui-même et d une injuste prévention contre les autres.
PU SïF.GE ET DE LA NATURE
Pour faire 1 application de ces principes an sujet présent, nous pensons que se serait tout à la fois manquer de critique et de justice que de révoquer en doute les expériences de Blancard, confirmées parcelles de plusieurs grands anatomistes, et mieux encore par les phénomènes que la nature offre journellement à notre observation; de sorte que nous nous croyons en droit de conclure que la base des muscles est entièrement vasculaire comme celle de toutes les autres parties du corps. Nous disons toutes, car il nous serait facile d'augmenter ce chapitre des recherches de Ruiscîi, de Vieussens et de beaucoup d'autres sur le tissu des glandes et des viscères , et de faire concourir ces recherches à la preuve d'une assertion qui ne pourrait paraître nouvelle que parce qu’elle a été long-temps négligée.
EnelTet, dès le commencement du dernier siècle , l’illustre Boerhaave, suivi de son école, et Quesnay , médecin français ingénieux et profond, l’esprit frappé des découvertes récentes de Leu\venhoek,de Ruisch et de quelques autres anatomistes qui marchaient dans la même di¬
rection , développèrent dans leurs ouvrages cette importante vérité. Malheureusement les efforts qu’on fit à cette époque pour la faire servii d’auxiliaire aux idées régnantes, trop entachées
des MALADIES. 25
de mécanisme, la firent tomber dans le même discrédit que les théories hydrauliques qu’elle avait si puissamment favorisées. Les médecins qui renversèrent ces jeux brillans de F imagination, trop occupés à les détruire, firent peu d’attention aux faits qui en étaient indépendans, et dont seulement ou avait déduit de fausses conséquences. Quelques-uns même révoquèrent en doute l’exactitude de ces faits ; quelques autres regardèrent comme futiles les recherches par lesquelles on les avait obtenus , et tous s’accordèrent à proscrire de l’étude de l’anatomie celle de la structure intime des parties, comme impossible , et sujette à produire des illusions trop favorables aux idées systématiques.
Dès* lors on aurait vu cesser en I i ère m en t l’usage
des microscopes et de ces subtiles injections qui allaient, jusque dans les profondeurs de F économie animale, surprendre les secrets de la nature, si l’attrait de la nouveauté n’eût attiré Fatteulion sur un immense système vasculaire, nouvellement découvert, entièrement inconnu des anciens , imperceptible même aujourd’hui pour les modernes , à moins qu’ils ne sachent le rendre évident à l’aide des procédés les plus adroits et de la plus infatigable patience. Les investigateurs de ce nouveau système succédèrent donc aux Leuwenhoeh, aux Ruiscb, aux Vieus-
s6 DU SIEGE ET DE LA NATURE
sens, et le prodigieux et surprenant résultat de leurs travaux vient confirmer encore à nos yeux celui qu'avaient obtenu ces grands anatomistes, puisqu'il démontré que cet ordre de vaisseaux invisibles, et pour ainsi dire impalpables, beaucoup plus multiplié que celui des vaisseaux rouges , forme en grande partie la base de la plupart de nos organes , et se subdivise presque à l’infini dans leur intérieur.
Aussi voyons-nous qu'à mesure que les travaux de Mascagny , de Cruikshank , de Hunier , de Monro, et de tant d'autres virent le jour et purent être rapprochés de ceux de Piuisch et de Vieussens, les idées furent naturellement ramenées vers celte texture vasculaire sur laquelle on ne s’exprimait plus qu’avec timidité depuis la chute des hypothèses mécanico - hydrauliques. Tout nous porte à croire même que de nos jours il existe peu de physiologistes qui ne la reconnaissent comme l’un des caractères les plus essentiels de l’organisme. C’est donc avec une confiance plus entière que ne pouvait lavoir Quesnay , et de plus amples motifs de conviction, que nous répétons avec lui les paroles qui vont servir de conclusion à ce chapitre.
« Les parties solides des animaux , bien exa- » minées, se trouvent uniquement formées de » vaisseaux rangés, entassés et repliés, qui sont
» entrelaces (Vautres vaisseaux plus petits , qui , » eux-mêmes , sont encore croisés et liés par » d'autres vaisseaux encore plus petits. Il y en » a qui sont si déliés que mille de ces vaisseaux » n’égalent pas la grosseur d’un cheveu. Ruiscîi » dit qu’il s’en trouve des milliers sous le volume » d’un grain de sénevé. Ces vaisseaux , disposés » par couches , par paquets , par lames , par pe- » lotons , composent les muscles , les os , les y> membranes , les nerfs , les ligamens , la peau , » le tissu cellulaire, les tissus vasculaires, les » glandes, les réservoirs du cerveau, les pou- « nions , le foie et les autres viscères : en sorte » que la texture la plus intime de toutes ces y> parties n’est formée que de petits filets creux » extrêmement menus et imperceptibles , qui » composent des toiles ou membranes très- » minces. Ces membranes forment d’autres vais- » seaux qui forment eux-mêmes d’autres vais— » seaux plus composés, de manière que toutes » nos parties solides ne sont que vaisseaux et )) membranes. De cette composition résultent » non-seulement des vaisseaux de différente » grosseur, mais aussi de différons genres et )) destinés à divers usages ( i). »
(i) Quesnay , de V Économie animale , t. m, pag. q3.
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CHAPITPvE IT.
Les V aisseaux qui composent ta base du cojps de l? homme et des animaux communiquent tous les uns dans les autres .
jMalpighi paraît avoir aperçu le premier la communication qui existe entre les artères et les veines, à l’aide d’observations microscopiques. Il puisa dans ces observations , toutes nouvelles pour le monde savant, la véritable connaissance de l’anastomose des dernières ramifications de ces vaisseaux ( i). Leuwenhoek vit ensuite , dans des expériences réitérées , le passage du sang des artérioles dans les veines. En 1690, il parvint, à l’aide de son microscope perfectionné, à reconnaître, plus clairement que jamais, la réunion de ces deux ordres de vaisseaux (2). La chose devint d une telle évidence pour lui, que, dans ses Lettres physiologiques, il refusa d’admettre quelque distinction entre les artères et les veines : à ses yeux , il était impossible de déterminer où
(1) F.pist. de Pulmon . in oper., pag. i36, i/ti . fol 1686 , Lugd .
(2) Epist. lxv , pag. i58.
finit l’artère , où commence la veine. Cette intime connexion lui était si bien prouvée , qu’il ne voyait, pour expliquer les sécrétions, d’autre moyen que d’admettre la transsudalîon des humeurs séreuses les plus ténues à travers les parois délicates des artérioles (i) , opinion qu’adopta dans la suite , par l’effet de la même certitude de l’union des artères et des veines, Mascagny , l’un de ses plus illustres successeurs dans l’art d’ interroger la nature.
Les dernières expériences de Leuwenhoeh semblaient devoir lever tous les doutes sur la continuité des artères et des veines : cependant on hésitait encore après ces expériences. Les animaux qui lui avaient servi se trouvaient ou des poissons ou des amphibies dont le sang était froid et le cœur composé d’un seul ventricule. Cette différence dans les principaux organes de la circulation tenait les esprits en suspens. Pour faire cesser toute incertitude, Cowper entreprit de répéter les observations du naturaliste hollandais sur des animaux dont la structure se rapprochât davantage de celle de l’homme , et il vit , sur un chat, le sang passer avec vivacité des artères dans les veines. Il aperçut le meme phénomène encore plus clairement sur le chien et sur le re-
i) Epist. physiol. xxnv , pag. 336.
nard (i). Depuis ces premières expériences, plusieurs anatomistes ont vérifié les résultats obtenus par Malpighi , Leuxvenhoek et Cowper. Dans ce nombre , il suffit de citer Cheseldeti (2) , Haller (5) et Spallanzani (4) ; et, si l’on ajoute à ces preuves tirées de l’inspection de la nature vivante celles que peuvent fournir les injections sur le cadavre , on verra que Ruisch (5) , de Graaf (6), Vieussens (7), Haller (8), Mascagny(9), et une multitude d'autres anatomistes ont , dans un grand nombre d’expériences sur presque toutes les parties du corps humain , fait passer les injections avec la plus grande facilité des artères dans les veines. C’est même aujour-
(1) Anat. of human body , app. ni, fol. 4; philos. Trans. , n° 280.
(2) Anat. of hum. bod. tab. xxu,t. 11 } pag. 174, 177 , 1 83 y et t. m , pag. 2 1 5.
(3) Second Mémoire sur le mouvement du sang, exp. G 2 et G3 ’y et Phjsiol. , t. 1 , pag, tR.
(4) Expériences sur la circulation du sang, i®r Mémoire , sect. 11.
(5) j Epis U m.
(6) De Usu syphonîs , pag. 53 1.
(7) Lans son 1 raiié delà Structure des 7 isccres , et dans celui des Maladies internes.
(8) Phjsiol. , t. 1 , lit», u , sect. 1.
(y) Es Prolégomènes de son grand ouvrage.
des maladies.
d’hui l'expérience la plus vulgaire de nos amphithéâtres : aussi n’est-il besoin que de la rappeler pour conclure avec assurance que les observations microscopiques et les injections prouvent de la manière la plus évidente la communication des artères avec les veines, et de telle sorte qu’il y a peu de connaissances plus certaines en anatomie.
Nous ne trouvons pas une aussi grande quantité de témoignages en faveur de la communi-
cation de ces grands canaux sanguins avec les vaisseaux lymphatiques : toutefois il en existe qu’on ne peut révoquer en doute. Leur petit nombre tient moins à la rareté de cette communication , qu’à la difficulté des opérations nécessaires pour la rendre évidente. On ne peut douter même que les voies n’en soient extrêmement multipliées, les villosités qui forment la hase du système absorbant se trouvant par -tout en beaucoup plus grand nombre que les extrémités artérielles et veineuses.
Cruikshank pensait qu’il n’y avait pas d’anatomiste un peu versé dans l’art d’injecter les artères ou les veines qui n’eût trouvé dans un temps ou dans un autre , qu’en poussant les injections dans ce genre de vaisseaux, il était parvenuà remplir deslymphatiques(i). Nous savons
(i) Anat. des vaisseaux absorbcins . pag. iofjclsuiv.
de science certaine , dit Haller , que nulle artère n’étant rompue sans aucune extravasation de fluide, on a rempli par les artères les vaisseaux lymphatiques, et même le canal thoracique. Gaspard Bartholin est parvenu dans les vaisseaux lymphatiques des reins et de la rate en injectant l’artère de ces parties (i). Borrichius, en injectant l’artère cœliaque , non-seulement a rempli les vaisseaux lymphatiques de la rate , mais le canal thoracique lui-même (2). Nuck a eu le même succès dans les poumons , dans les reins , dans la rate et dans différentes autres parties du corps (5). Gruikshank a souvent injecté sur les enfans le canal thoracique et plusieurs branches lymphatiques par la veine ombilicale. Enfin T rew a vu passer le mercure versé dans le canal thoracique , d’abord dans les veines du cerveau , ensuite dans les artères de la pie-mère (4) , et nous devons faire remarquer que Haller , dans sa grande Physiologie ,
(1) De Diaphragmait , pag. 91, 9 3 3 et dans la Physiol. d’ Haller , t. 1, pag. 108.
(2) Episl. xvn, cent. iv.
{3) Adœnograph., pag. 52 ■ Defens. duel. aquosor. , pag. 8.
(4) Physiol, t. 1 , pag. 1 09 , de dijjferentiis homin. nat. et non nat. , pag. 7 1 .
ne se contente pas d'étayer la plupart de ces faits de son assentiment, mais qu’il assure encore les avoir rencontrés presque tous lorsmême qu’il n’y visait pas , et qu’il s’occupait à rechercher des résultats d’une autre nature (i).' Ajoutons a ce témoignage que l’on voit souvent les vaisseaux lymphatiques rougir, et quelques particules sanguines circuler dans leur intérieur, comme l’ont noté plusieurs observateurs , et sans qu’il soit possible de prouver un épanchement sanguin dans l’une ou l’autre des grandes cavités , ou dans le tissu cellulaire (2).
Mais, indépendamment des vaisseaux lymphatiques valvuleux capables d’acquérir un volume qui les mette à la portée de nos instrumens et de nos yeux , on n’ignore pas qu’il existe encore dans la profondeur de nos organes une multitude de canaux infiniment petits que les anatomistes ont coutume de désigner par des noms différens , d’après les usages qu’ils leur supposent; ces tubes capillaires , malgré leur extrême ténuité, sont quelquefois susceptibles de recevoir les injections poussées dans les vaisseaux rouges, et décèlent ainsi la continuité de leurs canaux avec ceux des artères et des veines.
(ty Elément. Phjsiol . , t. 1 , pag. 109.
(2) Ibid . , 109 et 1 10 ; et Cruikshank, chap. x»
JNous avons déjà fait connaître le prodigieux succès des injections de Ruisch , opérées presque toutes sur les artères ; on a pu voir que cet habileanatomiste remplissait de sa liqueur rouge non-seulement les vaisseaux sanguins , mais encore une multitude infinie de vaisseaux qui , dans l’état naturel, étaient imperceptibles, parce qu’ils ne contenaient jamais que des humeurs limpides. Haller assure, de son côté , que la matière des injections introduite par les canaux artériels, pénètre également les petits pinceaux du foie, les vaisseaux delà substance corticale, de la rétine , de l’iris, de la rate, des glandes, de tous les viscères et de toutes les membranes , ainsi que le tissu graisseux et cellulaire ; que le mercure pénètre des artères dans les vaisseaux îactifères , dans les vaisseaux excréteurs de l’urine , dans les vaisseaux exhalans des intestins et de toutes les cavités du corps ; que les injections colorées poussées dans les artères de l’œil teignent l’humeur aqueuse; que le souille et l’eau passent de l’artère pulmonaire dans les bronches : d’où il conclut que des artères aux vaisseaux de la bile , de la graisse , du lait , de la lymphe, des urines, etc., il existe une voie presque par-tout également libre, et qui peut facilement être parcourue par les injections et le sang lui-même , pour peu qu’on augmente l impul-
sion, ou que s’accroisse la force de dérivation (i).
Il n’est pas necessaire , pour obtenir de semblables résultats , d’injecter de préférence les artères. On en produit d’analogues , quoique peut-être avec plus de difficulté , en opérant sur les veines. Boerhaave raconte que s’il arrivait à Ruisch d’injecter le mésentère par la veine cave , toutes les glandes semblaient n'ètre composées que de veines , lorsque avant elles avaient paru totalement artérielles. Haller dit, il est vrai , u’avoir jamais trouvé cette assertion dans les ouvrages de Ruisch ; mais il convient en même temps que cette injection réussit fort bien par les veines (2). Et, de nos jours, nous venons de voir un habile anatomiste , M. Ribes, obtenir par l’injection des veines des effets qui se rapprochent de ceux que Ruisch avait coutume de produire en injectant les artères. De la matière colorée poussée dans la veine de la cuisse a non-seulement pénétré le tissu cellulaire , mais encore donné l’aspect d’une lame d’injection à tout le tissu dermoïde (3). De l’essence de térébenthine colorée en noir, injec-
(1) Comment, in Boerhaav. PrœlecC., t. n, pag. 4o5.
(2) Jbid. , 1. 11, pag. 395.
Çj) Mém. de la Soc. rnéd. d’ Èn\ul. , t. viii ,pag. 6oy*
tée dans la veine porte ventrale, a sur-le-champ rempli les ramifications de cette veine, et fa couleur du péritoine est devenue noire. L’injection s’est introduite également dans le tissu cellulaire placé entre cette membrane et le canal intestinal. Les intestins se sont gorgés d’une certaine quantité d’injection, et les villosités ont paru gonflées par la matière colorante; de telle sorte que lorsqu’on les faisait flotter dans l’eau , elles avaient l'aspect d’une mousse noire (i). Ainsi , les mêmes parties que Ruiseli regardait comme artérielles , parce qu'il les injectait par les artères , que Cruikshank et Mascagny regardaient comme lymphatiques , parce qu'ils les injectaient par les vaisseaux lymphatiques , M. Ribes les considère comme veineuses, parce qu i! les injecte par les veines. Sans vouloir ici prononcer entre ces auteurs , contentons-nous de tirer des rapprochemens de leurs expériences , une nouvelle preuve de la libre communication qui existe entre tous nos vaisseaux.
Si ce qui précède ne suffit pas pour mettre cette vérité hors de doute, ajoutons encore les deux expériences suivantes : de l’eau poussée dans 1 aorte produit une hydropisie subite, les
(i) Ibid. , pag. 612.
muscles se gonflent , la peau s’épaissit de toutes parts , toutes les cavités internes et externes se remplissent également , l’abdomen se tumélie ainsi que l’épiploon , l’eau pénètre le péricarde lui- même et les ventricules du cerveau. Si, au lieu de l’aorte , on injecte l’artère ombilicale , non-seulement toutes les cavités se remplissent, non-seulement tout le corps se gonfle , mais même, pour peu que l’on continue, on voit sortir de la surface de la peau une rosée aqueuse, ou bien il se forme des ampoules sous l’épiderme (i). D’un autre coté , Kavv Boerhaave ouvrit la poitrine et le bas-ventre d’un chien , immédiatement après la mort , fit sortir les matières contenues dans l’estomac et les remplaça par de l’eau tiède. Il vit bientôt le fluide résorbé se porter dans les grandes veines gastriques , y délayer le sang , passer par la veine porte , et traverser ensuite le foie pour se rendre dans les veines caves, qui en furent bientôt gonflées, de meme que leurs sinus , l’oreillette et le ventricule droit. Liant alors la veine cave près du cœur, il y fit une petite ouvertureau-dessus de la ligature. 11 en vit d’abord couler du sang de couleur vive qui fut délayé de plus en plus par l’eau,
b) Haller , Comment, in prœlect. Boerhaav-, 3iI pag. io.
58 DU Sir GE ET DE LA NATURE
laquelle sortit bientôt toute seule. Il continua l’expérience jusqu’à ce que 1 absorption du liquide eut fait pâlir tous les vaisseaux ; l’estomac et les intestins étaient du plus beau blanc; le foie lui-même perdit sa couleur et parut être entièrement privé de sang.
Ces sortes d’hydropisies et de cachexies artificielles , si l’on peut s’exprimer ainsi , ne prouvent-elles pas aussi bien que celles que la nature produit trop souvent pendant la vie, qu’il n’est pas une petite partie du corps humain qui ne soit garnie de vaisseaux en communication les uns avec les autres ? Que l’eau soit introduite par les artères , qu’elle le soit par les bouches absorbantes et les veines , elle n ira pas moins remplir et décolorer le dernier des tubes capillaires, tous les vaisseaux du corps ne formant réellement qu’un canal continu dont les limites ne sont plus marquées après la mort. Aussi venons-nous de voir que les anatomistes qui ont injecté les artères ont cru nos parties composées d’artères, que ceux qui ont injecté les veines ont eu la même opinion en faveur des veines, et que ceux qui ont iujecté les vaisseaux lymphatiques ont cru trouver la texture de nos organes presqu’entièrement composée de vaisseaux lymphatiques. Cela vient de ce que ces anatomistes, poussant des liqueurs dans dcsca-
naux inertes et n’obéissant plus qu’aux seules lois physiques , le succès de l’injection dépendait seulement de l’adresse avec laquelle ils la poussaient et lui faisaient surmonter les obstacles du frottement des parois, de l’affaissement des chairs , des plis et replis des vaisseaux, de la plus ou moins grande densité des parties à traverser, de l’épaisseur des sucs condensés par le froid de la mort , etc. Plus ils étaient habiles, plus ils remplissaient de vaisseaux ; mais ces vaisseaux , malgré leur continuité , n’étaient pas tous de la même nature , comme ils se le persuadaient.
En effet , cette continuité ne fait pas que l’on ne puisse en distinguer de plusieurs sortes à cause de la différence de leur organisation; et pendant la vie les phénomènes de la sensibilité , en même temps qu’ils empêchent les fluides de se confondre , au moins dans l’état de santé , achèvent de caractériser chacun de ces ordres de vaisseaux. C’est réellement cette dernière propriété qui sert de digue aux humeurs, prévient leur mélange incohérent, et préside à leur combinaison. On sait aujourd’hui que toutes ces barrières mécaniques établies par certains auteurs, que ces séries décroissantes de cônes qui divisent et différencient nos fluides par la diminution successive de leur calibre, et qui ne
peuvent recevoir que cîes globules décroissant comme eux , sont autant de rêves de l’imaei-
nation , tous les jours démentis par l’expérience. Car, d'un coté , l’injection poussée dans une artère passe eu même temps dans la veine , dans le canal excréteur et dans le vaisseau lymphatique, comme cela se voit quelquefois aux reins et à la rate; et ces vaisseaux de diverse nature, chargés de liquides difierens, paraissent toutefois partir du même tronc (i), taudis que, d’un autre côté , la moindre irritation , la moindre nuance de la sensibilité remplit subitement de sang des vaisseaux qui 11e contenaient l’instant avant que des fluides blancs; ce qui ne pourrait arriver si ces vaisseaux étaient séparés par plusieurs séries d’autres vaisseaux chargés d opposer un obstacle au passage des fluides par leur forme et l’étroitesse de leur diamètre.
La sensibilité seule préside donc à la répartition des humeurs, et les maintient chacune dans les canaux qu’elles doivent parcourir , et dans lesquels elles doivent séjourner. Cette propriété seule préside à leurs déplacemens; elle seule prévient la confusion entre tous les fluides différens pendant la durée de la vie , malgré la
(i) Haller, Commun . in Prœlect., Boeriiaave , t. n . pag. 4 08.
continuité établie entre tous les vaisseaux. Aussi , la mort détruisant cette propriété , fait que tous ces canaux deviennent susceptibles de se laisser également pénétrer pâr toutes sortes de fluides , et que l’adresse de J.’artiste décide uniquement du plus ou moins grand nombre qui s’en présente à nos regards après les injections.
Le professeur Buniva , dans ces derniers temps , a mis cette vérité hors de doute par une belle expérience que nous allons rapporter. Ce professeur avait entrepris une suite d’injections avec du sang délayé dans Y eau , et les résultats en avaient été fort curieux. Voulant répéter ses expériences sur un animal vivant, il lia l’artère axillaire d’un veau, l’ouvrit au-dessous de la ligature, et y poussa l’injection avec force ; le liquide entrait difficilement et ne donnait aucun signe extérieur de sa présence ; la moelle épinière fut coupée près de la tète : presque dans l’instant le cœur et lesartères cessèrentde battre; l’animal perdit la vie; et, aussi presque subitement, ce qui restait de sang dans la seringue passa rapidement dans le membre , en se montrant à la surface comme dans les précédentes expériences (i j. Or , voici quels étaient les ré-
i) Mémoire lu à l'Institut le 23 thermidor an 7.
sullats de ces premières expériences auxquelles nous renvoie l'auteur ; la peau devenait de couleur de sang, la paume des mains elles-mêmes , car plusieurs furent teutées sur des cadavres humains, la paume des mains prenait une belle teinte rose, la surface d’un vésicatoire s’enflait, rougissait et se couvrait de gouttes de sang ; sur certaines parties, aux joues, par exemple, il s établissait une véritable sueur sanguine; le foie et la rate se gonflaient, et rougissaient tellement qu’il en résultait l'apparence d’une violente inflammation ; l’estomac devenait si rouge qu'il avait l’air d’un muscle ; les intestins prenaient le même aspect, et le sang suintait de leurs parois; Ja conjonctive devenait rouge comme dans une ophthalmie ; l’iris se chargeait aussi de couleur , ainsi que le nerf optique , la sclérotique , la choroïde , l'humeur aqueuse , l'humeur vitrée et la capsule ; enfin les os et le périoste rougissaient comme les autres parties (i).
Ces ophthalmies, ces sueurs sanguines , ces colorations en rouge d’ulcères superficiels , ces sortes d’inflammations artificielles , tous les autres phénomènes offerts par les précédentes expériences, et surtout la différence des résultats obtenus, selon que l’on opérait sur un ani-
(i) Supplément du Journ. de méd. de Sedillot , n° 1 *.
mal vivant ou sur un animal prive de la vie, prouvent de la manière la plus évidente que, pendant la duree de l’existence , la partie rouge du sang est retenue dans ses propres vaisseaux par les lois de la vitalité plus que par le défaut de capacité des vaisseaux ou des pores et par le volume des globules , en même temps que le succès prodigieux de ces injections démontre clairement la continuité du système vasculaire dans toutes ces parties , et vient corroborer les exemples et les inductions consignés dans ce chapitre.