CHAPITRE III
Les Artères et les Veines forment un cercle circulatoire du cœur au cœur .
Propriétés vitales des artères et des veines .
Les instrumens de la circulation varient et sont diversement combinés dans la profondeur de nos organes. Les uns semblent invariablement consacrés au même fluide , les autres paraissent être susceptibles de les accueillir tous suivant les circonstances; les uns impriment à 1 humeur qu’ils font circuler une marche uniforme et constante ; les autres livrent les leurs
à des mouvemens irréguliers que l’ observateur ne peut suivre; les uns forment un cercle continu qui part du cœur et revient aboutir au cœur; il est encore douteux que les autres aient un centre commun et quils soient systématiquement liés dans leur ensemble : en uu mot , les uns sont les vaisseaux sanguins connus sous les noms d artères et de veines , et les autres ne peuvent être que les vaisseaux absorbans , désignés aujourd’hui par une foule de noms, moins propres à les faire connaître qu’à détourner l’attention de leur véritable nature.
Le cœur est le grand mobile du système sanguin dont nous allons uniquement nous occuper dans ce chapitre. L’empire de cet organe n’a d’autres limites que cet organe même, il agit dans toutes les parties; il verse et distribue par-tout le fluide réparateur, en le faisant mouvoir dans des vaisseaux dont il est l’aboutissant ou l’origine ; et du concours de ces vaisseaux résulte un double système , divisé par l’anatomie , mais indivisible aux yeux du physiologiste, qui en voit tous les rameaux également subordonnés a l’impulsion d’un seul et même centre. De l’aorte ,1a première et la plus considérable des artères, naissent des branches de divers calibres, qui se ramifient , se partagent , se subdivisent , serpentent, et font divers plis et replis jusqu'à la
dernière artériole. Celle-ci forme en se recourbant tantôt d’une façon, tantôt de l’autre , les radicules veineuses dont la marche opposée à celle des artères apporte toujours le sang dans des canaux de plus en plus considérables, jusques aux veines caves, qui en sont le terme et vont aboutir au cœur. Mais, dira-t-on, n’y a-t-il donc entre les artères et les veines aucun espace qui les sépare , aucun organe intermédiaire où la circulation soit indépendante du cœur ? Peutêtre pourrions -nous regarder les expériences déjà citées de Malpighi , de Leuvenhoek, de Co'svper , de Vieussens sur la continuité des artères et des veines comme une réponse suffisante à cette question. Toutefois, nous ajouterons que Leuvenhoek a vu , dans le cours de ses observations microscopiques , l'impulsion du cœur être ressentie jusqu’aux veines les plus grandes (1) ; que le docteur Haies a très-bien observé le mouvement du sang accéléré par chaque systole du cœur, et dans les artères et dans les veines du poumon des grenouilles (2) ; que Spallanzani a constaté par des expériences réitérées , que le fluide veineux redouble de vi-
(1) Epist. liv et lxxxiy; Philos. Tram. , n° 3 19 , t. n , pag. 1 3 1 et 167.
(2) Hœmostalik. , pag. 6^
tesse pendant la systole et ralentit son cours pendant la diastole dans la salamandre, les reines vertes , le poussin , le têtard , et cela , nonseulement sur une ou deux petites veines , mais sur une quantité innombrable, soit que la circulation se fît avec la plus graude rapidité , soit quelle eût un mouvement très - languissant (i); enfin que de nos jours et sous nos yeux, en quelque sorte, M. Magendie a démontré d’une manière évidente l’impossibilité de l’existence de ce corps intermédiaire , que l’imagination seule a placé entre les artères et les veines, par une belle expérience que nous allons rapporter en détail pour en faire mieux sentir la force et l’importance. Cet ingénieux physiologiste mit à découvert l’artère et la veine crurales d’un chien , et il appliqua une ligature sur le membre , en ayant soin de n’y pas comprendre ces deux vaisseaux. 11 lia la veine crurale , et l’ouvrit au-dessous de la ligature : le sang eu sortit par un jet continu considérable. M. Magendie comprima l’artère ; le jet de la veine continua quelques instans; mais il diminua sensiblement à mesure que l’artère se vidait, cessa tout -à -fait lorsque l’artère fut entièrement vide ; et quoique la veine fût gorgée dans
(i) Expérience sur la circulation , pag.
toute sa longueur , le sang ne sortit plus par la petite ouverture. On cessa dans ce moment de comprimer l’artère : le sang s’y précipita vivement et se remit presque aussitôt à couler , en formant un jet semblable à celui qu’on avait remarqué précédemment. Les mêmes tentatives, répétées plusieurs fois, ont toujours amené les mêmes résultats. Mais M. Magendie voulant rendre le phénomène évident d’une autre manière , introduisit l’extrémité d’une seringue remplie d’eau chaude dans l’artère crurale , et poussa lentement le piston. Le sang de la veine ne manquapas de sortir, d’abord seul, et ensuite mêlé à l’eau , formant un jet qu’on rendait plus ou moins grand en poussant le piston avec plus ou moins de force (i).
Le moyen , après de tels résultats , de douter encore que le sang ne marche d’un fil continu du coeur au cœur , ainsi que l’avaient très-bien remarqué les premiers anatomistes qui ont écrit sur la circulation harveienne (2) surtout quand les phénomènes des maladies ajoutent encore aux preuves que les expériences des physiologistes nous fournissent? En effet , l’obser-
(1) Mémoires de la Société médicale d’ Émulation , t. vin, part. 11 , pag. 775.
' 1) Georg. Entii O per, , pag. i4Ç
valion citée par Homberg dans les Mémoires de l’Académie des Sciences ne vient-elle pas à l’appui de ce qui précède ? Ce médecin parle d’une femme chez laquelle un anévrysme du cœur occasionait de violentes palpitations. Pendant les accès , on apercevait, aux veines du bras et du cou un battement très-sensible, qui suivait exactement les secousses du cœur (i). Certes, un fait de cette nature, rapproché de l'expérience de M. Magendie et des observations microscopiques de Spallanzani , de Haies et de Leuvenhoek, forme un ensemble de preuves qui permettent difficilement de se refuser à croire , non-seulement à la continuité du canal artériel et veineux , mais meme à celle de la colonne sanguine qui va d’un ventricule à l’autre , sans qu’il soit permis de conserver l’idée ou de quelque corps intermédiaire ou d’une certaine modification de la sensibilité capable d’interposer son influence entre les artères et les veines, d'arrêter et d’éteindre faction du cœur entre ces deux ordres de vaisseaux.
Les mouvemens de ce cercle circulatoire doivent être très-réguliers pour le maintien de la santé et même de la vie , car il faut de toute
(i) Mémoires de f’ Académie des Sciences , j-o^.
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nécessité, que le sang , qui , dans le temps d’une pulsation , a passé des artères dans les veines, repasse en même quantité et dans un temps égal des veines dans les artères (i). Si ce passage ne s’opérait pas avec cette juste mesure , il est clair qu’il se ferait bientôt un engorgement dans les veines. Au contraire, il s’en ferait un dans les artères si dans le temps d’une seconde pulsation il repassait des veines dans les artères plus de sang qu’il n’en serait entré des artères dans les veines pendant le temps de la première. Pour peu que cet effet eût de durée ; car le sang peut s’accumuler dans les veines jusqu’à un certain point sans trop altérer la santé; pour peu , disons-nous, que cet effet eût de durée, la circulation serait indubitablement troublée. Et comment ce danger ne se présenterait-il pas à chaque instant dans un système sans liaison entre ses parties ,dont les deux portions , quoique réunies par un centre commun , seraient pourtant régies par des lois différentes et feraient mouvoir leurs fluides par deux impulsions qui ne pourraient s’accorder ? Telle serait en effet la circulation, sanguine , si l’on parvenait à prouver qu’il existe réellement un système intermédiaire de
(i) Senac , Structure du cœur , liv. ni, pag. 17Æ et «uivantes.
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vaisseaux entre les artères et les veines , système affranchi de l’action da cœur, dans lequel le san" irait et viendrait dans une multitude de sens divers., suivant les modilications éventuelles de la sensibilité.
On peut dire, au contraire, que la marche de la circulation présente à l’esprit quelque chose de mécanique, et qui suppose dans les organes chargés de l’exécuter un mode de sensibilité adapté à la régularité de ses mouvemens. Une sensibilité médiocre et tout au plus susceptible de seconder l’impulsion donnée par le cœur, était ce qu’il fallait et ce que l'on observe réellement dans les artères et dans les veines. Haller convient, il est vrai, que les artères , dans les animaux à sang chaud, sont douées d’une certaine force qui agit sur leurs üuides ; mais on peut se convaincre que la force du cœur est bien supérieure , si l'on fait attention que , dans les premiers temps du fœtus , l’activité précoce de cet organe chasse le sang à travers des parties encore gélatineuses ; que, dans certains cas, l’on vit long-temps avec presque toutes les artères ossifiées, et que dans l’asphyxie ou la syncope, quand la respiration a cessé tout-à-fait, quand il n’y a plus de pouls , et que le sang est en repos dans tous les vaisseaux , le cœur n’a pas plutôt repris ses mouvemens que la circulation recoin-
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mence (i). Or , si le cœur peut seul faire circuler le sang dans des canaux immobiles , la force des vaisseaux qui seconde son action doit être bien obscure.
Lorsque les nombreux écrits de Haller fixèrent plus particulièrement l’attention sur cet objet, celte façon de penser était loin d’être nouvelle. Les mécaniciensl’avaient outrée dansleurs théories ; mais, parmi les propagateurs de la découverte d’Harvée , il en est qui l’avaient sagement conçue. J. Bohn , par exemple, avançait, long-temps avant Haller , que le sang est rnu par l’impulsion du cœur, mais aidé de la contraction des artères : car, disait-il, on ne peut refuser toute rénitence aux artères ; si on ne doit pas leur accorder le pouls, au moins faut-il leur reconnaître une force d’astriction par laquelle elles expriment le sang dans les plus petites parties. Loin de regarder , comme la plupart de ses contemporains, les vaisseaux sanguins comme des canaux inertes, il avait fort bien observé que le mouvement des parois veineuses favorise le retour du san" , aidé par les valvules qui l’empêchent de rétrograder , puisque l’absence du ton de ces vaisseaux produisant les varices, prouveque sa pré-
(t) Caldani , Inslit. Phys. , pag. 82.
sence sert au mouvement du liquide qu’ils Ion? mouvoir (i).
Au reste, on connaît tous les travaux entrepris par Haller sur cet important sujet. On sait qu’après des expériences mille fois répétées , ce grand physiologiste n’a jamais pu voirie moindre changement dans le diamètre des vaisseaux san-
guins soumis à des irritations de toute nature. Il ne refuse pas affirmativement pour cela l’irritabilité aux artères; il dit seulement qu’il ne leur en a point vu, ni aux veines, dans le cours de ses expériences. Son autorité ne put fixer l’opinion sur ce point délicat, On vit paraître un grand nombre d’expériences contradictoires : les uns voyaient les artères se mouvoir , les autres les voyaient immobiles : tant il est vrai que l’expérience elle-même est sujette à l’erreur, et ne peut arriver à toute la certitude dont elle est susceptible qu’à la faveur du raisonnement, qui rapproche les faits et en apprécie toutes les circonstances. Encore de nos jours, Bichat, voulant fixer l'incertitude des esprits, répéta plus de dix fois, avec beaucoup de soin, l’expérience par laquelle Lamure voulait prouver le mouvement des artères , et cette expérience lui donna toujours des résultats contraires à ceux qu'avait an-
(i) Circul, Anaiomico-phj siol.: pag. 10G, 107.
nonces le premier observateur. Aussi le voit-on affirmer que lesartères n’exercent pendant la vie aucune espèce de contraction par elles - mêmes y et sous l’influence vitale , et que tout ce que l’on a dit , tout ce que l’on a vu doit être attribué à la contractilité de tissu, qui a lieu même sur le cadavre, tant que l’artère n’a point été putréfiée.
Le peu de développement des forces organiques du tissu artériel était indispensable, dit ce physiologiste , pour empêcher ce tissu de participer aux différentes altérations des organes voisins , et assurer par là l’intégrité de la circulation. En effet, que deviendrait cette fonction si les artères recevaient aussi facilement que d’autres vaisseaux l’influence des maladies environnantes ? Placées à tout instant à côté de parties enflammées , si elles s’altéraient par le voisinage , un bouleversement général serait bientôt ressenti dans les mouveinens du sang-.
Supposons, par exemple , qu’elles eussent la même susceptibilité que les intestins , que deviendrait ia vie ? La moindre contraction , une crispation un peu trop forte dans les troncs principaux , ou même dans une grande masse de capdlaires, en agissant dans un sens opposé à l’impulsion du cœur, arrêteraient la circulation. Dans le tube intestinal, il ne résulte de ce phénomène que des vomissemeus ; mais dans les
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vaisseaux sanguins , il causerait subitement la mort. Nous disons les vaisseaux sanguins, parce qu’on peut appliquer les memes réflexions aux veines , quoiqu’on leur trouve un peu plus de sensibilité qu’aux artères.
Haller ne reconnaissait donc l’irritabilité dans îe tissu des artères qu’au degré le plus faible, et n’attribuait Faction de ces vaisseaux qu’à lélasticitéde leurs parois et à la force morte. Bichat, de son coté , ne leur accordait qu’une contractilité de tissu tout-à-fait étrangère à la vie , et qui répond à la force morte admise par Ilaîler. Ces physiologistes avaient employé , pour arrivera ces résultats, tous les moyens mécaniques et chimiques en usage dans ces sortes d’expériences. Tl restait à constater la vérité de leurs assertions par un agent beaucoup plus puissant sur la fibre irritable , agent nouvellement conquis par la physique moderne, et très-propre à jeter le plus grand jour sur cette question : nous voulons parler du galvanisme. Dans ce dessein , M. Nysten entreprit une suite d’expériences sur des criminels récemment mis à mort , et il y puisa la certitude que les artères ne jouissent d'aucune contractilité musculaire, ce qui confirme, selon lui, la doctrine qui établit le cœur comme agent principal de la circulation du sang rouge. Les veines caves lui ayant paru sensibles à Faction.
galvanique , il en conclut que ies autres veines possèdent aussi des propriétés contractiles, l’insensibilité de ces veines pour le galvanisme prouvant seulement qu’elles ne sont pourvues de cette propriété qu’au degré qui constitue la tonicité , sans doute suffisant pour présider au mouvement lent et uniforme du sang veineux (i).
Mais, ne va-t-on pas manquer d objecter , s'il est vrai que les artères d’un gros calibre ne jouissent que d’une irritabilité très-obscure, du moins conviendra-t-on que cette propriété s’accroît dans ces vaisseaux à mesure qu’ils deviennent plus petits, et que leurs dernières ramifications s’en trouvent pourvues d’une manière très-remarquable , car les mêmes physiologistes qui rejettent l’irritabilité des grosses artères disent positivement que les petites sont contractiles. 11 est vrai qu’ils ne citent que des faits vagues à l’appui de leur assertion ; mais ils s’expriment si positivement, qu’il semble que ce point de doctrine soit tout-à-fait hors de doute. Il devait cependant paraître singulier que des vaisseaux , sans changer d’organisation , pussent acquérir des propriétés si différentes. Voulant que l’expérience décidât seule cette question,
(ij Journal de Médecine de MM. fieroux, Corvisart et I’oyer , t. ix , pag. 2
M. Magendie a soumis un grand nombre de petites artères aux mêmes épreuves que les grosses, et quelqu’application qu il ait apportée à saisir le moindre mouvement , il ne lui a pas été possible d en apercevoir un seul dans ces petits vaisseaux , soumis à l’action du scalpel , des caustiques et du galvanisme (i)- 1 irritabilité n’existe donc ni dans les grosses , ni dans les petites artères, et quoique les dernières artérioles soient si fines qu’elles se dérobent à nos sens , il est permis de conjecturer que la différence du calibre ne change rien à leur nature. Une plus grande susceptibilité dans les capillaires sanguins les aurait armés contre la circuîation et la vie même , en leur donnant la force de détourner, à tout instant , le sang de la roule naturelle qu’il doit suivre (2).
Les artères une fois dilatées parla systole ne doivent donc qu’au seul effet de l’élasticité de leurs parois , de se resserrer avec assez de force pour expulser le sang qu’elles contiennent et le faire passer dans les veines (5). Pendant les derniers efforts du mouvement vital , la seule
(1) Sur l’action des vaisseaux dans la circulation ; Mémoires de la Société médicale d' Emulation , t vm ,
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(2) Mouvement du sang , pag. 1 Go.
(3) Magendie , ibid.
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action de cette propriété suffit même pour vider leurs cavités aux dépens de celles des vaisseaux veineux (i) ; et Ton ne peut douter que pendant la durée de l’existence elle n’influe sensiblement , aidée de ) action du cœur, sur le cours du sang dans ce dernier ordre de vaisseaux (2). ISulle intervention de l’irritabilité ne paraît présider à ce phénomène , et toutes les données que nous avons recueillies portent , au contraire, notre esprit vers cette obscure sensibilité que nous avons regardée comme indispensable à l’accomplissement et à la régularité de la circulation sanguine. Aussi croyons -nous pouvoir établir ici que la marche du sang dans les vaisseaux sanguins est uniforme , graduée , subordonnée à l’impulsion du cœur , de telle sorte que le sang s’arrête dans les artères et dans les veines quand le cœur cesse ses batlemens, qu’il reprend son cours lorsque le cœur se ranime (3) , et qu’une irritation , portée sur un point quelconque de ce système de vaisseaux , rie peut sensiblement accélérer la marche du
fluide qu'il fait circuler, et bien moins encore
en changer la direction.
(1) Senac, Traité de la Slruct. du cœur, pag. 176.
(2) Magend. , ibid. , pag. 7-7.
Spallanzani , ibid