‹ Du sommeilChapitre 1 sur 8 · CONDITIONS ET PLAN DE CE TRAVAIL · texte numérisé non relu

CONDITIONS ET PLAN DE CE TRAVAIL

Messieurs et chehs Collègues (1),

Les philosophes se sont beaucoup occupés de l'homme qui veille, et si, sous ce point de vue, notre psychologie n'est pas achevée, ce ne sont pas les cludLS et les travaux qui nous ont manqué. On ne peut en dire autant de l'homme qui dort; la vie, sous celte forme spéciale , n'a été encore que légèment , incomplètement explorée ; à peine , depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, comptonsnous, sur cette matière , trois ou quatre opuscules d'une véritable importance : dix ou douze pages d'Aristote, un beau mémoire de Maine de Biran, publié par M. Cousin, deux articles de Th. Jouffroy avec les savantes remarques du docleur Bertrand que ces articles provoquèrent , un petit livre du docteur Macnish^ quelques chapitres de nos principaux traités

de psychologie et de physiologie , telle est h peu près toute la bibliographie de la question (2).

Est-il cependant, soit en nous» soit hors de nous, un spectacle plus t;apab1e que celui-là d^exciter et de satisfaire notre curiosité ? Quoi de plus attrayant que ce roman bizarre , où le merveilleux n'est plus l'exception , mais la règle; où le surnaturel est la nature même ; où l'impossible n'est pas ; où d'ailleurs notre personnalité , toujours en scène ^ joue , sous les travestissements les plus étranges, et cela de la meilleure foi du monde , dupe qu'elle est de ses propres fictions , les rôles les plus singuliers , les plus inattendus « les plus contradictoires?

A cet intérêt purement sensible , qui recommande au moi éveillé Tétude du moi endormi , ajoutons une considération d'un ordre plus élevé. On sait combien les objets, que n'éclaire pas suffisamment Tobservation directe , gagnent à être vus à la lumière réfléchie du contraste. L'antithèse n'est pas seulement une source de jouissances pour notre sens esthétique ; elle est encore pour notre raison scientifique un utile , un indispensable auxiliaire. Que de faits soit physiques , soit moraux, ne jetteraient k nos yeux, si vous ne nous supposez la notion de leurs contraires, que d'incertaines et obscures lueurs ? Gomment et jusqu'à quel point, par exemple, comprendrions-nous le jour sans la nuit, le plaisir sans la douleur, la vertu sans le vice? Ainsi nous ne connaîtrons bien l'état de veille qu'après avoir levé les voiles dont s'enveloppe le sommeil (2 bis).

Explorons donc, mars avec toute la gravité que le

sujet demande y cette mystérieuse région des songes. En général, les psychologues Tont parcourue jusqu'ici beaucoup moins en observateurs sérieux qu'yen amateurs et en touristes. De rares aperçus, de vagues souvenirs , auxquels on s'en est habituellement tenu , pouvaient-ils fournir aux théories qu^on avait hâte d'élever, leure conditions nécessaires? Avec de pareilles données^ on était sans doute en droit de se permettre quelqu'hypo thèse plus ou moins ingénieuse; on aurait en vain prétendu à une véritable démonstration; c'était de la littérature , ce n^était pas de la science.

J'ignore, Messieurs, ce que vaudra le travail que j'entreprends à votre intention; mais ce que je sais bien , c'est qu'on ne lui adressera point le reproche que tout à l'heure j'adressais aux essais qui l'ont pré^ cédé. 11 n'y aura rien ici de brusqué, de précipité. J'aurai mûri mes idées avant de les produire. Je ne me serai hasardé à construire qu'après m'être entouré de tous les matériaux sans lesquels ma construction ne pouvait avoir aucune chance de solidité ni de durée ; et si, ce que j'ai trop de raisons de croire, mes con< clusions ne sont pas de celles que la psychologie doive définitivement enregistrer^ mes prémisses du moins, que d'autres sauront féconder, auront été patiemment établies. Vous allez d'ailleurs en juger.

Il y a douze ans et plus, qu'après quelques leçons où j'avais^ en passant, effleuré le problème, je conçus le projet d'en sonder, autant qu^il serait en moi, toutes les profondeurs. Je compris dès-lors qu'il me fallait parcourir pas à pas le pays que je voulais décrire , et y recueillir^ avec une scrupuleuse exactitude, les do-

a DU SOMMEIL,

cuments les plus circonstanciés, les plus minutieux détails. A partir de ce moment, je me mis à rédiger, nuit par nuit et quelquefois heure par heure, les mémoires de mon sommeil. Ce journal nocturne , ce nocturnal, comme il conviendrait de l'appeler, écrit en quelque sorte sous la dictée du rêve , comprend une longue série d'observations , donr la première remonte au 7 mars 1836 et dont la dernière porte la date du 6 janvier 1849 (3).

C'est de ce recueil , qui s'accroît chaque jour d'observations nouvelles, que je vais extraire,, pour vous la présenter sous les formes et dans Tordre que Texposition philosophique m'Impose, la substance scientifique qu'il ne peut pas ne pas contenir.

Peut-être, Messieurs, attendez-vous de moi, au début de ces recherches , une définition de l'objet qu'elles se proposent d'éclaircir. Malheureusement, dans l'état actuel de la science, je ne saurais vous satisfaire. On ne donne que ce que Ton a , et mes études tendent précisément à rendre possible, pour la physiologie comme pour la psychologie , cette définition que nous désirons encore. Je terminerai probablement par où d'ordinaire on commence , ne faisant du reste en cela que remettre les choses k leur place ; définir, n'estce pas résumer (4) ? Jusque-là vous me permettrez de m'en reposer, pour nous entendre, sur la notion peu scientifique, sans doute , mais assurément trèsclaire, que nous avons tous, sans y avoir réfléchi, du phénomène dont il s'agit Nous le connaissons parfaitement , comme saint Augustin connaissait le temps ,

pourvu qu'on ne nous demande pas expressément ce qu'il esl : « Si non interrogas , scio ! (5) »

Le sommeil « c'est donc. Messieurs, ce que nous savons, vous et moi, si on ne nous interroge pas. Pour le connaître, non plus de ce savoir informe, inexprimable, qui ne convient qu'à la brute, mais avec cette netteté, celte précision, qui, loin de craindre et de fuir son expression, la cherche au contraire et la trouve , il le faut considérer sous un triple aspect : — ^^en premier lieu, dans son essence, c'est-à-dire dans les caractères qui lui sont propres et qui le distinguent de tout ce qui n'est pas lui ; — en second lieu , dans ses conditions déterminantes , c'està-dire, dans les circonstances qui, présentes , le provoquent; absentes, l'empêchent ou l'interrompent; — en troisième et dernier lieu, dans sa raison d'être, c'esl-à dire dans la pensée qui l'a institué et qui lui a marqué sa place, assigné sa fonction : nature du sommeil, origine du sommeil, fin du sommeil, telles sont les questions partielles qui décomposent notre question générale et que nous aurons successivement à résoudre, dans l'ordre même où nous venons de les présenter. Avant de rechercher d'où il est , et pourquoi il est, demandons-nous d'abord ce qu'il est.

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