III. — Délire hystérique produit par l'inhalation d’éther
A. 21 mai 1879. — Le jour même où Marie H... avait pris de la cannabine, nous l’avons soumise, pour la première fois, à l’action de
(1) La cannabine, préparée pour la première fois par Gustinel, pharmacien au Caire, est la résine de la cannabis indicas. C’est la préparation la plus active du Chanore indien.
l’éther. Les premières inhalations ont commencé à 3 heures et, en quelques secondes, l’agitation choréique avait disparu et la malade paraissait plongée dans un sommeil calme et profond. Bientôt, le délire commençait et la malade se mettait à parler avec une grande animation, avec beaucoup de gaieté et sur un ton très élevé.
« Je vous assure que je n’avais plus la foi. C’est la petite 20 qui m’a « menée à confesse. Je vous en conjure, mon Dieu, ayez pitié d’elle ! « Elle est gentille, elle est comme moi, elle n’a plus personne.
« Mettez-moi z’en encore1 j’en veux encore, tant que vous pourrez, « donnez m’en. — C’est la sœur qui est la meilleure de tout le monde, « Oh oui, la sœur est bien bonne. — C’est drôle tout de même, je ne a comprends pas ça. — Tu ris ? Pourquoi que tu ris ? » (1)
Rit aux éclats. « Elle ne sait pas, non elle ne sait pas. — Car si elle « savait ! On lui a appris. Elle ne peut plus l’apprendre. — Ah! c’est « comique. — Il n’y a qu’à l’Opéra-comique ! »
Parle très haut , réclame à grands cris de l’éther à son amie du n° 20, qui est partie le matin même. « Oh ! si je pouvais avoir sa bouteille !
« Ne t’en va pas ! Si j’étais maîtresse, je ne voudrais pas que tu t’en « ailles, tu es trop gentille, tu rends service à tout le monde. — Donne « moi le, dis, dis. — Eh bien, si tu ne veux pas, garde-le. — Aimée, « aimée, de l’éther, de l’éther pur ! — Oh ! mais, je meurs. — Oh ! mon « Dieu, ayez pitié de moi. — Je te donnerai quelque chose de beau si « tu me le donnes, tu seras contente. — Je le dirai peut-être à M. X...? <s Oh! je ne sais pas. — Donne-moi un peu d’éther, je te le dirai. — Tu « es sourde, 20 ? — Qui est-ce qui est là ? C’est qu’elle n’est pas là, elle « me le donnerait. Elle n’y est pas 1
<t II y a des moments que je mangerais bien de la salade. — Je dis à « M. X... : Donne-moi, — oh ! donnez-moi, — je ne lui dis pas tu, —
« malheureusement, — non, heureusement. La dame de charité me « donne 4 sous tous les vendredis. (Rit aux éclats.) Ah ! 4 sous! Ce « n'est que 4 sous, c’est égal. Ah ! ah !
« II y a de quoi rire tout de même. — Dis donc, 20, tu ne ris pas. — oc Tu es triste. — Viens, conte-moi tes peines, viens mon petit chien- « chien ! Elle me dit quelquefois : Je ne veux pas que M. X... t’endorme.
« — Donne-m’en donc mignonne chérie. — Viens à côté de moi. — Tu « n’as pas peur de moi. — Je ne suis pas malade. — Je suis très bien.
« — C’est égal, si M. X... était là, il rirait bien de nous voir toutes les <c deux comme ça.
« M. M..., il court comme ça. — Comme M. L... maintenant. —
« (En riant.) Il court, il court, le furet.
Raconte avec beaucoup de détails une opération de trachéotomie faite la veille dans la salle. Elle en parle avec malice et volubilité, se
(1) La petite 20 est B . ,, une des notabilités hystériques de la Salpêtrière.
moque de la maladresse des aides, loue le talent de l’opérateur, et se donne un rôle important dans sa narration qui est, d’ailleurs, parfaitement, exacte.
Se met à chanter à tue-tète :
« J’appartiens à Marie « Jusqu’à mon dernier jour.
c Du bromure de potassium ! A h oui, je vas tout de suite le boire ! —
Je ne veux pas te perdre, je te dis de rester là.
<f Voyons, je vais chanter un cantique : Vierge Marie, etc. — Et « puis c'est : Magnificat. — Ah c’est là que j’ai ri. — Et puis : J’appar- «. tiens à Marie !
k C’est pas la peine, assurément « De changer de gouvernement !
« Je ne suis pas tranquille. — Ah non ! je chante des cantiques, je « n’en suis pas digne. — II faut que je réfléchisse. — H y a longtemps « que je n’ai réfléchi. — Que vais-je faire ? »
Les organes des sens ont conservé leur acuité normale. La vue seule est empêchée par l’occlusion des paupières. Marie H... distingue au poids et à l’odeur un flacon plein d’éther d’un flacon semblable plein d’eau. Elle cherche à tâtons sur sa table et y trouve différents objets. — Elle croit voir les personnes qui l’entourent : « Je vois M. X..., M. M..., M. L... » Ce dernier vient de partir.
Tout à coup accès de rage. La malade se jette sur le côté gauche, crispe ses poings, grince des dents, mord, ses oreillers, rejette ses couvertures, se tortille sur son lit, sa figure est rouge et vultueuse. Cet accès se calme bientôt et, après un dernier cantique chanté en l’honneur de Marie, la malade se réveille. Comme après les accès de délire provoqués par les manœuvres dites magnétiques, l’amnésie est absolue.
L’accès délirant que nous venons de rapporter diffère sensiblemenj de ceux que nous avons reproduits jusqu’ici, et quiconque connaît les effets du haschich y reconnaîtra sans peine l’influence de cet agent dont la malade avait absorbé, cinq heures auparavant, une dose assez considérable. Sous l’influence du haschich et de l’éther, il s’est probablement déclaré un déliré mixte, où, aux caractères ordinaires du délire déterminé chez les hystériques par l’éther et les manœuvres hypnotiques, se joint cette excitation, cette dissociation des idées, cette gaieté bruyante et sans motifs qui caractérise souvent l’ivresse cannabique.
Cette teinte spéciale, communiquée à l’ivresse éthérique par l’ingestion préalable du haschich, sera rendue plus sensible par comparaison avec le délire éthérique pur. L’accès dont la description va suivre a été obtenue par quelques inhalations d’éther. Il ne diffère en rien de ceux
aue nous avons vus se développer sous l’influence des procédés hypnotiques, mais les tendances érotiques de la malade y sont très accusées.
B. Ier juin 1879. — « Oh! non je ne lui dirai pas ; il faut que tout le te monde s’en aille. — Si tu savais ce que je lui ai demandé hier ! « M. X... n’est pas gentil, il ne vient pas me voir ; il se fâche toujours « quand je lui parle. »
« Si je pouvais le rencontrer dans l’escalier, je voudrais bien qu’il « m’embrasse. » — On objecte à la malade que la femme de M. X... le saurait ; elle répond en souriant : « Il n’en a pas. »
« Je l’aime bien, lui aussi, pour sûr! — Ça se voit bien. — 11 « n’est pas venu au salut. — J’ai bien chanté : il aurait été content de m’entendre chanter. — La dame de charité m’en parle toujours. Je « lui ai dit que c’était le premier interne. — Elle m’a dit : Si vous ne « vous laissiez pas endormir, on ne ferait pas d’essais sur vous. »
« Au commencement, il me donnait toujours de bons conseils; voilà « pourquoi je me suis attachée à lui. »
« Tu diras à M. X... qu’il me donne du tartre stibié. — Ça me guérit « tout de suite. — Je ne suis pas hystérique. — Dis-moi ce que ça « veut dire. — Je ne veux pas qu’on dise ça. »
Observation IV.
Hystérie avec un accès spontané et provoqué de somnambulisme.
Hérédité directe. Cause occasionnelle émotive (1).
Armandine Heindrick, âgée de vingt-trois ans, domestique, entre, le 8 janvier 1879, dans le service de M. Ollivier, à l’hôpital Necker, pour un embarras gastrique.
L’attitude et les réponses de cette malade nous font immédiatement soupçonner chez elle un état hystérique ; nous parvenons facilement à l’endormir par l’occlusion des yeux, et nous dirigeons dès lors nos investigations vers l’étude des troubles névropathiques qu’elle offre à notre observation.
Antécédents héréditaires. — Les renseignements que nous donne Armandine H... sur ses parents, si incomplets et vagues qu’ils soient, établissent nettement chez elle une prédisposition puissante à des manifestations névropathiques de toute sorte, créée par l’état mental de sa mère qui. à la suite d’accès de délire violent avec idées de persécution et tentatives de suicide, a dû être enfermée à l’asile Sainte-Anne,
(1) Cette observation, suivie de réflexions sur le somnambulisme et sur l’hérédité des affections névropathiques, a été publiée par nous dans la Berne mensuelle de médecine et de chirurgie. — 1879.
d’où elle n’a été retirée qu’il y a un an environ. Cette femme a toujours été originale, violente, sujette à des accès de colère que rien ne justifiait, et son état mental est encore aujourd’hui loin d’ètre satisfaisant.
Son père, dont elle ignore l’âge, exerce le métier de cordonnier ; il est, dit la malade, sobre, rangé et exempt d’habitudes alcooliques.
De douze frères et sœurs, cinq seulement survivent : un frère et quatre sœurs.
Son frère, âge de vingt-sept ans, cordonnier comme son père, est bien portant, gai ; a il chante toujours, mais est toujours entre deux vins. »
Ses quatres sœurs, âgées de dix-huit, vingt, vingt-cinq et vingt-huit ans, sont bien portantes, et leur état mental n’offre rien de particulier.
Notre malade ne peut nous donner aucun renseignement sur ses grands-parents maternels et paternels. Elle n’a jamais eu d’enfants.
Nous ne trouvons, en résumé, en fait d’antécédents héréditaires, que la folie de la mère bien caractérisée et certifiée par son isolement dans une maison d’aliénés, et l’alcoolisme du frère. Les autres ascendants et collatéraux ne paraissent avoir été atteints d’aucune névrose et d’aucune maladie mentale.
Antécédents physiologiques. — Armandine H... fut réglée à dix-huit ans, et les règles furent jusqu’à vingt ans irrégulières, douloureuses, et tantôt peu abondantes, tantôt profuses : elles' devinrent ensuite moins pénibles et plus régulières. Cette jeune fille n’a jamais eu d’enfants et ne semble pas s’ètre encore exposée à devenir enceinte : elle a toujours eu une bonne conduite et n’a eu à souffrir ni de privations ni de mauvais traitements.
Antécédents hygiéniques , psychologiques et pathologiques, — Elevée dans un couvent de huit ans à quatorze ans, H... réussit, après plusieurs tentatives infructueuses, à s’en évader et à retourner chez ses parents, qui la gardèrent auprès d’eux pendant quelque temps. Elle donne d’abord, pour raison de cette aversion de l’éducation en commun, l’ennui d’assister aux prières et son désir de gagner sa vie, mais il est facile de lui faire avouer que la véritable cause fut la préférence dont certaines de ses camarades paraissaient être l’objet et dont elle avait ressenti une vive jalousie.
Peu de temps après sa sortie du couvent, elle devint polisseuse de caractères d’imprimerie, qu’elle recevait des mains d’ouvriers fondeurs qui travaillaient dans une pièce voisine et qu’elle frottait sur une pierre. Elle eut, au bout de deux ans, une légère attaque de colique saturnine qui ne dura que quinze jours ; mais, quatre ans plus tard, une seconde attaque plus violente l’obligea à cesser son travail pendant quatre mois et détermina ses parents à la retirer de la fabrique. Elle ne parait pas avoir eu d’autres accidents saturnins.
Elle avait vingt ans lorsqu’elle fut placée comme domestique, état qu'elle exerce aujourd’hui. Alors eut lieu un incident qui semble avoir exercé une grande influence sur sa destinée mentale et avoir réveillé en elle la prédisposition névropathique qui ne s’était jusqu’ici manifestée que sur les idées de jalousie dont il a été question plus haut et les coups de tète qui en avaient été la conséquence.
Elle se trouvait chez ses parents lorsque éclata la crise à la suite de laquelle sa mère dut être envoyée à Sainte-Anne. Elle la vit, après une scène violente, se porter trois coups de couteau, se jeta sur elle pour la désarmer et tout aussitôt se trouva mal. Dès lors, elle remarqua qu’un grand changement s’opérait dans son caractère : elle devint sujette à des accès de tristesse et d’abattement avec sensation de constriction épigastrique. Souvent au moment de s’endormir elle voyait sa mère couverte de sang, se retraçait la scène qui l’avait si vivement impressionnée avec un caractère d’objectivité qui pèrmet de croire à de véritables hallucinations.
Jamais cependant notre malade n’eut de véritables attaques d’hystérie convulsive ; mais, depuis le mois de décembre dernier, elleest sujette à des pertes de connaissance qui paraissent identiques aux accès dont nous allons bientôt aborder la description et qui se montrèrent pour la première fois à l’occasion de l’ouverture d’un panaris.
État actuel. — A. Etat de veille ou condition normale.
1° Habitus extérieur . — Armandine H... est bien constituée et ne présente aucune anomalie de conformation, sauf un certain degré de prognathisme alvéolaire de la mâchoire supérieure. La face est symétrique , la voûte palatine, les yeux, la conformation du crâne, les oreilles, etc., ne présentent rien de particulier.
2° Fonctions organiques. — Comme beaucoup de chlorotiques, notre malade a un appétit capricieux; à la viande et aux aliments solides elles préfère les mets épicés et notamment la salade. Elle est sujette à des vomissements assez fréquents. Elle se plaint de points douloureux à la région précordiale et au niveau des côtes. Les bruits du cœur sont normaux, mais il existe un souffle anémique dans les vaisseaux du cou.
3e Fonctions psychiques. Etat mental. — Armandine H... a une physionomie très douce, très calme, exprimant une grande simplicité d’esprit et une grande naïveté. Elle passe avec la plus grande facilité de la gaieté à la tristesse et du rire aux larmes.
Elle ne présente aucune trace de délire ni d’excitation. Les pensées les plus habituelles se rapportent à sa famille et surtout à sa mère, et le souvenir de l’accès de folie qui l’a tant effrayée est devenu pour elle une idée fixe « qu’elle ne peut s’ôter de la tête. » II. arrive souvent le soir, au moment où ses yeux se ferment, que cette scène se représente à son esprit avec une grande vivacité, et elle en ressent de nou-
veau toutes les émotions. Les hallucinations à la fois sensorielles et psychiques sont suivies de frissons et d’un sentiment de terreur profonde.
D’autres fois, elle voit, dans les mêmes circonstances, des soldats qui se battent, des hommes couverts de sang la poursuivant ; elle se réveille alors en sursaut et très effrayée. Elle n’aurait jamais d’hallucinations de l’ouïe, de l'odorat ni d’accès de somnambulisme nocturne.
4e Sensibilité et motilité. — Bien que la sensibilité ne soit pas très développée, il n’existe pas, à proprement parler, dans l’état normal, ni anesthésie, ni analgésie de la peau et des muqueuses. Nous ne trouvons pas de points névralgiques : la pression des ovaires, sauf pendant la période menstruelle, n’est nullement douloureuse. Les sens ont une acuité normale.
B. Etat somnambulique ou condition seconde. — Les accès de condition seconde peuvent se présenter sous deux formes : dans l’une, la malade ressembleà une personne plongée dans un sommeil calme: c’est la forme simple; dans l’autre, on peut observer différents troubles du système nerveux et du délire spécial ; c’est la forme complexe. Nous décrirons d’abord la première.
1° Accès simple. — Que l’accès se produise seul ou soit provoqué par l’un quelconque des moyens que nous énumérons plus loin, le passage de l’état normal à l’état de somniation se fait avec une grande rapidité, et une certaine attention est nécessaire pour en bien saisir toutes les phases.
Cherche-t-on à provoquer l’accès, par exemple, en comprimant l’un des ovaires, on voit, au bout de quelques instants, un léger frémissement puis un clignotement rapide animer les paupières supérieures ; les globes, oculaires subissent un mouvement de circumduction qui porte les pupilles successivement en haut, puis en haut et en dedans; les yeux se ferment, les bras retombent inertes, et le sommeil s’établit habituellement après quelques mouvements de déglutition.
La malade, interrogée sur ce qu’elle éprouve depuis le moment où on commence la compression de l’ovaire jusqu’à celui où elle perd connaissance, indique une boule qui remonte de la région ovarienne comprimée à l’épigastre et de là au cou, où elle détermine une sensation de strangulation. Les souvenirs ne peuvent aller plus loin, car, à ce moment précis, à la condition normale succède la condition seconde, dont elle ne doit conserver aucun souvenir.
Dans cet état, Armandine H... semble dormir, mais elle entend tout ce qui se passe autour d’elle, et, en la pressant un peu, on peut soutenir avec elle une conversation. Ses réponsessont seulement plus lentes, plus traînantes qu’à l'état de veille, et elle a si peu la notion de l’état dans lequel elle se trouve qu’elle repousse alors énergiquement toute
offre de l’endormir. Elle a cru pendant longtemps que l'occlusion des yeux était le seul moyen que nous eussions à notre disposition pour atteindre ce résultat, et, dès que nous faisions mine de lui toucher les paupières après l’avoir endormie par un autre moyen, elle s’y refusait vivement et protégeait de son mieux ses yeux contre nos tentatives. D’autre part, à l’état de veille, elle se laissait hynoptiser saus aucune défiance par toutautre procédé que par celuide l’occlusion des yeux.
Le pouls et la respiration sont réguliers, les membres soulevés retombent doucement et nous n’avons pu par aucun moyen, ni par 1 ouverture des paupières, ni par aucun des procédés classiques, provoquer de catalepsie générale ou partielle. Les mouvements volontaires ont conservé toute leur intégrité. Armandine H... se retourne dans son lit comme une personne qui rêve; la sensibilité, quelquefois abolie, est toujours très-émoussée ; on peut pincer fortement la malade, serrer un pli de sa peau sans déterminerde plainteni demouvements de défense.
Le retour à l’état normal se fait soit spontanément au bout d’un temps qui varie de quelques minutes à plusieurs heures, soit sous l’influence d’excitations variées : ouverture des paupièies, insuffluations sur les yeux, frictions des paupières, excitations douloureuses de la peau sans qu’il soit possible toutefois de réveiller la malade aussi sûrement et aussi promptement qu’il avait été possible de l’endormir. L’état de condition seconde cesse aussi brusquement et d’une manière aussi inattendue qu’il s’était établi ; notre sujet ouvre lentement les yeux et se remet à parler et agir comme si rien ne lui était arrivé.
A la suite de ces accès, qu’ils soient spontanés ou provoqués, Armandine H... est grognon, triste, se plaint vivement de douleurs dans la tète, dans les membres, se cache sous sescouvertures ; ellesent, dit-elle, la boule redescendre du cou au bas-ventre en suivant le même chemin qu’au moment de son ascension : pour elle d’ailleurs, le temps qui sépare ces deux voyages, d’où l’on marque le début et l’autre la fin de la sommation, est tout à fait inappréciable. En résumé, ces accès sont suivis d’une certaine fatigue , aussi cette jeune fille, bien que très-douce et très complaisante, montre-t-elle peu de goût pour nos expériences et, dès qu’elle nous voit, protège-t-elle ses yeux s> elle est couchée et se sauve-t-elle si elle est levée j usqu’au moment de notre départ : elle paraît fort peu disposée, à l’inverse de beaucoup de sujets de son espèce, à exploiter son cas pour attirer sur elle l’attention et l’intérêt.
Revenue à la vie normale, elle ne conserve aucun souvenir ni des expériences auxquelles elle a été soumise, ni de ce qu’elle a dit et fait, ni du temps écoulé pendant la durée de la condition seconde. Cetoubli s'étend même aux faits qui ont précédé de peu le début de celle-ci, et si, par exemple, nous avons soin de l’endormir dès notre arrivée, elle se montre fort étonnée, en ouvrant les yeux, de nous trouver à son
côté. Mais, tandis que cette amnésie n’est ni complète ni définitive et disparaît assez rapidement, celle qui a pour objet la période de sommation est complète, absolue, et semblable à celle qui caractérise l’accès épileptique : tantôt, en effet, notre malade est très surprise de ne plus retrouver son vin qu’elle a bu pendant l’accès et accuse vivement ses voisines de lui avoir dérobé ; tantôt elle est stupéfaite de se trouver assise sur une chaise, à une grande distance de son lit,
2° Accès complexes. — Phénomènes hystériformes. Délire somnambulique.
L’accès dont nous venons de retracer les différentes phases peut débuter par une série de phénomènes qui rappellent le début d’une attaque d’hystérie : spasmes toniques et contorsions des membres, sensations de strangulation que la malade exprime en portant la main â son cou et en disant à plusieurs reprises : « J’étouffe (1) ! » face vultueuse, respiration profonde et précipitée. Cette ébauche d’attaque hystérique précède surtout les accès somnambuliques qui reconnaissent pour cause une émotion, une frayeur telle qu’elle en ressentit à plusieure reprises par le fait de malades aliénées et agitées qui occupaient lamême salle.
Les phénomènes du même ordre se sont encore montrés chez Armandine H.', dans le cours de l’accès. Souvent elle donnait des signes de terreur ou de joie, sa figure exprimait la souffrance ou la gaîté, elle riait ou versait des larmes et traduisait ainsi des états psychiques divers qui pouvaient se manifester spontanément sous la forme d’un délire spécial dont nous devons maintenant nous occuper ou qu'un interrogatoire bien dirigé pouvait mettre en lumière. Nous ne saurions mieux donner une idée de ce délire et de la manière d’en provoquer les manifestations qu’en relatant un des accès choisi parmi les plus complets que nous ayons pu observer chez notre malade.
Armandine H... était endormie depuis quelques instants, selon l’expression impropre et consacrée par l’usage ; nous lui suggérons l’idée de sa mère, et nous voyons de cette suggestion dérouler toute une scène psychologique dont nous essayerons de donner une idée.
Elle voit sa mère et décrit son ajustement : elle saisit un couteau pour
(l) Cette sensation de strangulation est tellement intense et tellement prolongée dans certaines attaques d’hystérie qu’elle acquiert une prédominance marquée sur tous les autres symptômes. Nous avons observé longtemps en ville une jeune fille profondément hystérique dont certaines attaques étaient presque uniquement caractérisées par une dyspnée vraiment effrayante et dont nous ne pouvions nous défendre de redouter les conséquences. Cette malade portait convulsivement les mains à son cou et le serrait à s'étrangler, la respiration était d’une fréquence extraordinaire, et pendant plus d’une heure elle semblait être sous le coup d’une suffocation imminente. C’était le plus bel exemple de dyspnée et de strangulation hystérique que l’on pût imaginer.
l’en frapper à ce moment, la physionomie de notre malade exprime la terreur et la souffrance et elle se met à pleurer). Sa mère lui fait peur; elle la croit prête à se jeter sur elle, craint qu’elle n’ait contre elle de « la rancune » et ne veuille l’empoisonner.
Elle voit ensuite son père qui se j ette sur sa mère pour l’empêcher de se tuer et décrit également son costume. La scène alors se complique : elle voit la chambre où se joue le drame qu’elle décrit, les meubles, les objets qu’elle renferme et qui lui sont familiers.
D'autres tableaux de plus en plus complexes et dont les acteurs sont de plus en plus nombreux se succèdent alors : la porte de la chambre s’ouvre, et avec un rayon de soleil sa sœur entre en disant : « Me v’ia. » Armandine lui cherche querelle pour avoir omis de s’acquitter d’une commission ; les deux sœurs se « chamaillent » et échangent déjà u. des gifles, 5) lorsqu’un cousin qui parait jouer un certain rôle dans le cœur de notre malade les sépare et lui donne raison. Celle-ci de s’écrier alors avec une vanité naïve : « Je lui dis qu’il ne faut pas qu’elle « me mène, et mon cousin me donne raison. s>
Mettant alors notre jeune fille sur l’emploi de la journée précédente, nous obtenons d’elle le récit circonstancié des visites qu’elle a reçues et de celle d’un de nos amis et des tentatives infructueuses qu’il a faites pour l’endormir : elle nous raconte encore comment, dès qu’elle nous vit venir pour notre visite du soir, elle se cacha et épia notre départ pour regagner son lit.
Elle repousse notre proposition de se lever et de faire un tour dans la salle en déclarant avec un air de satisfaction visible qu’elle est a trop bien dans son lit pour en sortir; » elle s’oppose également à ce que nous l’endormions, en déclarant que cela lui fait mal à la tète et lui donne des crampes d’estomac. Elle nous raconte enfin dans les mêmes termes que pendant l’état normal les sensations qui, chez elle, précèdent le sommeil et suivent le réveil, sans omettre les migrations de la boule qui monte du ventre au cou dans le premier cas et dans le second regagne son point de départ.
Dans une autre expérience, nous avions endormi la malade en faisant briller à ses yeux la lumière d’un ruban de magnésium. A peine le sommeil était-il obtenu qu’elle se plaignait de douleurs dans les membres et se livrait tour à tour aux rires et aux larmes. — Elle se souvenait parfairement d’avoir vu une flamme éclatante ; quelques minutes après elle voyait une lumière éblouissante rouge, et cette vision reparaît à plusieurs reprises avec une intensité et une durée décroissantes.
C. Causes déterminantes des accès. — Les accès que nous venons de décrire sont spontanés ou provoqués.
Accès spontanés. — Toute impression morale un peu vive, toute fati-
gue intellectuelle peut amener chez Armandine H... un accès somnambulique : nous en donnerons quelques exemples.
Il y a quelques jours, on avait placé dans le service de M. Ollivier une aliénée qui présentait de l’excitation maniaque et qui était couchée dans une petite salle séparée de la salle principale par un passage et une double cloison : elle était donc soustraite à la vue et au contact direct de notre malade. Bientôt cependant, celle-ci se montra inquiète, agitée; elle allait et venait, voulait s’éloigner de la « folle, » mais s’en rapprochait constamment comme malgré elle; elle riait et pleurait et en parlait sans cesse.
Vers trois heures, elle était assise auprès d’une de ses compagnes à une grande distance de l’aliénée, et elle essayait de travailler sans pouvoir y parvenir, lorsqu’on la vit tout à coup fermer les yeux et tomber en léthargie : elle ne revint à elle qu’au bout d’un quart d heure. — On dut alors la ramener à son lit, car elle était trop faible pour marcher seule; elle se plaignit d’oppression, accusa une sensation de boule à l'épigastre et avoua avoir cru un instant qu’elle assistait à une des crises de sa mère et avoir éprouvé une vive frayeur.
Il nous a suffi, dans un certain nombre de cas, de soutenir avec elle une conversation un peu longue, de la fatiguer un peu de questions répétées pour provoquer l’accès en quelques minutes.
Accès provoqués, — Nous avons d’abord employé le procédé dont M. Lasègue a recommandé l’emploi : l’occlusion de yeux, et nous avons toujours obtenu la somniation dans un laps de temps qui a varié entre une et cinq minutes, que l'attention de la malade fût distraite ou non et que l’occlusion portât sur les deux yeux à la fois ou sur un seul. Nous avons seulement cru remarquer que l’occlusion de l’œil droit était plus rapidement efficace que celle de l’œil gauche.
La compression des régions ovariennes d’un seul côté ou des deux à la fois nous a donné des résultats identiques ; la compression de la région ovarienne droite nous a paru plus active que celle de la région homologue du côté gauche; mais nous avons obtenu le même succès, que la compression fut forte ou légère ou même qu’elle se réduisit à l’opposition de la main sur un point quelconque de la région abdominale.
Nous avons expérimenté aussi l’action de la lumière : à la lumière électrique ou à la lumière de Drummond, que nous n’avions pas à notre disposition, nous avons substitué un ruban de magnésium. La malade, assise auprès de son lit dans une demi-obscurité (il était six heures du soir), se décida après quelques difficultés à regarder la flamme brillante que produit la combustion de ce métal : nous en fîmes brûler sans résultat près d’un gramme ; mais, à peine l'obscurité s’était-elle rétablie
depuis quelques secondes, les yeux de la malade se fermèrent, et sa tète retomba doucement sur le bord de son lit. Pendant les premiers instants, elle se plaignit de douleurs dans les bras et pleura ; mais bientôt le calmp se rétablit, et elle parut, jusqu’à la fin de l’accès, plongée dans un sommeil paisible.
Les moyens classiques bien connus des magnétiseurs sous le nom de passes magnétiques nous réussirent également bien ; il en fut de même du procédé de Brciid, qui consiste à déterminer chez le sujet un strabisme convergent supérieur en le priant de fixer un objet brillant, tel que la boule d'un thermomètre, placé un peu au-dessus et à peu distance de la racine du nez.
Nous avons aussi voulu répéter chez notre malade les expériences qui ont été récemment reprises au moyen de l’aimant dans les cas de contracture et d’hémianesthésie. Nous nous sommes servi d’un aimant de fer à cheval assez puissant, composé de cinq barres d’excellent acier doué d’un grand pouvoir coercitif. Cet instrument, qui nous a été obIi= geamment prêté par M. Ducretet, habile constructeur de Paris, pèse environ quinze livres et doit porter, par conséquent, de soixante à soixante-quinze livres.
Ces expériences ont été répétées un grand nombre de fois, et nous en avons souvent fait varier les conditions. Les yeux de notre malade étant hermétiquement clos, nous l’abandonnions à elle-même, ou un de nos amis l’occupait par un spectacle ou une conversation : nous présentions l’aimant tantôt par ses pôles, tantôt par sa ligne neutre, ou sur les pôles munis de leur contact de fer doux; tantôt nous le mettions en contact avec la peau, tantôt nous l’en tenions éloigné de plusieurs centimètres; nous l’avons enfin successivement mis en lapport avec les régions ovariennes droite et gauche, ombilicale, vertébrable, et:., et dans tous les cas nous avons obtenu la somniation dans un laps de temps qui avarié de une à dix minutes, mais sur la durée duquel le mode d’application de l’aimant n’a paru avoir aucune influence (1).
(1) Depuis la rédaction de notre observation, de nouveaux phénomènes se sont montrés chez Armandine H... ; nous les mettons en note pour ne pas compliquer l’exposé qui précède, mais nous croyons devoir les signaler, car ils confirment ce que nous disions du tempérament éminemment hystérique de notre malade.
Armandine H... vient d’avoir ses régies, et pendant la période menstruelle jes régions ovariennes étaient devenues très-douloureuses, pendant que la somniation s’obtenait avec moins de facilité. Lorsque les règles eurent cessé de couler, on l’envoya à la douche, et le premier jour, le jet d’eau ayant frappé la région ovarienne droite, elle eut un accès de somnambulisme. A partir de ce
Observation VI (Berthe P...)
Hystérie et chorée rhythmique. — Action de l’hypnotisme, détermine par l’occlusion des yeux, sur la chorée.
SOMMAIRE
Antécédents héréditaires.
Antécédents personnels. — Premiers arcidents nerveux déterminés à 19 ans par la mort du père de la malade. — Changement de caractère. — Suppression des règles. — Vomissements de sang. — Pertes de connaissance. Premiers accidents choréiques. — Récidives nombreuses.
Substitution à la chorée d’une hémianesthésie droite complète puis d’une hémicontracture gauche.
Etat actuel. — Habitus. — Etat mental. — Sens moral.
Sensibilité. — Hémianesthésie sensitive et sensorielle ; ovarie à droite. — Rachialgie.
Motilité. — Force musculaire. — Pied bot varus équin gauche. — Chorée rhythmique. — Son caractère et ses localisations.
Disparition de l'agitation choréique pendant l’occlusion au moyen des doigts ou d’un bandeau.
Traitement de la chorée par le tartre stibié. — Guérison. — Récidive.
Etat ultérieur.
Berthe P..., âgée de 17 ans, domestique, se présente le 12 mai 1879 à la consultation de M. Ollivier, à l’hôpital Necker : elle se plaint surtout de troubles de la digestion et se décide, sur nos instances, à entrer dans le service.
Antécédents héréditaires. — La malade ne peut nous donner que peu
moment, toute la moitié droite du corps devint douloureuse, et les membres de côté paraissaient à la malade comme enflés.
Le 26 février, Armandine H... est allée à la douche à 8 heures du matin. A une heure et demie, nous la trouvons couchée et agitée d’un tremblement qui, dit-elle, succède toujours aux séances d’hydrothérapie, nous constatons, en outre, quelle est hémianesthésique du côté droit et que le côté gauche de son corps est le siège d'une légère hyperesthésie.
L anesthésie du côté droit porte sur la sensibilité des téguments au contact, au pincement, à la piqûre, à la température, sur la sensibilité à la pression des muscles et des os, sur celle des ligaments el sur le sens musculaire. La malade, a moins de voir ses membres du côté droit, n’a aucune notion de leur position et des mouvements qui leur sont communiqués. Le chatouillement de la plante des pieds est sans effet 11 existe enfin de l’amblyopie; on peut toucher impunément la conjonctive oculaire; la langue est insensible au sulfate de
de renseignements sur les membres de sa famille dont la plupart lui sont inconnus et dont les autres, son père excepté, ne semblent l’intéresser que médiocrement.
Son père est mort, elle ne sait à quel âge, d’une « maladie de cœur ». Il était « bon, sobre, rangé; on ne l’a jamais vu saoul ».
La mère, au sujet de laquelle elle ne peut nous donner que de vagues renseignements, tomba malade immédiatement après l’avoir mise au monde et mourut deux ans après, sans avoir quitté le lit un seul jour.
La malade est fille unique et ne sait rien des autres membres de sa famille.
Antécédants personnels. — Née à Reims, Berthe P... fut mise en pension à Saint-Omer, à 5 ans. A 11 ans on la mena à Paris et on la plaça en pension d’abord à Levallois-Perret, puis à Saint-Germain-en-Laye. — A 13 ans elle revint à Saint-Omer, mais la mort de son père la fit tomber à la charge de parents qui la ramenèrent à Paris et la prirent chez eux.
La mort de son père coïncida avec la première iruption menstruelle.
Sous l’influence du chagrin et de l’émotion les règles se supprimèrent le jour même et ne reparurent qu’un an plus tard.
Nous ne pouvons mieux faire que de citer les propres paroles de Berthe P... pour montrer quelles étaient déjà s:es dispositions à l’hystérie et quelle fut la part de cet événement dans le développement des accidents nerveux dont elle souffre encore aujourd’hui. — « Il n’y a que a mon père, dit-elle, que j’aie aimé et que j’aie pu regretter. Tant « qu’il vivait, cela ne me faisait rien de rester près de lui, mais dès « qu’il fut mort, je ne pus ni l’embrasser, ni rentrer dans sa chambre ; a je me serais bien tuée, il me semblait que je n’avais plus rien au « monde; je me trouvais mal dès qu’on me disait de l’embrasser. »
Très intelligente et d’un esprit très éveillé, cette jeune fille s’aperçut bientôt qu’un changement notable se produisait dans son caractère. — «J’étais, dit-elle, devenue maussade, j’étais devenue ourse; tout m’aga- « çait, je ne voulais voir personne; je ne pleurais pas. mais je serais « bien restée dans mon coin sans parler à personne. »
Deux mois après la suppression des règles, surviennent des vomisse*
quinine, la muqueuse nasale à l'ammoniaque et aux odeurs, l’oreille au bruit de la montre.
A gauche, la sensibilité est conservée et même aocrue ; une légère pression de la région mammaire et de l’abdomen surtout au niveau de l’ovaire est très impatiemment supportée.- L’articulation du genou droit est le siège J’ud certain degré d’arthralgie.
La malade se plaint enfin de divers troubles nerveux : céphalalgie frontale sans clou hystérique, douleurs daus le côté gauche, palpitations cardiaques; tremblements, etc. L’état psychique est toujours éminemment hystérique.
ments de sang, hymatimèse ou hémoptysies, nous ne savons au juste, mais certainement supplémentaires pour lesquels un médecin prescrivit des potions glacées au ratanhia. — Au bout d'un an la menstruation reparut, mais fut toujours irrégulière, peu abondante, précédée et accompagnée de douleurs très vives dans les régions iliaques et lombaires , ainsi que par des accidents nerveux d’une détermination rétrospective difficile, mais caractérisée surtout, au dire de la malade par des « pertes de connaissance. »
Alors se montrèrent les premiers troubles de la motilité qui revêtirent d’emblée un caractère choréiforme. Ils débutèrent par le membre inférieur droit, la malade étant assise ; le pied s’avançait vivement en glissant sur le sol, sa pointe se relevait ensuite de manière à ce que le talon reposât seul à terre; le genou enfin était brusquement soulevé.
A ces mouvements s’ajoutèrent bientôt ceux du membre supérieur droit. On voyait l’épaule se soulever rapidement pendant que l’avantbras se mettait en flexion et en pronation.
Vint enfin le tour des muscles faciaux : la commissure labiale droite était brusquement attirée en dehors, l’aile du nez, les paupières, lamoitié droite du front étaient le signe de grimaces analogues. Tous ces mouvements des membres et de la face se répétaient d’une manière régulière et incessante, avec des alternatives d’exacerbation et de calme relatif. Le tableau de l’hémichorée était dès lors complet et devait ressembler beaucoup à celui que nous avons en ce moment sous les yeux. Le sommeil lui-même n’aurait pas, s’il faut en croire notre malade, mis un terme aux convulsions qui l’agitaient, mais nons avons peine à accepter cette assertion si contraire à l’observation de chaque jour.
Au moment où ces accidents éclatèrent, Berthe P... était encore en pension ù Saint-Omer. Une de ses camarades devint choréique à son exemple ; on craignit qu’elle ne devint la cause d’une épidémie de chorée et les parents qui s’en étaient chargée durent la reprendre. Us vinrent se fixera Paris et firent admettre leur jeune malade dans le service de M. Woillez à la Charité où elle fut traitée par le bromure de potassium, le chloral et les bains sulfureux et d’où elle sortit au bout de six mois; assez bien guérie pour entrer en apprentissage dans un atelier de (leurs artificielles. — Elle avait alors 15 ans.
Peu de jours après, nouvelle attaque sous l’influence d’une frayeur et dès lors commencèrent une suite de récidives etune longue odysséedans uns les services hospitaliers de Paris. Admise d’aboid dans le service d’ Isantbert à Lariboisière, Berthe y fut soumise au traitement de Gillette, Dès le second jour une amélioration s'était produite; les convulsions de la face persistaient encore, mais celles des membres avaient diminué au point que la malade pouvait boire sans biberon.
Une nouvelle rechute ne se fit pas longtemps attendre et cette fois la
dose d’émétique fut portée à 0 gr. 60 ; plusieurs accès furent traités et guéris de la même manière tant par M. Humbert lui-même, que par M. Genn Rose, qui fut appelé à le suppléer.
Lorsque après la mort d’Isambert. M. Proust prit le service, il trouva BertheP..., en proie à une agitation des plus violentes qui disparut subitement un jour pour faire place à une paraplégie et une hémianesthésie droite complété qui ne furent en rien modifiées par une dothienentérie survenue sur ces entrefaites. La convalescence decette maladie fut signalée par une contiacture des membres supérieur et inférieur gauches, qui, passagère dans le premier persista dans le second où nous en trouverons encore les traces sous la forme d'un pied bot varus équin.
En juin 1877, Berthe sortait enfin de Lariboisière guérie, de sa paralysie, de son hermianesthésie et de sa chorée, mais une nouvelle récidive de cette dernière affection la força à entrer dans le service de M. Chauffard , à l’hôpital Necker où elle fut encore traitée par le tartre stibié et d’où elle sortit en voie d’amélioration au mois de décembre de la même année.
En août 1878, nouvel accès traité à l’Hôtel-Dieu. Enfin, en mars 1879 la malade se présenta à l’hôpital Necker, et frappée de son état mental et d'une légère agitation choréiforme, nous la décidons, non sans difficulté, à entrer dans le service de notre maître, M, OUivier.
Pour compléter ces renseignements sur les antécédents personnels de notre malade, nous devons ajouter qu’à part une légère rougeole et quelques accidents scrofuleux bénins : maux d’yeux, gourmes, etc. Elle ne parait avoir eu ni scarlatine, ni rhumatisme, ni aucune autre affection aiguë ou chronique importante. D’autres part, non-seulement cette jeune fille n’offre aucune trace de grossesse antérieure, mais encore nous avons lieu de croire qu'elle a échappé jusqu’ici à tout rapport vénérien.
Etat actuel. — Habitus. — Etat mental. — Berthe P... est brune, petite, maigre; sa physionomie assez agréable est vive, mobile, intelligente ; son esprit est un peu malicieux. — Elle joue, remue, bouscule, on remarque en elle un mélange de naïveté, d’enfantillage et d’effronterie avec une grande mobilité d’humeur et d’idées, un certain désir d'attirer l’attention, et une tendance manifeste à la ruse et à la supércherie.
Le sens moral, les sentiments affectueux sont chez elle, peu développés grâce à son ignorance naïve et surtout à la mobilité vén' blement choréique de ses idées et de ses sentiments. — En dehors de l’affection qu’elle parait avoir eue pour son père et du tendre souvenir qu’elle semble lui conserver, elle se montre froide et indifférente pour les autres membres de sa famille et les souffrances de ceux qui l’en- Chambard. 8
tourent n’ont pas le don d’exciter sa compassion. Nous lui reprochâmes un jour son manque de cœur en la voyant railler et contrefaire sa voisine qui se mourant d’une affection cancéreuse, ne pouvait retenir ses plaintes: « C’est vrai, nous répondit-elle, en riant, je n’en ai pas « beaucoup. »
Sensibilité. — La sensibilité cutanée est abolie à droite et les sens spéciaux sont obscurcis : la pression de la fosse iliaque droite est légèrement douleureuse, mais ne détermine pas d'attaque convulsive ; il en est de même de la pression exercée sur les apophyses épineuses.
Nous n’insisterons pas sur le caractère de cette anesthésie et de ces douleurs provoquées. Car ils ne font que reproduire la tableau aujourd’hui classique de l’hemianesthésie et de l’ovaire droite hystérique.
Motilité. — Agitation choréique rhythmée. Les forces musculaires sont intactes: il n'existe ni affaiblissement général, ni parésie ou paralysie partielle : l'ancienne contracture hémiplégique se traduit en-
core dans la jambe gauche par un pied bot, varus equin.
Au moment de son entrée à l’hôpital, Bertlie P... présentait déjà une légère agitation choréiforme et un certain degré d’excitation psychique qui permettaient de pressentir l’invasion prochaine d’accidents plus accusés.
Ainsi qu’il arrive d’ordinaire en pareil cas, c’est un fait insignifiant qui en fut le point de départ : huit jours après son entrée notre malade laisse tomber un enfant qu’elle tenait dans ses bias et peu d’instants après des mouvements choréiques assez intenses s’emparent de la jambe gauche et ne tardent pas à se généraliser. Nous la vîmes 3 heures après le début des accidents et nous la trouvâmes dans l’état suivant.
L’agitation choréique est générale, mais plus intense à gauche qu’à droite et surtout marquée à la face et aux membres; parfaitement rhythmée, elle peut se décomposer en deux temps ou deux séries successives de mouvements, occupant la première les membres supérieurs, la seconde les membres inférieurs et se succédant avec rapidité.
Le premier temps est occupé par les mouvements des membres supérieurs. La main gauche se ferme à demi, le poignet se fléchit, l’avantbras se met en demi-flexion en pronation, le bras se rapproche du tronc, l’épaule se soulève et la résultante de tous ses mouvements partiels est un mouvement d’ensemble du membre supérieur droit qui est violemment porté en avant et à droite de telle façon que la main gauche vienne frapper avec force par son nord radial la face antérieure de l’épaule du côté opposé. Pendant cette succession de mou vements, les doigts de la main sont animés de mouvements alternatifs de flexion et d’extension se succédant avec une très grande rapidité : « Il semble « dit la malade, que je joue du piano. »
Les doigts de la main droite sont animés de mouvements ana-
logues et au moment ou le bord radial de la main gauche vient frapper l'épaule droite, celle-ci se soulève brusquement l’avant-bras s’étend violemment et le membre supérieur droit est projeté dans sa totalité, en avant et à droite.
A ce premier temps succède immédiatement le second : les membres supérieurs ont un court instant de repos et c’est aux membres inférieurs d’agir. Les deux pieds glissent simultanément sur le parquet d’arrière en avant, leur pointe se détache du sol. ils se relèvent vivement et la malade saute sur sa chaise comme si elle voulait ruer des deux pieds à la fois.
Les mouvements delafacesont moins prononcés et ne concordent pas régulièrement 'avec ceux des membres La figure grimace de différentes façons et les commissures labiales sont attirées en dehors, celle du côté gauche plus souvent et plus énergiquement que celle du côté droit.
Tous ces mouvements se répètent environ 60 fois par minute de sorte que chacun des temps dont se compose la révolution choréique dure à peu près une demie seconde, ils se succèdent avec une grande régularité et Berthe P... ressemble assez à un pantin articulé dont on tirerait les fils de manière à lui faire exécuter des gesticulations toujours identiques.
L’occlusion des yeux par le procédé de M. Lasègue n’amène pas chez Berthe un véritable état hypnotique, mais elle calme d’abord puis fait disparaître les mouvements choréiques dans l’ordre de leur apparition de sorte qu’au bout de quelques minutes, on n’observe plus que quelques contractions des muscles faciaux, mais dès que la pression sur le globe oculaire n’est plus exercée, l’agitation reprend en moins d’une minute toute son intensité.
Nous avons obtenu cependant un succès plus durable en remplaçant l’occlusion digitale des yeux par des boulettes de ouate maintenues au moyen d’un bandeau. Cet appareil procurait un sommeil prolongé et exempt d’agitation, mal heureusement la malade chez qui l’esprit de contradiction était très développé, se hâtait, dès qu’elle le pouvait, de s’en débarrasser.
Pendant toute la durée de ces accès la face de Berthe P... était rouge et couverte de sueur. — En proie à une légère excil ation psychique, elle bavardait, riait, se disputait et semblait accepter gaiement une situation à laquelle elle est d’ailleurs habituée depuis longtemps, se plaignant seulement d’une soif vive et a’un douleur fixe au sommet de la tête. — La température était.normale autant qu’on ne pouvait juger par le toucher, car l’agitation incessante mettait obstacle à toute exploration thermométLqae.
Nous avons voulu vérifier l’assertion de la malade au sujet de la
persistance de son agitation pendant le sommeil naturel et nous l’avons plusieurs fois visitée à une heure avancée de la nuit. Nous avons pu constater contrairement à son dire que toute agitation cessait pendant le sommeil, et qu’elle montrait tout au plus quelques mouvements partiels lorsqu’elle se retournait dans son lit et paraissait-ètre sous l’influence d’un rêve.
Etat ultérieur. — Berthe P... ne tarda pas à s’ennuyer à l'hôpital quinze jours après son entrée, et huit jours après le début des accidents choréiques, nous devions la laisser sortir. Elle retourna chez une fruitière du voisinage chez qui elle servait en qualité de domestique et nous pûmes l’y voir assez souvent. Notre ami le D r Martin qui voulut bien se charger de la traiter fit disparaitre assez facilement la chorée au moyen de l’émétique à la dose deOgr. 40 donné à dose fractionnée et diminua l’anesthésie par des applications de pièces de, cuivre et par l’administration du sulfate de cuivre à l’intérieur. Mais l’agitation de la chorée revenait à plusieurs reprises sous l'influence d’émotions normales de diverses nature et notamment à la suite d’une tentative de viol qut aurait été exercée sur la malade et désespérant d’obtenir une amélioration durable nous renonçâmes à la suivre plus longtemps.
Observation \ 1 (ErJStius G...,',.
Tuberculose pulmonaire. — Hystérie avec somnambulisme provoqué. — Délire.
SOMMAIRE
Antècéden tu héréd i taire s .
Antécédents physiologiques, hygiéniques , pathologiques.
Etat actuel. — 1° Digestion. — 2° Circulation. — 3° Respiration. 1° Sensibilité. — 2° Motilité.
1° Habitus. — Etat mental.
Somnambulisme provoqué.
La nommée Ernestine G... âgée de 22 ans, lingère, entre à l’hôpital Necker dans le service de M Ollivier, le 3 mai 1879 et est couchée, salle Sainte Eulalie, n° 19. Elle piésente des signes de tuberculose pulmaonire et ce sont les troubles généraux amenés par cette affection qui l’engagent à se présenter à l’hôpital.
Antécédents héréditaires. — Père. — Agé de 64 ans, marchand de porcs. A toujours joui d’une bonne santé. Cet homme passe sa vie au cabaret; il est toujours gris et boit du vin, de Pe?u- de-vie, de l’absinthe, Après avoir bu, il est comme fou, il est méchant, grince des dents, vocifère, frappe.
Il est également violent et brutal dans les rares moments où il n’est pas ivre. II court beaucoup <c après les femmes, malgré son âge. C’est les vieux qui sont les pis, » ajoute philosophiquement la malade.
Alère. — Etait bonne et raisonnable, mais encline à la colère, très nerveuse, se trouvait souvent mal sans se débattre. Elle est morte à 35 ans, d’uu cancer de 1 utérus.
Grand-père paternel. — Marchand de porcs. Ivrogne et méchant comme son fils. Mort de pleurésie à 68 ans.
Grand’mère paternelle. — « Aimait aussi à boire un coup ; » morte hémiplégique à 52 ans.
Grand'mère maternelle. — Pas de renseignements.
Oncle paternel. — Mort subitement dans la nuit, à 48 ans. — » 11 buvait beaucoup d’absinthe et a été ce tué par la boisson ».
Tante paternelle. — Agée de 52 ans. Jouit d’une bonne santé. Elle est sobre et raisonnable.
Oncle paternel. — Mort subitement à 22 ans. II était vétérinaire. C’était un ivrogne.
Oncle maternel. — Agé de 34 ans. Il serait étudiant en médecine au Mans.
Frère. — Mort de la poitrine.
Frère, — Agé de 20 ans, peintre en bâtiments. — Toujours malade, il tousse beaucoup. Très nerveux, enclin à la colère, sans être méchant au fond. Boit un peu mais ce pas trop ».
Sœur. — Morte de la poitrine.
Sœur. — Agée de 34 ans. Bien portante et raisonnable. — Elle a deux garçons bien portants.
Antécédents physiolgiques. — Réglée à 12 ans. La menstruation a toujours été douloureuse et peu régulière. La malade n’a jamais eu d’enfants.
Antécédents hygiéniques. — Ni privations ni excès de travail. — Pas d’autre chagrin qu’un mariage manqué par suite de l’opposition de son père. Elle en a eu beaucoup de peine, mais elle n’y pense plus.
Antécédents pathologiques. — Pas d'antécédents scrofuleux. Aucune maladie sérieuse jusqu’à ces dernières années.
Il y a deux ans, apparut, à la suite a’un violent accès de colère, une pigmentation de la face analogue à celle qui frappe aujourd'hui par son étrangeté; elle disparut rapidement sous l’influence de la teinture
d’iode, pour revenir quatre ou cinq mois après d’une manière définitive.
Il y six mois, pleurésie droite qui fut rapidement guérie.
Il y a un mois, à la suite d’un refroidissement, survinrent des frissons et de la fièvre qui tinrent la malade alitée pendant quatre jours. Depuis elle se mit à tousser et fut prise de deux hémoptysies abondantes. Elle se plaint également de sueurs profuses la nuit, d’accès de fièvre vespéraux et d’amaigrissement, en un mot, de la plupart des signes généraux de la tuberculose pulmonaire dont elle est atteinte et que l’exploration des poumons permet de constater facilement. 11 n’y a pas de diarrhée, l’appétit et le sommeil sont conservés.
État actuel. — 1° Digestion. — Appétit capricieux. Le foie est gonflé et douloureux.
2° Circulation normale.
3° Respiration. — Très fréquente lorsque la malade est sous l’imminence de ses attaques. Nous l’avons vu s’élever à 60 mouvements respiratoires par minute.
L’expectoration est presque nulle. Le sommet droit présente des lignes évidentes de tuberculose pulmonaire. Rudesse de la respiration, retentissement de la voix, souffle et craquements lacunaires. Les mêmes signes existent au sommet gauche, mais d’une manière moins accusée
4° Sensibilité. — Hyperesthésie ovarienne double. La malade est tantôt complètement anesthésique, tantôt hémianesthésique droite.
3° Motilité. — Attaques. Pas de paralysies ni de contractures. Les attaques sont fréquentes et surviennent à propos de la moindre contrariété. Elles ont un caractère purement hystérique et ne • présentent rien de particulier.
6° Habitus extérieur. — Etat mental. La malade est une grande fille aux cheveux châtains, maigre, d’une physionomie régulière et assez intelligente. On est frappé au premier abord par la configuration étrange de la pigmentation de la face qui ressemble à un choasma utérin très apparent et bizarrement disposé. Le milieu du front est occupé par une large plaque pigmentaire affectant la forme d’un triangle à base supérieure et la lèvre supérieure est ornée d’une paire de moustaches que l’on dirait tracées au pinceau. Ces taches dont la teinte rappelle celle d’un pityriasis versicolor foncé, sont formées par l’agglomération de taches lenticulaires qui se voient à l'état de dissémination à leur périphérie.
Ernestine G... est assez calme et d’un caractère assez facile ; elle est néanmoins capricieuse et très émotives. Très sensible aux reproches, jalouse des soins qu’elle voit donner aux autres malades, elle prit un jour en haine une autre femme de la même salle, hystérique ellemême, et cette inimitié jouera un certain rôle dans les scènes de délire
hypnotique, qu’il nous reste à raconter. Elle n’est prise, au contraire, d’une vive amitié pour une autre de 'ses compagnes, Marie H.... dont nous avons rapporté longuement l’histoire.
Ethérisation — Le 20 mai, nous endormons sans peine Ernestine avec l’éther. La résolution survient rapidement, la malade est calme, elle a conscience de tout ce qui se passe autour d’elle et répond pertinemment aux questions qui lui sont adressées.
« Il faut, dit-elle, que j’aille au chant, Marie va être partie, elle « m’attend, que va dire ma sœur? » Elle se lève alors et s’habille, essaye en vain d’ouvrir les yeux, de marcher et retomba sur son lit.
Faisant allusion à son amie : « Elle est bien gentille, dit-elle, la pe- « tite Marie, ça me fera bien de la peine de la quitter quand je m’en « irai, je reviendrai la voir. » — Nous laissons à elle-même la malade qui ne paraît pas devoir présenter de phénomènes plus intéressants et qui finit par se réveiller spontanément.
Somnambulisme. — 12 mai 1879, Ernestine G. . . est endormie avec quelque peine. Le sommeil est calme, la respiration régulière.
La malade est manifestement en état de sommation lorsqu’elle se refuse énergiquement à se prêter à l’expérience. « Elle ne veut pas « qu’on l’endorme, elle ne veut pas servir de risée. »
Elle raconte ensuite la querelle qu’elle a eu la veille avec une autre hystérique de la salle que ses compagnes ont surnommées la Bretonne et à laquelle nous faisons allusion plus haut. C’est une grosse et stupide fille de la campagne qui n’en est pas moins profondément hystérique.
Nous faisons alors approcher cette femme et nous mettons sa main sur celle d’Ernestine G., qui ne peut cependant la voir. Celle-ci entre alors en fureur, ses membres se convulsent, ses dents grincent et elle s’écrie : « Je ne peux pas la voir. Ah ! mon Dieu quelle femme, je' l’ai bien vue, elle m’a touchée,» et elle est prise d’une légère attaque d’hystérie convulsive. Le contact de toute autre personne que notre ami M. Martin qui l’a endormie, produit les mêmes effets et ne rapporte pas la malade à l’attouchement de son ennemi.
A ces sentiments de haine et de rancune succèdent brusquement des sentiments tout opposés. La malade pleure, demande pardon à la sœur, à la « Bretonne » que nous faisons alors avancer de nouveau et qu’elle embrasse avec effusion. La pauvre fille tout émue de cette scène se met elle-même à pleurer et semble sur le point d’avoir une attaque.
« Ma sœur, s’écrie Ernestine en sanglotant, je vous demande par- « don. Je ne recommencerai jamais. Je veux lui parler, je veux l’em- « brasser, c’est fini, je ne le ferai plus. »
Elle s’assied plors sur son lit, toujours dormant, et se met à manger. Elle retombe ensuite sur son lit. est prise d’une vive agitation, sa respiration est dyspnéique, très fréquentes : 63 par minute. Les yeux sont
convulsés et tournés tous les deux en bas et en dedans, les paupières sont contractées et les lèvres animées de tremblements rapides.
La malade sur notre invitation se réveille elle-même en se frottant les yeux, se plaint d’étouffer et de ne pouvoir respirer L’amnésie est complète rr-ais les dispositions bienveillantes qu’elle avait manifestées dans la seconde moitié de l’accès hypnotique persistent après le réveil.
S ommambulisme . — Voici le compte-rendu d’une autre expérience faite par notre ami M. Martin, en notre absence etau sujet de laquelle il bien voulu nous remettre la noté détailliée qui suit. Nous la copions textuellement et laissons entièrement la parole à la malade.
« Mais ôte donc ça.
« Mon côté, mon ventre, tout ça méfait mal.
« Mais Julie, fait les donc tomber (elle frappe sur son lit). Il est venu une dame tout à l’heure, je ne l’ai pas reconnue, qui donc est-ce donc ?
« Je n’en veux pas, il fallait les apporter hier. Et M. le Directeur « qu’est-ce qu’il a dit.
« Que c’est bète de m’apporter tant d’affaires.
cc Tu ne l’as pas connue cette dame qui est venu me voir, je lui ai
donnée une pomme. Ça m’étouffe, j’étouffe !
« O mon Arthur! Je ne sais plus, dis-moi donc le commencement.
Oh ! mon martyre me dévore ! etc.
a J’étouffe, ôte donc ces fraises.
c< Viens, belle nuit, me couvrir de ton voile !
« Je ne sais plus.
« Je l’attends, elle ne vient pas, il me semble que je vais mourir, il * me semole que je vais mourir, oh ! (Pleurs abondantes).
«■Veux-tu me donner une pomme ?
« Mais je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu, est-ce que je « peux vous connaître '!
<c Qu’est-ce que je vais devenir ? Qu'est-ce que je vois devant moi ?
« C’est comme des bêtes, j’ai peur ! Je vous en supplie, j’ai peur, j’ai « peur. Oh! ma mère ! viens à mon secours, je t’en supplie, ne m’aban- « donne pas.
« Ah je vois des bêtes qui veulent me manger, ah! ma mère, ça me « fait peur, ça me fait peur. (Pousse des cris.) Ça me mord.
« Non elles ne sont pas parties. Vous ne les voyez donc pas. Elles « sont sur mon lit oh ! du sang, qui a-t-il sur mon lit, oh du sang, du « sang qui coule, mais c’est donc mon sang, mais parlez-moi donc C’est « mon sang, mon Dieu, ma mère, je meurs, oh mon sang !
« Ah qu’est-ce que je vois ? Ça brille, ça btille, que c’est beau, voyez « vous, madame, comme ça brille mais qu’est-ce qui brille comme ça V « oh que c’est joli ! que c’est beau ! tiens, c’est parti. »
A ce moment on vaccine la malade sans l’éveiller. On lui demande si elle a senti que l’on la vaccinait.
« Mais non ; on m'a vacciné ? Il y avait des épingles sur mon lit qui « me piquaient les jambes, il est venu une dame tout à l’heure, je ne « l’ai pas reconnue, je lui ai donné une pomme.
« Qu’est-ce que j'ai sur la main qui me pique ? (On lui suggère que « c’est une bète.) Oui, elle me pique, regardez voir les cloques que ça « me fait.
« Regardez donccette femme avec son bébé sur le bras. Est-il gentil ? « il me rit, est-il gentil ? Ah ! cette pauvre femme, si elle pouvait désir cendre je lui donnerais quelque chose pour son petit. Elle l’emporte, « laissez-moi le voir, je ne lui ferai pas de mal, je ne le toucherai pas. « Mais où va-t-elle l’emporter? est-elle folle ? je lui aurais donné quelqua « chose, est-elle bète?
« Oh! j’ai mal au ventre; est-ce que vous allez au bal, madame? « — Oui, et toi? » A quel bal, madame? — A tous. — Moi j’ai été à « Bullier.
« Qu’est-ce que c’est que cette femme-là? Je ne la connais pas, elle « va aller rapporter ça à la sœur après. (Fredonne un air.)
« Je sais donc danser, danse de caractère, le quadrille des lanciers ; « mais comme elle m’agace cette femme-là, elle va tout rapporter « encore à la sœur.
a A Bullier il ne va que des internes(l). M. R... a-t-il l’air bète quand « il veut danser, il s’y prend comme s’il voulait tuer quelqu’un. — -
« X...., c’est un pharmacien, il est bien gentil, etpuis B est-il bète;
« mais j’aime bien danser avec lui parce qu’il danse bien. — Oh! ils ic font leurs malins! Oh! B... je t’en souhaite, oh 1 le petit pharma- « cien, oui, et M. Edmond, il est gentil ; il y en a beaucoup que je « connais et que je ne veux pas nommer parce que la sœur le saurait, »
« Oh ! B...., je vais le faire enrager; on dit que les femmes sont bêtes,
ce mais les hommes le sont encore plus. M. Henri J il est bien
gentil celui-là.
« C’est malheureux que je sois malade parce que je n’irai plus au « bal. Eugène C ..., il est très gentil, mais il a une maîtresse, elle reste œ sur le boulevard SaiDt-Michel ; mais vous croyez que j’en voudrais, « de B ? Il serait cousu d’or que je n’en voudrais pas Mais M. Ed-
it mond, il est gentil. » — Il ne veut pas de toi. — « Mais il m’a écrit, « et M. J — , ils sont gentils tous les deux, ils me donneraient des ic bombonnières, tout ce que je voudrais, mais j’ai mieux qu’eux.
k Oh! qu’est-ce que je vois en haut. Regardez-donc, madame ; c’est
(1) Les gens du peuple décorent, du nom d 'internes tous les étudiants qui fréquentent les hôpitaux.
« tout noir. Je vais écrire à mon père qu’il me donne de l’argent, je vais m’en aller, j’irai au bord de la mer.
cc Mais qu’est-ce que je vois ? c’est tout noir.
a Je vais sortir, l’autre fois je suis sortie. — J’ai rencontré M. Edcc mond. J’étais avec Maria, il m’a suivie, il pouvait bien me suivre cc longtemps ; il n’y en a qu’un qui me plait; je ne veux pas dire qui « c’est, quand il est là je ne quitte pas les yeux de dessus lui, mais je ce veux m’en aller, — Pourquoi? — Je sais bien que je ne l'aurai pas ; cc Mon père va venir. Il aurait bientôt fait de me ramener au pays. — cc Tiens, ça s’éclaircit, dites-donc, madame, ça s'éclaircit. Mon père me cc dirait : Qu’est-ce que tu fais ? Je serais bien embarrassée de le « dire. — Mais allez, avec une figure comme j’en ai une ! Ah! je suis cc malade. »
« Je sais pourquoi Maria ne veut pas venir me voir ; elle croit queje cc lui ai volé le sien. — Mais c’est pas vrai, je suis plus franche que ça; cc elle le croit parce qu’il me parlait toujours. — J’ai mis mon portecc bonheur au Mont-de-Piété pour une de mes amies qui avait besoin « d’argent pour son terme.
cc — Et M. Edmond, il ne pouvait donc pas lui en donner? ce Ah ! oui, cc c’est bientôt elle qui sera obligée de lui en fournir. »
ce Je ne sais pas ce que je vois là-bas ; ce sont de grosses boules, ce C’est tout jaune, tout jaune ; pourvu que ça ne me vienne pas sur la cc figure. Ah ! que je boirais bien du vin blanc; quand mon amie viencc dra, je lui en demanderai. »
<c Regardez voir, c’est jaune, c’est gros; mais vous ne voyez donc cc pas, ça va me venir sur la figure. »
cc Je ne sais pas ce que j’ai sur la main ; des taches ? Mais je me ce suis lavé les mains; qu'est-ce que j’ai ?
cc Où est-ce que je suis ? — Dans ta chambre. — Mais elle n’est pas « faite comme çà. — C'est vrai, dis, Marguerite, eh bien, elle a rude- « ment changé, — je vais aller cheicher mon linge, mon costume cc pour sortir ce soir, cc J’ai faim.
« Quand mon père va venir, il me dira : Où sont tes bijoux? Mais <c aussi j’ai l’âge, il ne fait pas bon qu’il me dise quelque chose ; mais il cc ne me donnerait plus d’argent, c’est vrai ; — que j’en aurai tout de « même, mais c’est çà au plus.
cc Oh ! que je voudrais bien èlre au bal ! Ah! bin vrai ! Ah ! si vous cc saviez, madame ! L’autre fois on lui a fait payer 23 francs de voiture « et on l’a lâché. Si on me faisait comme à lui j’aurais bientôt lâché | cc les femmes d’un cran. — Ah c’est à Huilier qu’il y a une petite qui I cc danse bien, elle est venue hier avec moi. — J’ai dit à Marie de m’ap- « porter un petit soulier, elle a oublié. — Queje suis malade !
« Je veux écrire à Edmond, je n’ai pas encore répondu à ses lettres, « c’est pas gentil.
« Pourquoi n’écris-tu pas à celui que tu vois tous les jours et que tu « aimes tant? — 11 me trouverait trop effrontée et puis il montrerait « ma lettre à la sœur.
« Vous ne savez pas ce que je mangerais bien? Du lapin. — Je vois œ toujours les boules jaunes devant moi ; mais regardez donc, madame. « — C’est toujours comme çà, ceux qu’on ne veut pas d’eux, on les a « tout de suite. Si vous saviez qui c'est, si je savais que la sœur ne le « saurait pas, mais la sœur le saurait.
« Hier la sœur m’a grondée parce que j’ai acheté du chocolat, elle a « cru que c’était aux malades.
« Je veux m’en aller. — Pourquoi ? — Ab ! non je ne veux pas le tt dire, parce que, quand on se parle, on dit tout et j'aurais trop peur te qu’il les aurait. M. Edmond me plaît beaucoup, mais c’est rien à te côté de lui. Du premier jour qu’il est venu à mon lit, plus je vois et « plus... Vous savez donc qui c’est ; le blond? mais non, c’est ni lui. « ni M. X...; mais je ne dirai pas qui. Je ne veux pas le dire, mais « qu’est-ce que c’est que ces taches ? Je demanderai demain matin à tt ces messieurs. Je n’ose pas les appeler, mais il y en a une petite « blonde ! Il ne s’agit, que d’avoir du toupet.
« J'ai grand faim. Mais c’est ces taches. Si vous voyez M. X..., dites tt lui de venir à mon lit. — Ah I bien oui, il ne manquait plus que çà «dans ma personne. — Ah M.M... il m’avait promis une potion et il « me l’a pas donnée. — C’est encore lui le meilleur. — M. X..., je ne « l’aime pas.
« Mais ce n’est, pas ordinaire. Çà s’agrandit. Vous ne voyez pas, çà « va se guérir. Ah ! oui, vous feriez une bonne garde-malade ; vous « voyez du côté que c’est vrai.
« Le combien sommes-nous? — Le 30. — Le 4 je croyais aller à Ver- « sailles, ils vont sans moi ; ah ! non, je suis allée à la foire au pain « d’épices. Moi qui devais ètre’marraine avec M . Edmond, je suis encore « là. Je m’impatiente. C’est insensé de mettre si longtemps que çà.
tt Çà me désole de voir ces choses jaunes. Ils ne viendront pas? — « Mon amie et les deux garçons. Elle devait m’apporter beaucoup de « choses, des pommes, des fraises; çà va encore tomber dans l’eau.
« Tiens, voilà encore la sœur. Est-ce que j’ai besoin d’aller au jubilé ? « Est-ce que j'ai besoin de-tout çà ? J’ai faim depuis ce matin, je n’ai « rien eu, et aux autres on donne des asperges, un tas de choses ; ah «Mme A..., on lui en donne, et tout ce qu’elle veut ; elle est bien « nourrie, des petits plats !
« Pourquoi es-tu en colère? — Parce qu’il y avait un monsieur au-
« près du 15 et je l’ai appelé, il n’a pas répondu, alors çâ m’a mis en cc colère, puis j’ai appelé M. M... et je ne sais plus.
« Je ne sais pas ce que je vois. C'est toujours noir. (Elle mange sa cc soupe ) C’est vraiment dégoûtant de vous empêcher de mauger. Si cc je pouvais avoir une permission. »
(On lui lapporte deux sous qu’elle avait cachés pendant son attaque, le matin.) — « Tiens! comment a-t-elle eu? C'est l’argent à M. M... Eh cc bien, il va me gronder. Les 4 sous, je savais bien qu'ils étaient « retirés, mais les pièces, comment sont-elles tombées? Dis donc, ah ! « c’est comme ça que tu démanches tes affaires; il ne voudra pas croire « que c’est tombé tout seul et il aura bien raison. C'est qu'il a une a petite tète! Est-ce que le concierge est passé? Je mangerais bien un « gâteau à la crème.
cc J’ai une affaire qui me tracasse. Il faudra que je demande àM.M... « Il vient ici, je saurai bien s’il va à Bullier. Je vais me faire faire un ce beau chapeau, attends un peu. S’il ne va pas à Bullier il va à Valence tino, à moins que sa maitresse ne sache pas danser et qu’il ne veuille « pas la laisser. — Il n’y va pas. — Laissez donc, il a les yeux trop à « la coulisse pour çà. Si je savais dans quel quartier qu il reste. Ça cc doit être du côté de la rue des Ecoles. J’en ai connu un qui s'appelait cc comme lui, mais il était pharmacien. Mais qu’est-ce que vous faites cc donc si longtemps que çà ? La sœur va trouver que vous restez trop « longtemps : elle n’aime pas çà. »
Orservation VII (Blanche C...).
Hyste'rie. — Somnambulisme. — Délire et hallucinations terrifiantes. Suggestions.
SOMMAIRE
Antécédents héréditaires. — Mère hystérique.
Antécédents physiologiques.
Antécédents hygiéniques . — Chagrins de ménage.
Antécédents pathologiques. — Première attaque de nerf survenue tout récemment à la suite d’une scène violente.
Etat actuel. — Fonctions digestives. — Goûts hystériques. — I roubles dyspeptiques.
Miction. — Respiration. — Circulation. — Oppression et palpitations cardiaques.
Organes génitaux.
Motilité.
Sensibilité. — Ovarie. — Rachialgie. — Céphalée. — Hémianesthésie sens tive et sensorielle. — Effets de la compression des ovaires.
Sommeil. — Etat hvpnagogique.
Habitus. — Etat mental. — Intelligence. — Sens moral. — Sentiments affectifs.
Somnambulisme provoqué. — Délire. — Convulsions et hallucinations terrifiantes suggérées par des impressions sensorielles et spontanées. — Dilatation pupillaire sous l’influence de la terreur.
Blanche Ch..., âgée de 21 ans, entre le 4 avril 1879 à l’hôpital Necker, dans le service de M. Ollivier, et est couchée salle Sainte-Euialie. n° 2 . Elle se plaint de différents inalaises qui paraissent tout d’abord relever d'un état chlorotique.
Antécédents héréditaires. — Père. — Agé de 32 ans, couvreur. Bien portant, sobre et rangé. « Mon pauvre père se griser ! s'écrie la malade, sa fille le gronderait. »
Mère. — Agée de 50ans, elle jouit d’une bonne santé, mais est très ner • veuse et sujette à des attaques de nerfs, qui auraient été déterminées par des scènes fréquentes qu’elle avait avec son mari dont elle a fini par se séparer. Ces disputes étaient causées par des différences de caractère et la mère de la malade était loin d’avoir autant d’ascendant sur son mari, que celle-ci sur son père.
Grands parents paternels et maternels. — Pas de renseignements importants .
Frère. — Agé de 30 ans, architecte. Bien portant et sobre, il a un enfant qui jouit également d’une bonne santé.
Sœur. ■ — Agée de 28 ans. Bien portante et loin d’être nerveuse; elle le serait, même trop peu, si on eu croit la malade, car a elle verrait mourir « son père à ses côtes sans que cela lui fasse plus qu’à un morceau « de bois ; elle ne s’étonne de rien. »
Sœur. — Agée de 12 ans. Parait hystérique. Elle a eu une ce congestion cérébrale » à 2 ans 1;2 à la suite d’une chute. Elle tousse et « ne vit que par un poumon. » Elle n’a pas d’attaques, mais elle est très cc nerveuse et très coléreuse. »
Antécédents physiologiques. — La malade a été réglée à 10 ans 1)2, au même âge que sa mère; ses règles ont toujours été bonnes.
Mariée en 1875, à 18 ans, elle a eu deux enfants en 1877 : un garçon qui est mort en venant au monde, et une fille qui est actuellement en nourrice.
Antécédents hygiéniques. — Blanche Ch... est née à Reims et est venue à Paris en 187o, année de son mariage. Jusque-là elle avait été traitée dans sa famille et avait vécu très gaie et très heureuse.
Son mari, qui es lampiste, appartient à une famille de tuberculeux Sa mère, son père et sa sœur sont morts phthisiques; il est lui même alcoolique et s’enivre continuellement avec de l’absinthe. Coureur' toujours k en ribotte », méchant et brutal après boire, il a rendu sa
emme très malheureuse, aussi s’en est-elle séparée depuis deux ans et plaide-t-elle en ce moment contre 'lui, en séparation de corps. Elle a son mari en horrenr et désire ardemment sa mort.
Antécédents pathologiques. — La malade n’accuse aucune affection antérieure importante, sauf un abcès froid de la région sous maxillaire gauche dont elle porte encore les traces et qui fut soigné en 1876, dans un des services de chirurgie de l’hôpital Necker. Les premiers accidents névropathiques ne remonteraient qu’au mois de janvier dernier. Son mari, furieux du procès en séparation qu’elle lui avait intenté, lui donna un soufflet en public, au café du Delta. La honte et la colère lui donnèrent une violente attaque de nerfs.
Etat actuel. — Fonctions digestives. — L’appareil est faible et capricieux. Cette femme déteste la viande et montre une prédilection marquée pour les œufs et la salade ; elle est sujette à de fréquents accès de gastralgie et se plaint d’une sensation de brûlure habituelle à la région épigastrique et de météorisme après les repas. Cependant les selles sont normales. Pas de vomissements.
Miction. — La miction est normale, les urines sont claires et limpides.
Respiration. — La respiration est courte et rendue souvent douloureuse par des points de névralgie intercostale. La malade est facilement essoufflée et souvent obligée de reprendre haleine lorsqu’elle marche un peu vite ou monte un escalier. Les poumons sont sains
Circulation. — Fréquente palpitation de cœur qui surviennent dans les mêmes circonstances que l'oppression que nous venons de signaler Les battements cardiaques sont, au repos, calmes et réguliers, le pouls bat 80 fois par minute. On entend .un souffle anémique à la base du cœur et dans les vaisseaux du cou.
Organes génitaux. — Les règles sont normales. Le toucher ne révèle aucune lésion des organes génitaux internes.
Mobilité. Normale.
Sensibilité. — Douleur à la pression au niveau de la région sous-claviaire gauche et névralgie intercostale au niveau des 7 dernières côtes du même côté, caractérisée par la présence des points vertébraux et intercostaux. Martellement sur les côtés du front et au sommet de la tète ; il existe également à gauche une hémianesthésie sensitive et sensirielle très manifeste bien qu’incomplète: la sensibiliré aux contact et aux impressions douloureuses est notablement diminuée, l’amblyopie est peu
accusée, mais le bruit de la montre n’est perçu ni à distance ni lorsque celle-ci est appliquée sur le front.
La compression de la région ovarienne droite ne détermine ni douleur, ni phénomènes nerveux; la pression exercée à gauche, au contraire est douloureuse et s’accompagne des phénomènes prodromiques d’une attaque d’hystérie. La malade accuse une sensation de chaleur, se croit sur le point de perdre connaissance, sa respiration devient précipitée et plus profonde, elle sent une boule qui remonte de l’épigastre au cou et provoque une sensation de strangulation.
Sommeil. — Le sommeil est troublé par les douleurs céphaliques précordiales et intercostales, et par des rêves incessants et pénibles ; la malade voit des bêtes, des chats-huants, des chouettes qui la poursuivent; elle tombe à l’eau ou d’un lieu élevé.
Au moment de s’endormir elle entend des cloches qui sonnent dans sa tète. Elle se réveille souvent en sursaut et dort à peine ce une heure sur huit ». Elle se plaint encore d’abondantes transpirations nocturnes.
. Habitus extérieur. — Etat mental. — Bl, Ch... est une femme brune et maigre, de très petite taille, d’une physionomie douce et fine mais où manquent entièrement les expressions de retenue et de pudeur qui font le charme du visage féminin. Ses traits sont réguliers et elle ne présente aucun vice de conformation.
Elle insiste beaucoup sur ses malheurs et Slir les mauvais ti aitements qu elle a eu à subir de la part de son mari, contre lequel elle a plaidé en séparation de corps : elle souhaite sa mort, non pour se remarier, car elle ne voudrait à aucun prix se donner de nouvelles chaines, tout en promettant bien de ne pas rester toujonrs seule, mais pour échapper entièrement à son empire. Elle souffre d’être seule et de voir son avenir brisé .
Toujours occupée d’elle-mème elle se plaint sans cesse de sa santé, cherche par tous les moyens. et surtout par des manières caressantes et provoquantes qui touchent à l’érotisme, et dépasseraient bientôt les bornes si on le lui permettait, à attirer sur elle l’attention de ceux qui la soignent et à se concilier leurs bonnes grâces. Elle passe avec la plus grande facilité de la gaieté à la tristesse et du rire aux pleurs. Elle parait aimer sa fille ; c’est là le seul sentiment élevé qu’il soit possible de découvrir en elle.
Hypnotisation. — Première séance le 17 avril 1879. — La malade prétend ne jamais avoir été endormie et nous défie gaiement d’y parvenir. Elle se prête cependant de bonne grâce à nos expériences.
Nous provoquons cependant facilement et en quelques instants un sommeil de courte durée qui ne présente rien de particulier.
Seconde séance. — 18 avril 1879. — Nous trouvons la malade assise
auprès du lit de ses compagnes qui occupe le n° 24 de la salle; nous l’endormons facilement par les moyens ordinaires et nous la faisons coucher dans son lit: elle dort d'un sommeil calme, les yeux sont fermés.
Au bout de quelques instants elle se met brusquement sur son séant. Ses paupières sont largement écartées, ses pupilles sont très dilatées, le regard est fixe et la physionomie, le geste, expriment un sentiment de terreur profonde. Blanche Ch... s’écrie « Ah non, il ne faut pas m’endormir comme cela, j’ai eu peur » Puis subitement le visage redevient calme; ses yeux se ferment et elle retombe sur son lit et parait de nouveau plongée dans un sommeil paisible (1).
Après quelques mouvements de la main droite et des doigts, quelques secousses rapides dans la commissure labiale droite et de l’orbiculo-palpébral du même côté.
Une légère irritation produite en frappant vivement le nez de la ma-
(1) Ce fait nous paraît être un argument à l’appui de l’observation de Gratiolet qui signale à plusieurs reprises la dilatation des pupilles sons l’influence de la terreur (L)e la physionomie, p. 51, 256, 336). Darwin n'accepte ce fait qu’avec réserve, bien qu’il l’ait constaté une fois chez une aliénée Expression des émotions. Traducl. Pozgi et Benoît, p. 329. Notre remarque a d’autant plus d’intérêt, que lorsque nous l’avons consignée dans nos notes nous ignorions entièrement celle te. Grabolet.
On sait d’ailleurs, depuis les expériences de Fi ntana, que chez les animaux notamment, chez le chat, la pupille se dilate sous l’influence de la frayeur. C’est une expérience bien simple et que nous avons répétée nous-meme bien souvent. 11 n’y a rien de surprenant d’ailleurs à ce que les émotions morales qui ont tant d’action sur la circulation cutanée en aient également sur la' circulation irienne et modifient le degré de dilatation de l’iris par l'intermédiaire du riche plexus-vasculaire dont cette membrane est pourvue. Nous renvoyons pour l’étude de cette intéressante question de la théorie vasculaire des mouvements iriens à la thèse remarquable de Drouin ( Delà pupille, 1810'.
Ajoutons enfin que clans ces études sur les circulations périphériques au moyeu du plétismograplie, A. Mosso, après avoir montré l’extrême sensibilité des vaso-moteurs à l’égard des émotions morales et. des opérations intellectuelles, constate que le diamètie de la pupille subit sous les mêm> s influences des variations qui ne peuvent s’expliquer que par une action analogue de celleci sur la circulaton de l'iris. A. Mosso (Sopra un nuovo methodo por scrivere i movimenti dei sanguini nell’huomo-Torino, 1875. Sui movimenti h.ydrolici del tride, Torino, 1875.)
Noms regrettons de ne pouvoir donner une idée plus exacte de l'expression saisissante de terreur de cetie malade qui était d’ailleurs trop fugitive pour être reproduite : nous ne pouvone mieux faire que de renvoyer le lecteur A la photographie de Duc-hesne , de Boulogne, représentant l'expression de fureur produite artificiellement par la faradisation (Mécanisme delà physionomie humaine. etc., grande édition.)
lade avec un crayon détermine aussitôt une crise nouvelle semblable à la précédente : avec les mêmesgestes et lamème expression dephysionomie, elle se dresse sur son lit et s’écrie : « Non, je ne veux pas rester ici », puis retombe doucement et reprend son sommeil un instant interrompu. Elle fait entendre de légers grognements et se retourne comme une personne qui rêve, ne répond pas auxquestions que nous lui adressons, et serre automatiquement dans ses mains les objets que nous lui présentons.
Nous provoquons alors, sans le vouloir, du reste, le phénomène de la suggestion par association d’idées. La question que nous lui adressons, sans intention bien déterminée : « ma fille, comment vas-tu ? » amène sans doute un rêve dans lequel sa fille pour qui elle conserve, avons-nous dit, une certaine tendresse, est exposée à quelque péril; car nous la voyons se dresser encore une fois sur son lit, et elle s’écrie avec une expression de terreur indicible : <r Elle va tomber, ma petite « fille; oh! retenez-la, mon Dieu, oh! ma fille. »La malade promène alors autour de son lit des yeux hagards et dit en pleurant convulsivement à la manière des hystériques : « Oh! oh! non, où donc que je suis. k Oh! je souffre, je souffre bien; j’étouffe; à boire! donnez-moi à boire! » et boit avec avidité le verre d’eau que nous lui présentons.
Elle paraît alors réveillée et refuse de se laisser fermer les yeux, appelle sa fille, se plaint de sa « bouL » qui l’étouffe. La pression de l'ovaire gauche est douloureuse et la simple opposition de la main sur la région ovarienne fait remonter la boule et. amène le redoublement cle la suffocation. Elle accuse toujours une soif vive et se plaint d’avoir roid.
Nous laissons la malade seule quelques instants, croyant que tout est fini, mais lorsque nous revenons à elle, nous la trouvons dans un état tétanique complet. Notre ami M. le Dr Marlin la touchealors légèrement au bras et amène sans doute un rêve dans lequel la malade se croit l’obiet de violences. Car Blanche Ch... ouvre les yeux et saute brusquement en bas du lit; son visage exprime lafureur et la colère, elle elle saisit notre ami à la gorge, en s’écriant avec violence : « Vous « m’avez battue, monsieur Martin, pourquoi m’avez-vous battue? »
Cette dernière crise est suivie du retour à la condition normale. Blanche Ch... a perdu tout souvenir de ce qui vient de se passer et « manifeste un profond étonnement. L’amnésie est absolue. « Tiens, « dit-elle, où donc est mademoiselle 24? Je travaillerai; je suis donc « couchée? quelle heure est-il? Tiens, merci, je viens d’aller chercher de l’eau. » — « Pourquoi, ajoute-t-elle avec animation, pourquoi « m’a-t on mise dans mon lit? »
Le lendemain, notre malade demande à sortir pour régler quelques affaires et promet de revenir. Nous ne l’avons plus revue.
Chatîibard.
Observation VIII. (Virginie G.,..)
La femme Virginie G..., âgée de 21^ns, née à Rome, exerçant le métier de plumassière, entre à l’hôpital Necker le 21 mai 1879 et est couchée salle Sainte-Eulalie, n° 31. Cette femme grande, brune, douée d’un type italien très accentué, est atteinte d’un ulcère probablement syphilitique du col utérin ; elle est manifestement hystérique bien qu’à un degré modéré et sans attaques. Nous relaterons seulement au sujet de cette femme deux expériences que nous avons laites sur elle. L’une avec les manœuvres hypnotiques, l’autre au moyen des inhalations d’éther.
Hypnotisme. — 23 mai 1879. Virginie G. déclare qu'elle a été autrefois, à Rome, l’objet de tentatives infructueuses de la partd’un « magnétiseur » elle consent toutefois à se laisser endormir et dès les premières passes elle accuse une sensation d’engourdiss ement et reconnaît que nous avons « du fluide. » Au bout de 4 ou 5 minutes, elle est endormie. Elle repose mollement sur son lit, les yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les membres dans la résolution; on ne peut obtenir de catalepsie. La respiration est calme, régulière et par moment un peu suspirieuse. La piqûre et des pincements énergiques la laissent insensible.
La malade est silencieuse et ce n’est qu’avec peine qu’on obtient d elle des réponses ; elle fait signe qu’elle va bien et fait comprendre du geste qu’un sentiment de constriction à la gorge l’empêche de parler. Cette J constriction disparaît après quelques frictions sur le point indiqué.
Virginie G... déclare alors qu’elle a comme un voile devant les yeux; I elle répond pertinemment aux questions qu’on lui pos.e, mais ne re- J connaît pas ses interlocuteurs. Elle parle de nous à nous-mème et finit cependant par s’apercevoir de son erreur. Eile se réveille spontanément. L’amnésie est complète-
Ethérisation. — 25 mai. Les inhalations d’éther endorment la malade en
quelques minutes et la rendent plus loquace que les manœuvres hypnotiques : les discours roulent alors sur ses occupations et préoccupations ordinaires. Ce n'est que quelque temps après le début du sommeil qu elle . se décide à parler. L’anesthésie est complète.
Tout a coup elle rit aux éclats, sa physionomie est gaie et souriante. Elle s’exprime à mi-voix et en français, bien qu elle parle cette langue avec une certaine difficulté.
Elle parle de son enfant : « 11 fait ses dents, est-il bien fait ! Mon petit ■ « bibi, petit ange. »
Elle passe ensuite à un ordre d’idée qui permette de présumer qu elle
vit dans un milieu d’artistes auxquels son mari et peut-être elle-même servent de modèles. Elle parle d’atelier, de statue de Léda, de pose. «Est- « il fini le concours pour le prix de Rome ? Le prix de Rome, M. Alfred, k la statue sera magnifique, cette année il fait Léda. « Oh qu’il est beau a Léda ! C’est fait en plâtre, c’est-il bien fait! »
« Maman, oh maman, si jepouvais aller à Rome! Oh mon ventre ! Ah « non ce n’est pas possible ; jamais de la vie, ah l’année prochaine je ne <, serai pas à Paris, ah maman, ah vrai tu me fais rire ! » (Rit aux éclats et longuement )
Se retourne dans son lit et se cache la tête sous ses couvertures. « Tous sont bêtes ici, oh tout ce monde-là ! J’ai mal à la tête. »
Avec angoisse et cachant sa figure avec ses bras. « Oh maman ! « Ah ma tète, quel mai ! »
« Que je ne me fusse pas mariée, je restais chez ma mère, mon Dieu, « je serais bien heureuse. Oh non quand on ne se convient pas est-il « possible de rester ensemble? Oh non c’est pas possible ! »
« Le salon, je veux y aller. Veux-tu me prêter ton billet ? »
« Est-il possible dans un hospice pareil, est-ce pas? n'est-il pas vrai ? « Réponds-le donc à moi? » (En pleurant et en mettant sa main sur la région hypogastrique. « Oh, qui me fait mal ! »
Virginie G... est toujours insensible aux excitations mécaniques et sensorielles. Elle parle maintenant avec animation et colère. Elle s’exprime en italien et nous devons recourir à notre ami M. Martin pour comprendre ce qu’elle dit :
« Elle voudrait aller à Rome voir sa mère, elle ne veut pas rester avec « cet homme. 11 me manquait cette croix du mariage, maman si je t’avais « près de moi je serais bien la plus heureuse des femmes, et avec un mar « comme celui-là, jamais je ne serai heureuse. »