Du sort des aliénés dans la Basse Normandie avant 1789, d'après des documents inédits
( Archives du Calvados, de l’Hôtel-de-Ville de Caen, Papiers de la Maison d’Harcourt. )
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On s’est beaucoup préoccupé, dans ces derniers temps, de tout ce qui touche aux aliénés, des meilleures conditions du traitement à leur donner, des progrès réalisés sur ce point à l’étranger, en Belgique , en Angleterre, du régime auquel ils sont soumis , etc. De nombreuses critiques ont été adressées à la loi de 1838, qui régit la matière. Cette loi, qui, à son apparition, marqua un pas immense fait en avant, qui fut le fruit des méditations de tant de graves esprits, qui donna lieu à une discussion si longue, si savante, si approfondie, paraît aujourd’hui à plusieurs tout-à-fait insuffisante. La question enfin a été portée au Sénat et au Corps
(1) Ce travail est le complément naturel de celui que nous avons publié naguères sur les Lettres de cachet dans la généralité de Caen. (Paris, Imprimerie impériale, 1864.)
législatif, et y a été l’objet de longs et sérieux débats. Dans ces conditions, il peut être intéressant de rechercher quel était en France, il y a moins d’un siècle, sous le régime du bon plaisir, le sort des aliénés. On sait comment les choses se passaient à Paris. Aujourd’hui que l’histoire provinciale sollicite de plus en plus l’attention , il peut y avoir quelque profit à voir ce qu’il en était dans une de nos provinces les plus riches et les plus civilisées, une de celles qui, plus voisines de Paris, étaient en communication plus fréquente avec lui, où les intendants ont été presque toujours des hommes distingués, et où la bonne volonté de l’administration ne s’est jamais démentie, à voir comment la Normandie, au XVIII e siècle , traitait les aliénés.
Quand on parle d’aliénés, une grave question se présente tout d’abord, qui vient compliquer la question médicale : c’est la question du respect pour la liberté individuelle. La liberté humaine est chose si précieuse et si sainte que, pour permettre de porter la main sur elle, même chez un être privé de raison, deux conditions semblent désormais nécessaires , indispensables , tout-à-fait élémentaires. La première , c’est que la folie soit bien et régulièrement constatée parles deux autorités seules compétentes en pareil cas, la science et la justice, par le médecin et le magistrat : le premier reconnaissant la maladie, le second usant du droit, qu’il a seul, de suspendre la liberté de l’individu, quand cette liberté devient dangereuse à la société. La seconde condition, c’est que la société, qui a confisqué provisoirement la liberté de l’insensé, promette en échange de faire tout ce
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qui sera en son pouvoir pour abréger sa détention , de l’entourer des soins les plus attentifs pour retenir, s’il est possible, cette raison prête à s’égarer ; pour la rappeler au plus tôt, si déjà elle s’est enfuie. Il nous semble à tous que la société serait coupable de sa folie si elle ne mettait tout le zèle possible à la faire disparaître.
Aucune de ces conditions n’était observée dans l’ancienne société (1), et on ne saurait voir sans une pitié profonde le sort qu’elle réservait à ces infortunés , et où la Justice était autant outragée que la Charité ; quand il est question d’eux, on remarque à la fois le mépris le plus complet de la liberté humaine , une précipitation extrême à déclarer qu’ils sont fous , l’absence de toute précaution contre les confusions possibles, enfin l’abandon complet de l’insensé , la société ne songeant pas à le guérir, mais à le retrancher.
Ce qui frappe tout d’abord quand on fouille les Archives des Intendances de la Normandie au XVIII e siècle, celles de Caen par exemple auxquelles je veux emprunter mes citations, et qu’on examine
(1) Elle était sans pitié pour ces infortunés. On se faisait du fou un divertissement. Un exemple entre mille : la grande Mademoiselle , en visite à Fontevrault, où elle a une tante abbesse, commence à s’y ennuyer dès le premier instant On ne trouve d’autre moyen, pour la divertir, que de lui montrer une folle enfermée dans un cachot. « Je pris ma course vers ce cachot, dit-elle (V. ses Mémoires), et je n’en sortis que pour souper. » Le lendemain , on la régale d’une seconde folle ; comme il n’y en avait plus pour un autre jour, l’ennui la prend, et elle s’en va malgré les instances de sa tante.
les traces qu’y ont laissées les gens enfermés pour cause de folie, c’est que la constatation de cette folie n’est entourée d’aucune garantie, qu’elle n’est pas même requise , que nulle part on ne rencontre une déclaration médicale légalement vérifiée , que parmi les innombrables ordonnances dont les fous sont l’objet, il n’en manque qu’une seule, celle qu’on y chercherait tout d’abord , l’ordonnance du médecin (1) ; enfin, que le plus petit nombre a été enfermé en vertu d’une ordonnance judiciaire. Pour enlever ces malheureux et les condamner à un emprisonnement sans fin et aux horribles tortures physiques et morales dont nous aurons le spectacle tout à l’heure , il suffit d’un ordre du roi, quelquefois de moins encore, et, pour motiver cet ordre , c’est assez que la famille le demande et que, sans donner d’autre explication , elle déclare le personnage fou et dangereux. L’administration , quand elle est le plus exigeante, se contente de faire joindre à la signature des parents , celle de quelques notables habitants du lieu, ou l’attestation du curé , ou la déclaration de la notoriété publique.
Le Ministre a bien , par moments , quelques scrupules de cet enlèvement arbitraire. M. Bertin écrit à un intendant de Rouen : « Il serait plus régulier et « plus sûr de s’adresser à la justice qui, après avoir « pris les informations nécessaires, peut ordonner « l’interdiction et la détention de la personne dont « la démence est prouvée.. .. Si l’on a besoin d’or- « dres pour le faire mettre dans une maison de
(1) Dans les soixante-six demandes que j’ai rencontrées, une seule est accompagnée d’un certificat de chirurgien à l’appui.
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« force, lorsque la justice aura prononcé, je propo- « serai volontiers à Sa Majesté de les donner. » Mais ce n’est qu’une intention à propos d’un fait particulier, une intention passagère. On voit, par les termes de l’avis donné, qu’en théorie, le Ministère ne regarde pas ces précautions comme absolument obligatoires , et, dans la pratique , on s’en passe sans cesse.
La signature du roi n’est pas même nécessaire. L’intendant accorde volontiers ces ordres de lui-même et sans consulter le Ministre ; et, à l’exemple de l’intendant, le maire de Caen délivre des ordres d’arrestation : cela est passé en loi. Les Archives de l’Hôlelde-Ville contiennent encore un très-grand nombre de ces pièces. Il arrive à la mairie une lettre couverte de plus ou moins de signatures déclarant, au nom d’une famille, qu’elle a un de ses membres d’esprit dérangé et de conduite peu régulière ; elle a appris qu’il y avait une place vacante dans le lieu spécialement destiné à renfermer les insensés ; elle s’est réunie pour la solliciter des bontés du maire et des échevins. Et, sans autres informations, le maire donne sa signature et l’enlèvement s’accomplit. Les plus heureux à certains égards , ce sont les insensés qui n’ont pas de famille ; il est vrai qu’ils ne sont pas soignés, mais personne ne l’est, et ils y gagnent du moins d’échapper à une affreuse captivité. Cependant, ce n’est pas toujours une garantie absolue, et, à défaut de parents , des voisins parfois que le prétendu fou incommode , interviennent et sollicitent son emprisonnement. Je trouve à cet égard une réclamation curieuse par sa naïveté : c’est une lettre
du 14 juin 1782., où maître Milésius Macparlan, professeur royal de théologie et principal de collège, demande, comme une complaisance et une preuve d’amitié, l’incarcération d’une pauvre folle. « Je prie « M. le comte de Faudoas de vouloir bien faire « donner une place à la Tour à la fille L***, qui est « folle depuis quelques jours, qui fait grand pitié,
« mais qui incommode de jour et de nuit mon quar- « tier, et surtout moy, étant logé dans une chambre « sur le devant de mon collège ; il obligera son amy « et serviteur. » Et le lendemain, un ordre est donné en conséquence (1).
(1) Il peut être intéressant de voir quels sont les divers cas de folie mentionnés par ces requêtes. Nous avons signalé le vague de la plupart des allégations ; il en est quelques-unes pourtant dans lesquelles on est entré en plus de détails. Chez plusieurs, la folie se témoigne par une irrésistible tendance à mettre le feu. Ici, c’est un fou méchant, dont la paroisse de Vauxelles réclame la réclusion, qui garde dans sa folie une certaine lucidité ; il a fait scandale dans l’église, brisant des chaises, un crucifix ; il a tiré son couteau contre le bedeau , il jette des pierres aux portes , il menace et maltraite tout le monde ; mais il se vante que s’il tue quelqu’un, il n’a rien à craindre, parce qu’on le traite de fou. Un autre est possédé de la manie du suicide : il a voulu se tuer d’un coup de couteau, se pendre. Les sœurs déclarent que la Tour doit être naturellement son partage. Il en est d’autres dont la folie est innocente et semble être de celles dont un traitement intelligent et attentif eût pu triompher. Tel est ce pauvre diable de menuisier qui, ayant emprunté pour payer sa maîtrise, a fait de mauvaises affaires ; sa raison s’est perdue, il s’imagine qu’il est riche, qu’il possède de gros biens ; il ne veut plus travailler et reste enfermé dans sa chambre, vêtu de son habit le plus propre. Un autre, 6 profanation des plus poétiques images, 6 souvenir d’Ophélia ! court la campagne ayant toutes sortes de fleurs autour de la tête.
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Dans ces conditions, on ne s’étonne pas de voir que parfois des ordres étaient surpris et que des êtres en pleine possession de leur raison étaient jetés dans ces horribles lieux. « Il m’a été secrètement «. confié, écrit un subdélégué , que M Ue P*** ne doit « pas être regardée comme folle, et qu’elle est la « victime d’une préférence que sa mère a pour ses « autres enfants. »
On rencontre, du reste, dans les Archives de Caen, une pièce pleine, à cet égard, d’instructives révéla^ tions. C’est le procès-verbal d’une visite faite, en 1766, à la tour Châtimoine, dont nous parlerons tout à l’heure. Nous y apprenons à la fois quel en était le personnel ordinaire et combien il s’y commettait d’erreurs, erreurs effroyables quand on en considère le résultat. Suivons, en effet, pas à pas le rapporteur. La première personne qu’il rencontre est un individu des plus fous. Mais la seconde est un malheureux qui, un jour de fête, quand tout le monde était en liesse , buvant dans un cabaret, et déjà ivre , a mis dans sa poche une tasse d’argent. Il l’a rendue dès qu’il a retrouvé son bon sens ; et cependant, il est là depuis dix-sept ans, et le rapporteur déclare ingénument « que le crime est expié et que le malheureux « mérite quon ait des égards pour lui. » La troisième est une femme « qui jouit de toute sa raison, qu’on a « mise là pour rendre service à sa famille, parce a qu’on la croit une friponne. » Plus loin, c’est « une « femme D*** , non insensée , dit le rapport, et trois a hommes non fous, détenus en vertu de lettres de « cachet » ; plus une cinquième , sur laquelle on ne nous donne pas de détails. Ailleurs, à côté de huit
fous dont la folie est bien avérée, un neuvième, à propos duquel le rapport marque expressément qu’il ne l’est pas. Enfin, au plus profond de la prison, avec deux fous reconnus, on trouve trois autres individus qui ne le sont pas. L’un, jeune encore , est le fils d’un marchand de Caen qu’on avait d’abord fait entrer à l’Hôpital, puis qu’on avait provisoirement déposé à la Tour, en attendant que sa famille lui eût trouvé une place. Le rapport ajoute avec une placidité qui fait frémir : « On a oublié cet homme qui « n’est pas fou et qui pourrait le devenir. » Semblable est l’histoire des deux derniers détenus ; l’un d’eux a servi honorablement pendant huit années et il a eu son congé, mais il a alarmé sa famille en mangeant du bien ! Leurs parents avaient demandé pour eux un asile pendant quelque temps ; « ils les ont « oubliés , ajoute le rapport : à examiner. »
Voici donc, tout compte fait, dans cette maison de fous, vingt-deux personnes retenues, sur lesquelles onze seulement sont de véritables insensés ; et sur ces onze, quelques-uns peut-être à leur entrée étaient dans la situation de celui dont parlait tout à l’heure le rapport, et que la prison a rendu fou. En effet, les basses passions qui avaient trompé la religion du Ministre étaient alors bientôt satisfaites ; la folie ne tardait pas à venir et à donner raison aux persécuteurs. On trouve ainsi, en 1789, un sieur M. de La M., appartenant à la classe des premiers bourgeois de Rennes, détenu sur la demande de sa famille. « Dans « les premiers temps, dit le subdélégué, il jouissait a de toute sa raison ; mais il ne tarda pas à donner « des preuves de son altération d’esprit ; il est de-
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a puis parvenu au dernier degré de démence... le » physique n’est pas en meilleur état et m’a paru « faire craindre une mort prochaine. » Tel avait été le sort d’un pauvre jeune homme de vingt-sept ans, qu’un ordre du roi avait fait enfermer , parce qu’il était soupçonné d’avoir chansonné Sa Majesté. Jeté dans un cachot malsain, il n’avait pas tardé à devenir fou, d’une folie douce, passant son temps à chanter et à jouer de la flûte.
De telles erreurs étaient inévitables avec les procédés arbitraires de l’administration, son insouciance pour la vérité , sa confiance aveugle dans les déclarations qui lui étaient faites.
Et l’horreur redouble quand on voit le sort réservé aux malheureux ainsi frappés au hasard, l’abandon où ils vont se trouver, les supplices même qui les attendent. A chaque instant, on acquiert la preuve qu’ils sont considérés seulement comme des êtres dangereux contre lesquels la société a le droit de prendre toutes ses sûretés. Elle seule est tenue pour quelque chose ; quant au fou , il ne compte plus. L’intelligence étant absente , on ne veut plus voir en lui qu’un corps dont on s’assure, dont on prévient les violences possibles, et un corps, à ce qu’on paraît croire, insensible. On ne se demande pas un moment s’il ne serait pas possible de les ramener à la raison.
On aurait tort pourtant de dire qu’autrefois on ne faisait rien pour eux. On trouve dans les Mémoires de M me de La Guette l’histoire d"un pauvre malheureux qui devient fou par les chemins, « On fut obligé, « dit la narratrice, de le lier sur une charrette de
« bagages ;*et même on lui donna le fouet à plusieurs « reprises, ce qui lui fit tous les biens du monde , a étant un souverain remède pour ceux qui tiennent « de la folie. » On ne peut pas trop plaindre ces pauvres gens de l’abandon où on les laisse en certains endroits quand on voit ce qu’étaient les soins.
Une seule fois ici je rencontre la mention d’un père qui réclame son fils , parce qu’il a appris qu’il s’est fondé à Paris une maison où l’on espère guérir cés maladies.
En Normandie rien de semblable. L’intendant de Rouen déclare « qu’il n’y a dans sa généralité aucune « maison destinée à recevoir les personnes attaquées « de folie. » L’Intendance de Caen n’est pas plus heureuse. Il y a des prisons où on les enferme ; il n’y a pas de maisons où on cherche à les guérir. On s’en remet de ce soin à la Providence. Une des requêtes présentées au maire de Caen le constate naïvement. Un femme y déclare qu’on a fait enfermer son mari à la Tour Châtimoine, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de lui rendre l’esprit sain (1772) (1).
On ne savait évidemment que faire des aliénés. Parfois, on les abandonnait à la discrétion de leur famille.
(1) Il faut cependant signaler deux exceptions heureuses: deux couvents, l’un d’hommes et l’autre de femmes, où les insensés sont mieux traités ; mais ce ne sont pas là des établissements ouverts à tous, on n’y est reçu qu’en payant, et les pensionnaires y sont trèspeu nombreux.
C’est d’abord la maison du Bon-Sauveur de St-Lo, couvent de femmes où, dit le subdélégué, les folles sont bien traitées. Aussi demande-t-il que l’administration vienne en aide aux religieuses,
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Sous prétexte de folie, la royauté autorisait le plus bénévolement et le plus charitablement du monde les séquestrations les plus arbitraires. On permet à un père de faire construire chez lui une logetle pour un fils insensé, à la seule condition qu’elle sera assez vaste, et surtout bien fermée. On essayait parfois de les loger dans les asiles ouverts aux autres maladies. C’est ainsi que nous voyons les hospices ou les couvents de Caen en recevoir quelques-uns ; mais cela au hasard et selon le caprice du moment, car le vice foncier en tout ceci et dans toute l’histoire du passé, c’est toujours l’arbitraire ; et quand l’insensé devenait gênant, on l’expulsait sans rémission.
Les religieuses de l’Hôpital ont d’abord accepté une folle. Mais bientôt, « ennuyées et fatiguées de « cette femme dont la folie va toujours augmentant,
« elles font dire à son mari qu’il ait à la reprendre « incessamment et à lui procurer un autre azile ,
& faute de quoi elles la passeraient à la porte. » Un autre jour , elles ne se contentent pas d’expulser la malheureuse qui les embarrasse, elles la condamnent de leur propre autorité à la prison. En 1772, une
ajoutant : a Des maisons de cette espèce sont d’une grande res- « source pour la province. »
Pour les hommes, il y avait un couvent du Mesnil-Garnier dans l’élection d’Avranches, où la détention était assez douce ; mais les soins y étaient bien insuffisants. C’est le subdélégué de Grandville qui nous l’apprend ; il écrit en 1785 que, dans ses différentes visites, il a remarqué que les religieux Dominicains de cette communauté sont, en général, des sujets très-faibles d’esprit qui ont besoin d’être conduits et qui sont peu propres au gouvernement des autres, excepté le prieur, homme très-capable, mais qui s’absente pour aller prêcher les stations du Carême et de l’Avent,
famille réclame une belle-sœur qui s’était retirée à l’hôpital par amour de retraite et principe de dévotion , et que les sœurs, pour se délivrer d’elle, surprenant un ordre, ont fait transporter à la Tour aux fous.
Parfois, quand l’administration envoyait à l’hospice un malheureux dont la folie n’était pas encore certaine , l’hospice fermait sa porte et se rachetait moyennant une légère aumône du devoir d’accueillir une misère. C’est ainsi qu’en 1779, le maire et les échevins décident qu’un pauvre mendiant, n’étant atteint que d’imbécillité, ne peut être reçu parmi les fous, mais doit être admis à l’hôpital général, « maison destinée à cet effet. » L’administration de l’hôpital, pressée de s’exécuter, consent à contribuer à sa nourriture pour huit livres de pain par semaine, et on décide que le malheureux sera reçu à la Tour au rang des fous. On le condamne au Carcere dura , pour ne pas embarrasser l’Hospice.
Dans d’autres circonstances, où la bonne volonté ne manque pas, les ressources sont si faibles, les installations tellement insuffisantes, que les malheureux insensés sont réduits à la plus triste condition. Un subdélégué de Cherbourg écrit (1785) ot qu’il a trouvé à l’Hôpital une folle : c’est une pauvre fille sans ressource dont le frère infirme, cordonnier de son état, est déjà chargé d’une autre sœur folle aussi et qui le bat. » Dans cette condition, l’Hôpital est son asile naturel. Mais à Cherbourg, on n’a ni les salles, ni les cours nécessaires ; le local manque pour qu’on puisse la loger et la traiter comme son état l’exigerait. On est obligé de l’y retenir dans une petite salle,
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qui n’est qu’une espèce de cachot Dans ce réduit, elle est toujours seule et ne voit personne. Loin de se guérir, elle devrait, au contraire , devenir plus folle encore.
Cependant, si l’on s’en rapportait uniquement à des déclarations officielles, il existait à Caen, au centre même de l’intendance, un asile spécialement réservé aux insensés, la Tour-Châtimoine , que le peuple appelait la Tour-aux-Fols. C’est ce que proclame une délibération du Conseil de ville de 1760, qui assure que la Tour sert à cet usage depuis un temps immémorial. Déjà, dans une délibération datée de 1731, le maire et les écbevins, repoussant la prétention du procureur général du Parlement de Rouen de nommer le concierge, ou tout au moins d’accepter sa nomination, déclaraient que la Tour « n’est pas une prison (1), mais bien un lieu choisi « dans le nombre des fortifications de cette ville et « destinée par les officiers du Corps de ville pour servir « d’asyle et d’hôpital aux pauvres citoyens dont l’esprit « est dérangé qui trouvent dans ce lieu tous les secours « qui leur sont nécessaires et qu’ils ne peuvent se procu- « rer d’eux-mêmes. » Elle ajoute que les pauvres in-
(1) MM. les échevins ne paraissent pas ici très au courant de ce qui se passe dans leur Tour-Châtimoine. Non-seulement, bien des ordres du roi avaient déjà pris ce chemin, mais la police ellemême sait l’utiliser au besoin. Une ordonnance de police, avec ce mépris de toute proportion entre le délit et la peine qui est le caractère de l’ancienne pénalité, « fait défense à tous décroto teurs ou autres de pareille espèce de marcher sur les gazons de
t la place Royale.à peine d’être enfermés, pendant l’espace de
« six mois, dans les cachots souterrains de la Tour-Châtimoine. »
sensés « qu’on retire par un motif de charité dans la a Tour de Châtimoine ne peuvent pas être considérés « comme des prisonniers, mais comme de pauvres « infirmes. » Et les échevins assurent, dans une autre pièce du 23 avril 1740, « qu’ils veillent continuelle- « ment sur la conduite de ce concierge nommé par a eux, afin que les malheureux insensés ne soient « pas négligés. » Dès le XVII e siècle, en effet, on trouve , dans les archives de la ville , les preuves de cette attribution donnée à la Tour. Les choses s’y arrangeaient d’abord à l’amiable. La ville se bornait à en prêter quelque coin à ceux qui voulaient s’en servir, à condition qu’il ne lui en coûterait rien et qu’ils y feraient telle installation qu’il leur plairait. C’est ainsi que, le 25 janvier 1659, un particulier était autorisé « à mettre dans la Tour-Châtimoine son frère « tombé en démence et dont il est le curateur, à la « charge de faire fermer par lui à ses frais , soit en « charpenterie ou maçonnerie, celle des embrasures « de ladite Tour qu’il aura choisie, afin qu’il ne di- « vague , et de lui fournir les vivres et aliments né- « cessaires. »
Plus tard, la ville forme là un établissement régulier dans lequel est réuni un nombre assez considérable de fous , envoyés , nous avons vu en vertu de quels ordres. Elle y reçoit même des malheureux venus des villes voisines, tantôt en vertu de lettres de cachet adressées au maire , tantôt en vertu de concessions faites par elle. Je trouve entre autres, en 1780, une requête du curé de Sacy et des principaux habitants au maire de la célèbre ville de Caen ; ils assurent que « comme il ne serait pas juste que
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« la pauvre folle dont ils demandent l’emprisonne- « ment y fût gratis, n’étant pas de votre ville, le curé « paiera 100 livres. »
L’Hôtel-Dieu fait les frais de l’asile. Il y dépense annuellement de 2,500 à 3,000 livres pour vingt détenus (125 livres par personne); un ou deux y étaient à la pension du roi, une pension de 200 livres.
Il semble donc que tous les vœux des amis de l’humanité devaient être satisfaits. Mais si, après avoir entendu les assertions de MM. les échevins, on pénètre dans ce prétendu asile , on rencontre de si épouvantables spectacles qu’on aimerait mieux apprendre que ces malheureux étaient complètement laissés à eux-mêmes. La Tour-Châtimoine est un horrible enfer, si horrible en effet que l’administration elle-même , s’avisant tardivement, et cinq ans seulement avant la Révolution , de savoir ce que c’était que cette prison à laquelle depuis tant d’années elle condamnait tant d’innocents, le jour où elle y pénètre, recule épouvantée ; et l’intendant déclare qu’il est impossible de conserver une pareille monstruosité.
On ne saurait, en effet, imaginer rien de plus monstrueux que les descriptions que nous en fournissent en 1785 , dans des rapports officiels qu’on ne saurait, par conséquent, soupçonner d’exagération, un inspecteur général des hôpitaux, un exempt de maréchaussée , homme par état peu porté à l’attendrissement , enfin un maire de Caen qui, sous l’impulsion de ce mouvement général d’humanité qui marquait l’approche de 89 , n’hésitent pas à dé-
mentir le témoignage de ces échevins si satisfaits, de 1731, et déclarent que les cachots étaient si mal entendus et construits que les malheureux qui y étaient enfermés excitaient la plus grande compassion.
Ce sont « des cellules prises dans l’embrasure du « mur de la Tour , de largeur en l’entrée de six on « sept pieds, et de trois pieds et demy à l’autre ex- « trémité, vers le jour qui donne du côté du fossé « de la ville, ledit endroit de profondeur tout au « plus de six à sept pieds, voûté dessus et dessous « en pierre, v Ce sont des souterrains plus épouvantables encore , « où l’on descend à vingt-cinq ou « trente pieds de profondeur ; là on trouve une cave « voûtée qui ne reçoit le jour et l’air que par trois « ou quatre lucarnes infiniment étroites, de manière « qu’en plein jour on ne peut y voir sans flambeau. a Ce lieu est tellement humide que plusieurs fois « dans l’année il est inondé, au point que l’on est « obligé d’y pomper l’eau , et qu’une pauvre femme « déposée à la Tour pour dix jours, en attendant a son entrée au Couvent, et qu’on y oublie pendant « deux mois , y languit les jambes à l’eau avec les « reptiles les plus immondes. Dans l’épaisseur des « murs de celte cave sont creusées quatre ou cinq a cavités, dans lesquelles on place des prisonniers « qui sont véritablement scellés dans le mur, puisque, « une fois établis dans ces lieux, la porte par laquelle « ils y sont entrés ne s’ouvre plus, et qu’elle est « assurée dans le mur au moyen de fers qui y sont « scellés. Quand on voulut en faire sortir un malheu- « reux qui y était détenu depuis vingt ans , la porte « n’avait été ouverte depuis si longtemps, nous dit
EN NOBJÆAKDIE.
« l’exempt, qu’il a fallu abattre la serrure et les » barres. Au milieu de cette porte est une ouverture « carrée , d’environ un pied, par laquelle le prisona nier respire, reçoit ses aliments et rejette ses ex- «■ créments. Genre de cachot inouï, dit le rapporteur,
« et le plus barbare qu’on puisse concevoir ! »
Dans les autres étages , les malheureux n’étaient guère mieux installés , nichés qu’ils étaient chacun dans une espèce de cage, que le rapport compare « aux cabanes roulantes des bergers qui gardent la « nuit les moutons en pleine campagne , n’ayant « pour tout, pour l’entretien de leur vie, qu’une ou- « verture semblable à celle pratiquée dans les ea- « chots souterrains (1). »
Je ne connais qu’une description égale à celle-ci en horreur, c’est celle que, dans une de ses lettres, Horace Vernet nous donne de la Mosquée des fous du Caire. Mais au moins cette fois , le lieu de la scène est dans cet Orient où la mort et la souffrance des hommes ont toujours été comptées pour rien,
(1) En présence de cette situation, on comprend la sollicitude de ce mari qui demande l’autorisation de transporter sa femme à Paris, où a il lui a trouvé une place moins désagréable. » Si l’on eût connu cet horrible état de choses, combien n’eût-on pas hésité à demander pour des infortunés un semblable asile! Je vois, par exemple, une pauvre femme réclamer une place pour sa fille, qu’elle représente « enfermée dans une misérable chambre où elle vit plutôt en « animal qu’en humaine » ; et le curé de St-Nicolas appuyer sa demande, touché qu’il a été du spectacle qu’il a eu a dans ce petit a appartement qu’elles occupent et qu’il a trouvé rempli de toutes a sortes de malpropretés, de vermines et ordures qui exhalaient a les plus mauvaises odeurs et causaient une infection des plus a grandes. » La malheureuse allait-elle gagner au change ?
où, par un raffinement atroce, elles se mêlent au plaisir, où l’on s’enivre de sang et de tortures autant que de voluptés. « Figure-toi, dit le voya- « geur, une cour de quarante pieds carrés, envi- « ronnée de murailles prodigieuses de hauteur qui « laissent à peine entrer le jour; Dans l’angle une « petite porte de trois pieds de haut, barricadée de « chaînes à travers lesquelles on passe avec peine. « De chaque côté des murs sont percées de petites « niches de quatre pieds carrés , garnies d’énormes « grilles de fer, et là dedans, sans vêtements , assis « sur la pierre, sans autre paillasse que leurs or- « dures et une épaisse couche de poussière, sont les « malheureux privés de leur raison, une double et « lourde chaîne au cou, dont les extrémités viennent « s’attacher à de gros anneaux extérieurs et dont « le frottement perpétuel sur la pierre l’a détruite « et creusée à plus de deux pieds. Joins à ces tact bleaux les rugissements des furieux, les accents .0 pitoyables d’un amoureux et les deux yeux fixes « d’un nègre silencieux qui vous regarde comme un « oiseau de nuit, et tu ne te feras encore qu’une « faible idée de ce que nous avons vu (1). » La description d’Horace Vernet est désolante, mais elle n’offre aucun trait qui ne se retrouve dans la Tour-Châtimoine. Les cris et les rugissements dont il parle ont dû s’y entendre bien souvent ou s’étouffer dans ses sombres piliers. Et dans ces tableaux qui épouvantent et indignent le voyageur français , rien
(1) Y. Sainte-Beuve. Causeries du Lundi. Article sur Horace Vernet.
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n’est comparable à cette horrible caverne, où l’infortnné pourrit pendant des années dans les ténèbres et dans la fange.
En voyant les malheureux ainsi logés , il est à peine besoin de se demander s’ils reçoivent les soins nécessaires. Ne cherchez pas s’il y a là un médecin pour soigner leur corps et rappeler leur raison, des sœurs de charité pour les entourer de soins délicats ; s’ils peuvent tout au moins compter sur la main plus rude d’un infirmier ; s'il y a un prêtre qui vienne, au moindre réveil de leur âme , leur apporter les consolations de la religion ? Le personnel de la maison est des plus réduits ; le seul fonctionnaire chargé de veiller sur eux est un concierge qui doit seul suffire à tous les services ; et si l’on juge de la sollicitude du gardien par son intégrité, elle ne devait pas aller loin : car on le voit, en 1770 , moyennant un écu de trois livres, procurer l’évasion d’une détenue (1). Parfois, plus coupable encore, il exploitait la misère des malheureux confiés à ses soins ; on nous apprend que l’un d’eux, manquant de tout, était donné en spectacle, pour une rétribution, à une curiosité imbécille.
Toute la sollicitude de l’administration municipale se borne à aller de loin en loin, en grande pompe , faire une courte visite à la Tour (2) , et demander aux détenus, encore en état de répondre, s’ils ne
(1) Le concierge traitait pour son compte avec les familles. Nous Je voyons, d’accord avec des parents, prendre un détenu en pension et « lui accorder une honnête liberté. »
(2) V. Arch. de la ville de Caen. Reg. 95. —A. f° 28.— 17 janv. 1750.—Visite de M. Hue de Prébois à la Tour-Chàtimoine.
sont pas mécontents du concierge. Que ne leur demandait-on également s’ils étaient contents du traitement ?
Quels sont, en effet, ces secours que les pauvres insensés trouvaient là, au dire des éclievins, et qu’ils n’auraient pu se procurer d’eux-mêmes? En présence des faits, ces paroles ne semblent qu’une amère dérision. Le ministre, dès 4749 , apprenait avec indignation le traitement auquel, en réalité, ces malheureux étaient soumis ; il se plaignait de l’état misérable et contraire à l’humanité dans lequel les prisonniers étaient tenus dans ce lieu, malgré la pension que payait le roi pour quelques-uns. Son indignation n’est que trop justifiée par les différentes confidences parvenues jusqu’à nous. Les malheureux fous sont là sans air, sans lumière, sans vêtement.
C’est ainsi qu’on avait trouvé en 1767, après dixhuit ans de captivité, le malheureux enfermé pour ses chansons « sans un lambeau pour se couvrir. » Et le maire expliquait paisiblement sa nudité en disant que c’était la faute de ses parents qui s’obstinaient à ne pas lui fournir de vêtements. Lorsqu’en 4785 la Tour livre ses mystères , quand on ouvre les loges en bois, « on en voit sortir tout d’abord une « femme toute nue qui tombe du haut de la Tour, « ne pouvant se tenir debout. Dans la même salle , a dans l’épaisseur des angles de ^ Tour, on trouve « dans le même état deux femmes , et un homme « qui est là muré depuis vingt ans. » Plus loin on en rencontre un autre sur la paille, « vêtu d’une « chemise gâtée, lequel a une partie de la cuisse
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« corrodée ; un autre enfin qui avait été attaché « avec des fers aux pieds à une chaîne dans le mur,
« mais qui n’avait plus que les accolle-jambes, les a chaînons ayant été rompus par le temps. 11 ne « pouvait supporter la lumière et ses jambes refu- « saient de le soutenir. »
Il n’est pas besoin d’ajouter un commentaire à ces détails.
Tous ces malheureux n’ont pas d’histoire ; la seule dont on retrouve quelque trace est vraiment attendrissante. Un certain des V., natif de Marseille, ancien chirurgien aux colonies, interdit par une sentence de la sénéchaussée de St-Domingue, avait été envoyé par ordre du roi et entretenu à ses frais à la Tour-Châtimoine. « L’état malheureux de ce dernier « des renfermés en ce lieu affreux, dit l’officier de « maréchaussée qui visite la Tour en 1785 , rente chérit encore sur les précédents. 11 était renfermé a dans un des piliers servant de fondement à la « Tour, du côté de l’ahbaye de St-Étienne. L’inté- « rieur du cachot était très-humide par la filtration « des eaux. Il n’en était pas sorti un instant depuis « dix ans. » La femme du concierge, de son côté, déclare : « Qu’il était vêtu à ses dépens avec de « vieilles hardes à elle ; que, du reste, il n’avait pas « besoin d’être mieux babillé, vu qu’il restait « presque toujours coucbé. » « C’était un être « doux , honnête v continue le rapport, sans aucune « malice, à ce qu’il paraît, et il demandait à rester « dans sa prison, pourvu qu’on voulut seulement « empêcher les enfants de lui jeter des pierres, « plaisanterie dont il est sujet à éprouver le désa-
» grément, le seul jour qu’il ait étant du côté du « chemin de l’abbaye. »
N’y a-t-il pas quelque chose de singulièrement touchant dans cette simple requête, si naïvement reproduite par ce rapport ?
L’histoire de ce malheureux devait être mélancolique jusqu’au bout. Le 7 novembre 1789, le ministre de La Luzerne écrit aux administrateurs de la maison de Beaulieu et leur rappelle l’ordre envoyé en 1785 de recevoir des Y. <■ Comme depuis cette époque,
« ajoute-t-il, il ne m’est rien parvenu qui serve à « constater l’existence de ce particulier ou sa sortie « de votre maison, je vous prie de m’écrire en détail « sur ce qui le concerne, afin que, s’il existe, on puisse « juger, sur votre rapport, s’il convient de faire cesser « sa détention ou de la prolonger encore. Il est inté- « ressant que votre réponse me parvienne sans re- « tard. » La même demande est renouvelée le 5 janvier 1790 ; elle reste sans réponse.
On voit ce qu’un pareil traitement pouvait faire pour eux ; comment, au lieu de les guérir, on ne faisait que hâter la ruine de leur intelligence. Ainsi, un pauvre être , dont le seul tort était un dérangement passager d’esprit, était condamné par la société au plus épouvantable des supplices, à celui que les plus effroyables tyrannies n’ont jamais osé rêver, condamné à la folie furieuse. Dans cette horrible solitude et cette nudité, sur une paille infecte, dans ces ténèbres, cette humidité et cette inondation périodique, le trouble d’esprit devenait vite égarement, l’égarement folie, la folie démence furieuse. C’était
à une marche inévitable et dont nous voyons , dans
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les dossiers que nous feuilletons, de trop nombreux exemples.
Aussi, les intendants ne signaient qu’à regret ces aggravations de peine pour un malheureux frappé déjà par la nature. Ils sentaient bien à quel châtiment ils envoyaient celui qu’on aurait dû essayer de guérir. Je trouve , entre- autres, un exemple intéressant de ces inutiles scrupules du magistrat et d’une touchante infortune. C’est un certain Daniel, dont le sort émeut le lieutenant-général de police de Cherbourg. « C’est « vraiment, écrit-il, pour des gens de cette espèce « qu’une maison de force générale paraîtrait devoir « être destinée, n’y aïant pas dans les lieux particu- « liers d’endroits propres à placer les fous , dont la « folie, comme celle de Daniel, est douce et tran- « quille. » Daniel, en effet, est un jeune homme de vingt-six ans, pauvre et sans parents qui puissent le contenir dans ses accès de démence ; il n’a jamais fait de mal à personne, il a seulement cherché parfois à se noyer. Faute d’une maison convenable, le pauvre Daniel sera condamné à la Tour-Châtimoine.
Combien de malheureux ne devait-il pas y avoir, semblables à celui-là , et dont la folie eût peut-être cédé à des soins assidus, à un traitement intelligent et attentif !
Nous en avons la preuve dans ces dossiers mêmes, dans la requête d’une pauvre femme qui réclame la liberté de son mari. Pendant neuf mois, elle n’a cessé de l’aller voir et de lui procurer tous les secours possibles ; il a recouvré la raison. Comment cela n’avertissait-il pas de ce qu’on aurait pu faire pour d’autres ?
Il faut rendre à l'administration de la Normandie cette justice, que ses représentants, à tous les degrés, intendants et subdélégués, se préoccupèrent de ce triste état de choses et cherchèrent, à plusieurs reprises , les moyens d’y remédier. La voix éloquente des philosophes demandant la réforme des abus, le respect de l’humanité, le soulagement des souffrances, retentissait de toutes parts ; on ne pouvait plus l’étouffer, et les intendants de Caen n’avaient pas été des derniers à l’entendre. Dès 1765 , M. de Fontette déclarait que l’Hôtel-Dieu était riche, que le logement des insensés était une de ses charges naturelles. U proposait de détruire la Tour-Châtimoine et de transporter à l’Hôtel-Dieu une vingtaine de loges, ce qui ne coûterait qu’une dépense médiocre.
L’intendant, M. Feydeau de Brou, qui paraît avoir été un esprit distingué et plein de bonnes intentions, écrivait la même année : « Il serait désirable de voir se former dans la province un établissement en grand où les personnes dont l’esprit est aliéné pussent être soumises à un traitement. » En mars 1785, il demandait les fonds nécessaires pour faire disposer , à Beaulieu, un logement spécial. « On pourrait, dit-il, « ce me semble , établir des loges en bois dans les « nouveaux bâtiments, au second étage, où les fous a seraient très-sainement. Mais l’argent manque : « les dépenses d’aménagement sont trop considé- « râbles , et ce n’est pas sans peine qu’il pourra se « trouver, à Beaulieu, des loges de fous en nombre « suffisant pour ceux qu’il sera indispensable d’y ad- « mettre. »
Un instant, on avait espéré que le roi prendrait
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ces améliorations à sa charge. « Il est question, écri- « vait-on en 1765 , de former dans toutes les proo vinces des établissements pour recevoir les in- « sensés, les furieux, les épileptiques et les gens « mal figurés, qui forment la partie la plus onéreuse a de la mendicité. Le roi est décidé à les prendre à « sa charge. » Mais l’ancienne société devait en demeurer à ces intentions, et laisser à une société nouvelle le soin et le mérite de les réaliser.
A défaut des secours de la royauté, les intendants ne sachant où trouver les fonds nécessaires, auraient voulu mettre les insensés à la charge des paroisses, comme les enfants-trouvés; mais ils étaient obligés de s’arrêter devant l’impossibilité de trouver un texte qui les autorisât. L’arbitraire que rien ne trouble pour faire le mal, ne se sent pas le courage de faire arbitrairement le bien.
L’essai tenté tardivement à Beaulieu après la démolition de la Tour-Châtimoine (1785), ne devait pas, du reste, donner d’heureux résultats. Les pauvres insensés n’avaient guère gagné au changement. A Beaulieu ils étaient aux prises avec d’autres misères et d’autres dangers. Les femmes supposées folles y avaient été jetées pêle-mêle avec des voleuses, des mendiantes et des prostituées , livrées à leur mépris et à leur dérision, et leur servant de jouet.
On voit dans tout cela les meilleures intentions demeurer impuissantes. Il y fallait un renouvellement de la société tout entière, et l’infusion d’un principe nouveau, le respect de la liberté individuelle.