‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 165 sur 210 · I.A RÉ(;ION riKSEnTUjVE · texte numérisé non relu

I.A RÉ(;ION riKSEnTUjVE

Il est temps d'aborder le Sahara. Transportons-nous h Balhna. ' :'i 120 kilomètres au sud de Conslantine. Nous avons franchi la région des hauts plateaux; la ville de Bathna est placée à l’extrémité du dernier de ces plans successifs, à 1060 mètres au-dessus de la mer. Au nord-ouest s’élèvent les crêtes de l’Atlas, couronnées (le cèdres qui se découpent sur le ciel. La pyramide du

(1) Pislacia atlanlica.

(2) Fraxinus dimorplta.

(3) Junipervs oxycedrus, J. plwtiii en.

(4) Slipa lenacistima.

(5) Artemhin herha o(/.n.

LE SAHARA ORIENTAL-

djebel Tougour, semblable aux pics des Pyrénées, et désignée par les colons algériens sous le nom de pic des Cèdres, domine tout le massif. Vers le sud-est s’étendent les montagnes de l’Aurès, aux formes arrondies et revêtues de bois de chênes verts et de pins d’Alep. L’ancienne Lambessa se cache dans un repli de la montagne. Les enceintes du camp romain sont parfaitenient visibles ; la masse cubique du prétoire antique en occupe le centre. Quatre portes triomphales encore debout, des temples, un aqueduc, des mosaïques, des pierres tumulaires sans nombre, des postes avancés, plus de sept cents inscriptions relevées par M. I.éon lîenier, tels sont les restes d'une ville couvrant une surface immense, et dont la population ne devait pas être au-dessous de /lOOüO âmes. En sortant du camp de Lambessa, vers le nord-ouest, on suit une longue ligne de tombeaux. A l’extrémité, au milieu des chamj)s d’orge d’où s’élevaient des nuées d’alouettes, je m’acheminai vers la pyramide de Flavius .Maximus, préfet de la troisième légion Auguste. Ce monument tombait en ruine; M. Lirbuccia, colonel et antiquaire, le lit relever, et le f» mars 18/i9 la garnison de Itathnu défila devant la pyramide restaurée qui recouvre depuis tant de siècles les ossements du cbef de la célèbre, légion. Certes, si jamais soldats furent dignes de rendre des honneurs à un général romain , ce sont les soldats de cette armée d’Afrique qui ont conquis sur la barbarie une nouvelle France située en face de la première, au bord de la Méditerranée, redevenue la grande roule du monde. Contenant les Arabes par leur fermeté, ils ont ouvert des roules, construit des ponts, élevé des aqueducs, fondé des villes, comme leurs devanciers. Quand on voit le camp romain de Lambessa, contigu à la ville civile, et Hatbna, bâtie sur le même plan, on reconnaît Feeuvre du même génie politique et militaire. En .Afrique, l’armée, utile, active, laborieuse, a une haute signification morale : elle est à la fois conquérante et civilisatrice, protectrice des populations sédentaires

REGION DESERTIQUE.

et laborieuses, ledoutable seulement pour l’Arabe vaj^aboud, pillard et fanatique, race rebelle à toute civilisation, comme les Indiens de l’Amérique du Nord, et destinée fatalement à disparaître du pays qu’elle ruine depuis si lonfftemps.

A 6 'kilomètres au sud do Bathha est un large col surbaissé qui se confond avec le plateau au-dessus duquel il s’élève de 101) mètres seulement. Là se trouve le point de partage des eaux qui coulent au nord vers la Méditerranée,-au sud vers une antre mer qui n’existe plus, celle quicouvrait jadis le désert du Sahara. Le i>ic des Cèdres semble placé sur la limite comme une borne gigantesque : les eaux de son versant septentrional descendent, à travers le ravin Bleu, vers le Rummel.et la Méditerranée; celles du versant méridional, par le ravin des Cèdres, dans le torrent qui passe sous le pont d'El-Kantara. Après avoir franchi le col, un caravanserai, celui de Ksour, est le premier -poste que l’on rencontre. De magnfliques sourcess’échappentdes marnes crétacées, conservant, le 18 novembre 1863, une température de 17 degrés, quoique celle de l’air fùUseulement à lOdegrés. D’immenses troupeaux de moutons blancs et de chèvres noires, suivis de leurs InTgers arabes, descendaient dans le ravin sans se confondre, et des femmes sahariennes, portant à leurs oreilles de grands anneaux circulaires, remplissaient îles outres qu’elles chargeaient sur des ânes. C’était une scène biblique encadrée dans un paysage grandiose et sévère : au loin, vers l’ouest, les cimes abaissiies de l’Atlas, et à l’est, celles de r.\urès, fuyaient à l'horizon ; devant nous, sétendait une plaine une parsemée de maigres cham|»s de céréales et terminée par le col des Juifs. Après l’avoir franchi, nous arrivâmes au poste des Tamarins. Le torrent issu du pic des Cèdres, grossi des sources du Ksour, coule toujours dans des marnes oii il s’est creusé un lit profond à berges verticales. De grandes pierres taillées, les unes debout, marquant les pieds-droits des portes, la plupart gisant sur le sol, signalent un ancien poste romain, et le caravanserai fran-

LE SAHARA ORIENTAL

çais porte le nom des Tamm ins ii cause des nombreux tamaris (1) qui bordent les rives du torrent. Les Tamarins sont encore à 790 mètres au-dessus de la mer. Le ciel était noir du cAté de Rathna, bleu vers le Sahara; un air tiède nous arrivait du sud ; nous sentions les approches du désert.

Après les Tamarins la route descend les pentes ravinées de montagnes dénudées, sans arbres, sans végétation autre que les souches des arbrisseaux défendus par leurs épines ou leur dureté contre la dent des moutons et des chameaux. Partout les eaux éphémères des pluies hibernales ont raviné le sol et mis à nu les marnes aux couleurs variées. Nulle végétation ne peut s établir sur CCS terres argileuses craquelées par le soleil. C’est un aspect désolant qui rappelle les descriptions de l’Arabie Pétrée. RieulcM le chemin arrive à la jonction des deux torrents; le poste romain, nti duo flumima, était placé au confluent. Une puissante montagne, le Metlili, composée de couches concentriques profondément ravinées et simulant les feuilles d’un immense artichaut, est devant nous ; gauche, se dresse une muraille continue de rochers, le djebel Gaouss. Tout à coup une fente apparaît au milieu de la muraille : c’est une clus<! des Alpes, un port des Pyrénées, la brèche de Roland transportée en Africjue; pour les Arabes, c’est \a. bouche du désert. Le torrent et le fil du télégraphe électrique se glissent dans la gorge ; quelques palmiers rabougris apparaissent sur les bords de l’eau; un pont romain d’une seule arche traverse le torrent au point le plus resserré ; des rochers verticaux couleur de bitume semblent menacer b; voyageur. Après quelques sinuosités qui en cachent l’issue, le défdé s’ouvre, l’oasis d’El-Kantara, la première des oasis du désert, apparaît à nos yeux. Une foret de dattiers s’étend devant nous. Couronné d’un panache de palmes vertes sous lesquelles pendaient des régimes d’un jaune rougeâtre chargés de dattes ](resqne

(1) Tiimnn(r fiolHcd.

KKülON DKSERTU^I K.

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mûres, chaque arbre semblait une svelte colonne élevant dans les airs son élégant chapiteau composé de feuilles et de fruits. A l’ombre de ces palmiers, des abricotiers, des figuiers, des grenadiers, des figues d’Inde, formaient un épais fourré. C’était un monde nouveau éclairé par un soleil splendide brillant dans un ciel d’azur. Le djebel Gaouss, disent les Arabes, arrête les nuages qui viennent de l’Atlas. L’air chaud et sec du désert, s’élevant le long des parois de la montagne, dissout la vapeur d’eau dont sc composent les nuages engendrés dans des régions plus froides, dit la science moderne. Le ciel, le sol, la végéta= tion, ont changé, et avec eux les demeures des habitants. Les maisons, entourant une cour carrée, sont bAties de briques grises sécbécs au soleil, basses, surmontées d’une terrasse et percées de meurtrières étroites. Les anciennes tours de garde tombent en ruine. Jadis, avant que la France protégeAt le paisible berbère cultivateur de l’oasis, elles servaient à signaler de loin les Arabes nomades, qui deux fois par an traversaient la bouche du désert pour gagner en hiver les pAturages du Sahara et en été ceux des montagnes.

Siluee sur les limites de la région désertique, cette oassis a environ 5 kilomètres de longueur, et compte 76 000 palmiers. M. Henri Fournel, le premier géologue qui ait pénétré dans ces contrées, au printemps de 18AA, avec la colonne exptiditionnaire commandée par le duc d’Aumale, appelle avec raison El-Kantara l'Hyères du Sahara. Par 35° 16' de latitude, les dattes y mûrissent à peine : de même le bassin d’Hyères est le point le plus septentrional oii l’arbre puisse être cultivé et passer l’hiver sans abri. Les 60 000 dattiei’s d’Elche, dans le royaume de Valence, en Espagne, par 39° AA' de latitude, forment la seule oasis européenne : la nature du sol, la rareté des pluies, l’exposition, la chaleur du climat, la présence d’un certain nombre de plantes sahariennes, rendent cumpU‘ de celle culture exceptionnelle. Pour que le dattier mûrisse

r.ll. MAKTISS. :i5

LE SAHARA ORIENTAL

complètement ses fruits, il faut s’avancer dans le Sahara jusqu*au 33* degré de lafiluile. Là se récoltent les dattes que nous recevons sous le nom de dattes de Tunis. Les meilleures viennent de l’oasis de Touat, latitude 27“ t5' : c’est-à-dire à 8“ au sud d’El-Kantara et au niveau de la mer. D’après les observations et les calculs de M. Paul Marès, lé caravanscrai d’El-Kantara est encore à 517 mètres au-dessus de la Méditerranéc. Il occupe l’extrémité d’un vaste plateau circonscrit par des montagnes tabulaires, .^bandonnant la route ordinaire, nous passâmes aux eaux chaudes de Hammam Sid-el-Hadj, dont la température est de àl degrés, et longeâmes le pied d’une montagne, le djebel EI-McIa, contenant des couches de sel exploitées par les Arabes. Pendant quelque tem|)s, nous marchâmes au milieu des tufs ou travertins déj)Osés par des eaux minérales qui jadis coulaient comme celles de Hammam ; elles ont tari en laissant ces traces irrécusables de leur existence. Nous entrâmes ensuite dans un terrain composé tic marnes grises, bleues, jaunes, rouges, entremêlées de poudingues et de calcaires, raviné par les eaux qui descendent, à l’époque des pluies, de la montagne de sel. Les ravins, de 50 à 60 mètres de profontleur, étaient si rapprochés, qu’il aurait fallu plusieurs jours pour gagner directement le pied de la montagne, distante de quelques kilomètres seulement, à travers ce dédale de (coupures profondes séparées par des arêtes tranchantes. Ce sont des pluies d’hiver, tombant quelquefois à des années d’intervalle, qui produisent de |)areils effets, yue les géologues qui veulent parler de l’action érosive des eaux pluviales laissent de côté les exemples mesquins qu’ils citent à l’appui de leurs démonstrations, qu’ils visitent l’.AIgérie et s’inspirent de la contrée ravinée du djebel El-Mela et des monbignes tie la Kabylie: c’est là qu’ils verront comment la puissance érosive de.s eaux transforme sous nos yeux un plateau uni en un massif do monUignes aussi accidentées que celles qui sont dues au relèvement et à la rupture des couches.

REGION DESERTiyiîE. 547

La nuit nous surprit au milieu do ces ravins, mais nos mulets suivaient instinctivement la trace de ceux qui les avaient précédés. Nous arrivâmes fort lard au bord de l’immense lit caillouteux de l’oued El-Kantara, qui prend ici le nom d’oued Kl- Oulaïa, suivant la coutume des Arabes, qui donnent successivement à une même rivière les noms des localités qu’elle traverse.

^ De l’autre côté, nous trouvâmes le caravanserai d’El-Uutaia, situé près d’une ancienne oasis dont les palmiers ont été coupés vers 1830, pendant les guerres civiles des Arabes. Grâce h la domination franvaise, l’oasis renaît, et la fertile plaine d’El-Outaïa n’attend que la main de l lTomme pour se couvrirdes plus riches moissons. Un grand industriel, M. Jean Dollfus, se propose d’y tenter sur une vaste échelle la culture du coton. La question de l’irrigation est la seule à résoudre, le ciel et le sol ne laissant rien à désirer. La plaine d’El-Uutaïa est entourée de montagnes qui la circonscrivent complètement, sauf une échancrure qui , conduit dans le bassin du llodna, dont le centre est occupé par un grand lac salé.

Lorsque nous partîmes d’El-Outaïa le 21 novembre, au lever du soleil, le ciel était pur, l’air calme, la tenq)érature à 10 degrés au-dessus de zéro. La fumée des bivacs arabes dispersés dans la plaine s'étendait horizontalement à une faible hauteur du sol, et formait une bande bleuâtre le long des montagnes qui nous séparaient du Sahara. L’échancrure qui mène dans le Hodna n’existait plus, la muraille qui entoure la plaine paraissait complète. Cependant bientôt, à notre grand étonnement, nous distinguâmes des trous dans les rochers du nord-ouest : ces trous s’agrandissaient sans cesse et tendaient à se rejoindre ; les montagnes prenaient la forme d’arbres ou de |)yramides renversées.’ Peu à peu les trous se confondirent, et des brèches apparurent; ces brèches s’élargissaient à vue tl’œil, les pans de rochers qui les séparaient s’évanouissaient l’un après l’autre. Enfin la chaîne de montagnes de ce côté disparut, l’ouverture qui conduit dans

i.F. sahaha orientai.

5SK

le Hodna éUiit rétablir : nous avions rtr dupes d’un mirage latéral..

Enfin nous arrivons au bout de cette plaifie monotone, derrière laquelle le Sahara devait nous apparaître. Nous traversons un torrent dont les berges sont tapissées par les tiges rampantes de la coloquinte, et nous montons le col de Sfa, en suivant la belle route tracée par l’armée française. Des plantes en fleur . se balançaient çà et là sur les rochers; nous avions mis pied a terre pour les cueillir. Arrivés au sommet, nous nous arrêtâmes.

Un grand arc de cercle s’étendaU devant nous, limitant une surface violacée, unie comme la me* et se confondant à l’horizon avec le ciel bleu : c’était le Sahara. L’arc s’appuvait à l est contre la chaîne de l’.Xurès, à l’ouest contre celle des Ziban, dont quelques ressauts, voisins de Biskra, surgissaient comme des écueils sur cette mer qui semblait avoir été figée dans un ’ moment de calme. La mer réelle frissonne toujours à la surface ; un léger balancement imperceptible à la vue pousse vers le rivage le flot expirant bordé d’un liséré d’écume. Ici rien de semblable; c’est une mer immobile, une mer pétrifiée, ou plutôt c’est le fond uni d’une mer dont les eaux ont disparu. La science nous renseigne, et, comme toujours, l’expression de la réalité est plus pittoresque, plus saisissante que toutes les comparaisons créées par l’imagination. A nos pieds, un plateau caillouteux, raviné, aux bords relevés, nous dérobait la vue de Biskra; de longues caravanes noires dessinaient les sinuosités de la route et se détachaient forlement sur le fond jaune du terrain. Nous traver.sâmes à notre tour ce plateau sous les feux d’un soleil de novembre, qui pouvait rivaliser avec ceux ’du soleil d’août de la belle France, et à midi nous arrivâmes à Biskra.

La ville de Biskra. située sous le .15' degré de latitude et à 125 mètres au-dessus de la mer, est la capitale d’un district étendu qui renfermede nombreux villages dont chacun s’appidle

ItKIilON DKSKKTIOIIK.

mi zub. au pluriel zibmi. C’est de là que le district a tiré son nom. Biskra était un poste romain qui se nommait ad Pisrinam, du nom d’une source d’eau chaude distante de 6 kilomètres, et désignée par les Arabes sous le nom A' Ahi-Salahin. Salomon, vainqueur des Maures de l’Aurès au iv* siècle, rendit celle province tributaiie des Romains : « Vectifialem Romanis fecit idem provinciam Zubam trans montem Aurasium sitamn, dit Procope (1). Le chef du district prenait le titre de præfeclus limitis Zabensis. La province, avec tout le pays, passa sous la domination arabe, puis sous celle des Turcs, dont le fort ruiné se voit encore sur un monticule au nord de la ville. Le 18 mai 18ià, elle fut occupée par le duc d’Aumale. Riskra se compose maintenant d’une ville française groupée près du foj't Saint-Cermain, ainsi nommé en l’honneur d’un commandant du cercle de Biskra tué en 18à9 à la suite de l’insurrection de Zaatcha. Au sud de la ville, l’oasis, c’est-à-dire la forêt de palmiers, s’étend sur la rive droite du fleuve. Le nombre des dattiers s’élève à plus de

110,000, et plusieurs villages sont cachés au milieu des jap-

(lins. Le canal de dérivation, construit par les soins (lu génie mililaire, emprunte à l’oued Biskra les eaux nécessaires à l’irrigation. Près du fort, une grand» place carrée est entourée de. galeries couvertes ; l’église s’élève d’un côté, et en face se trouve le cercle militaire, dont le jardin, découpé dans l’oasis, est planté de palmiers au milieu desquels on a tracé des allées sinueuses bordées de fleurs. Un marché couvert où les Arabes exposent leurs denrées, quelques rues à angle droit bordées de maisons (;oinposées d’un rez-de-chaussée ou à un étage seulement, telle est l’image de la ville française la plus méridionale de la province de Constantine. Le fd télégraphique, la poste aux lettres et les diligences ne vont point au delà de Biskra: mais, le croirait-on ? il y existe un bureau de douane, d’entrée et de. sortie,

(1) De bell. l'nnd., lib. Il, cap. xs.

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