I.A GEOGRAPHIE ROTAMQrE. S
Le changement et l’appauvrissement que Linné observait en marchant du sud au nord, Toumefort les avait déjà remarqués lorsqu’il s’élevait sur les flancs du mont Ararat, en Asie. Au pied de la montagne, il retrouvait les plantes d’Arménie, plus haut celles d’Italie, plus h.'tut encore celles des environs de Paris, au-dessus celles de la Suède, et enfin, dans le voisinage des neiges éternelles, celles de la Laponie. Contemporain et rival de Linné, Buffon, généralisant tons ces traits épars, caractérisait en peu de mots la géographie botanique ; « Les végétaux qui couvrent la terre, disait-il, et qui y sont encore attachés de plus près que l’animal qui broute, participent aussi plus que lui à la nature du climat. Chaque pays, chaque degré de température a ses plantes particulières. On trouve au pied des Alpes celles de France et d’Italie ; on cueille à leur sommet celles des pays du Nord. On rencontre ces mômes plantes du Nord sw les sommets glacés des montagnes d’Afrique. Sur les monts qui séparent l’empire du Mogol du royaume de Cachemire, on voit du côté du midi toutes les plantes des Indes, et l’on est surpris de ne voir de l’autre côté que des plantes d’Europe. C’est aussi des climats excessifs que l’on tire les drogues, les parfums, les poisons et toutes les plantes dont les qualités sont excessives. Le climat tempéré ne produit au contraire que des choses tempérées. Les herbes les plus douces, les légumes les plus sains, les fruits les plus suaves, les animaux les plus tranquilles, les hommes les plus polis, sont l'apanage de cet heureux climat. » Linné et Buffon avaient, comme on le voit, pressenti et défini la géographie botanique. Un modeste abbé, dont le nom est trop peu connu, devait le premier en faire l’application à un pays en particulier. Dans son Histoire naturelle de la France méridionale, publiée en 1782, l’abbé Giraud- Soulavie consacre la moitié d’un volume à la topographie des plantes de la région comprise entre la Méditerranée et le sommet des Cévennes ou du Vivurais, dont le point culminant, le mont Mezenc, s’élève
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à il5U mètres au-dessus de la mer. Pour lui, la géographie botanique fut une révélation intuitive. Une mère éclairée, voulant ranimer sa santé débile par l’air vivifiant do ces montagnes au pied desquelles il était né, lui montrait, en le soutenant dans ses bras, la succession des zones qu’ils traversaient ensemble. Cet enseignement maternel s’était gravé dans son esprit, .et il en fit le sujet de l’une des parties les plus intéressantes de son ouvrage. Après avoir prouvé que le climat est d’autant plus rigoureux qu’on s’élève davantage, Soulavie distingue cinq zones de végétation étagées l’une au-dessus de l'autre, et caractérisées chacune par l’oranger, puis l'olivier; la vigne avec le mûrier, les châtaigniers, les sapins et les plantes alpines. Frappé de l’influence prédominante du climat, il ne méconnaît pas celle du sol, et la fait ressortir en examinant comparativement la végétation des roches granitiques, calcaires ou volcaniques, qui forment le relief des montagnes du Vivarais.
Quelques années après la publication du livre de Giraud- Soulavie, la France était étudiée sous un point de vue en apparence distinct, en réalité dépendant de la science dont nous nous occupons. Un agriculteur anglais, Arthur Young,.qui appartenait à la clas.se si honorable des getulemett farmert, avait parcouru les trois royaumes à plusieurs reprises et dressé le tableau de leur agriculture. Four juger la valeur des pratiques agricoles de son pays, un terme de comparaison lui manquait ! il résolut donc de visiter la France. Quatre étés, ceux de 1787 H 1790, furent consacrés à ce voyage. Ce n’est point emporté par une locomotive sur des chemins de fer, dont l’imagination la plus hardie n'eût pas alors soupçonné la possibilité ; ce n’est pas même dans les lourdes messageries ou les paisibles vniturins de l'époque que Young accomplit son pèlerinage agricole : ces moyens de transport lui semblaient encore trop rapides. Young parcourut toute la France à cheval, porté par la même jument.
LA GÉQQflAPHlE BOTANIQUE. 7
s’écartant des grandes routes, s'arrêtant auprès d’une ferme/ afin d’examiner les méthodes de culture, les instruments aratoires, les chevaux de trait ou les troupeaux, mettant pie<l à terre pour s’entretenir avec les laboureurs qu’il apercevait dans les champs, s’informant du prix de revient et du prix de vente des produits de la terre. Sa curiosité satisfaite, il remontait à cheval et méditait en cheminant sur ce qu’il avait vu et sur ce qu’il allait voir. La réflexion mûrissait ainsi lentement les résultats de l’observation et le conduisait à des conséquences dont l'avenir a confirmé l’exactitude. En même temps Young ne négligeait pas de visiter les savants, les hommes de lettres, les gentilshommes éclairés qui habitaient la province. F.'^ut-il s’étonner qu’après avoir étudié notre pays avec un esprit dégagé de nos préjugés, et avec un terme de comparaison comme celui de r.\ngleterre, il ait mieux jugé la France que les Français, et y ait fait des découvertes aussi nouvelles pour nous que poulies autres peuples? Young le premier a distingué les climats si divers que la France doit à sa situation géographique et à la configuration de son sol. Ce que Giraud-Soulavie avait si heureusement accompli pour le Languedoc, Young l’a fait pour le royaume tout entier. Le premier il a remarqué les limites de culture qu’on traverse en allant du nord au sud ou du sud au nord, celles de l’olivier, du mûrier, du maïs et de la vigne. Le premier il dressa une carte des différents sols cultivables de la France : il est donc à la fois le créateur de la géologie et de 1a géographie agricoles, qui ne sont autre chose que la géographie botanique des espèces cultivées. xVialgré l’émotion produite dans le monde entier par les grands événements do 1789, le voyage d'Arthur Young fit une profonde sensation, et il est resté comme un modèle parfait de l’exploration agricole d’un grand pays.
Après Arthur Young et Giraud-Soulavie, citons encore Denedict de Saussure et Louis Ramond. Les voyages qu'ils ont
INTRODUCTION
faits, le premier dans les Alpes, le second dans les Pyrénées, quoique spécialement consacrés à la géologie, sont pleins d’observations sur la topographie botanique de ces montagnes : partout ils signalent et apprécient l'influence de la hauteur, de l’exposition, des abris, de la nature du sol sur la végétation. Ramond préludait ainsi à son Mémoire sur la végétntiim du sommet du pie du Midi, où il essaya le premier de donner la flore complète d’un sommet élevé de 2877 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les écrits de Saussure et de Ramond sur les plus hautes montagnes de notre continent ferment dignement la série des essais qui dans le xviii' siècle préparaient l’avénement de la géographie botanique à l’état de science.
Au commencement du xix’ siècle, nous trouvons d’abord le nom du plus illustre représentant de cette branche des sciences physiques et naturelles, celui d’Alexandre de Humboldt. L’éclat et l’importance de ses travaux sont même tels, qu’il en est généralement considéré comme le créateur. C’est Humboldt, en effet, qui, l’affranchissant des limites étroites de l’Europe, lui a fait embrasser le monde tout entier. Grâce à l’universalité de ses connaissances, ce grand voyageur a pu relier la géographie botanique à la météorologie, à la physique du globe et à la géologie, devenues désormais ses compagnes inséparables. Au retour de son exploration des régions équinoxiales, l’imagination encore toute pleine des contrastes qu’il avait observés entre la végétation de l’ancien et du nouveau monde, il publie ses idées sur la physionomie des végétaux. Décrivant d’une manière pittoresque ces formes que le paysagiste cherche à Axer sur la toile, et qui donnent un caractère si varié à l’aspect des diverses parties du globe, de Humboldt les ramène à quelques types principaux. Il montre que c’est la prédominance do telle ou telle forme végétale qui nous fait reconnaître immédiatement une contrée. Les pins et les sapins nous transportent dans le Nord ou sur les hautes montagnes de l’Europe, les chênes et