‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 83 sur 210 · ASCENSION DE DE SACSSCKE · texte numérisé non relu

ASCENSION DE DE SACSSCKE

Né à Genève en 17è0, Horace Bénédict de Saussure commença ses voyages dans les Alpes à l’Age de vingt ans. La météorologie, la topographie, la géologie, la botanique, l’aspect pittoresque et les mœurs des habitants avaient tour à tour fixé son attention. Pour achever son œuvre, jl voulut monter sur le Mont-Blanc et embrasser de cet observatoire élevé rimmense

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région montagneuse qu’il avait parcourue. Cette massé imposante qu’il apercevait dans toute sa majesté des bords du lac Léman, et presque des fenêtres de sa maison, était pour lui un défi permanent. Aussi avait-il promis une récompense à celui qui atteindrait le premier la cime réputée inaccessible du Mont- Blanc. Quelques essais timides ont lieu en 1775 et se renouvellent en 1783. Bourrit fait une tentative en 178ti; de Saussure lui-méme, en 1783, attaque le colosse par la montagne de la Côte, entre le glacier des Bossons et celui de Taconnay. En juin 1786, le docteur Paccard, Jacques Balmat et Marie Coutet montèrent en suivant le même chemin, et s’élevèrent sur le dôme du Goûté, sans pouvoir de là parvenir jusqu’au sommet. Balmat ne redescendit pas à Chamounix, passa la nuit sur la neige, et reconnut le lendemain les couloirs du petit et du grand Plateau, par lesquels on arrive maintenant à la cime. 11 communiqua sa découverte au docteur Paccard, et tous deux, partis de Chamounix le 7 août, atteignirent le sommet le lendemain, à six heures du soir. ^ U

La route était connue. Le 1*' août 1787, de Saussure sortit de Chamounix avec dix-huit guides, et alla coucher sous une tente au haut de la montagne de la Côte, à 2363 mètres audessus de la mer. Le lendemain malins il entra dès six heures sur le glacier pour ne plus le quitter. Des crevasses qu'il dut coptourner retardèrent sa marche, et il lui fallut trois heures pour arriver à la petite chaîne de rochm isolés au confluent des glaciers des Bossons et de Taconnay, et qui portent le nom . de Grands-Muleti. De Saussure voulait s’élever le plus haut possible, afin d’arriver à la cime le lendemain, de bonne heure.

Il alla coucher au grand Plateau, à la hauteur de 3890 mètres au-dessus de la mer, à 180 mètres plus haut, comme il le dit luimême, que le sommet du pic de Ténérilfe. Fatigués déjà par une longue marche et éprouvant les effets de la raréfaction de l’air, le;< guides eurent beaucoup de peine à creuser (tans la neige

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une cavité capable de contenir toute la troupe. La cavité fut recouverte par la tente; mais les guides, toujours préoccupés de la crainte du froid, fermèrent si exactement les joints, que de Saussure souffrit beaucoup de la chaleur et de l’air vicié par la respiration de vingt personnes serrées dans un espace étroit. «Je fus obligé, dit-il, de sortir pendant la nuit pour respirer. La lune brillait du plus grand éclat au milieu d’un ciel noir d'ébène. Jupiter sortait tout rayonnant aussi de lumière de derrière la plus haute cime, à l’est du Mont-Blanc, et la clarté réverbérée par tout ce bassin de neiges était si éblouissante, qu’on ne pouvait distinguer que les étoiles de première grandeur. « A peine la troupe était-elle endormie, qu’elle fut réveillée par le bruit d’une avalanche qui tombait le long de la pente qu’elle devait traverser le lendemain. Au point du jour, tout le monde était sur pied; le thermomètre marquait U degrés au-dessous de zéro. Gagnant l’extrémité du grand Plateau, de Saussure monta par un talus rapide, en se dirigeant vers l’est, et, s’élevant au-dessus des rochers Rouges, il découvrit les montagnes du Piémont, passa près des Petits -Mulets, qui percent la neige à 4680 mètres au-dessus de la mer, s’y reposa quelques instants; puis, montant lentement, s'arrêtant tous les quinze ou seize pas, il arriva à onze heures au sommet, et foula la neige avec une sorte de colère satisfaite, expression de la longue lutte qu’il avait soutenue. La cime avait la forme d’une arête allongée en forme de dos d’Anc, dirigée de l’est à l’ouest, et descendait à ses deux extrémités sous des angles de 28° à 30° : elle était très-étroite, presque tranchante au sommet, à tel point que deux personnes ne pouvaient y marcher de front; mais elle s’élargissait et s’arrondissait, en s’abaissant du côté de l’est, et prenait du côté de l’ouest la forme d’un avant-toit saillant au nord.

Pendant toute son ascension à partir du grand Plateau, de Saussure avait remarqué que les roches visibles au-dessus de la

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neige étaient toutes do nature cristalline, quoique plus ou moins divisées en lames parallèles : elles appartiennent toutes à la variété de granité que les géologues actuels appellent protugine, et dans laquelle le talc vient s’ajouter aux autres éléments du granité : le quartz, le feldspath et le mica. Dominant les aiguilles dont il n’avait jusqu’ici visité que le pied, de Saussure constata qu’elles se composent de grands feuillets verticaux; il reconnut que ces aiguilles ont une structure uniforme, tandis que les montagnes à couches horizontales, telles que le üuet, sont terminées à leur sommet par des assises de terrains secondaires. Jetant un coup d’œil général sur les montagnes primitives qui l’entouraient, il vit qu’elles ne forment pas des chaînes, mais paraissent distribuées en groupes irréguliers et détachés les uns des autres. Le temps pressait. De Saussure se détourna de ce grand spectacle pour consulter ses instruments météorologiques. Son premier soin fut de suspendre son baromètre et ses thermomètres è un mètre au-dessus du sommet. Le baromètre marquait è34”",38, et la température de l’air était à 2°, 9 au-dessous de zéro. Deux savants observaient le baromètre à la même heure : l’un à Genève, c’ctail Senebier, qui a tant contribué aux progrès de la physiologie végétale ; l’autre à Chamounix, c’était le fils même de de Saussure, Théodore, alors âgé de vingt ans, et devenu célèbre depuis par ses travaux en chimie. De Saussure, calculant la hauteur du Mont-Blanc d’après ces observations, avec la formule de Deluc modifiée par Schukburgh, trouva /i82è mètres pour l’altitude de la cime au-dessus de la mer. On verra plus loin que cette mesure est trop forte de mètres seulement, résultat remarquable pour l’époque, quand on songea l’imperfection des instruments, à l’insutfisance des formules qui servaient de base aux calculs, comparées à celles données depuis lors par Laplace et Bessel, et il l'incertitude où l’on était alors sur l’élévation au-dessus de la mer des stations correspondantes de Genève et de Ghamounix.

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Le Mont-Blanc était donc la plus haute montagne de l’Europe, et la vue que de Saussure avait sous les yeux la plus étendue dont on puisse jouir sur notre continent. La mer est-elle visible de ce sommet? Physiquement, non. Vers les limites de l’horizon, les objets, noyés dans une espèce de hâle, deviennent confus : on ne distingue plus rien, on ne voit que l’espace. Le golfe de Gènes, près de Savone, est la partie de la Méditerranée la plus rapprochée du Mont-Blanc, et si elle n’était pas bordée de rhontagnes, le rayon visuel de l’observateur placé sur le sommet pourrait atteindre la mer entr’e Albenga et Noli, où le groupe des Alpes liguriennes présente une coupure qui le sépare des Alpes maritimes; mais du haut, des montagnes voisines de ces deux villes, la cime du Mont-Blanc doit être visible comme elle l’est de Dijon, du sommet du Mezenc dans la Haute- Loire, et même, dit-on, du plateau de Langres.

A deux heures, le thermomètre de de Saussure donnait, pour la température de l’air à l’ombre, — 3°,1 ; il ne descendit pas plus bas, et au soleil il marqua constamment — 1°,7. A l’aide de l’hygromètre qu'il avait inventé, de Saussure reconnut que l’air contenait six fois moins d’humidité qu’à Genève, c’est-à-dire qu’il aurait fallu six fois plus de vapeur d’eau pour saturer l’air de Genève à sa température de 28",2, que celui du Mont- Blanc à la température de — 2",9. Par le beau temps, cette sécheresse n’a rien d’extraordinaire sur un sommet aussi élevé, quoique, en moyenne, l’air soit aussi humide sur la montagne que dans la plaine.

L’eau bout lorsque la force élastique de sa vapeur est égale à la pression atmosphérique, c’est-à-dire au poids de la colonne d’air qui surmonte le liquide. Il est clair que la hauteur de cette colonne diminue à mesure qu’on s’élève sur une montagne. Ainsi, quand vous êtes à 2U00 mètres au-dessus de la mer, la colonne d’air qui surmonte votre tète est de 2ü0ü mètres plus tourte, et l’eau doit entrer en ébullition à une lempéra-

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ture moindre qu’au bord de la mer, au-dessus de laquelle la colonne atmospliérique a toute sa hauteur. De Saussure s’était assuré, le 22 avril 1787, au bord même de la Méditerranée, que son thermomètre, plongé dans l’eau d'une houilloire chaulTée par une lampe à l’esprit-dc-vin, marquait 101”, 6 sous une pression atmosphérique de 761““,5/i. Sur le sommet du Mont- Blanc, la colonne barométrique n'ayant plus que 63'»””', 38 de longueur, l’eau entrait en ébullition à 86”, 0. Sous cette pression, le thermomètre de de Saussure aurait dû marquer 85°, lU : mais on ne savait pas alors que la nature du vase et de scs parois retarde ou avance le moment de l’ébullition de l’eau ; on ignorait qu’il ne faut pas plonger le thermomètre dans le liquide même, mais seulement dans la vapeur de l’eau bouillante. En outre, Dalton, Arago, üulong et llegnault n’avaient pas encore exécuté ces gr.inds travaux sur les vapeurs, qui nous ont appris quelles sont exactement la température et la force élastique de la vapeur d’eau sous différentes pressions. Pour toutes ces raisons, les résultats de de Saussure sont seulement approximatifs, mais aussi exacts qu’ils pouvaient l’étre à l’époque où il observait. Dcluc l’avait précédé dans cette voie en faisant bouillir de l’eau au sommet du Buet, à 3008 mètres au-dessus de la mer, et les nombres obtenus par les deux savants génevois se corifirmèrent réciproquement.

Quand de Saussure fit son expérience de l’ébullition de l’eau au bord de la mer avec sa lampe à l’esprit-dc-vin, l’eau entra en ébullition en atteignant la température del0l°,6 en douze ou treize minutes. Sur le Mont-Blanc, il fallut une demi-heure pour que la température s’élevât à 86°, 0 : la raréfaction de l’air et la basse température expliquent parfaitement cette différence. Les mêmes circonstances, jointes â la fatigue et à l’absence de sommeil, rendent également compte de l’anhélation, de l’accélération du pouls, de la céphalalgie et de la tendance au sommeil que de Saussure et ses compagnons éprouvaient

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ASCENSIONS AC MONT-BI-AXC

tant qu’ils étaient en mouvement, symptômes qui disparaissent avec le repos et s'émoussent par l’habitude.

A trois heures et demie, après un séjour de quatre heures et demie au sommet du Mont-Blanc, de Saussure se remit en marche pour descendre. La neige s’était ramollie, il enfonçait à chaque pas; néanmoins il arriva en une heure un quart au grand Plateau, où il avait passé la nuit précédente, le traversa, et descendit jusqu’à l’avant-dernier rocher de la chaîne des Grands-Mulets, élevé de 3à70 mètres au-dessus de la mer : il l’appela le Hocher de l'heureux retour et y remarqua avec surprise le carnillet moussier (1) en fleur. Cette jolie plante est celle qui s’élève le plus haut dans les montagnes de l’Hurope. Les frères Schlagintweit l’ont vue, sur le Mont-Uose, à 3630 mètres; llamond l’a cueillie sur le Vignemale et au mont Perdu, dans les Pyrénées, à 3000 mètres. D’un autre côté, elle s’avance au Spitzberg jusqu’au 80' degré de latitude, où on la trouve au bord de la mer. C’est donc la plante la moins frileuse de notre hémisphère, et en même temps celle qui s’élève le plus haut sur les montagnes et descend aussi bas qu’une plante terrestre puisse descendre, puisqu’on l’observe au niveau de l’Océan, môme dans la Norvège septentrionale. De Saussure appuya sa tente contre le rocher. « Nous coupâmes, dit-il, gaiement et de bon appétit, après quoi je passai sur mon petit matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d’avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans, à savoir dans mon premier voyage à Chamounix en 1760, projet que j’avais si souvent abandonné et repris, et quv faisait pour ma famille un sujet continuel de souri et d’inquiétude. Cela était devenu pour moi une espèce de maladie; mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que l’on voit de tant d’endroits des. environs de Genève, sans que j’éprouvasse une espè*ce de

(1) SUene aoattlii, L.

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