ASCENSION DE DE SAUSSURE
saisissement douloureux. Au moment où j’y arrivai, ma satisfaction ne fut pas complète ; elle le fut encore moins au moment de mon départ : je ne voyais alors que ce que je n’avais pu f^ire.
Mais dans le silence de la nuit, après m’étre bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que j’avais faites, lors surtout que je me retraçais le magnillque tableau de montagnes que j’emportais gravé dans ma tète, je goûtai une satisfaction vraie et sans mélange. »
Le lendemain, U août, de Saussure ne partit qu’à six heures du matin ; il fut obligé de descendre des pentes très-roides pour contourner des fentes nouvelles qui s’étaient formées pendant ,
l’ascension. Au-dessous des Grands-Mulets, le glacier était entièrement changé, les crevasses s’étaiènt élargies, les ponts s’é- •
talent rompus, et c’est avec des peines infinies que la caravane atteignit la terre ferme à neuf heures et demie du matin. A midi un quart, tous rentraient à Chamounix bien portants. « Notre arrivée, dit de Saussure, fut à la fois gaie et touchante : tous les parents et amis de mes guides vinrent les embrasser et les féliciter. Ma femme, ses sœurs et mes dis, qui avaient passé ensemble à Chamounix un temps long et pénible dans l’attente de cette expédition, plusieurs de nos amis, qui étaient venus de Genève pour assister à notre retour, exprimaient dans cet heureux moment leur satisfaction, que les craintes qui l’avaient précédé rendaient plus vive, plus touchante, suivant le degré d'intérêt que nous avions inspiré. »
'rel'esf le récit de la première grande ascension scientifique qui se soit faite dans les Alpes, et l’abrégé succinct des principaux résultats que la science en a retirés; elle a servi de modèle à toutes les autres, car de Saussure avait en quelque sorte formulé le programme des expériences à entreprendre, des obseï-va tiens à faire et des problème» à résoudre.
Dans un espace de cinquante-sept ans, de 1787 à 18à3, vingt-sept. ascensions curent lieu au Mont Blanc; mais aucune
ASCESSIOSS Ai: MONT-HLANC.
n'a un caractère réellement scientifique. Une noble curiosité, le désir de visiter ce monde de neiges éternelles et de jouir du haut du Mont-Blanc d’un des plus grands spectacles qu’il soit donné à l’homme de contempler, l’attrait de la difficulté vaincue, tels sont les motifs qui décidèrent la plupart des voyageurs, et certes ces motifs sont une compensation suffisante aux fatigues inévitables et à la dépense assez considérable qu’entraîne une pareille expédition. Cependant plusieurs voyageurs ont publié des relations intéressantes dans lesquelles on trouve des données dont la science peut faire son profit. Je citerai spécialement l’ascension de Francis Clissold, du 18 août 1822; celle de Marckhatn Sherwill, du 27 août 1825 ; d’un Écossais, M. Auldjo, le 8 août 1827; du docteur Martin-Barry, qui, bien que nullement préparé d’avance, fit d’importantes observations sur les phénomènes physiologiques produits par 1a raréfaction de l’air. La plupart de ces voyageurs sont Anglais ; toutefois on compte quatre Français : M. Henri de Tilly, M. Doulat, M"' d’Angeville, et le docteur Ordinaire, qui monta deux fois au Mont- Blanc, le 26 et le 31 août 18û3, après avoir, dans l’intervalle, gravi le Buet et effectué son retour àChamounix par le Brevent. Depuis 18ÛÛ, ces ascensions se sont singulièrement multipliées, et vingt ans plus tard, à la fin de 1863, le nombre total s’élevait à 17.1, dont 3 se sont faites en juin, 36 en juillet, SU en août, 47 en septembre et une en octobre (1). Les termes extrêmes sont : le 1" juin 1838, ascension de M. J. Walford, et le 9 octobre 1834, ascension de M. de Tilly, qui revint avec leâ pieds gelés, et souffrit longtemps d’une tentative faite dans une saison trop avancée et avec une insouciance téméraire du danger de la congélation, le plus réel que l’on coure dans les neiges qui recouvrent les sommets du Mont-Blanc et du Mont-Rose.
(1) Voyez la liste complète de ces ascensions, dans l’ouvrage de M. Dollfus- Ausaet, intiliilé ; MaUriaux pour l'édiilt des glqcien, t. IV, p. 58tr.
ASCF.NSIO.V 1)1. liUAVMS, .\1\UTIN> KT i. F 1* I U. l K. 2T3
ASCENSrOX IiF. BRAVAIS, MABTIXS ET LEMLEni.
J'arrive aiu récit de l’ascension scientifique que j’ai faite en iSltlt avec mes amis Auguste Bravais, lieutenant de vaisseau, et Auguste Lepileur, docteur en médecine. Avec le premier, j'avais visité le Spitzberg eh 1838 et 1839, pendant les deux campagnes de la Recherche dans la mer filaciale. Il avait hiverné seul à Bossekop, en Laponie; mais nous avions séjourne ensemble sur le Faulhorn, en 18ùl, pendant dix-huit jours, à 2680 mètres audessus de la mer; lui-mémes’y était rencontré l’année suivante avec le physicien Atlianase Peltier, et y avait demeuré vingt-trois jours. I.a comparaison des régions boréales du globe avec les liautes régions alpines était le sujet habituel denosconver.sations. Sur le Faulhorn, nous avions fait une foule d’observations et abordé un certain nombre de problèmes qui ne pouvaient éli'o résolus que par une ascension et un séjour aune grande hauteur; nous pcnsAnies au Mont-Blanc. M. Pouillet et M. Nisard, à des tilres différents, s’intéressèrent à notre projet, et en firent part au minislre de l’instruetion publique «le celle époque, M. \ illemaiii. Quoique les lettres eussent fait sa gloire, M.Villemain estimait, aimait et proli-geait les sciences. Notre demande fut agréée, et il nous fournit les moyens de réaliser la première ascension réellement scientifique qui ait été faite depuis celle de Bénédiet de Saussure. Dans l’intenalle de cinquante-sept ans, les sciences physiques et naturelles avaient accompli de tels progré.s, que la simple répétition des expériences de ce physicien avec les instruments perfectionnés et les méthodes nouvelles était déjà d'un grand intérêt; mais nous espérions tenter quelques essais auxquels ce grand météorologiste n’avait pas songé, ou que le temps l’avait empêché d’exécuter.
Partis de Paris le 10 juillet 18ùà, nous nous arrêtâmes à Genève pour compnrer nos inslninienl< ceux de l’observatoire
ui. IH
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(le celte ville, cl convenir avec le directeur, M. Plantu»iour, d’un système d’observations qui devaient correspondre à celles que nous voulions faire sur le Mont-Blanc. Nous qnittAines (lenève le 26 juillet. Suivant à pied une longue' charrette à quatre roues qui portait notre matériel, nous arrivâmes à Chaniounix le 28. Les préparatifs nous prirent quelques jours. Notre dessein étant de séjourner aussi haut que possible sur le Mont-Blanc; nous avions emporté de Paris une tente de campement avec ses montants et ses piquets, des paletots de peau de chèvre, des sacs de peau de mouton, des couvertures, etc. Nos expériences exigeaient de nombreux instruments de physique et de météorologie ; il fallait des vivres pour trois jours. Chaque porteur ne pouvait SC cliarger que de 15 kilogrammes'et de ses provisions : or, nous avions 550 kilogrammes environ à transporter à une hauteur de 3000 mètres au-dessus de la vallée de Chamounix. Nous dûmes veiller nous-mêmes à tous les préparatifs de l’ascension; diviser les objets en lots de poids égal, elles faire tirer au sort par les porteurs, afin d’éviter toute dispute et toute récrimination; nous occuper de la ])réparation des vivres, acheter le pain et le vin, les distribuer enfin de nos propres mains le jour du déjiart. .'\insi, au lieu de ce calme de l’esprit, de ce recueillement dont l’homme de science a tant besoin avant d’entreprendre ses travaux, nous étions distraits par mille détails vulgaires, par mille diflicultés irritantes qui ne se produisent pas dans les circonstances ordinaires de la vie, et qui venaient fondre sur nous au moment oii nous éprouvions le besoin imjiérieux d'être libres de toute préoccupation.
Notre caravane se montait à quarante-trois personnes, dont trois guides, Michel Coutet, Jean Mugnier et Théodore Balmat, trente-cinq porteurs et deux jeunes gens de la vallée (|ui avaient demandé à nous accompagner. Le 31 juillet, à sept heures et demie 'du matin, nous quittions enün Chamounix. Le temps était beau, cependant le vent souillait du sud-ouest, et le baro-
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niMre avait un peu l)aissc; niais nos préparatifs étaient faits: nous partîmes donc, sans avoir dans la tenue du temps une confiance parfaite, espérant toutefois une amélioration prochaine. La longue file des porteurs s’étendait le long de la rive droite de l’Arve, au milieu de vertes prairies. Arrivés en face du hameau des Pélerips, nous tournâmes à gauche. La dernière maison du village est celle de Jacques Balmat, le premier homme dont les pas s’imprimèrent sur la neige encore vierge de la cime du Mont-Blanc, et qui périt misérablement en 183/i, dans les glaciers qui dominent la vallée de Sixt. En sortant des vergers qui entourent le hameau des Pèlerins, nous entrâmes dans la forêt: elle se compose de hauts sapins et de vieux mélèzes aux branches desquels pendent de longs festons d’un lichen grisâtre (1). Au printemps précédent, une’énorme ava-. lanche descendue de l’aiguille du Midi avait creusé un large sillon dans la forêt. Des arbres déracinés couvraient le sol qu’ils ombrageaient auparavant; d’autres étaient rompus i>ar le milieu, leur cime abattue gisait à leur pied; quelques-uns, seulement déchaussés, penchaient inclinés vers la vallée. Ces effets sont dus autant â la pression de l’air chassé par l’avalanche, au vent local qu’elle produit, qu’à la neige elle-même.
L.a caravane s’était dispersée dans le bois; chacun choisissait son chemin. Nous parvînmes ainsi sans peine aux Pierres pointues ; ce sont deux gros blocs de granité détachés de l’aiguille du Midi et qui sont venus s’arrêter sur cette pente. Debout sur un bloc, un de nos porteurs se délacliait sur le ciel, et la perspective aérienne lui prêtait une taille gigantcs(|ue : on ci'it dit Polyphème à l’entrée de sa caverne. D'après notre me- • sun; barométri(|ue, les Pierres pointues sont à 2060 mètres au-dessus de la mer. Cette hauteur est la limite extrême de la végétation arborescente, qui s’élève à ce niveau sur les contre-
(t) Dmea larhaln, W..
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ASCENSIONS Al' MONT- 111. \ NC.
forls du Brevent. Ln tapis végétal se composait de rhododendrons, de myrtilles et de genévriers rabougris. Quelques pins ceinbro, les seuls arbres qui puissent vivre à celte hauteur, sortaient çh et Ht d’une fissure de rocher. Le tronc de ces pins, d’abord horizontal, se redressait au-dessus de l’ablme où roule le torrent des Pèlerins. Un étroit sentier côtoie le précipice et mène à la moraine du glacier des Bossons : alors on monte au milieu des blocs entassés qui la composent, et l’on atteint enfin la pierre de l’Échelle, énorme rocher sous lequel on cache l’échelle dont on se sert habituellement pour traverser les crevasses du glacier. Cette pierre est à 2ti?*6 mètres au-dessus de la mer, à la même hauteur que l'hospice du Saint-Bernard. C’est là que le voyageur dit adieu à la terre : il la quitte pour passer sur le.glacier, cl jusqu’au sommet du Mont-Blanc il ne 'trouve plus que des rochers isolés qui surgissent comme des îlots au milieu des champs de neiges éternelles.
Les premiers pas sur la glace présentent quelque danger. Un petit glacier secondaire, large de 200 mètres et descendant de l’aiguille du Midi, vient se terminer brusquement à une paroi verticale de rochers qui dominent cette partie du glacier des Bossons. De temps en temps des blocs de glace, en s’écroulant, forment avalanche sur celui-ci, ou bien une pierre détachée de l’aiguille du Midi décrit une parabole inquiétante au-dessus ' de la tète du voyageur. Néanmoins jamais un accident n’est venu attrister le début d’une ascension; mais bien des touristes, partis pleins de confiance de Chamouni.x, se sont arrêtés à la pierre de l’Échelle, découragés par la perspective de glaces et de neiges qui s’ouvrait devant eux. A partir de ce point, nous réglâmes notre marche sur celle de nos porleurs. Les trois guides nous précédaient, explorant la route et cherchant les passages les plus commodes pour franchir ou tourner les crevasses : chacun suivait exactement l’empreinte de leurs pas. Semblable à un ruban sinueux , notre longue caravane se dé-
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roulait sur le glacier. Les vùlcmcnls sombres des montagnards contrastaient avec la blancheur de la neige, et, vus de la vallée de Chamounix, nous ressemblions à une longue traînée de fourmis noires montant à l’assaut d’un pain de sucre. Toutes tes lunettes étaient braquées sur nous, et l’on ne tarissait pas en conjeeturcs.' Souvent une partie de la fde disparaissait subitement : c’est qu’elle avait rencontré une crevasse trop large pour pouvoir la franchir; aloi-s, quand la profondeur n’était pas trop grande, on descendait au fond pour remonter du c(Mé opposé. Nous nous dirigions vers ta petite chaîne do rochers connus sous le nom des Griinds-Mulcls. A moitié chemin, nous nous engageâmes au milieu de grandes masses de glace plus ou moins compacte, appelées sccoc* par tes habitants de ta Savoie, du nom d’un fromage cubique qui se fabrique dans tes mon- , tagnes. Les unes sont en effet d’immenses cubes formés d’assises de névé et de glace blanche ou bleue régulièrement superposées; les autres, des pyramides quadrangulaires de 15 à 20 mètres de haut. Quelques-unes présentent des formes moins^ régulières, mais toujours anguleuses. On aurait pu se croire au milieu des ruines d’une ville antique ou d’un champ de dolmens druidiques. Un ruisseau s'était frayé un chemin au milieu de ce
labyrinthe; les neiges qui fondent sous la chaleur du soleil de
midi lui avaient donné naissance : tantôt on l’entendait murmurer sous la glace, dans laquelle il s’était creusé un canal souterrain; puis il apparaissait au grand jour, courant dans un sillon d’azur, pour aboutir à un petit lac qui dormait dans une coupe d’un bleu céruléen. L’échelle, ayant été reconnue inutile, fut laissée au pied d’une pyramide ; nous la retrouvâmes huit jours après, brisée en mille pièces, nu milieu des débris de la pyramide écroulée.
Cependant nous approchions du but : déjà la neige n’avait plus les apparences qu’elle présente dans nos plaines. C’était une poussière fine et légère où nous enfoncions profondément
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et qui ne sc lassait pas comme la neige ordinaire. La marche devenait assez pénible : à cliaque pas, il fallait retirer la jambe du trou dans lequel on l’avait enfoncée. Les apparences du temps n’étaient point encourageantes : le vent du sud-ouest fraîchissait, et il amenait sans cesse de nouveaux nuages qui entraient en bataillons serrés dans la vallée de.Ghamounix. La plaine avait disparu à nos yeux; nous étions séparés du monde habité par une mer de brume qui s’étendait au loin, et au milieu de laquelle les sommets des montagnes s’élevaient comme des écueils au milieu de l’Océan. A trois heures et demie, nous abordiâmcs aux Grands-Mulets : pour nous, c’était le port, c’était la terre, un sol ferme et sùr après la neige perfide qui nous dérobait les crevasses du glacier, car souvent une couche mince forme au-dessus d’une profonde crevasse un pont dangereux que le montagnard novice ne distingue pas de la neige étendue sur les parties pleines du glacier. Les Grands-Mulets sont formés de feuillets verticaux d’une roche cristalline appelée protogine; ils surgissent brusquement au milieu du névé, et séparent "la partie supérieure du glacier des Bossons de celui de Taconnay. La chaîne de rochers ellc-inéme est dirigée du nord-nordouest au sud-sud-est, le long des flancs du Mont-Blanc ; elle est séparée en deux portions : l’une, inférieure, plus longue, ofi l’on s’arrête en montant; l’autre, supérieure, plus courte, où de Saussure coucha en revenant de la cime, et qu’il nomma, on le sait, le Roclicr de l’heureux retour. La portion inférieure est à 3050 mètre„s, la supérieure à 3tt70 mètres au-dessus de la mer. La partie du glacier de Taconijay, par laquelle on arrive, représentait, cette année-lîi, une succession de pentes unies, mais rapides, séparées par des plateaux étroits. Le cirque du glacier des Bossons était, comme toujours, un chaos, de séracs, d’aiguilles et de pyramides de glace au milieu desquelles plonge le mur oriental des Grands-Mulets. Les feuillets verticaux dont se composent ces rochers s’élèvent à des hauteurs
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variables, et forment autant de gradins naturels qui permettent de gravir toutes les pointes. La roche, décomposée sous l’intlueiice des agents atmosphériques, s’accumule entre les feuillets. Là végètent de jolies plantes alpines, abritées par le rechcr, réchaulfées par le soleil qu’il réfléchit, huniectée.s par la neige, qui, même en été, blanchit souvent ces cimes, mais fond rapidement dès que le soleil luit pondant deux ou trois jours. Ku quelques semaines, elles accomplissent toutes les phases do leur végétation. J'y ai recueilli 11) plantes phanérogames en trois ascensions. M. Vcnance Payot ayant ajouté Ct espèces à cette liste, il existe 2/i plantes à fleurs aux Hrands- .Mulels (1). A ces espèces phanérogames il faut ajouter encore 26 espèces de mousses, 2 hépatiques et 30 lichens, ce qui porte à 82 le nombre total des plantes qui croissent sur CCS rochers isolés au milieu d’une mer de glace et dépourvus en apparence de toute végétation. Qui le croirait? ces plantes servent de nourriture à un rongeur, le campagnol des neiges (2), celui de tous les mammifères epu s’élève le plus haut sur les Alpes, tandis que scs congénères sont presque tous des habitants de la plaine.
D’autres études réélamaient nos instants. Nous fîmes d’abord l’expérience de l'ébullition de l’eau avec l’appareil recommandé par M. Régnault. Vérifiant avant tout le zéro, ou point de glace fondante, en plongeant le thermomètre dans de la neige en fusion, pour le vérifier de nouveau après l’expérience,
(1) Voici 1.1 liste de ces pl.inles : Draha /ladniiciuis, Wiilf. ; D. frigida C.aiid. ; Cardamine belUdifolia, L. ; C. resedifolia. Saut. ; Silene acaulis, L ; Potrniilla frigida, Vill. ; Phyleuma hemiîphericum, L. ; Pyrelhrum alpinum, Willil. ; Erigeron uniflorus, L. ; Saxifraga bryoides, L. ; S. grocnlandica , L. ; .V. muscoides, Aucl. ; N. opposilifotia, L. ; Androsace helvelica, C.aud. ; A. puhfseens, DC. ; Genliana virna. L.; Lusula spicala, DC.; Festuca Halleri, Vill.; Poa taxa, Hæncke; cæsia, Stn. ; P. alpina var. vivipara, L. ; Triselum sub^picatum. Pal. Beauv. ; Agroslis rupesiris, AU. ; Carex migra, AU.
(2^ Arvicola nivalis, Mart. Voyez page 311.
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nous le plaçâmes ensuite dans un appareil disposé de la niaiiière suivante : Sur un vase de fer-blanc contenant l’eau qu’une lampe à alcool doit amener à l’ébullition s’adaptent exactement deux cylindres également de fer-blanc, emboites l’iin dans l’autre, mais séparés par un intervalle de 15 millimètres environ. f.c tbermomètre, plongé dans le tube intérieur et traversant à son extrémité le bouclion tpii le ferme, est cnticrement entouré de vapeur d’eau, et celle-ci remplit l'intervalle des deux cylindres aianl de s’échapper à l’extérieur par un orifice latéral, r.ctte enveloppe de vapeur chaude sans cesse renouvelée défend la coloimo de vapeur intérieure contre l’action du froid de l’air ambiant, et la maintient à une temjiératurc constante. Nous trouvâmes que l’eau bouillait à la température de 90", 17, sous une pression barométrique de 529“"', 69. A Paris, le 14 juillet, le baromètre accusant une pression alniospbériquc de 756““, 85, le degré d’ébullition de l’eau était à 99", 88.
üravais s’était imposé la lâche de mesurer les variations de l’intensité magnétique avec la hauteur. Pour cela, on emploie une boussole dans laquelle une aiguille est suspendue horizontalement à un (il de soie non tordu. On lait osciller cette aiguille pendant une série d’intervalles de temps parfaitement égaux, et du nombre des oscillations on conclut, après des corrections infinies et d’une minutie extrême, à l’intensité relative de la force magnétique du lieu comparée à celle de Paris prise pour unité. Un comprend l’importance de ces mesures, qui nous dévoileront un jour les lois encore mystérieuses des courants qui circulent autour du globe terrestre, aimant colossal dont les deux pôles ne coïncident pas avec les rleux extrémités de l’axe idéal autour duquel la terre décrit sa révolution quotidienne.
Cependant le soleil s’approchait de l’horizon ; déjà il avait disparu derrière les monts Vergy : les vallées de Sallenclie et de Chamounix étaient depuis hmgtempsdansronibre, tandis que les
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pointes granitiques voisines seniblaient incandescentes comme le fer rouge sortant du feu. Bientôt l’aiguille de Varens et les rochers des Fiz s’éteignirent, l’ombre gagnait les glaciers du Mont-Blanc. Ces neiges, si lumineuses un instant auparavant, ptireutla teinte terne et livide d’un cadavre ; le froid de la mort semblait envahir ces régions avec l’obscurité et en révéler toute l’horreur. L’aiguille du Gofité, les monts Maudits, pûlirent successivement; la cime du Mont-Blanc resta seule éclairée pendant «|uelque temps encore, puis la teinte rose qui l’animait fit place à la teinte livide, comme si la vie l’eftl aban- «lonnée à son tour. Vers l’horizon, au-dessus de la mer de nuages, le ciel paraissait d’une couleur vert clair, résultat de la combinaison des rayons jaunes du soleil avec le bleu de la voiltc céleste; les contours des nuages isolés étaient circonscrits par un liséré orange du plus grand éclat. Dans ces hautes régions, il n’y a point de crépuscule, la nuit succède brusquement au jour. .Nous nous retirAnies derrière un mur de pierres sèches construit devant une cavité. Nos guides étaient groupés sur les gradins du rocher, autour de petits feux alimentés avec dubois de genévrier rapporté par eux des environs de la pierre de l’Élclielle. Ils entonnaient à l’unisson des chants lents et monotones, qui empruntaient au lieu de la scène un charme mélancolique. Peu à peu les chants cessèrent, les feux s’éteignirent, et l’on n’entendit pfus ricnqne le bruit de quelques avalanches tombant des hauteurs voisines. Bientôt la lune se leva derrière les monts Maudits, et, rasant, invisible pour nous, le dôme du Goûté, elle en éclaira les neiges d’une lueur phosphorescente des plus étranges. Quand le disque se dégagea de l’aiguille du Goûté, il était entouré d’une auréole verdâtre qui se détachait sur un ciel noir comme de l’encre. Les étoiles scintillaient fortement. Le vent ne s’etait point apaisé, il souHlait par brusques rafales suivies d'un instant de calme parfait. Tout nous annonçait du mauvais temps pour le lendemain, mais personne
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ASCENSIONS ,\r .MONT-BI.ANC.
ne songeait au retour; nous voulions épuiser notre chance jusqu’au bout, et ne reculer qu’au moment où il nous serait impossible de continuer l'ascension.
Le lendemain, pendant que nous étions occupés à égaliser de nouveau les charges de nos porteurs, qui avaient échangé leurs fardeaux respectifs, j’aperçus tout à coup un vieillard, à nous inconnu, qui gravissait lentement la pente qui conduit au petit Plateau : courbé sur la neige, s'aidant quelquefois des mains pour se maintenir, il moulait lentement, mais de ce pas égal et mesuré qui dénote un montagnard exercé. Ce vieillard, c'était Marie Coutel, âgé de quatre-vingts ans, qui, dans sa jeunesse, avait servi de guide à de Saussure, .ladis il était d’une agilité qui l’avait faitsurnommer le Chamois. Il méritaitson sobriquet; nul n’était plus intrépide. L’n jour il accompagnait un voyageur anglais dans une course difticile. L’Anglais conservait cct air de flegme et d’indilférence qui caractérise le vrai gentleman. La vue des passages les plus scabreux ne lui arrachait ni un geste d’étonnement, ni un mot qui trahît la moindre hésitation. Irrité de ce sang-froid imperturbable, Coutel avise un pin cembro qui s’avançait horizontalement au-dessus d’un escarpement de 300 mètres de hauteur; il marche hardiment le long du tronc, et quand il est ,’t l’extrémité, il se couche dessus, puis se suspend par les pieds au-dessus du précipice. L’Anglais le regarda tranquillement, et quand Coutel revint auprès de lui, il lui donna une pièce d’or îi la condition qu’il ne recommencerait pas. 'l'el était dans sa jeunesse l’homme qui nous devançait dans notre ascension. Le premier, il était parvenu au sommet du Mont-lilanc en s’élevant du grand Plateau sur le dôme du Coûté et en passant par la bosse du Dromadaire et la mince arête qui unit cette cime au point culminant. On l’avait vu de Chamounix; néanmoins les guides niaient que ce chemin fût praticable. En 1859, deux voyageure anglais, M.M. Hudson et Kennedy, accompagnés du guide Anderegg, partirent de Chamounix et arrivèrent au som-
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met par cette voie, et en 1861 deux autres Anglais, MM. L. Stephen et F. F. Tuckett, montèrent de Saint-Gervais sur l’aiguille du Gofité en neuf heures un quart, couchèrent dans la cabane, de de Saussure, et atteignirent le sommet, en partant de ce point, dans l’espace de trois heures et demie. Mais que nul touriste ne s’avise de prendre ces étapes comme une mesure du temps qui lui serait nécessaire pour faire le môme trajet; elles sont à l’usagè exclusif de ces jeunes et énergiques membres de V Alpine club dont M. Tuckett est, comme hardiesse et comme science, un des plus digues représentants. Coutet se recommandait comme guide h tous les voyageurs qui tentaient l’ascensiou du Monl-lllanc. Quoique son oll're fût repoussée, il les accompagnait en guise de volontaire jusqu’à une certaine hauteur, pour leur démontrer l’excellence du nouveau chemin qu’il avait découvert. Connaissant la manie du vieillard, nous lui avions caché soigneusement le jour de notre départ ; mais, ayant su que nous étions aux Grands-Mulets , il s’était mis en route le soir même, avait traversé le glacier, cl arrivait vers minuit à notre bivouac, où il prenait place autour du feu des guides. .\ l’aube, il était parti le premier pour nous montrer son chemin.
Vers six heures, nous c-tions en marche à notre tour. En quittant les Grands-Mulets, on met le pied sur la glace pour ne plus la quitter. La caravane formait une longue file décrivant de nombreux zigzags. Les guides se relayaient l’un après l’autre pour prendre la tète et tracer un sillon dans la neige. Nous montâmes ainsi sans nous arrêter pendant deux heures, puis nous finies halte pour manger avant de traverser le petit Plateau. On nomme ainsi une plaine étroite de 800 mètres de long ; vers le sud-ouest, elle est dominée par les escarpements du dôme du Goûté : ceux-ci se composent de protogine et de schistes chlorités trèsinclinés, auxquels la neige n’adhère que d’une manière imparfaite. L'escarpement est en outre surmonté d’une muraille