‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 86 sur 210 · ASCENSION DE BRAVAIS, MARTINS ET LEPILEITR · texte numérisé non relu

ASCENSION DE BRAVAIS, MARTINS ET LEPILEITR

Nous primes les précautions que la priidenco indique. Sans être attachés à une même corde, nous nous suivions de trèsprès, et nous avions soin que les angles formés par nos zigzags eussent une ouverture de 15 degrés au moins. Nous enfoncions jusqu’aux mollets dans la neige, dont la température était toujours do — 11°, 0 à un décimètre de profondeur. La raréfaction de l’air et l’épaisseur de la neige, d'où nous étions obligés de retirer nos jambes à chaque instant, nous forçaient à marcher lentement ; tous les vingt pas, nous nous arrêtions essoufflés, et nous sentions nos pieds douloureusement froids et près de se congeler. Pendant nos courtes haltes, nous les frappions avec nos bétons pour les réchauffer. Cette partie de l’ascension fut très-fatigante : cependant un beau soleil et un air calme favorisaient nos efforts. Arrivés à la pente en forme de col qui sépare les rochers Rouges des Petits-.Mulets, nous aperçûmes tout à coup les montagnes situées au sud du Mont-Blanc, et au delà les plaines de l’Italie. Rien ne nous abritait plus’: le vent du nordouest, insensible auparavant, enleva le chapeau de Mugnier, et, quoique chaudement vêtu, je me crus subitement déshabillé, tant ce vent était froid et pénétrant. Obliquant à droite, nous arrivâmes bientôt aux Petits-Mulets, rochers de protogine situés à 130 mètres seulement au-dessous du sommet. Nous touchions au but, mais nous marchions lentement, la tête baissée, la poitrine haletante, semblables à un convoi de malades. La raréfaction de l’air affectait nos organes d’une manière pénible : à chaque instant, la colonne faisait halte. Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il s’arrêta au trente-deuxième pas, sans pouvoir en faire un de plus. Enfm,à une heure trois quarts, nous atteignîmes ce sommet tant désiré. Il avait la forme d’une arête dirigée de l’est-nord-est au sud-sud-ouest ; cette arête n’était pas tranchante, comme, de Saussure l’avait trouvée, mais d’une largeur de 5 à 6 mètres. Du côté du nord, èlle aboutissait à une immense

ASCENSIONS Al' MONT-BLANC.

punie (ic neige d’une inclinaison de UO k âS'degrés, qui sc termine uu grand Flateau; du côté du inidi^ elle se continuait avec une petite surface plane parallèle à l’aréte, inclinée d’une dizaine de degrés et large de 100 mètres environ. Cette surface se prolongeait vers le sud, en sc rattachant à une pente rapide interrompue brusquement au niveau des grands escarpements de rochers qui dominent l’Allée Blanche. A l’est, l’aréte se raccorde avec un second sommet appelé le Mont-Blanc de Courmayeur, et moins élevé que la cime de 50 h 60 mètres. Au milieu de cette arête se trouve le rocher de la Tourelle, situé à 80 mètres seulement au-dessous du sommet principal, et incontestablement le rocher le plus élevé de l’Europe. A l’ouest, la cime se relie par une mince crête de neige à la Bosse du Dromadaire.

. RÉSCLTATS SCIENTIKIUÜKS.

Après avoir repris haleine, notre premier regard fut pour l’immense panorama qui nous entourait ; je ne le décrirai pas après de Saussure. Que le lecteur prenne une carte d'Europe et place une pointe de compas sur le sommet du Mont-Blanc, l’autre sur la ville de Dijon, et trace une circonférence dont le Mont-Blanc soit le centre. Ce cercle, dont le diamètre est de 420 kilomètres, comprendra la portion de la surface terrestre que l’œil peut embrasser du haut du Mont-Blanc ; mais tout n’est pas distinct, et au delà de 100 kilomètres les objets, voilés par le hàle, sont confus et effacés. Jusqu’à 60 kilomètres, tout est net et reconnaissable. Les points rapprochés me frappèrent d’abord. Au-dessous de nous, Chamounix semblait plongé au fond d’un puils. Le jardin de la Mer de glace, le col du Géant, la superbe aiguille du Midi, étaient sous nos pieds. 11 semblait qu’on aurait pü jeter une pierre sur le col de la iSeigne. Le CramonI, les glaciers de Ruitor, se dressaient comme

R ES U ETATS SCI EM I F I y FEP.

dea l'ivaux du Mont-Blanc, et au delà des cimes décharnées se montraient les unes derrière les autres, sans ordre, sans aligne- * ment, comparables aux arbres d’une forêt non plantée : c’était le massif immense des Alpes piémontaises et françaises comprises entre Aoste et Briançon. Le théodolite fut installé sur le sommet, et Braviüs se mit à relever les angles que les montagnes les plus remarquables forment entre elles : c’est ce qui s’appelle un tour d’horizon ou panorama géodésique (1). On comprend de quelle importance il est pour la géographie mathématique de pouvoir mesurer l’angle que font entre eux deux sommets aperçus du haut d’un troisième. A l’aide de ces angles, on construit ^ un réseau trigonométrique, base de toute bonne carie de géographie. Une cime culminante, comme celle du Mont-Blanc, permet d’estimer directement la distance angulaire des deux montagnes invisibles simultanément de tout autre point de la surface terrestre. Si le Mon t-Uose n’avait pas été malheureusement caché par des nuages. Bravais aurait obtenu la distance angulaire de cette montagne au mont Pelvoux, par exemple, comme il mesura celle du pic de Belledonne, près de Grenoble, à la Roche-Melon, près de Turin, et du Becco di Nonna, qui domine la ville d’Aoste, au Pelvoux, près de Briançon. Il y a plus : l’angle de dépression de ces sommets au-dessous delà ligne horizontale tangente au .sommet du Mont-Blanc, combinée avec la distance et la courbure de la terre, lui permit de calculer plus tard dans son cabinet la hauteur relative de ces sommets. Ainsi, la distance angulaire du mont Tabor au-dessus de Modane et du Grand-Som , le point le plus élevé de la ^ande Chartreuse, près de Grenoble, est de Al*’ A6'. L’angle de dépression du Tabor est de 1“ 27', nombre qui assigne une hauteur de 3180 mètres à cette montagne. Pour le Grand-Som, le même angle de dépression est de 2" 2', ce qui, vu la distance,

(l) Voyez A. Bravai;, le Mont-Blanc , ou Deicrtplion de la vue et des phénomènes ju'on peut apercevoir sur son sommet. Iii-12.

ASCENSIONS AU MONT-BLANC

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permet de conclure à une altitude de 2033 mètres seulement.

Gomme de Saussure, nous fûmes frappés du désordre des montagties qui s’élèvent au sud du Mont-Blanc; le mot de chaîne leur est inapplicable, mais celui de groupes leur convient parfaitement : on reconnaît très-bien ceux de l’Ûisans ou du Pelvoux, des Rousses, des .VIpes occidentales comprises entre le Drac et l’Arve, des aiguilles Rouges au-dessus de Chaniounix, et enfin du Valais. Tous ces massifs appartiennent aux terrains cristallins, granité, protogine, gneiss; ou aux terrains anciens, schistes métamorphiques, carbonifère, etc. Si l’on se tourne vers le nord, l’aspect est tout différent : on suit les chaînes qui se prolongent parallèlement au lac de Genève, celles du .lura se terminant à l’ouest par les profils de la grande Chartreuse, dont l’horizontalité contraste avec les sommets aigus et déchirés des Alpes françaises. Avant d’entrer dans le bassin du Léman, le Jura se dédouble en chaînons parallèles qui longent le lac de Neuchâtel et vont expirer au pied des montagnes de la forêt Noire. En Savoie, au sud du lac de Genève, nous comptâmes cinq chaînons, dont le dernier contient la montagne des Voirons. Si l’on jette un coup d’mil sur la belle carte géologique de la Haute-Savoie que M. Alphonse Favre a publiée en 1862, on reconnaît que ces chaînes appartiennent aux terrains jurassiques, crétacés et tertiaires. Nous remarquâmes encore les chaînes des Diablerets et du Simmenthal, qui font partie, comme celles du Chablais, des terrains de sédiment; elles .sont également parallèles entre elles, mais se dirigent vers l’orient.

Nous ne pouvions consacrer tout notre temps au panorama ; il fallait répéter les expériences de physique faites cinquantesept ans auparavant par de Saussure, en particulier celle de l’ébullition de l’eau. Comme lui, nous eûmes de la peine à faire bouillir l’eau résultant de la neige fondue: la température de l’air, qui était à 8 degrés au-dessous de zéro, et la brise, qui re-

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