V.Si;tNS10NS Ali M0\T-1)LAXC
porpemliculaire de glace divisée en séracsou hérissée d’aiguilles. Aussi le petit Plateau est-il habituellement balayé par les avalanches. Tantôt c’est une plaque de neige durcie qui glisse le long de l’escarpement, et se brise en mille morceaux; tantôt un sérac s'écroule en simulant de loin une blanche cascade, et s'étend en éventail sur la petite plaine qu’il recouvre en entier, {(s'agissait donc de traverser en courant ce passage dangereux; mais les blocs de glace, débris d'une .avalanche déjà ancienne, retardaient notre marche. Arrivés au pied de la nouvelle pente qui conduit au grand Plateau, nous y trouvâmes Marie Coutel. Le temps était devenu de plus en plus menaçant, les rafales de vent se succédaient sans interruption. Quelques grains de grésil commençaient h nous fouetter le visage. Le vieux montagnard comprit que l’orage approchait ; sans dire un mot, il se mit à descendre rapidement sur nos traces, encore empreintes dans la neige, et disparut bientôt dans les nuages qui assiégeaient les flancs de la montagne.
Arrivés au haut de la pente, nous nous trouvâmes sur le bord d’une de ces profondes crevasses que Desor a désignées sous le nom de rimayea. Il était impossible de la franchir; nous y descendîmes donc, et remontâmes du côté opposé. Une fois à l’autre bord, nous étions au grand Plateau. C’est un vaste cirque de neige et de glace dont le fond est un plan relevé vers le sud. Mais nous entrevîmes â peine la configuration des lieux. Avant que nous pussions nous reconnaître, les nuages nous avaient complètement enveloppés, et la neige tourbillonnait autour de nos tètes. Il n’y avait pas à hésiter, il fallait, ou redescendre immédiatement, ou dresser notre tente. Deux porteurs, Auguste Simond et .lean Cachat, s’offrirent pour rester avec les trois guides et nous. Les autres jetèrent leurs fardeaux surin neige, et se précipitèrent en hâte vers le petit Plateau ; ils s’évanouissaient comme des ombres dans la brume, qui s'épaississait de plus en plus. Demeurés seuls, nous commençâmes à enlever
ASCENSION DE nRAVMS, MARTINS ET I.EPIEECn. 28:>
la neige à la profondeur de 30 centimètres, dans un espace rectangulaire de ti mètres de long sur 2 de large ; puis, guidés par un rectangle de corde prépare d’avance , dont chaque nœud correspondait à l’un des piquets' de la tente, nous plantâmes dans la neige de longues et fortes chevilles de bois dont la tète était munie d’un crochet. Cela fuit, la tente fut élevée sur la traverse et les deux sup[iorls qui devaient la soutenir; les boucles des cordes furent passées autour de la tète des chevilles. La tente dressée, nous nous hâtâmes d’y mettre à l’abri nus instruments d’abord, puis les vivres, bien nous en prit de nous dépêcher, car plusieurs bouteilles de vin laissées dehors ne purent être retrouvées : au bout d'une heure, la neige qui tombait et celle que le veut apportait les avaient recouvertes à l’cnvi. Sous la lente, nous avions improvisé un parquet avec de légères planches de sapin posées sur la neige. Nos guides étaient à une extrémité et nous à l’autre. L’espace était é'troit ; on ne pouvait se tenir debout, il fallait rester assis ou couché. La cuisine se trouvait au milieu. Notre premier soin fut do faire fondre de la neige dans un vase écbaufTé par la llamme d’une lampe à l’espritde-vin, car à ces hauteurs le charbon bride fort mal. bravais eut l'heureuse idée de verser celte eau sur les piquets de la tente; l’eau gela, et, au lieu d’èlre enfoncés dans une neige meuble, ces piquets étaient pris dans des masses de glace compacte. En outre, une corde lixée au boulon qui joignait 1a traverse horizontale à l’un des supports verticaux, et allacbée, en guise de hauban, du côté d’où venait le vent, fut amarrée fortement à deux bâtons enfoncés dans la neige. Ces précautions prises, nous n’avions plus qu’à attendre. Toute observation était impossible, sauf celle du baromètre dans la tente et d’un thermomètre au dehors : celui-ci marquait 2°,7 au-dessous de zéro à notre arrivée ; à deux heures, il était descendu à — â”,!); ù cinq heures, à — 5“,S. Cependant la nuit était venue; nous avions allumé une Janlerne, qui. suspendue au-dessus de nos
ASCKNSIONft Al' MONT-ni ANC.
tôtes, éclairait notre petit intérieur. Les guides, entassés les uns sur les autres, causaient à voix basse ou dormaient aussi tranquillement que dans leur lit. Le vent redoublait de violence; il souillait par rafales intèrrompues par ces inoment.s de calme profond qtii avaient tant étonné de Saussure lorsqu’il se trouT vait au col du Géant dans des circonstances entièrement semblables. La tempête tourbillonnait dans le vaste amphithéâtre de neige au bord duquel notre petite tente était placée. Véritable avalanche d’air, le vent paraissait tomber sur nous du haut du Mont-Blanc. Alors la toile de 1a tente se gonflait comme une voile enflée par la brise, les supports fléchissaient et vibraient comme des cordes de violon, la traverse horizontale se courbait. Instinctivement nous soutenions la toile avec le dos pendant tout le temps que durait la rafale, car notre salut dépendait de la solidité de cet abri protecteur: en faisant quelques pas au dehors, nous pouvions nous former une idée de ce que nous deviendrions, s’il nous était enlevé. Jamais auparavant je n’avais compris comment des voyageurs pleins de vigueur et de santé avaient péri à quelques pas de l’endroit où la tourmente était venue les surprendre; je le compris ce jour-lii.
Sous la tente, le froid était supportable. Le thermomètre oscillait entre 2 et 3 degrés au-dessus de zéro. Nos vêtements de peau de chèvre et nos sacs de peau de mouton nous protégeaient sutlîsamment, quoique le poil de la pelisse restiU collé par la glace à la toile de la tente. Pendant la nuit, lèvent diminua de violence; malheureusement la neige continuait tomber, la température baissait toujours, et à cinq heures et demie du matin le thermomètre marquait — 12“,1 . La neige nouvelle avait 50 centimètres d’épaisseur ; mais la toile de la tente n’en était pas couverte, le vent l’avait balayée à mesure qu’elle tombait, et il continuait è chasser horizontalement le grésil et la neige du grand Plateau. Le baromètre se tenait aussi bas que la veille. Dans une éclaircie, nous vîmes les sommets- du Mont-Blane, des
\SCRNSION nr IIR VVAI.-^, MAUTINS KT I.KPILKI'U. 2«7
monts Mauilils et du Dromadaire, tous terminas par une aigrette blanche dirigée vers le nord-est: c’était la neige que le vent du sud-ouest poussait à travers les airs.
Monter à la cime edt été impassible : sur le grand Plateau même, nous étions condamnés à l’immobilité. Nous primes donc notre parti, et après avoir rangé nos instruments dans la ’ tente, nous en bouchâmes l'entrée avec de la neige : il était sept heures du matin, et le thermomètre marquait encore 7 degrés au-dessous de zéro. La neige récemment tombée ayant caché toutes les fentes et toutes les crevasses, nous nous attachâmes à la même corde, cl redescendîmes rapidement aux Grands- Mulets. Après quelques instants de repos, nous traversâmes le glacier des Bossons. L'étroit sentier qui conduit aux Pierres pointues, couvert par la neige fraîche, était devenu glissant et ditlicile. La neige était tombée plus bas encore, jusqu’à l’endroit appelé les Barnies- dessous, à 780 mètres seulement au-dessus de Chamounix. Notre retour rassura tout le monde ; le mauvais temps avait régné dans la vallée comme sur les sommets, elle bruit s’était répandu que nous avions tous péri. Ces alarmistes ignoraient que nous avions emporté la lente de campement, qui nous avait garantis du vent et du froid pendant cette terrible nuit.
Bevenus à Chamounix, nous finies des courses dans la vallée pour étudier les anciennes moraines dont elle est encombrée ; chaque jour aussi, nous constations à l’aide d’une longue-vue que la tente qui abritait nos précieux instruments sur le grand Plateau était encore debout. Le 6 août, le temps parut se rasséréner, le baromètre était pins haut de 3 millimètres qu’avant la première ascension. Le vent du sud-ouest régnait toujours sur les hauteurs. .Votre conlimice n’était pas entière, mais nous avions peur de manquer une série de quelques beaux jours. .Nous reparûmes donc le 7 août, à sept heures et demie du matin. La marche sur le glacier était plus ditlicile qu’à la première
•2H8 ASOF.NSIONS AF MONT-Ilt ANC.
ascension : on cnfont^iil à chaque pas dans la neige nouAclle ; le guide qui frayait la trace se fatiguait promptement, surtout à partir des Grands-Mulels. A six heures et demie du soir, nous arrivions au grand Plateau. La tente était debout, les instruments intacts; mais à peine les avions-nous passés en revue, que la neige se remit à tomber comme la première fois, le vent de sud-ouest fraîchit, le tonnerre gronda, et un violent orage éclata sur le grand Plateau. Nous construisîmes à la hâte un paratonnerre au moyen d'un bâton ferré, auquel nous fixâmes une chaîne métallique. Le bâlon fut enfoncé, la pointe en haut, près de la tente, et l’extrémité de la chaîne enfouie dans la neige. La précaution n’était pas inutile; les coups de tonnerre éclataient presque en même temps que l'éclair. Par l’intervalle très-court qui les séparait, nous jugeâmes que la foudre devait fnqjper les sommités voisines à un kilomètre de distance environ. A notre grand étonnement, le tonnerre ne roulait pas, c’était un coup sec comme la détonation d’une arme à feu^ Celte nuit se passa comme la première ; les rafales étaient peulèlrc un peu moins violentes, mais nous courions la chance d’être foudroyés. La lente, roidie par la gelée, fermait mal, et une neige line, semblable à du grésil, pénétrait à l’intérieur. Le thermomètre descendit à — 6°,3. Le jour parut, mais le mauvais temps n'avait pas cessé; la neige devint plus abondante: il en tomba 33 centimètres en une heure. Confinés dans la tente, nous observions le baromètre, le thermomètre, et fîmes l’expérience de l’ébullition de l'eau. Vainement nous attendions que le temps se remit : nos hommes paraissaient inquiets, et vers trois heures de l’après-midi le guide-chef Mugnier nous déclara que la neige s’accumulait (il en était tombé 66 centimètres depuis la veille), que déjà les traces de, trois de nos porteurs qui étaient redescendus le matin ne se voyaient plus, et que le lendemain la descente serait peut-être im[iossil)lc. Il fallut se résigner une seconde fois. Les trois pre-
ascension de bravais, MARTINS ET I.EPILEIR. 289
niiers guides s’attachèrent à une corde et plongèrent dans le brouillard pour frayer la route à ceux qui les suivaient. La brume était si épaisse, qu'on ne pouvait rien distinguer à vingt pas devant soi; le vent nous chassait dans le visage une neige line et glacée, piquante comme des pointes d'épingles. 11 semblait impossible de trouver son chemin dans ce brouillard; maisMugnier n'hésitait pas. Nous descendions toujours, lorsque tout à coup nous vîmes se dresser devant nous des rochers que nous ne connaissions pas : vus à travers le brouillard, ils paraissaient d’une hauteur prodigieuse. Nous nous arrêtons, croyant être égarés; presque aussitôt la brume se dissipe, et les rochers reviennent à leurs dimensions naturelles. C’étaient les Grands- Mulets; le mur de pierres sèches était devant nous. .Vous y primes quelques instants de repos, et à neuf heures dû soir nous étions de retour à Chamounix.
Ce second échec ne nous découragea point ; il fallait opposer la constance dans la résolution à l’inconstance du temps. Nous nous considérions comme engagés envers le public, que des indiscrétions avaient informé de nos projets, et envers le ministre qui les avait favorisés. Hasarder l’ascension du Monl- Blanc par des temps équivoques, dons l’espoir de quelques belles journées, est une illusion qui a déjà trompé bien des voyageurs. Ces temps permettent des excursions dans la vallée; mais, pour s’élever à de grandes hauteurs, il faut un beau temps lixe, assuré, un air calme et frais, un ciel bleu sans nuages, des vents de nord-est ou de nord-ouest. Le baromètre ne doit point être au-dessous de 675 millimètres h Chamounix, et l’hygromètre doit indiquer que l’air est sec. Alors on peut tenter l’ascension ; sinon, on s’expose à des déceptions coniiiie celles que nous avons éprouvées. Nous résolûmes d’attendre que toutes ces conditions fussent réalisées, et nous nous décidâmes à faire le tour du Mont-Blanc. Je désirais comparer directement mon baromètre avec celui de l’hospice ilu Saint-Bernard
CH. MARTIXS. l'J
ASCENSIONS Ai: MONT-BLaNC.
et avec celui de M. le chanoine Carrel, îi Aoste. Auguste Bravais voulait observer l’intensité horizontale des forces du magnétiome terrestre, et constater les anomalies que de Saussure a cru observer autour de la masse du Mont-Blanc. Notre mauvaise chance ne nous quitta pas, et pendant que nous étions à Aoste d’abondantes chutes de neige eurent lieu sur les montagnes, dans les nuits du 15 au 17 août. Le 19, nous étions de retour h Chamounix ; le temps s’améliorait, et enfin, le 25, il se mit tout à fait au beau : le baromètre montait d’une manière continue, le nord-ouest souftiail dans les régions supérieures de l’atmosphère. Nous savions que notre tente était encore debout sur le grand Plateau ; nous l’avions aperçue du haut du Brevent, mais elle paraissait ensevelie dans la neige du côté du sud-ouest, tandis que la face opposée semblait complètement dégarnie. Certains de retrouver nos instruments en bon éhit, nous partîmes pour la troisième fois le 27 aoôt, à minuit et demi. La lune éclairait notre marche; à trois heures et demie, nous arrivions aux Pierres pointues. Le ciel était d’une pureté admirable ; quelques brumes isolées reposaient sur le col de Baline et sur les monts Vergy. Une fraîche brise descendante, la faible scintillation des étoiles, nous promettaient le beau temps. Castor et Pollux brillaient d’une lumière tranquille au-dessus des aiguilles de Charmoz. A quatre heures cl demie, nouS atteignîmes la pierre de l’Échelle, après avoir grimpé en tètonnanl au milieu des blocs erratiques de la moraine du glacier des Bossons. Le jour commençait îi poindre, la teinte jaune qui précède le soleil apparaissait à l’orient ; une légère vapeur remplissait la vallée de Chamounix. Bientôt la teinte jaune devint rose ou violette, animant d’un faible rellet les neiges, encore |)ftles des ombres de la nuit. A cinq heures, nous entrûmes sur le glacier des Bossons. 11 était couvert de blocs de glace tombés de celui de l'aiguille du Midi. Les séracs que nous avions admirés s’étaient écroulés, et avaient brisé l’échelle abandonnée dans la
ASCENSION DE BRAVAIS, MARTINfi ET LEPILEÜR. 2»I
premit'‘re ascension. Pour arriver aux Grands-Mulets, nous traversâmes un pont étroit de neige, et nous y déjeunâmes avec un appétit aiguisé par une montée de 2000 mètres. A dix heures un quart, nous avions atteint le petit Plateau, nous le traversâmes rapidement; en gravissant la rampe qui conduit au grand Plateau, nous vîmes avec joie les longues lignes du Jura couvertes de ces nuages arrondis, appelés cumulus, qui pronostiquent le beau temps. A 150 mètres au-dessous du grand Plateau, le lac de Genève nous apparut dans le nord-ouest, pardessus le col d’Anternc. 11 était onze heures au moment oii ceux qui marchaient les premiers, abordant le grand Plateau, aperçurent la tente. Klle était debout; seulement la neige s’élevait autour d’elle jusqu’à de hauteur. Au nord-est, elle pesait sur la toile ; au sud-ouest, le rempart de neige était plus élevé encore, mais séparé de la tente pgr une circonvallation. Au reste, rien n’était brisé ni déchiré. Quand on eut enlevé la neige, la tente reprit sa forinc primitive. Le grand Plateau nous apparut pour la première fois dans toute sa grandeur. C’est un vaste cirque ouvert au nord et dominé par un amphithéâtre de montagnes qui sont, en partant de l’est, les monts Maudits, l’aiguille de de Saussure (1), les rochers Rouges inférieurs et supérieurs, le sommet du Mont-Rlanc, la Bosse du Dromadaire et le dôme du Goûté. La roche nue est rarement visible : de puissants revêtements de glace l’enveloppent presque partout, et celle-ci était recouverte de plusieurs couches de neige récente. Le fond môme du grand Plateau est un glacier traversé par ces longues et larges fentes appelées rimayes, où l’œil peut mesurer l’épaisseur de la glace dans le cirque dont les glaciers des Bos.sons et de Taconnay sont les puissants émissaires. La neige tombée récemment était fine, poussiéreuse, d’une admi-
(1) Nous avons ainsi nommé l'aiguille sans nom la plus voisine de la cime du tftnt-Blanc ; elle porte le n° 55 dans le dessin de la chaîne du Mont-Blanc, vue du Brevent que donne I7tm^a<re en Nuis» de M. Adolphe Joanne.
292 ASCENSIONS Al MONT-IU. \NC.
rdble blancliPur; mais dans les rimayes on ol)servail toutes les teintes comprises entre le blanc mat et le bleu le plus foncé. Après avoir admiré ce grand spectacle et contemplé avec ravissement au-dessus de nos tètes l’azur profond du ciel pendant qu’une faible brise do nord-ouest nous caressait le visage et confirmait tes espérances que ta vue de l’horizon nous avait inspirées, nous aidâmes nos guides à déblayer la tente. Ce travail était pénible : chacun d’eux avilit à peine enlevé quelques pelletées de neige, qu’il s’arrêtait pour respirer; un secret malaise se traduisait sur toutes les physionomies; l’appétit était nul. Auguste Simond, te plus grand, le plus fort, le plus vaillant des guides, s’atfaissa sur la neige, et faillit tomber en syncope pendant que le docteur Lepileur lui tâtait le pouls (1): c’étaient les effets de la raréfaction de l’air, joints à la fatigue et à l’insomnie dont chacun de nous était plus ou moins affecté. Nous étions alors à près de âOÜO mètres au-dessus de la mer, et à 3000 mètres déjà il est peu d’hommes qui ne se sentent incommodés, .le ne m’étonne pas que nous ayons ressenti dans cette ascension les effets de la raréfaction de l’air, qui avaient été peu marqués dans les deux premières. Jamais nous ne nous étions élevés si vite de Chamounixau grand Plateau : partant de 1040 métros au-dessus de la mer, nous étions, après dix heures et demie de marche, à 3930 mètres. C’est une différence de niveau de 2890 mètres franchie en moins d’une journée. Tout malaise disparaissait quand nous cessions d’agir. La seule souffrance réelle cl permanente était le froid aux pieds. .A chaque pas, nous enfoncions dans la neige jusqu’aux mollets, et la température de cette neige était de 10 degrés au-dessous de zéro à 2 décimètres de profondeur.
Après avoir mis en place nos instruments météorologiques, baromètres, thermomètres suspendus à l’air libre ou enfoncés
(l) Voyez te travail de ce médecin sur les phénomènes ptiysiologiqiies remarque en s'élevani dans les Alpes {Revue médicale, tfiVâ).
cO by Cooglt
AbCE.N.SlüN DE BRAVAIS, ilARTlNS ET LEIMLEIR. 293
dans la neige à diverses profondeurs, psychromèlre pour estimer l’humidité de l’air, nous jetâmes un coup d’œil sur le panorama qui s’étendait au nord de notre station. En bas, nous apercevions dislinclemenl la vallée de Chamounix, l’Arve serpentant au milieu des prairies ; les maisons du village, parmi lesquelles nous pouvions distinguer l’hôtel d’Angleterre, oii M. Camille Bravais faisait des observations qui correspondaient aux nôtres, comme autrefois Théodore de Saussure en avait fait pendant que son père était sur le Mont-Blanc. Au loin, un panorama magnifique se déroulait devant nous, et celte vue seule indemniserait des fatigues de l’ascension ceux qui ne voudraient pas s’élever Jusqu’au sommet. Dans le nord-est, on reconnaît les montagnes qui dominent la ville de Sion, puis la dent de Mordes, le massif imposant de la dent du .Midi , les Diablerets, la Tour-tsaillière, le Buet; au-dessous et plus près, la chaîne des aiguilles Rouges, le Brevent; les rochers de Fiz, semblables à deux murailles se rencontrant h angle droit; les aiguilles de Varens; la chaîne des monts Vergy, d’où s’élance l’aiguille du Reposoir; plus loin la pyramide du Môle, coupant en deux la portion occidentale du lac de Genève; au delà, les chaînes parallèles du Jura, semblables à de légers ressauts de terrain; enfin, dans un vague lointain, les Vosges et les plaines de la France se confondant avec l’horizon.
Nous passâmes une bonne nuit sous notre tente. Le tonnerre des avalanches qui tombaient autour de nous sur le grand ou le petit Plateau, et l’obligation de continuer nos observations météorologiques de deux heures en deux heures, interrompaient seuls notre sommeil. A minuit, le thermomètre à l’air libre marquait — 9°,6, et celui qui était couché à la surface de la neige, — 19*,9. Cependant nous n’avions pas froid sous la tente, grâce à nos vêtements de peau de chèvre , à nos sacs de peau de mouton et aux planches minces ipii nous séparaient de la-glacc. Le lendemain matin, nous voulions partir do bonne heure pour
ASCENSIONS AL MONT-BLANC
la cime du Mont-Blanc. Les guides s’y opposèrent : ils craignaient des accidents de congélation des picds^ et voulaient attendre que la neige fût un peu réchauffée. A dix heures, nous quiltAmes la tente avec Jean Mugnier, Michel Coutct, Auguste Siniond, Jean Cachat, Frasserand et Ambroise Coutel, nous dirigeant vers le fond du cirque. Arrivés au pied des escarpements, nous passâmes sur les débris d’une avalanche qui était tombée la veille du rocher Rouge supérieur; mais, au lieu de nous diriger par le Corridor vers ce rocher, nous primes le chemin de de Saussure, abandonné depuis l’accident arrivé le ,r 17 août 1820, dans une tentative faite par le docteur Hamel et le colonel Anderson pour s’élever à la cime du Mont-Blanc. ^ Comme nous, ils marchaient dans la neige fraîchement tombée, et commençaient à escalader la pente appelée la Côte, que nous gravissions à notre tour. Cette pente est très-roide, .car dans ' quelques points elle mesure A3 degrés. On ne peut s’élever qu’en décrivant des zigzags. Les pas des voyageurs anglais, qui se suivaient H la file, coupèrent un triangle de neige superficielle qui se détacha et commença de glisser sur la couche sous-jacente. Les guides Pierre Balmat, Auguste Tairraz et Pierre Carrier furent entraînés lentement, mais irrésistiblement, vers une crevasse où ils s’engloutirent aux yeux de leurs compagnons frappés de stupeur. La neige qui descendait avec eux tombait en cascade dans la crevasse, et les ensevelit vivants dans le glacier. Tout secours était inutile; les survivants redescendirent désespérés à Chamounix. Quelques ossements, des lambeaux de vêtements, une lanterne écrasée, un chapeau de feutre, appartenant à l’une des trois victimes, ont été trouvés à la surface de la partie inférieure du glacier des Bossons, le 15 août 1861 : ces débris avaient mis quarante et un ans pour descendre du grand Plateau dans la vallée de Chamounix. Le dernier survivant de ce terrible accident reconnut les objets qui avaient appartenu à Pierre Balmat, l’une des victimes du désastre.