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de plus, emprunté au sommet le plus élevé de l’Riirope, dans cette grande lutte entre le baromètre et le théodolite. Mais on ne peut calculer la hauteur d’une montagne, mesurée pur le baromètre, qu’au moyen d’observations barométriques correspondantes, c’est-à-dire faites à la même heure dans une station peu éloignée; il faut en outre que la hauteur de ces différentes stations au-dessus de la mer soit parfaitement connue. Sous ce rapport, le Mont-Ulanc est heureusement placé. Nous avions les stations correspondantes de Chamounix, où se trouvaif M. Camille Bravais; le grand Saint-Bernard, oii les religieux observent les instruments météorologiques cinq fois par jour; l’observatoire de Genève; Chougny, près de cette ville, où habitait le vénérable astronome Gautier; Aoste, où le chanoine Carrel continuait sans interruption une série météorologique ; enfin, les observatoires de Lyon, Milan et Marseille, l'ne autre condition indispensable pour arriver k un bon résultat est la comparaison dii-ccte du baromètre de montagne k tous les baromètres correspondants. Nous avions pris cette précaution, et nous pouvions tenir compte des ditférences souvent notables que les meilleurs instruments présentent entre eux. M. Delcfos, un des otlicicrs les plus distingués de l'ancien corps des ingénieurs-géographes, voulut bien faire les calculs, nécessaires, dont le résultat détlpilif donne pour le sommet du Mont-Blanc une élévation de ti8t0'",0 au-dessus de la Méditerranée (i). Le chiffre déduit de nos quatre observations barométriques ne ilifférait donc que de 0”,ti du résultat-moyen de la géodésie. Les circonsLances météorologiques avaient été propices pour obtenir une bonne altitude, et les heures choisies très-favorables. En effet, M. Plantamour, directeur de l’obscnatoire de Genève, après avoir déterminé la hauteur de l’hospice du Saint-
(1) Delcros, Sur /« Aouleuri du Monl-D'auc et du Monl-ltote (Àniiiiaire mi‘lri>rolo!/kiuf delà h'runce, t. lit. p. Qir»\
KESCLTATS SCI EN Tl F ly ü ES.
bernard au-dessus du lac Léman par deux nivelleineuts directs partant du lac et aboutissant au seuil du couvent, en a ensuite calculé la hauteur par dix-huit années d’observations barométriques correspondantes à celles de l’observatoire de Genève. Le résultat de cet immense travail, c’est que les observations barométriques correspondantes, prises entre deux heures et quatre heures de l’après-midi, ne donnent, en août et en septembre, qu’une erreur probable de de la hauteur, soit 1 mètre pour 1300 mètres environ. Des observations barométriques plus nombreuses que celles faites par nous au sommet du Mont- Blanc doivent inspirer plus de confiance encore. Du 15 juillet au 7 août 18il, nous fîmes. Bravais et moi, au sommet du Faulhorn, cent cinquante-deux observations barométriques, continuées jour et nuit de trois heures en trois heures. La moyenne de ces observations donne 26K2 mètres pour la hauteur de cette montagne; le chiffre de la géodésie est de 2683 mètres : ainsi, encore dans ce cas, le baromètre est, comme exactitude, l’égal du théodolite, et de nombreuses observations barométriques équivalent à la répétition des angles mesurés sur le cercle de l’instrument géodésique.
La hauteur du Mont-Blanc ne paraît pas avoir sensiblement varié depuis la première mesure faite en 1775 par Schuckburgb jusque dans ces derniers temps.. Cette constance a lieu d’étonner, le sommet étant formé uniquement de neiges et de glaces dont de Saussure estimait l’épaisseur à 65 mètres environ. Il parait évident que le Mont-Blanc est une pyramide semblable à sa voisine l’aiguille du .Midi. Les rochers Rouges, les Petits-Mulets, la Tourette, sont des pointes encore saillantes de cette pyramide ; le reste est recouvert d’une calotte de neige qui ne fond plus, à cause de l’élévation de la montagne, au jommet de laquelle la température de l’air est très-rarement à zéro et presque constamment fort au-dessous. On se demande donc comment il se fait que répaisscur de cette calotte de CH. HARTlNb. 20
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neige soit invariable, et que l’altitude de la montagne ne change pas suivant les saisons et même suivant les années. En effet, la quantité de neige qui y tombe, les vents qui la balayent, l’évaporation qui en diminue l’épaisseur, la condensation des nuages qui l’augmente, varient d'une année à l’autre : aussi la forme du sommet n’est-elle jamais la même. Que l’on compare les descriptions de de Saussure, de Clissold, do Marckham-Sherwill, de Henri de Tilly, avec celle de Bravais, faites successivement en 1787, 1822, 1825, 183ù et 18ü4, et l’on verra que chacun de ces voyageurs a trouvé une forme différente, sauf le trait fondamental, une crête en dos d’àne dirigée de l’est à l’ouest. Comment en serait-il autrement? Des neiges tombent sur le Mont-Blanc, amenées par tous les vents du compas ; à peine tombées, elles sont balayées, déplacées, emportées, si bien que la surface de ces neiges ressemble à celle d’un champ labouré. Même par les plus beaux temps, lorsque le calme le plus parfait régne dans la plaine, une légère fumée semble s’échapper de la cime, chassée horizontalement par un vent violent : c’est, disent les Savoisiens, le Mont-Blanc qvi fume sa pipe, signe de beau temps, si la fumée est entraînée du cAté du sud. En définitive, néanmoins, toutes ces causes variées d'ablation et d’accroissement se compensent, et la hauteur du sommet reste la même. La nature ne procède jamais autrement ; rien n’est stable d’une manière absolue; tout oscille, la molécule comme l’océan. Cette oscillation autour d’un étal moyen, c’est lafi.xilé de la vie; l’iinmobilité, c’est la mort, et les forces générales de la nature, qui régissent le monde inorganique comme le monde organique, ne se reposent jamais.
■ Les opérations dont je viens d’énumérer les principaux résultats étaient a peine achevées, que le soleil s’approchait des lignes du Jura dans la direction de Genève : il était six heures un quart; le thermomètre marquait pour la température de l’air — lt°,8, pour celle de la neige à la surface — 17°,0, et
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— à 2 décimètres de profondeur. Le- contact de cette neige, même à travers nos épaisses chaussures, était une véritable souffrance. Cependant nous voulions rester encore pour faii-e des signaux de feu visibles à la fois de Genève, de Lyon et de Dijon, où sc trouvaient des astronomes prévenus de nos intentions. Ces signaux, vus simultanément de ces trois villes, eussent permis de déterminer rigoureusement leurs ditferenccs de longitude; mais le froid était déjà si vif, que nous sentîmes qu’il eût été impossible de nous attarder plus longtemps sans compromettre notre vie et celle de nos guides. Auguste Siinond voulait demeurer seul pour faire les signaux convenus; nous refusâmes, et nous fîmes bien. Depuis, la télégraphie électrique a permis d’obtenir sans déplacement et sans peine un résultat qui eût été acheté peut-être par la vie ou la santé d'un père de famille. Le départ fut résolu, et nous commencions à descendre, lorsque nous nous arrêtâmes tout à coup devant le plus étonnant spectacle qu il soit donné à l'homme de contempler. L’ombre du Mont-lilane, formant un cône immense, s’étendait sur les blanches montagnes du Piémont : elle s’avançait lentement vers l’horixon, et nous la vîmes s’élever dans l’air au-dessus du Ueccu di Nonna; mais alors les ombres des autres montagnes vinrent successivement se joindre à elle à mesure que le soleil se couchait pour leur cime, et former ainsi un cortège à l’ombrc! du dominateur des Alpes. Toutes, par un efl'et de perspective, convergeaient vers lui. Cés ond)res, d'un bleu verdâtre vers leur base, étaient entourées d'une teinte pourpre très-vive qui se fondait dans le rose du ciel. C'était un spectacle splendide. Un pofile eût dit que des anges aux ailes enflammées s’incli- 'iiaient autour du trône qui portait un Jéhovah invisible. Les ombres avaient disparu dans le ciel, et nous étions encore cloués à lu môme place, immobiles, mais non muets d'élontiement, car notre admiration se traduisait par les exclamations les plus variées. Seules, les aurores boréales du nord de l'Europe
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peuvent donner un spectacle d’une magniGcence coiuparnble k celle du pliénomène inattendu que personne avant nous n'avait contemplé de la cime du Mont-Blanç.
Le soleil se couchait, il fallut partir. Nous nous attachâmes tous à une même corde, et nous nous précipitâmes vers le grand Plateau. Kn passant près des Petits-Mulels, je ramassai deux pierres sur la neige. Aux bulles de verre qui les recouvraient, je reconnus plus tard que c’étaient des fragments de rocher dispersés par la foudre, qui tombe si souvent sur ces sommités. A partir des Petits-Mulets, nous ne nous arrêtâmes plus, nous descendîmes comme une avalanche, tout droit, sans choisir notre route : chacun était entraîne par celui qui le précédait, et Mugnier, qui tenait la tête, s'élancait en sautant sur la pente, enfonçant k chaque saut dans la neige, qui modérait suffisamment l’élan de ce chapelet mouvant. Arrivés au grand Plateau, il fallut nous arrêter un moment pour prendre haleine ; puis, d’un pas rapide nous arrivâmes à notre tente a sept heures trois quarts. En cinquante-cinq minutes, nous étions descendus du sommet, élevé de 800 métrés au-dessus du grand Plateau. Ouand nous entrâmes dans notre tente, nous crûmes revoir le foyer domestique, et nous y goûtâmes un repos bien mérité. Néanmoins lés observations météorologiques furent continuées héroïquement de deux heures en deux heures pendant la nuit. A minuit, le thermomètre marquait — 6*,9; la température de la neige était de — 18",5 à la surface, et de — 10°, â à 2 décimètres de profondeur. Ces chiffres, plus éloquents que tous les raisonnements, nous démontrèrent que nous avions agi sagement en ne prolongeant pas notre station au sommet du Mont-Blanc; mais nous restâmes encore trois jours au grand Plateau pour faire les observations et les expériences que nous avions été forcés d’omettre au sommet. Nous imitions en cela notre maître et prédécesseur de Saussure, qui après son asci>nsinn au Mont-Blanc, alla passer, en 1788, quinze
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jours sur le col du Géante à 3400 mètres au-dessus de la mer. Au grand Plateau, nous étions à 530 mètres plus haut, mais (les (rirconstances indépendantes de notre volonté nous empêchèrent d^y rester aussi longtemps.
Pendant notre séjour, le tonnerre des avalanches troublait seul le silence imposant de res hautes régions. Nous ne vîmes point d’ôtres animés, sauf des abeilles cl des papillons, qui, entraînés par les courants aériens ascendants, ne tardaient pas à expirer sur la neige. La veille de notre départ, des choquarts ou corneilles, à bec jaune (Corvtis pi/rrhocorax), vinrent voler autour de nous, attirés sans doute par quelques débris de pain gelé ou des os de mouton et de poulet gisant aux environs de notre tente. Nos trois jours furent bien employés, et peut-être essayerai-je plus tard d’exposer les principaux résultats obtenus dans les Alpes pendant le séjour à des hauteurs supérieures à 2000 mètres, par de Saussure, Agassiz et Desor, Bravais et moi-m('ine, les frères Schlagintweit et Dollfus- Ausset : c’est une longue analyse qui ne saurait former un simple appendice au récit de deux ascensions scientifiques. Les oscillations du baromètre et du thermomètre; l’humidité relative de l’air aux ditTérentes heures de la journée; les températures du sol à diverses profondeurs; le rayonnement nocturne de la surface de la neige, des plantes et d’autres corps de la nature; la mesure de la chaleur propre des rayons solaires; l’intensité relative et la vitesse du son ascendant et descendant; les phénomènes si compliqués et si intéressants des glaciers ; la végétation et la vie animale dans ces hautes régions; enfin, les phénomènes physiologiques qui se manifestent chez l’homme : tels sont les principaux sujets de recherches qui ont occupé ces observateurs ; elles complètent celles qui avaient été faites avant eux pendant les ascensions sur les hautes cimes. Les résultats définitifs de ces expériences et de ces observations forment autant de chapitres intéressants qui viennent prendre place dans
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les traités de physique, de météorologie, de physique du globe, de géographie botanique et zoologique. Comparées aux recherches entreprises dans les régions polaires, ces études nous permettent de distinguer les phenomèries produits uniquement par l’abaissement de la température de ceux qui s’expliquent spécialement par une grande élévation au-dessus du niveau des mers. En un mot, elles nous conduisent à un parallèle rigoureux des influences de la latitude et de l’altitude; par suite, aux applications les plus variées et les plus fécondes de ces données à l’agriculture, à l’hygiène, et par conséquent au bienêtre des populations destinées à vivre dans les pays de montagnes.