LE CAMPAGNOL DES NEIGES
Entre le lac de Brienz et les hautes .Mpes bernoises, s’élève un groupe de montagnes dont le Faulhorn occupe à peu près le centre. Son sommet est à 2683 mètres au-dessus de la mer. Du haut de ce belvédère l’œil embrasse les chaînes des Alpes, du Jura et des Vosges; on découvre les lacs de Brienz, de Tbun, des Quatre-Canlons, de Morat, de Xeufchâtel, et toute la plaine de la Suisse comprise entre ces lacs. En 1832, un habitant de Grindelwald eut l’heureuse idée de bâtir une petite auberge sur ce sommet. 11 y réside depuis le 15 juillet jusqu’au 15 octobre, et sa maison est une des plus hautes de l’Europe, puisqu’elle se trouve à 206 mètres au-dessus de l'hospice du grand Saint-Bernard, mais .’i 670 mètres au-dessous du petit hôtel construit depuis 1855 au sommet du col Saint-Théodule< en Valais, à 3350 mètres au-dessus de la mer(l).
Curieux de comparer les climats que j’avais étudiés au Spitzberg et en Laponie avec un climat tout aussi rigoureux, non plus à cause de sa latitude, mais à raison de son élévation audessus de l’Océan, je m'étais établi avec mon ami A. Bravais dans cet observatoire aérien pendant les mois de juillet et d’août 18âl. Tandis que nous nous livrions à nos expériences, nous apercevions souvent un petit animal passer rapidement près de nous, et se glisser furtivement dans son terrier. Nous remarquâmes qu’il se trouvait aussi dans l’auberge et se nourrissait dft plantes alpines. Au premier abord, sa ressemblance avec la souris commune nous fit croire que cet hôte incommode avait
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suivi l’homme dans sa demeure sur le Faulhorn, comme il a jadis traversé les mers à bord des navires. Mais un examen plus attentif me prouva que, loin d’être une souris, c’était une espèce du genre campagnol, qui avait échappé jusqu’ici aux recherches des naturalistes. .le le désignerai sous le nom do campagnol des neiges {Arvicoln ntvalà). Ce n’est pas la première fois cependant que ce petit animal avait été remarqué par des voyageure. En 18H, le major Weiss, ayant dressé au sommet du Faulhorn un signal géodésique, dit y avoir vu une espèce de souris qu’il n’avait jamais aperçue autre part. Ce fait prouve que ce campagnol habitait le sommet du Faulhorn avant qu’on eht bftti l’auberge qui date de 1832; mais on l’a encore observé ailleurs dans les hautes Alpes. Les guides de M. l’ictet lui assurèrent avoir trouvé des souris aux rochers des Grands -Mulets, à 3030 mètres au-dessus de la mer. Ces souris sont des individus de cette espèce, qui ressemblent, à s’y méprendre, à la souris domestique. Or, les Grands-Mulets sont des rochers où l’on passe la nuit en montant au Mont-ltlanc, après avoir marché pendant plusieurs heures sur la neige et sur la glace. Ainsi c’est dans cette lie entourée d’un océan de neige et où végètent à peine quelques plantes alpines, que de nombreuses générations de ces animaux se sont reproduites. Enfin, un explorateur intrépide des hautes Alpes, M. Hugi, a rencontré ce même rongeur sur le Finsteraarhorn, à une hauteur de 3900 mètres au-dessus de la mer (1).
0 ) Depuis, cet animal a été trouvé dans toute la uhaine des Alpes. Blasius le signale, dans sa Faune d’Allemagne, surleSaint-Goth.ard,au col Saint-Tlicodule, sur le Bernina, le Pis Languard, le l’.ros$.CIockner et l’Oetr.thal en Tyrol, .sur les hautes Alpes de Provence, etc. M. de Sélys-Longcliamps l’indique également sur le pic du Midi dans les Pyrénées. Mais, comme c'est malheureusement toujours le r.as en histoire naturelle, le campagnol dos neiges a été désigné sous plusieurs noms : Hypudmts alpinas, Wagn. Sclireh., 18A2 ; H. nicico/o, Schinr, 1844 , Arvicola leur ur us. Gerbe, I8.Ô2; .1. Lebimii, C.resp., 1844, et Hypu~ (fmu% pelrophiluF, Wagn., IS.'iS,
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Dans les Alpes, la limite des neiges éternelles peut être fixée à 2700 mètres. C’est donc au niveau, ou au-dessus de cette limite, que ce campagnol a établi sa demeure, particularité d’autant plus singulière, que toutes les .autres espèces du même genre habitent dans nos fermes et dans les champs cultivés des plaines de l’Europe. Combien les conditions d’existence sont différentes pour l’espèce alpine ! Elle vit sous une pression atmosphérique plus faible d’un tiers que celle des plaines. L’été dure trois mois, pendant lesquels il tombe de la neige presque toutes les semaines. Au Faulhorn, la température moyenne de l’année est de — 2°,3; celle de l’été de -j- 3”,3 (1). En hiver, des masses de neiges énormes chargent le sol, cl cependant notre petit animal passe la saison rigoureuse sans s’engourdir, protégé qu’il est contre le froid par cette même neige, qui rend ces hauteurs inabordables à d’autres animaux. Voici comment on s’en est assuré. Le 8 janvier 1832, M. Hugi, de Soleure, voulut visiter le glacier de Grindelwald, afin d’éludiér son état hivernal. L’ascension le long des flancs du Meltenberg fut pénible ; les voyageurs rencontraient des masses de glace dans lesquelles il fallait creuser des pas ou des trous à coups de hache; et, d’un autre côté, la neige ayant tout nivelé, on ne pouvait profiter des saillies du terrain. Les cascades, converties en longues stalactites pendantes, étaient immobiles, et semblaient menacer de leur chute les audacieux voyageurs qui venaient troubler le silence de mort de ces solitudes élevées. Enfin, vers le soir, ils arrivèrent à la Stierreg. Là habite pendant l’été un gardeur de chèvres; on se met à la recherche de sa cabane, mais rien sur cette surface uniforme ne dénote sa présence. Enfin, on aperçoit une légère élévation sur la neige. On se met à creuser, et vers le soir on découvre le toit de la hutte; on continue à déblayer la neige pour débarrasser la porte. On l'ouMe : une vingtaine de
1) A Paris, la iiuijemie de i année cfl de lO^jS; celle ilc l'olc, de 18", 2.