‹ Du suc gastrique et de son role dans la nutritionChapitre 3 sur 11 · PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES

Parmi les agents nombreux et variés que l'estomac met en usage pour opérer la chymification , celui cpii doit occuper le premier rang et qui mérite le plus de fixer notre attention , c'est certainement le fluide acide; qui vient baigner les aliments au moment de leur ingestion dans la cavité stomacale.

Depuis les premières expériences de Réaumuret de Spajlanzani . le suc gastrique a été l'objet de recherches et de discussions multipliées qui oat permis de fixer d'une manière définitive l'existence de ce liquide et les caractères qui le distinguent.

Les derniers travaux provoqués par l'Académie des sciences ont encore mieux démontré l'importance du suc gastrique dans la digestion, et il est prouvé aujourd'hui , par les expériences les plus précises, que c'est sous l'influence de ce fluide acide que les matières alimentaires sont eh y unifiées dans l'estomac, c'est-à-dire y éprouvent cette sorte de dissolution ou de mutation spéciale qui leur permet désormais d'être absorbées et de pénétrer dans l'économie.

La chimie organique s'est beaucoup occupée, dans ces derniers temps, de la composition du suc gastrique, et elle a cherché surtout à déterminer quel en est le princ pe actif ou chymificaleur. Les chi-

misles ont attribué cette puissance à différentes substances. Suivant MM. Tiedemann et Gmelin, le suc gastrique doit ses propriétés dissolvantes aux acides chlorhydrique. acétique et butyrique, que l'analyse y montre à l'état de liberté. D'après MM. Schultz, Svvan et Muller, celle force chymifiante ne ferait que se développer par les acides, et elle résiderait dans une matière spéciale à laquelle ils donnent le nom de pepsine. MM. Sandras et Bouchardat admettent que la dissolution est surtout opérée par l'action de l'acide chlorhydrique libre. Pour M. Dumas, la matière active du suc gastrique doit être comparée à une sorte de ferment, et M. Blondlot, adoptant celte opinion , pense que l'acidité de ce fluide est due au bi-phosphate de cbaux qu'il contient, etc.

Enfin, tout récemment M. Payen a isoli le principe actif du suc gastrique auquel il donne le nom de gastrase.

On voit donc que s il est prouvé aujourd'hui que la conversion des aliments en chyme s'opère par l'intervention du fluide gastrique, on est encore loin d'être d'accord sur la nature de l'agent spécial qui le produit, et, par suite, sur la nature intime de celte transformation elle-même.

En un mot, la eliy indication n'est-elle qu'une simple dissolution alimentaire, ou bien, par l'influence du suc gastrique, se passe-t-il encore dans les matières contenues dans l'estomac certaines modifications moléculaires qui ne sont que le début des mutations ultérieures qu'elles sont appelées à subir- dans nos tissus?

Presque tous les chimistes ont admis la dissolution simple. Ils ont regardé le suc gastrique comme un agent dissolvant qui ne fait que désagréger, sans les modifier, les molécules des aliments solides pour les faire passer dans les voies de l'absorption.

En assimilant ainsi la puissance du suc gastrique à celle d'un menstrue chimique dont l'action naîtrait et finirait dans l'estomac, les partisans de la dissolution ont donné à ce fluide un rôle tout à fait secondaire dans la digestion, puisque son action sera pour ainsi dire suppléée, et deviendra inutile toute.-; les fois que les substances i nijt-

rées seront préalablement rendues liquides et capables d'être absorbées directement : ils ont, de celte façon, séparé complètement la chymification des autres phénomènes de la nutrition.

Nous rangeant dans l'opinion opposée, nous pensons qu'une interprétation si restreinte de la chymification est insuffisante pour la physiologie.

En effet, malgré les travaux des chimistes les plus distingués sur ce sujet, le liquide chymiiicateur n'a pu encore être remplacé par aucun autre des dissolvants auxquels on a voulu le comparer.

Poussant l'expérimentation physiologique plus loin qu'on ne l'avait fait, nous allons essayer de démontrer qu'il y a dans la chymification quelque chose de plus qu'une dissolution ou une simple catalyse.

Four cela, placés à un autre point de vue que les partisans de la dissolution, nous ne nous bornerons pas à déterminer comment les aliments sont dissous dans l'estomac, mais nous chercherons surtout à établir par quelles conditions ils peuvent se métamorphoser dans le sang, et servir aux phénomènes généraux de la nutrition.

Nous verrons que, considérée ainsi, la chymification doit être réunie aux autres phénomènes nutritifs dont elle n'est que le point de départ, et que le suc gastrique est le véhicule indispensable à toutes les actions moléculaires qui se passent dans les aliments, depuis leur digestion dans l'estomac jusqu'à leur conversion en produits ultimes.

Le suc gastrique devient donc un des agents I s plus importants dans les phénomènes de ia vie, et si le rôle que nous lui assignons se trouve bien démontré, on pourrait dire, sans craindre d'aller trop loin, que la chymification est aussi impossible sans le suc gastrique que la respiration sans l'oxygène.

Nous diviserons notre travail en deux parties : dans la première, nous rechercherons l'origine et la nature physiologique du suc gastrique. Dans !a seconde, nous étudierons les fonctions du fluide gastrique, surtout au point de vue de la nutrition.

1S13. — C. Bernard. 2

Page 1