‹ Du suicideChapitre 28 sur 52 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

LE SUICIDE iN'EST PAS TOUJOURS LE RÉSULTAT DE LA FOLIE.

Une chose nous a frappé tout d'abord en parcourant les écrits des médecins qui ont cherché à faire prévaloir l'opinion que nous combattons: c'est la forme tranchante et exclusive de leurs affirmations comparée à la faiblesse des preuves et des raisonnements qu'ils apportent à l'appui. Esquirol , après avoir posé comme principe général , que < par lui-même le suicide ne peut » caractériser une maladie; que c'est pour en «avoir fait une maladie sut ^eneris, qu'on a » établi des propositions générales, démenties » par l'expérience (1), " devient plus affirmalif quelques pages plus loin, lorsqu'il dit: « Le sui- » cide est presque toujours un symptôme d'alié- » nation mentale (2). » Enfin, comme s'il avait craint de ne pas être suffisamment compris , il

(1; Esquirol , lue. cit., p. 528.

(2) Esquirol , loc. cit., p. 578.

UINK FOUME DE LA FOLIK. 109

termine par cette conclusion remarquable : « Je » crois avoir démontre que l'homme n'attente à » ses jours (|ue lorsqu'il est dans le délire, et » que les suicides sont aliénés (1). » 11 semble donc qu'a mesure qu'il avance dans son travail, Esquirol se défait peu h peu des doutes et des scrupules qu'il avait en le commençant. Cela s'explique facilement , si l'on se rappelle que cet habile praticien a surtout étudié le suicide dans un hospice d'aliénés. La , les individus qui avaient cherché à se donner la mort avaient certainement obéi à une impulsion maladive ; chez eux la folie était évidente, et toutes les observations qu'Esquirol apporte a l'appui de sa doctrine démontrent , de la manière la plus positive , que cette maladie s'accompagne souvent d'un penchant plus ou moins prononcé au suicide. Mais était-ce une raison pour négliger les ftiits si nombreux qui se produisaient tous les jours en dehors de son observation , et chez lesquels il aurait peut-être été moins facile de reconnaître des signes d'aliénation mentale? Peut être aussi , s'il en avait tenu quelque compte , le médecin de la Salpêtrière aurait-il

(l) Idem, ibicL, p. 665,

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reculé devant cette proposition qu'on retrouve dans plusieurs passages de son livre, que le suicide provoqué par l'égarement des passions est toujours un signe de folie! Car c'est aussi presque toujours l'égarement des passions qui entraîne l'homme au crime ; et l'on n'a jamais osé , que nous sachions , prétendre, par cette seule circonstance,quel'assassinat, l'empoisonnement, le vol, etc., sont aussi le résultat fatal d'une maladie morale. 1! y aurait certainement un grave danger pour la société à admettre que, « lorsque l'âme est » fortement ébranlée par une affection violente » et imprévue, les fonctions organiques sont bou- » leversées , /a liaison est troublée^ l'homme perd » la conscience du moi; il est dans un vrai délire. » Il commet les actions les plus irrétlécliies, les » plus contraires à son instinct, a ses affections et » a ses intérêts (1). » Cette théorie ne pourraitelle pas être appliquée avec autant de raison à l'homicide qu'au suicide , surtout lorsqu'on l'appuie sur des exemples comme celui-ci : « L'amour prive celui qui est fortement épris w de toutes les qualités propres k l'accomplisse- » ment de ses désirs ; la colère, la jalousie ^ portent

(1) Esquirol, loc. cit., p. 532.

UNE FORME DE LA FOLIE. lll

» l'homme le plus douœ à tremper sa main dans le y> sang de son meilleur ami! Un chagrin vif et » inattendu , l'amour trahi , l'ambition déçue , » l'honneur compromis, la perte de sa fortune, K en bouleversant la raison, privent l'homme de )) toute réflexion. Le délire des passions permet- » il de réfléchir (1) ? »

C'est cependant le suicide provoqué ainsi par une affection de l'âme violente et imprévue , qu'Esquirol désigne sous le nom de suicide involontaire aigu. Le suicide chronique ^sl , toujours d'après cet auteur , plus lent dans son action sur l'organisme. Mais ses résultats sont absolument les mêmes. « Les passions les plus violentes n'en- » traînent pas toujours soudainement l'homme « passionné a des actes de fureur. Lorsque la » passion est primitive , lorsque l'impression » morale a pu être pressentie , son action est » plus lente, surtout lorsqu'elle agit sur des sujets » affaiblis ou d'un tempérament lymphatique.

>i Sourdement miné par la haine ou la jalou- » sie , par les mécomptes de l'ambition et de la «fortune, l'homme arrive lentement et par

(1) Esquirol, toc. cit.^ p. 533.

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» des paroxysmes successifs aux plus funestes «résolutions. Quoique agissant lentement, les » passions n'en affaiblissent pas moins les «organes; elles n'en troublent pas moins la » raison ; elles n'en détruisent pas moins la vie ; » et lorsqu'il est encore temps de soustraire ces w infortunés à leur propre fureur, ils présen- » tent tous les traits du désespoir , ils montrent » tous les caractères de la lypémanie. Plusieurs n ont attenté à leurs jours sa?is savoir ce qu'ils fai- » saient ; plusieurs ont assuré qu'ils ne se souvenaient » imiit de ce qu'ils avaient fait ; plusieurs avaient y. eu des hallucinations singulières. C'est la cepen- » dant le suicide volontaire, mais chronique (1).» Cette dernière conclusion est au moins étrange. Car il nous paraît bien difficile de comprendre comment on peut appeler suicide volontaire, l'acte d'un individu qui attente ii ses jours sans savoir ce qu'il fait , ou pour obéir h des hallucinations singulières. Nous reconnaissons volontiers que nous nous faisons nnc tout aulre idée des actes volontaires. Nous aurons d'ailleurs bientôt occasion de nous expliquer

(l) Ksquirol , loc. cit., p. 536.

complètement sur cette question. Et quant h ces individus qui, minés sourdement par la haine ou la jalousie, par les mécomptes de l'ambition ou de la fortune, arrivent lentement et par des paroxysmes successifs aux plus funestes résolutions, nous ne comprenons pas davantage comment ces résolutions funestes constituent à elles seules une preuve de folie. 11 ne suffit pas, dans une question aussi grave , de dire que la folie existe 5 il faut encore le prouver, et cette preuve nous l'avons vainement cherchée dans le travail d'Esquirol. Nous y avons trouvé, comme nous l'avons dit déjà, un grand nombre d'observations qui, toutes, tendent a prouver, ce que personne n'a jamais nié, que les aliénés se tuent fréquemment. Malheureusement leur auteur ne s'est pas arrêté là, et, généralisant, sans preuves positives, une idée vraie tant qu'elle était restreinte dans de justes limites , il est arrivé forcément à des conclusions erronées dont nous dirons plus bas les déplorables conséquences. Cependant ce travail n'en est pas moins encore l'étude la plus complète que nous ayons sur le suicide considéré au point de vue de la médecine.

iili LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

liCS médecins qui sont venus après Esquirol, et qui ont adopté ses idées, n'ont pas été plus heureux que lui. M. Falret n'essaie même pas de démontrer que le suicide est toujours un signe de folie. Pour lui, c'est un fait irrévocablement acquis à la science, et fort de cette conviction, il consacre plusieurs centaines de pages à la description des causes, des symptômes, de la marche et des terminaisons de ce qu'il appelle la mélancolie suicide. Il discute longuement la question de savoir si elle a son siège dans le cerveau ou dans tout autre organe, et nous apprend sérieusement que le cerveau est toujours primitivement affecté. De sorte que Brutus ou Caton ne se sont pas suicidés pour échapper à la honte de voir leur patrie sous le joug, et d'assister en vaincus au triomphe d'Auguste ou de César, mais bien parce que leur cerveau était affecté de mélancolie suicide ! Enfin, il indique un système complet de traitement physique et moral dont le moindre tort , selon nous , est d'être destiné k combattre une maladie qui n'existe pas.

Nous devons reconnaître cependant que tout en se montrant très exclusif dans les principes,

M. Falret recule souventdevant les conséquences qui en découleraient logiquement. Ainsi, lesindividus qui s'exposent volontairement a la mort, et gui, vivant pour leur patrie, font pour elle le sacrifice de leurs jours, ne doivent pas être considérés comme homicides d'eux-mêmes. Après avoir rappelé comme un beau modèle à citer à des cœurs généreux, l'exemple de Curtius et de Codrus, M. Falret ajoute : «11 ne fut pas homi- » cide de lui-même le brave Aristodème, qui, » dans l'intention d'effacer l'opprobre dont il » s'était couvert aux yeux de ses concitoyens » pour n'avoir pas combattu aux ïhermopyles, » perdit la vie à la bataille de Platée, en faisant » des prodiges de valeur. Ilfut néanmoins accusé » de s'être jeté en furieux au milieu des enne- »mis, d'y avoir manifestement cherché la mort, » et il fut privé, comme meurtrier de lui-même, » des honneurs funèbres. Le jugement paraîtrait » injuste si l'on ne savait quels étaient l'esprit, » la sévérité des lois de Lycurgue, et ce trait » remarquable ne nous montre qu'tm homme » jaloux de recouv>rer son honneur qu'il croyait com- V promis. Enfin , avilirons-nous Socrate respec- » tant les lois de son pays, et avalant le poison

IIG LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» qu'on lui avait préparé? Et faudra-t-il calom- » nier Piégulus, qui, fidèle h sa parole, retourne » volontairement à Carthage pour y mourir » dans les supplices (1). »

Aristodème, convaincu de s'être jeté en fumeux au milieu des ennemis, et d'y avoir madifestement cherché la mort, n'a donc pas été homicide de lui-même^ ou pour parler le langage de M. Falret , son cerveau n'était pas affecté de ■mélancolie suicide. Mais quelle différence sérieuse peut- on établir entre cette mort volontaire d'Aristodème jaloux de recouvrer son honneur qu'il croyait compromis, et celle de tant d'individus qui, soupçonnés, à tort ou a raison, d'un crime entraînant après lui une peine infamante, se tuent pour éviter le déshonneur du bagne ou de l'échafaud? Pour nous, il y a une grande analogie, nous dirons presqvie une parité complète, entre ces deux ordres défaits, et si nous en jugeons, d'après le passage suivant de son livre, M. Falret est complètement de notre avis : » Sénèque rapporte qu'au combat des bêtes, un » Germain destiné au spectacle du matin fei-

(1) Falret , De l'hypochondrie et du suicide , p. !i.

» gnit un besoin naturel, et se retira dans le seul » endroit oii il pût aller sans garde. IN 'y ayant » trouvé qu'un bâton a l'exlrémité duquel se » trouvait une éponge, et destiné a entretenir la » propreté de ces lieux, il se l'enfonça assez avasit » dans le gosier pour s'étouffer. Le même auteur » dit aussi qu'un malheureux conduit au combat » du matin, dans un chariot entouré de gardes, » feignit de s'endormir, laissa tomber sa tête, «l'allongea suffisamment pour la passer entre ); les rayons d'une des roues de la voiture. Pour «lors il se tint ferme sur son siège jusqu'à ce » que la révolution de la roue lui eût brisé les » vertèbres du cou. De cette manière, le cba- » riot même qui le conduisait au supplice servit » a l'y soustraire. Ces deux exemples, qui n'ap- » ^artiennent pas à la mélancolie dont nous nous » occupons, sont cependant très propres h faire » connaître toutes les ruses et toute l'opiniâtreté » des personnes qui, pour un motif quelconque, » ont conçu le dessein d'abréger leur exis- » tence(l). »

Voila donc deux suicides dans lesquels on est

(1) Falret, loc. c/i.,p. 127.

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forcé de reconnaître qu'il y a eu conscience de l'action qui était elle-même le résultat funeste de la volonté (i), qui n'appartiennent pas néanmoins, de l'aveu même de M. Falret, a la mélancolie suicide. Or, les faits analogues sont extrêmement nombreux, comme en témoignent les chiffres contenus dans notre XVl^ tableau. Cet honorable écrivain a donc eu, comme Esquirol, le grand tort de trop généraliser une doctrine qui ne pouvait s'appliquer qu'à un nombre de faits relativement assez borné ; aussi lui échappe-t-il parfois des aveux qui sont en contradiction complète avec elle. Aux preuves citées précédemment, nous pouvons encore ajouter cette proposition si claire et si significative : « Il » y a entre le suicide résultat du délire des » passions, qui éclate d'une manière presque » instantanée, et celui dont je vais bientôt m'oc- » cuper, la même différence qui existe entre la » folie proprement dite, et une passion violente » qui maîtrise notre volonté. Je ne me charge » pas de tracer la ligne de démarcation (2). »

(1) Définition du suicide, d'après M. Falret, /oc. cit.,Tp. 3.

(2) Falret, loc. cit., p. 115.

Est-ce assez clair maintenant, et qii'avonsnous besoin d'insister encore pour démontrer que dans la pensée de M. Falret , pas plus que dans la nôtre, le suicide n'est pas toujours un signe de folie? Si même nous avons tant insisté, c'est que nous tenions a prouver complètement que les partisans les plus exagérés de cette doctrine sont obligés d'admettre, au moins indirec tement, de nombreuses exceptions. Cette réflexion s'applique même à M. le docteur Bourdin qui a cherché à la faire revivre en l'appuyant sur de nouvelles preuves, dans une brochure publiée il y a quelques années.

Cette brochure, qui a fait quelque sensation dans le monde médical, n'est autre chose qu'une dissertation dans laquelle l'auteur se propose uniquement de démontrer que le suicide est une monomanie. Plus exclusif encore, s'il est possible, qu'aucun de ceux qui l'ont précédé dans cette voie, M. Bourdin semble décidé, dès les premières lignes de son travail, a repousser toute exception quelconque k cette loi. «M'auto- » risant, dit-il, de l'examen auquel je me suis » livré, et raisonnant par simple induction, je >y dis que le suicide est toujours une maladie et

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» toujours un acte d'aliénation mentale : je dis, » par conséquent, qu'il ne mérite ni louange ni » blâme (1). » Le suicide est donc toujours une maladie, et tout homme qui se tue est nécessairement aliéné, quels que soient les motifs déterminants de son action ou les circonstances extérieures qui l'ont accompagnée. En présence d'une déclaration aussi formelle, nous ne nous attendions guère à voir M. Bourdin admettre, quelques pages plus loin, que le suicide n'est pas toujours un suicide, ou, en d'autres termes, vni acte de folie. Désespérant évidemment de pouvoir faire rentrer dans le cadre qu'il s'était tracé tous les faits de suicide qui nous ont été transmis par l'histoire, celui-ci a eu recours, pour sortir d'embarras, à un expédient singulier. 11 a établi une distinction tranchée entre les faits de suicide véritable et certains faits qui en 'présentent les apparences. Nous allons citer textuellement :

« L'histoire sacrée et l'histoire profane nous » fournissent plusieurs exemples d'hommes qui » se sont exposés sérieusement et volontaire-

(1) Du suicide considéré comme maladie, par le docteur C.-E. Bourdin. Paris, 18^15, p. 9.

ment h la mort, sans avoir cependant commis l'acte de suicide. Pvappelons quelques-uns de ces exemples : Samson, devenu aveugle, s'approche d'un temple dont il renverse les colonnes, et succombe sous les débris. Eléazar, placé sous l'éléphant auquel il donnait la mort, est écrasé sous le poids de l'animal. Epaminondas, après avoir demandé si son bouclier était sauvé, veut qu'on lui arrache le javelot dont révulsion lui causera la mort. Curtius se dévoue aux dieux; il se jette dan s un gouffre pour sauver sa patrie. Régulus retourne à Carthage, aimant mieux s'exposer à la mort que violer la foi jurée. L'histoire chrétienne est remplie d'exemples édifiants de saintes femmes qui préférèrent exposer leur vie a subir une honte {potius mori quàm fœdarï). Sainte Domnine et ses deux filles, sainte Bérénice etProsdoce, se jetèrent al'eaupoursauver leur chasteté; sainte Pélagie et sa mère se précipitèrent d'un toit pour éviter les violences du préfet d'Antioche (Saint Ambroise, De virginibus, lib. ni). Saint Ignace, évêque, ne voulut point que les fidèles de Rome demandassent sa grâce : Volontarius moriar, inquit, quia mihi utile est mori. 11 serait

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» facile de citer un grand nombre de dévoue - » ments aussi généreux, inspirés par la foi, par » les croyances politiques ou même par des sen- » timents tendres , mais exaltés , tels que ceux » de l'amour, de l'amitié, etc. Dans ces divers » actes, on ne trouve pas les caractères du sui- » cide; car s'exposer à la mort, se placer même » dans des conditions telles qu'il soit impossible » d'y échapper, ce n'est pas vouloir se faire » mourir, ce n'est pas agir dans l'intention for- » melle et exclusive de se donner la mort.

»Si le suicide n'existe pas dans les conditions » que je viens de signaler, à plus forte raison » n'existera-t-il pas pour ces âmes tendres, mais » passionnées, qui, sentant le vide et le néant » autour d'elles, réclament ardemment une autre » patrie. 11 existera moins encore pour ces » membres de la Convention nationale, par « exemple, qui, dit- on, se sont suicidés dans leur » honneur. Cette dernière distinction n'est pas » aussi vaine qu'elle pourrait le paraître tout » d'abord, car la confusion qu'elle détruit a été » commise par des penseurs habiles qui n'ont pas » voulu assez approfondir la matière.

» Cette première explication était nécessaire

UNE FORME DE LA FOLIE. 12o

» pour détruire toute espèce d'équivoque et pour » préciser exactement les limites dans lesquelles » le suicide se trouve contenu ; elle était néces- » saire encore pour éliminer des cadres patholo- » giques du suicide les faits qui lui sont étran- » gers (1). »

Cette longue citation suffirait à elle seule pour renverser complètement la théorie dangereuse que nous combattons. Car, si un homme qui se tue ou qui s'expose volontairement et sciemment à la mort ne commet pas par cela seul l'acte de suicide, le problème si compliqué dont nous cherchons la solution se trouve réduit à une question de grammaire et de logique. 11 ne s'agit plus dès lors que de bien s'entendre sur la valeur du mot suicide, et de préciser encore mieux que ne l'a fait M. Bourdin les limites entre lesquelles celui-ci se trouve contenu. Si le suicide n'existe pas pour ces saintes femmes qui préférèrent exposer leur vie k subir une honte (^potius mori quàm fœdari), et se jetèrent à l'eau pour sauver leur chasteté, pourquoi existerait-il davantage pour la chaste Lucrèce qui, ne voulant pas survivre à

(1) Bourdin, loe. cit., p. 23.

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l'insulte que venait de lui faire un jeune patricien, saisit un poignard et s'en perça le sein (1). Quelle différence sérieuse est-il permis d'établir entre cet évêque qui, après avoir défendu qu'on demandât sa grâce, s'écriait : Volontarius moriar, quia mihi utile est mori, et ces gymnosophistes de l'Inde dont parle Esquirol , qui se jettent sur le bûcher dès qu'ils deviennent malades, vieux ou infirmes, ou ces fanatiques qui se font écraser par centaines le jour de la fête du Ticonal^ sous les roues du char de leur idole (2)?

Si les conventionnels qui se sont suicidés dans leur honneur n'ont pas été suicides, n'est-il pas nécessaire à'éliminer des cadres pathologiques du docteur Bourdin tant de grands hommes de l'antiquité qui se sont donné la mort ou l'ont volontairement cherchée pour éviter la honte et le déshonneur? Ne faut-il pas aussi en retrancher ces habitants de Jérusalem qui se précipitaient du haut de leurs remparts, ou se brûlaient dans leurs maisons, pour ne pas tomber au pou-

(1) Bourdin , loc. cit , p. 61. Ici le suicide de Lucrèce est présenté comme un exemple de folie ou de monomnnie suicide,

(2) Esquirol, loc. cit., p. 521.

voir des Romains, leurs ennemis, qui les assiégeaient? (1) Enfin, si, comme le dit si bien M.Jjourdin, on ne trouve pas les caractères du suicide dans la mort volontaire de ces âmes tendres, mais passionnées, qui, sentant le vide et le néant autour d'elles, réclament ardemment une autre patrie, ceux-ci n'existeront certainement pas davantage pour tant de malheureux déshérités des joies et des plaisirs de celte vie, qui cherchent dans une mort anticipée la fin de leurs maux ou de leur misère.

Voilà bien des exceptions, et ce ne sont pas les seules, que M. Bourdin est obligé d'admettre, sous peine de manquer à toutes les lois de la logique. Il nous aurait suffi sans doute de les signaler pour faire voir toute la fragilité des preuves sur lesquelles ce médecin appuie une théorie aussi exclusive que celle qui ressort de la proposition que nous avons rappelée ; mais nous devons aborder la question de plus haut et dé-

(1) Bourdin, loc. cit., p. 03. Ce sont autant d'exemples de folie suicide. M. Bourdin ajoute : « ]N'est-ce pas le comble de la » déraison de se faire beaucoup de mal , de se donner la mort, » pour éviter des maux , possibles sans doute , mais non » certains ? »

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montrer que cette doctrine n'est pas seulement une erreur scientifique, mais que son adoption entraînerait après elle les conséquences les plus désastreuses.

§ I. La doctrine d'après laquelle le suicide serait toujours le résultat de la folie est une erreur scientiflque.

Nous avons vu déjà que M. Falret ne reconnaît de suicide que lorsqu'il y a conscience de l'action et que celle-ci est le résultat funeste de la volonté. Cette définition, qui a été reproduite plus tard par M. Bourdin, est en même temps trop étendue et trop restreinte : trop étendue, puisque, dans la pensée de ces auteurs, le suicide est toujours une maladie, et que nous avons démontré déjà que, de leur propre aveu, beaucoup d'individus se sont tués et se tuent encore sciemment et volontairement sans pour cela être malades. Elle est aussi trop restreinte , car beaucoup d'aliénés se tuent sans avoir aucune conscience de leur action et, suivant l'expression d'Esquirol, sans savoir ce quils font. « Les maniaques se » tuent, dit ce savant médecin , la réflexion n'est

» pour rien dans cet acte. Ils vivent d'illusions, » saisissent mal les rapports , sont poursuivis » souvent par des terreurs paniques; ils sont le » jouet de leurs sensations et des hallucinations » qui les trompent sans cesse. L'un , croyant « ouvrir la porte de son appartement, ouvre la » croisée et se précipite, ayant voulu descendre w par l'escalier .• un autre, calculant mal les dis- » tances, se croit de plain-pied avec le sol et se » jette parla fenêtre. Celui-ci veut faire violence » à une femme qui le sert et se précipite du » troisième étage de l'escalier, espérant qu'il » arrivera en bas avant cette femme échappée à » ses poursuites (1). »

Les monomaniaques se tuent aussi fréquemment, sans que la volonté soit pour rien dans leur action. Ln homme se croit en communication avec Dieu ; il entend une voix céleste qui lui dit : Mon fils , viens f asseoir à côté de moi. Il s'élance par la croisée et se casse une jambe; pendant qu'on le relève , il exprime un grand étonnement de sa chute et surtout d'être blessé. Il en est même qui se donnent la mort pour

(1) Esquirol , Des maladies mentales, t. I, p. 5^0.

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obéir à une puissance supérieure à l'ordre de laquelle ils croient ne pas pouvoir se soustraire, et après avoir lutté quelquefois pendant des années contre les suggestions de leur délire.

I*"^ Observation. — Nous donnons des soins depuis quelques mois a un malheureux jeune homme qui présente tous les signes de la mélancolie la mieux caractérisée. Dominé presque constamment par des hallucinations de l'ouïe et de la vue, ses gestes, ses mouvements, ses moindres actions, sont la reproduction fidèle des ordres qu'il croit recevoir d'en haut. Persuadé qu'une condamnation terrible pèse sur lui en expiation do crimes imaginaires, il croit ne pouvoir apaiser les êtres supérieurs qui le poursuivent que par une abnégation absolue de sa volonté. De la découlent pour lui les pratiques les plus bizarres et les plus pernicieuses, et dans certains moments la nécessité de s'abstenir de toute espèce d'aliments. Il aime encore la vie; il regretterait surtout sa mère pour laquelle il a conservé une affection très vive, et cependant il se laisserait mourir de faim plutôt que d'enfreindre la défense qui lui est transmise

UNE FORME DE L.V lOLIE. 129

par ses hallucinations. Alors les conseils du médecin, les supplications de sa mère, sontcomplétements méconnus. Le malade se refuse obstinément a prendre aucune espèce de nourriture jusqu'au moment où une rémission de cette cruelle affection vient lui donner un peu de repos. Mais les intervalles de rémission deviennent tous les jours plus courts et plus rares. A plusieurs reprises diflérentes, nous avons été obligé de nourrir ce malheureux à l'aide de la sonde œsophagienne, et cela pendant huit k dix jours, et même quinze jours de suite. Aussi sa santé générale est-elle notablement dérangée, et si nous ne parvenons pas a faire cesser des hallucinations d'une nature aussi fâcheuse, nous devons craindre de le voir mourir bientôt de faiblesse et d'inanition (1).

(1) Ceci a été écrit il y a environ cinq ans. Après plusieurs mois de séjour dans notre établissement , pendant lesquels l'état de ce malheureux jeune homme est resté à peu près le même, nous pensâmes que la distraction d'un voyage amènerait im changement favorable. Il partit donc pour l'Italie, en compagnie d'un jeune médecin. Mais à peine arrivé à Marseille, son état, loin de s'améliorer, s'aggrava de plus en plus. 11 refusa toute espèce de nourriture, malgré les larmes et les supplications de sa mère, et mourut au bout de quelques jours.

loO LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

N'est-ce pas là un véritable suicide, et l'un de ceux dans lesquels la folie est évidemment la cause de la détermination funeste du sujet? 11 est certain cependant que la mort n'a pas été dans ce cas particulier le résultat d'une volonté libre et d'un raisonnement sain. Si l'on s'en tenait donc aux termesde la définition de M. Falret, ce fait et tant d'autres analogues que nous pourrions citer devraient être éliininés des cadres pathologiques du suicide. C'est en effet ce qui est arrivé. Fidèles à leur définition, M. Falret et M. Bourdin prétendent, contrairement à l'opi nion d'Esquirol, qu'il ne faut pas confondre avec le véritable suicide la mort consécutive à quelques idées délirantes chez les maniaques et les monomaniaques, et tout li fait indépendante de leur volonté. M. Falret insiste même beaucoup sur ce point, parce (jue, dit-il, des écrivains du plus grand mérite sont tombés dans cette erreur, ce cjui ne l'empêclie pas de nous raconter comme un fait de mélancolie ascétique suivie de suicide {\) V histoire de ce cordonnier de Venise, nommé Mathieu Lovât, qui, après

(1) Falret, loc. cit., p. 330.

UNE FOUME DE LA. lOLlE. loi

s'être amputé les parties génitales, se crucitia lui-même pour obéir h la volonté de Dieu, qui lui avait ordonné, croyait-il, de mourir sur la croix. Avant de mettre son projet a exécution, ce malheureux avait médité pendant deux ans, dans le silence de la retraite, sur les moyens a employer pour arriver a son but; et, lorsqu'après avoir été guéri des blessures affreuses qu'il s'était faites, il eut été transporté k l'hôpital des fous de Saint-Servolo, il s'épuisa tellement par des abstinences volontaires et réitérées, qu'il devint phthisique et mourut quelques mois après (1). Cet exemple, après tant d'autres que nous avons cités déjà, fait voir k quelles contradictions sont nécessairement amenés les partisans de la doctrine que nous combattons ; il démontre en même temps l'impossibilité de donner une définition de la monomanie suicide qui embrasse tous lesfaits, et permette, quelquegénérale qu'elle soit, delà rapporter k une cause commune. Il

(1) Voyez, pour plus de détails sur cette observation remarquable à plus d'un litre, riiisloire complète de Mathieu l.ovat, rappoitée par Marc, dans son Traité de la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-légales. Paris, i8/i0, t. l,p. 3Zt9.

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n'est pas moins impossible cle décrire d'une manière exacte cette singulière affection dont les symptômes devraient être aussi -variables que les causes déterminantes si nombreuses que nous avons indiquées précédemment ont de modes d'action différents sur notre organisation. 11 ne suffit pas de prétendre, en effet, qu'elle peut se présenter, comme un grand nombre de maladies, sous deux états distincts, l'état aigu et l'état chronique, et de grouper ensuite autour de chacune de ces formes de la même affection un certain nombre de symptômes dont la réunion est loin d'être toujours démontrée, et qui peuvent prêter d'ailleurs aux interprétations les plus diverses. Ces symptômes sont même presque constamment nuls a l'état aigu, de l'aveu de M. Bourdin. « La monomanie suicide débute » parfois d'une façon si soudaine, que Vacte du » malade préexiste à toute délibération, et qu'il » cède d'une manière irréfléchie et involontaire » a un entraînement aveugle qui le pousse à sa » perte (1). » L'acte du malade préexistant à toute délibération est donc ici la seule preuve de folie,

(1) iiouidin, loc. cit., p. 27.

et si un homme qui apprend une nouvelle fâcheuse saisit aussitôt le premier instrument qui se trouve sous sa main et se donne la mort, il est évident que ce sera Va. l'acte d'un fou ! Mais si ce même homme, au lieu de se donner la mort, se venge par un meurtre d'une femme qui l'aura trahi, d'un autre homme qui l'aura ruiilé ou déshonoré, etc., n'est-il pas tout aussi évident que ce sera encore là l'acte d'un fou? car n'est-il pas permis de dire de lui dans les deux cas que « cet infortuné jouissait, en apparence au moins^ » il y a un instant a peine, de l'intégrité de ses » facultés intellectuelles, et rien ne pouvait faire » présager un pareil événement ; un instant de « délire a suffi pour le conduire à l'accomplissement )' d'un acte aussi grave (1). »

Tout ceci est-il bien sérieux, et est-il permis d'appuyer une opinion scientifique sur des assertions aussi erronées que dangereuses? On a peine k croire jusqu'où peut conduire l'entraînement d'une idée préconçue, et c'est avec un véritable regret que nous citons les lignes suivantes, destinées à justifier cette étrange théo-

(1) Bourdin, îoc. cit., p.. 27.

4â/| LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

rie : u Dans les cas de cette espèce, on dit que les n symptômes précurseurs de l'accès ont manqué » complètement ; mais, ce qui est plus probable, » ce sont les observateurs eux-mêmes qui ont » manqué. Pour trouver l'explication d'un en- » traînement aussi soudain, il faut nécessaire- " ment remonter aux antécédents du malade : là >' on retrouve des traces jusqu'alors inaperçues » de troubles nerveux, et, si l'on apporte dans » cette recherche tout le soin nécessaire, l'ex- " périence apprend quelle n'est jamais infruc- -0 tueuse (i) . » 11 n'est donc pas douteux, selon nos contradicteurs, que, si l'on avait recherché avec soin les antécédents des 52,126 suicidés de tout âge, de tout sexe, de toute profession, etc., qui ont servi de base à nos études statistiques, on aurait infailliblement trouvé chez eux des troubles nerveux jusqu'alors inaperçus^ qui suffiraient pour expliquer l'entraînement si soudain auquel ils ont obéi. Mais ces troubles nerveux, dont l'expérience révèle constamment l'existence^ quels sont-ils? quelle est leur nature? par quels signes extérieurs les reconnaîtra-t-on, surtout

(1) Bourdin , loc, cit. , p. 28.

lorsque le malade a toujours joui, en apparence du, moins ^ de l'inlégrité de ses facultés intellectuelles? Comment démêler la vérité au milieu de ces apparences trompeuses^ lorsque la monomanie suicide débute d'une façon si soudaine, que Vacte du malade préexiste à toute délibération? JNous avons vainement cherché la réponse a toutes ces questions dans les écrits d'Esquirol, de M. Falret et même de M. Bourdin , qui a dû reconnaître cependant, dans les cas de suicide qui se sont offerts à son observation, ces troubles nerveux dont la recherche n'est jamais infructueuse. Pourquoi donc ne les a-t-il pas décrits avec le même soin que les symptômes de la monomanie suicide chronique? Ici le doute n'est plus possible, et il faudrait être bien exigeant pour ne pas reconnaître que ces malheureux sont aliénés. Qu'on en juge plutôt :

« Les phénomènes précédant l'accès sont con- » stants : alors on voit les malades se préparer » k la longue, arranger leurs affaires, écrire à » leurs amis, choisir le lieu du supplice, disposer >' avec art tout ce qui sera nécessaire à son » accomplissement, prendre les précautions les >' plus minutieuses pour assurer la réussite :

186 ] LE SUICIDE n'est PAS TOUJOUUS

" ainsi ils donnent des ordres pour écarter les )' témoins, font le choix des moyens les plus « doux, les plus commodes ou les plus sûrs; sou- )) vent ils laissent des lettres dans lesquelles ils >' remercient les personnes qu'ils aiment, ou » disent des injures et font des reproches a leurs » ennemis; quelquefois ils demandent pardon » l\ Dieu et aux hommes de l'acte qu'ils ont résolu » d'accomplir. Enfin, quand tous les préparatifs )! sont terminés, que la résolution est bien prise, » le malade fixe l'heure de l'exécution, puis, le » moment venu, le sacrifice s'accomplit. 11 est » rare de ne pas trouver dans les écrits dont je » \iens de parler des signes évidents de trouble " mental; quand l'enchaînement des idées s'y » fait logiquement, on rencontre une exaltation » de sentiment, une chaleur d'âme qui touche à » la passion, et ordinairement la dépasse pour >i tomber dans la monomanie (1). »

M. Bourdin voit dans toutes ces précautions qui s'enchaînent avec tant de logique, qui annoncent une si grande prévoyance, autant de preuves de folie. Ici les apparences de la raison

(1) Bourdin, loc. cit., p. 30.

n'existent même plus pour lui : que lui importent maintenant la recherche et l'appréciation des motifs si divers qui peuvent conduire a un acte aussi grave? Tous ont un résultat commun, celui de familiariser le malade avec l'idée de la mort et de l'amener avec plus ou moins de rapidité au meurtre de lui-même, ou en d'aulres termes h la folie, car « la résolution prise par le malade con- » stitiie ridée délirante. Son développement lent et » graduel au milieu des entraves que la raison y » oppose , la ténacité avec laquelle elle se fixe » dans l'esprit du malade, sont des conditions » qu'on rencontre dans toutes les monoma- » nies (1). » M. Bourdin aurait pu ajouter : et dans toutes les passiotis violentes. Mais nous reviendrons surcettedernière proposition, dont l'adoption entraînerait après elle les conséquences les plus déplorables. Nous ferons une seule réflexion, qui s'applique indifféremment h toutes les prétendues démonstrations de M. Bourdin : c'est que partout il regarde comme avéré et incontestable ce qu'il s'agissait précisément de démontrer, a savoir, que l'acte par lequel un

(1) Bourdin , lac. cit., p. 32.

138 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

homme se donne la mort est toujours, et par luimême, un acte de folie. Le suicidé est toujours pour lui le malade, et si par exception il cherche quelquefois k justifier cette expression, ses preuves se réduisent toujours k des allégations évidemment fausses, lorsqu'on examine les faits sans idée préconçue.

\l^ Observation. — Un exemple pris entre mille fera mieux comprendre notre pensée. 11 est rare, dit M. Bourdin, de ne pas trouver dans les écrits des suicidés des signes évidents de trouble mental. Or , voici un de ces écrits trouvé dans les vêtements d'un individu que des mariniers ont repêché près du pont de Saint- Cloud, le 11 décembre iSkl :

« La faim et le manque de logement me for- » cent au suicide. Je demeurais rue Guérin- » Boisseau, 32, depuis quatre ans et demi, avec » ma femme et ma petite fille qui a près de neuf » ans. Me trouvant en retard de pouvoir payer » mon garni, on m'a refusé ma clef. »

^l'^ne Philippe Toussaint (1).

(1) Voy. le journal la Presse , du 12 décembre 18/i7.

UNE FORMr, DE LA FOLIE. 139

Ce malheureux était un pauvre écrivain public que les gens de son voisinage s'accordent à citer comme un modèle d'honnêteté , d'exactitude laborieuse et de résignation dans sa condition plus que précaire. Jamais personne n'avait observé chez lui le moindre signe de folie, et toutes les personnes qui le connaissaient et que nous avons interrogées avec soin sont convaincues que son suicide n'a pas eu d'autre cause que celle qu'il a fait connaître lui-même. Dans cette lettre, si simple et si touchante, où trouvera-t-on cette exaltation de sentiments , cette chaleur d'âme qui touche à la passion, et ordinairement la dépasse pour tomber dans la monomanie, que M. Bourdin semblerait avoir rencontrées si souvent , si l'on en juge du moins d'après le passage cité plus haut? Les journaux quotidiens sont remplis de lettres semblables dans lesquelles il serait aussi difficile de reconnaître un signe quelconque de trouble mental. Ces exceptions, ajoutées a tant d'autres que nous avons signalées déjà, n'empêchent pas M. Bourdin de s'écrier: « A plusieurs reprises » et a plusieurs personnes, j'ai demandé un seul » fait contradictoire, et jusqu'à présent on n'a » pu me le fournir. Ne suis-je pas autorisé à res-

140 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» ter dans mon opinion (I)? » Et, le croirait-on ? il pousse ce qu'on pourrait appeler le fanatisme de cette opinion jusqu'à vouloir prouver que la mort de Calon d'Utique fut celle d'un fou , et même d'un fou furieux.

M. Falret avait essayé déjà d'élever quelques doutes sur l'intégrité de là raison de ce grand homme, en essayant de faire \o\v qu il ne mourut point avec ce sang- froid qu'on lui attribue généralement (2). Mais il s'était arrêté là et avait reculé devant la conclusion formelle qui découlait de ses prémisses. M. Bourdin n'a pas été si timide j cette conclusion, il l'a tirée avec un courage vraiment digne d'éloges. On a trop négligé, selon lui , de tenir compte des circonstances accessoires et concomitantes du suicide, et c'est pour cela que des observateurs superficiels ont interprété d'une façon inexacte certains faits de l'histoire. Et, pour ne pas tomber dans la même erreur, il entreprendunedémonstration en règle d'après laquelle Calon resterait bien et dûment convaincu de s'être tué au milieu d'un accès de

(1) Bourdin, loc. cit., p. 9. (2; Falret, loc. cit., p. 117.

UNE FORME DE LA FOLIE. l/|l

manie furieuse. Nous reproduisons m extenso celle curieuse démonstration; la gravité et l'importance du sujet serviront d'excuse à l'étendue des détails dans lesquels nous allons entrer.

« Plutarque raconte, dit M. Bourdin, que, la veille de sa mort, Caton s'occupa de ses afiaires comme de coutume. Il donna des ordres pour faciliter l'embarquement de ses compagnons d'infortune, et, l'heure venue, il se lava et se mit a table. Après le souper, on discuta plusieurs points de philosophie, et probablement celui du suicide. Apollonide, appartenant à la secte des stoïciens, et Démélrius à celle des péripatéticiens, soutenaient des opinions contraires. »

« Mais, dit Plutarque, Caton, prenant la pa- » rôle d'une grande véhémence, et d'une voix » plus aspre et plus grosse que de coustume, con- » tinua ceste dispute fort longuement, et contesta » d'une affection merveilleuse, de sorte qu'il n'y » eut celuy en la compagnie qui ne cogneust évi- » demment qu'il estoit tout résolu de s'oster des » misères de ce monde en mettant fin a sa vie. » Après avoir achevé son discours, il s'occupa encore d'affaires.

l/î.2 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» Quand il se voulut retirer en sa chambre, » alors il embrassa son filz et le caressa avec ses » amis, les uns après les autres, plus amiable- » ment qu'il n'avoit appris : ce qui donna de » rechef souspeçon de ce qu'il avoit en pensée de o faire. Entré en sa chambre et couché en son » lict, il prit en main le Dialogue de Platon où >^ il traitte de l'àme, et en ieutla plus grande par- » tie, puis, regardant au-dessus de son chevet » ilneveit point son espée, pource que son fils » la luy avoit fait osier comme il estoit encore k w table. » Calon appela un valet, lui demanda pourquoi on avait enlevé son épée et lui donna ordre delà lui apporter sur-le-champ. Le valet sortit. Comme celui-ci ne rentrait pas, Caton appela tous ses serviteurs les uns après les autres , « et commencea k leur user de plus rude » parole en leur redemandant son espée, jusques p k donner sur le visage de l'un un si grand coup » de poing cju'il s'ensanglanta toute la main, se » courrouceant k bon esciant et criant que son » propre filz et ses serviteurs le vouloyent livrer » tout vif h. son ennemi. »Démétrius et plusieurs autres amis se précipitèrent dans sa chambre en pleurant; mais il les reçut assez mal. Us se

retirèrent et envoyèrent l'épée. u Quand il la 0 teint, il la desguainna et regarda si lapoincte en » estoit bien aguisée et le fil bien tranchant ; ce )> qu'ayant trouvé: Alors je suis, dict-il, main- " tenant a moy. » 11 mit son épée à ses côtés et s'endormit. \ ers minuit, il lit venir ses deux affranchis Butas et Cléante, donna sa main à celui-ci pour la bander, parce qu'elle était enflée du coup de poing donné à l'esclave, et envoya le premier au port pour y surveiller les préparatifs de l'embarquement des troupes. Butas revint au point du jour pour lui rendre compte de la mission importante qu'il lui avait confiée. Caton le congédia; ' mais, aussitôt « que Butas eut le dos tourné, il desguainna son » espée et s'en donna un coup au dessoubz de ); l'estomach, » et tomba sur une table. Au bruit de la chute , le fils, les amis et les serviteurs accoururent en poussant des cris. " Son méde- » cin , s'approchant, voulut essayer de remettre » les boyaux qui n'estoyent point entamés et » recouldre la playe; mais, quand il se fut un » peu revenu d'esvanouissemcnt, il repoulsa ar- » rière le médecin , et , deschirant ses boyaux )j avec ses propres mains, ouvrit encore plus sa

ihtl L12 SUICIDE Is'eST PAS TOUJOURS

w playe, tant que sur l'heure il en rendit l'es- » prit. » Or, je le demande, ajoute M. Bourdin, cette mort est-elle digne d'un sage ou d'un aliéné ? est-ce celle d'un homme plein d'une sainte résiarnation ou celle d'un fou furieux? Le simple exposé des faits suffit, je crois, pour juger la question (1).

Comme on le voit , M. Bourdin n'est pas difficile sur les preuves. Les principales circonstances du récit de Plutarque ont beau être groupées avec art, il ne nous paraît pas possible, quelque bonne volonté qu'on y mette, de trouver la des symptômes de folie. Caton s'occupe, la veille de sa mort , de discussions philosophiques, et apporte dans ces discussions une grande véhémence et une voix plus aspre et plus grosse que de coutume. Ce sont la sans doute pour M. Bourdin les prodromes de l'accès de manie furieuse qui doit éclater quelques instants après, lorsque le malade s'apercevra qu'on lui a enlevé son épée. Alors, en effet, il s'emporte jusqu'à donner un grand coup de poing sur le visage d'un esclave qui n'obéissait pas assez prompte-

(l) Bourdin, loc. cit., p. 78 et suiv.

UNE FOKMK DE L,V FOLIE. l/l5

ment à ses ordres et s'ensanglante loute !a main, criant que son propre fils et ses serviteurs voulaient le livrer tout vif a son ennemi. Cette dernière phrase, que M. Bourdin a soin de souligner, serait-elle pour lui l'indice des graves progrès que la maladie avait faits pendant que Caton lisait le Dialogue de Platon sur V immortalité de l'âme? Cela nous paraît probable; mais, si M. Bourdin avait lu plus attentivement la relation de Plutarque, nous ne doutons pas que cet emportement qui lui a semblé si extraordinaire n'eiÀt perdu a ses yeux une grande partie de son importance; il y aurait trouvé, en effet, ce passage qui complète la seconde de ses citations (1). Caton s'était aperçu qu'on lui avait enlevé son épée : « Si appela un sien valet de chambre et « demanda qui luy avoit osté son espée : le valet " ne luy respondit rien, et luy se remeit a lire » encore en son livre : puis un peu après sans » presser autrement ny monstrer quil en eust trop de >> haste, ains de vouloir scavoir seulement qu'elle » estoit devenue , il commanda qu'on la luy » rapportast. 11 passa un assez long espace de

(1) Page ik%

ih6 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» temps, de sorte qu'il eut achevé de lire entiè- » rement tout le livre sans que personne luy » apportast son espée (1). Parquoy il appela » tous ses serviteurs les uns après les autres, etc. » Le reste comme plus haut (2).

On conviendra avec nous que voilà un fou furieux d'une bien singulière espèce. Quelle modération et quelle patience exemplaires ! Trouverait-on beaucoup d'hommes raisonnables qui , placés dans des circonstances aussi critiques, conserveraient aussi longtemps autant d'empire sur eux-mêmes que cet illustre aliéné? Et puis cette fureur, qu'on regarde comme un symptôme de folie, dure quelques instants à peine. Aussitôt que Caton, ayant enfin recouvré son épée, a pu s'écrier : Je suis maintenant à moy, la scène change complètement. Cet homme, que la contradiction avait surexcité, dit-on, jusqu'ait délire, « reprit encore son livre, que l'on » dit qu'il leut par deux fois d'un bout à l'autre : » puis s'endormit d'un fort profond sommeil,

(1) Œuvres de Plutarque, traduction d'Amyot. Paris, 1785, t. VI , p. 500.

(2) Page 142.

» tellement que ceux qui estoient hors de la «chambre l'entendoyent bien ronfler (1). » Tous les détails qui suivent, et que M. Bourdin a passés sous silence , témoignent , chez cette illustre victime, d'une entière liberté d'esprit et de pensée, d'une rare abnégation personnelle et d'une sollicitude admirable pour le sort de ses compagnons d'infortune; et ce n'est que lorsqu'il apprend qu'ils sont tous embarqués jusqu'au dernier, qu'î7 desguaina son espée et s'en donna un coup au dessoubz de l'estomach.

Et c'est un pareil homme, dont la grande intelligence et la haute vertu balancèrent pendant longtemps la fortune de César et de Pompée, qu'on veut nous représenter comme un misérable insensé, parce que, quelques heures avant sa mort, il se sera emporté jusqu'à donner un grand coup de poing sur le visage d'un de ses esclaves, ou bien parce que, après s'être percé le sein de son épée, il aura refusé tout secours et deschiré ses boyaux avec ses propres mains. Mais oii s'arrêtera-t-on dans une pareille voie? On a déjà essayé de prouver que Socrate, Mahomet, Jeanne

(1) Piutarque, loc. ciU^ p. 503.

1^{8 T>K suicroE n'est pas toujours

d'Arc , Luther, et beaucoup d'autres dont les noms nous échappent, étaient des aliénés? Nous ne désespérons pas de voir avant peu dans tous les grands événements de l'histoire des fous illustres que, dans notre ignorance, nous avions regardés jusqu'ici comme des hommes de génie. Il suffira, pour cela, de laisser faire M.Bourdin, qui, enhardi sans doute par son premier succès, paraît avoir entrepris une tâche bien autrement curieuse et importante. Nous trouvons, en effet, dans un second mémoire sur le suicide, publié par lui dans les Annales médico-psychologiques, l'étrange passage que nous transcrivons ici : « Sans vouloir apprécier ici les suicides » des hommes dont nous parlons (^les conven- » tionnels, que M. Bourdinfait rentrer ici dans î ^es cadres pathologiques du suicide après les >: dn avoir éliminés d'abord : voy. p. 122), tâche » impossible, puisque les éléments des faits nous «manquent presque tous, je pourrais, par la ;) seule analogie, soutenir cette thèse, et, si je » parviens a compléter certain relevé statistique » sur l'état cérébral des hommes qu'on appelait » il y a quelques années des héros, j'espère vous w faire connaître des résultats singuliers. En

iJiNE FOKME DE LA FOLIE. l/l9

» attendant, je peux vous affirmer que ces héros " présentent en fous une moyenne cpù dépasse » de beaucoup celle delà population générale de » la France (1). »

Que répondre à de semblables exagérations , et qu'avons-nous besoin d'insister encore pour convaincre nos lecteurs que les médecins qui ont mis en avant la doctrine que nous combattons sont tombés dans la plus grave des erreurs? Mais cette doctrine n'est pas seulement une erreur, avons-nous dit déjà, son adoption entraînerait encore après elle les conséquences les plus déplorables, tant au point de vue de la morale qu'a celui de la législation pénale. C'est ce qu'il ne nous sera pas difficile de démontrer.

§ lE. L'adoption de la docirine d'après laquelle le suicide serait toujours Se résultat de la folie aurait les coiBscquences les plus dangereuses pour la morale et 1r législation pénale.

Une des considérations sur lesquelles les partisans de cette doctrine ont le plus insisté, c'est, sans contredit , celle-ci : La passion conduit au

{i) Annales médico-psychologiques, im\\eli?>[i6,l. VIII, p. hS.

150 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

suicide comme elle conduit a la monomanie; celle-ci est d'ailleurs très souvent une cause de folie. « Lorsque l'âme est fortement ébranlée w par une passion violente et imprévue, a dit » Esquirol. les fonctions organiques sont boule- » versées, la raison est troublée, l'homme perd w la conscience du moi; il est dans un vrai délire, » il commet les actions les plus irréfléchies, les w plus contraires a son instinct, à ses affections, » a son intérêt (1). j) La même pensée se trouve reproduite d'une manière plus ou moins explicite dans une foule de passages des ouvrages de M. Falret et de M. Bourdin. Or, en présence d'affirmations aussi précises, nous nous sommes demandé si ces médecins honorables ont bien compris toute la portée de leur opinion et tout le danger qu'offrirait son adoption par les moralistes et les législateurs. Supposons, en effet, deux hommes, l'un doué d'un caractère fougueux, énergique, exalté, d'un tempérament sanguin et d'une constitution robuste; l'autre, au contraire, timide, réservé, mélancolique, d'une constitution délicate, d'un tempérament

(1) Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838, t. I,p. 533.

lymphatique. Supposons ces deux hommes aux prises avec la même passion, l'amour ou la jalousie par exemple, dominés par elle d'une manière impérieuse, exclusive; supposons-les tous deux amoureux d'une jeune fille que des parents prévenus ou clairvoyants refusent à leur amour.

Quelle sera la conduite de ces deux hommes, et croit-on que leurs idées , leurs désirs ou leurs résolutions seront les mêmes? Non, sans doute. Ils souffriront tous deux également peut-être , mais non de la même façon. Le premier se plaindra avec colère , implorera avec menace , et s'il n'est pas écouté ,ne reculera peut-être pas devant un meurtre pour se débarrasser de ce qui lui fait obstacle. Le second, au contraire, se taira et se repliera en lui-même; il caressera pour ainsi dire sa douleur et ses angoisses, et cherchera un refuge dans le suicide aussitôt qu'il sera arrivé aux dernières limites du désespoir. Nous le demandons k tous les esprits impartiaux, ces deux hommes ne sont-ils pas également coupables ou également excusables? Seraitil juste, serait-il logique de déclarer l'un d'eux aliéné, parce qu'une différence de tempérament,

152 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

de caractère ou de constitution, l'aura déterminé h tourner sa fureur contre lui-même , plutôt que contre ses ennemis? Et s'il est \rai de dire que toutes les fois qu'un homme est privé de sa liberté morale , même d'une manière momentanée, il est fou, et n'est plus par cela même responsable de ses actes , le plus malade et le plus excusable de ces deux individus ne serait-il pas, en bonne logique, celui qui aurait été meurtrier , c'est-k-dire celui qui aurait dû faire taire plus complètement la voix de la raison et les scrupules de la conscience? On voit h quelles conséquences monstrueuses conduirait une semblable doctrine, conséquences pourtant tout k fait logiques , et qui sont incontestablement l'expression la plus rigoureuse des faits.

Car on se tromperait étrangement si l'on regardait comme imaginaires les portraits des deux individus que nous avons mis en présence. Combien d'hommes honnêtes et bons, aimants et généreux, ont été entraînés irrésistiblement, fatalement, pour ainsi dire , aux crimes les plus atroces par une passion violente: l'amour, la jalousie, l'ambition, etc. Or, si nous raisonnions comme nos adversaires , nous dirions ,

UNlî FORME DE LA FOLIE, 153

avec autant de raison: La passion conduit au crime , comme elle conduit au suicide et à la monomanie ; la passion est très souvent un commencement de folie : l'homme passionné est donc fou , et par suite irresponsable de ses actions. Le crime qu'il commettra ne sera dans ce cas que le paroxysme final de sa maladie. Quels sont les crimes qu'on n'excuserait pas ainsi? Et pour être conséquent avec ces idées , ne faudrait-il pas demander la transformation en maisons d'aliénés de nos bagnes et de nos prisons? Ces conséquences, auxquelles M. Esquirol et M . Falret ne paraissent pas même avoir songé, n'ont pas effrayé M. Bourdin , qui n'hésite pas a proclamer que si l'on démontrait que les crimes sont, comme le suicide, de tous points assimilables à des monomanies , il faudrait accepter les conséquences de cette preuve , et reconnaître la vérité. Ce passage est assez curieux pour que nous croyions devoir le transcrire ici en entier, comme une preuve nouvelle des erreurs incroyables auxquelles peuvent conduire un mauvais raisonnement et une observation incomplète.

«Quelques personnes paraissent redouter » singulièrement l'application que je viens de

154 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» faire de l'observation médicale à l'histoire du » suicide : elles s'en affligent sous le prétexte » qu'on pourrait en faire autant pour l'homicide w et peut-être même pour tous les crimes; d'où » naîtrait l'impossibilité de distinguer ces der- » niers des actes de délire , et par conséquent la » nécessité de les confondre sous le titre de « monomanies.

» Ma réponse sera précise et sans détour.

«Sil'on démontraitque l'homicide est, comme » le suicide , de tout point assimilable à une »monoaianie, il faudrait accepter les consé- » quences de cette preuve, et reconnaître la » vérité. Or, la supposition que je fais en ce » moment , s'est déjà réalisée dans maintes cir- » constances. Les médecins ayant constaté » l'existence de la monomanie homicide , et en «ayant fourni \di preuve., les juges, ordinaire- » ment si difficiles en pareille matière , se sont » associés a l'opinion des médecins , en acquit- » tant les infortunés sur lesquels on appelait » les rigueurs de la loi. C'était bonne justice. >; Mais , je me hâte de le dire , on avait affaire » à des exceptions (1). »

(Ij Bourdin, loc. cit., p. 85.

Pourquoi donc ne voir là que des exceptions , lorsqu'on n'en admet aucune pour le suicide ? Si les preuves sur lesquelles s'appuie M. Bourdin suffisent pour démontrer que celui-ci est toujours un signe d'aliénation mentale, croit-il donc qu'il serait bien difficile d'étendre ces preuves à tous les cas de meurtre, d'assassinat, d'empoisonnement, etc.? Tout ce qu'il nous raconte des luttes intérieures de l'homme qui va se donner la mort, de ses hésitations, de ses angoisses , de sa prudence et de son habileté dans les préparatifs, de sa fermeté dans l'exécution, etc. (voy. p. 135) , tout cela ne s'appliquerait-il pas également, et avec plus de raison peut-être, à l'homme qui est sur le point de devenir homicide? Est-il juste, est-il logique de prétendre que l'un est fou et irresponsable, et que l'autre, ayant agi dans la plénitude de sa raison, doit répondre de ses actes? Il y a là une erreur de fait et un vice de raisonnement vraiment incroyables. Une erreur de fait , car s'il se trouvait par la suite un médecin assez hardi ou assez dépourvu de sens commun pour entreprendre de démontrer que l'homicide est toujours une monomanie , il lui suffirait de copier à peu près textuellement

156 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

un grand nombre des pages de la brochure de M. Bourdin, en ayant soin de changer un seul mot, celui de suicide en celui d'homicide. Un vice de raisonnement, car ceci n'empêche pas cet écrivain de déclarer qu'il est impossible de faire pour V homicide ce qu'^7 a fait pour le suicide^ c'est-à-dire de l'assimiler à une monomanie (1). Et pour arriver à cette conclusion, qui condamne si évidemment sa doctrine , et met a néant toutes les preuves qu'il a si laborieusement accumulées, sur quoi s'appuie-t-il? Sur des assertions et des allégations sans preuves , telles que celle-ci , qu'il n'existe pas chez les criminels ces conditions d'hérédité ou ces accidents nerveux antérieurs, qui préparent a la longue les monomanies diverses ; que leur éducation a été plus vicieuse, que leurs instincts sont plus grossiers, leurs passions mal dirigées et sans frein; entin, sur cette dernière considération à laquelle il aurait bien dû un peu songer lorsqu'il a étudié le suicide: « On retrouve dans ses motifs d'acjj tion (du criminel) des témoignages presque » irrécusables de sa culpabilité j car il est difii-

(1) Bourdin, loc. cit., p. 86.

TNK FOr.ME DR LA FOLIE. 157

» cile de ne pas apercevoir que ses actes les plus » abominables ont eu pour cause la satisfaction » de certains intérêts, le désir des jouissances , » l'assouvissement des instincts , le rassasiement » des passions , la recherche des possessions » charnelles et égoïstes (1). »

Rien n'est plus juste ni plus vrai que cette

dernière observation. Aussi , comme le dit si

bien M. Bourdin, la monomanie homicide est

excessivement rare, et, lorsqu'elle existe, elle

est caractérisée surtout par l'absence complète

de ces motifs d'intérêt ou de passion qui sont les

mobiles ordinaires des crimes. C'est là le signe

essentiel, le symptôme caractéristique de cette

cruelle affection. Tous les médecins d'aliénés

s'accordent à le reconnaître avec Esquirol, qui

a souvent insisté sur cette observation dans ses

nombreux écrits. « Aucun des sujets de ces

» observations , dit-il , n'avait de motifs quel-

» conques pour vouloir la mort de leurs vic-

wtimes, préférant ordinairement les objets de

«leurs plus chères affections. » Et plus bas:

« Nul motif ne les excitait; ils étaient entraînés ,

(1) Bourdin, Inr. cit., p. Sfi.

158 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» disent-ils , emportés par une idée , par quelque » chose ^ par une voix intérieure. Plusieurs disent » n'avoir pas succombé , parce cjue leur raison » a triomphé , parce qu'ils ont fui , ou parce » qu'ils ont éloigné les instruments et les objets » du meurtre (1). »

Or , si la monomanie homicide n'existe que lorsque le malade a obéi a une impulsion irrésistible et non motivée, ou basée sur des motifs évidemment chimériques et contraires à la raison , pourquoi en serait-il autrement de la monomanie suicide ? Qu'un homme se tue sans motif appréciable, et parce qu'il y a été entraîné, emporté par une idée , par quelque chose , par une voix intérieure^ ou bien par des motifs chimériques^ et évidemment contraires à la raison^ nous serons les premiers à reconnaître que cet homme est fou , et que l'acte par lequel il a mis fin à sa vie est une dernière preuve de folie. Mais que chez le même individu on arrive a reconnaître que la haine de la vie et le désespoir sont justifiés par des motifs graves, sérieux et compatibles avec l'intégrité de la raison , nous ne

(1) Esquirol , Maladies mentales , t. II , p. 836.

saurions tomber dans la même contradiction que les auteurs que nous avons cités, et admettre avec eux que la mort volontaire doive être considérée, dans ce cas, comme un acte de délire.

Nous ne sommes pas d'ailleurs complètement isolés dans notre opinion. Quelques médecins aliénisles distingués ont répudié dans leurs écrits une doctrine dont les conséquences seraient aussi déplorables. Nous avons déjà eu occasion de rappeler les idées de M. Etoc- Demazy sur ce sujet. M. Brierre de Boismont, y' dans un mémoire intéressant publié, il y a quelques années, dans \e,% Annales d'hygiène publique et de médecine légale , arrive a cette conclusion générale « On peut établir que la folie a une part considérable dans le suicide j mais il y aurait une grave erreur a prétendre qu'elle est la seule explication possible de toutes les morts volontaires (1), » Enfin nous sommes heureux de pouvoir appuyer nos opinions sur celles de M. Ferrus, dont la compétence, dans toutes les questions qui se rapportent à l'aliénation mentale, ne saurait être contestée par personne.

(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale , Paris , 1850 , t. XLIII , p. 162.

160 LE SUICIDE n'est PAS TOU.IOIJUS

« Les précédentes considérations toiicliant la folie pénitentiaire, dit-il, dans l'ouvrage dont nous avons déjà parlé, nous conduisent naUirellement à l'examen du suicide dans les prisons. Cette marche semble d'autant plus rationnelle, que l'aliénation mentale est bien souvent Favant-coureur du suicide ; qu'il existe, en un mot, entre la perte de la liberté morale et le meurtre de soi-même, une assez notable analogie pour que des philosophes et la plupart des médecins aliénistes aient considéré le suicide comme un acte incontestable de folie. »

« Nous sommes loin de nous montrer aussi exclusif, et si nous rattachons dans ce travail les deux ordres de faits, c'est autant pour signaler leur manque de similitude que les points de contact qui peuvent les rattacher l'un a l'autre » » Le suicide, ajoute-t-il un peu plus loin, ne saurait être caractérisé d'une manière précise, car il revêt des formes multiples, et ne doit être scientifiquement considéré que comme un phénomène consécutif à un grand nombre de causes diverses. Ces causes se rattachent parfois a des mobiles généreux, à l'exaltation des sentiments élevés. C'est ainsi que, parmi nous, à l'exemple

de Calon d'Utique, plusieurs hommes honorables,et notamment des militaires, se sont donné la mort dans nos temps calamiteux, soit pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi, soit pour ne point survivre à la ruine de la liberté, h l'asservissement de la patrie (1).» Enfin, après avoir rappelé le suicide de lord Castlereagh , M. Ferrus ajoute : « Ici encore on s'est trop hâté d'attribuer ce suicide a un accès de foHej car bien souvent les plus cuisants chagrins et de lentes tortures se dissimulent sous les apparences les plus fortunées, et le bonheur n'a point d'enseigne extérieure, comme l'a écrit J.-J. Rousseau (2). »

il est donc évident que pour apprécier sainement la nature morale du suicide, il est indispensable d'en rechercher avec soin les motifs déterminants. Tous les auteurs qui, de près ou de loin, ont traité ces questions difficiles, s'accordent , nous le croyons , sur ce point important. Un seul, M . Moreau (de Tours), s'élève avec une remarquable franchise contre l'opinion géné-

(1) Ferrus, Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons , p. 111 et 113.

(2) Ferrns , lac. cit., p. 12^1.

162 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

raie , dans un article inséré dans les Annales médico - psychologiques . Ces réflexions , très courtes , mais qui empruntent une certaine importance du nom de leur auteur , doivent , par cela même, arrêter quelques instants notre attention. Commençons par citer textuellement. V « A mon sens, on s'est très fort fourvoyé dans

«cette question qui, après tout, n'est qu'une » question de faits , et qui ne peut être tranchée » que par des faits et non par des raisonnements » à priofi^^diY des inductions hasardées, comme » on essaie de le faire généralement. Il ne s'agit » pas, en effet, de savoir si tels ou tels qui se sont » tués avaient ou non des raisons plus ou moins » légitimes (mots soulignés dans le texte) pour le » faire. Il s'agit de savoir si, au moment où l'acte a » été accompli , l'individu jouissait encore de sa » pleine liberté morale , de son libre arbitre , » c'est-a-dire s'il était; encore et toujours libre » de n'exécviter pas , comme d'exécuter l'acte » qui avait fait antérieurement l'objet de ses » réflexions. ISe prenons pas le change: ce ne » sont pas les motifs de l'acte qui sont en cause, » c'est l'acte même, ou plutôt l'impulsion immé- » diate qui l'a déterminé j et dès lors il s'agit de

UNE FORME DE Lk FOLIE. 163

» savoir si cette impulsion n'a pas pris sa source » dans de telles conditions psychiques, qu'elle » fût irrésistible (encore souligné) (1). »

Si M. Moreau s'était contenté de dire que c'est ici surtout une question de faits, nous aurions été pleinement de son avis; car le plus grand reproche que nous ayons eu h adresser aux honorables médecins dont nous avons combattu les idées , et que nous adresserons a M. Moreau lui-même, c'est précisément de n'avoir pas suffisamment pesé les faits , ou de ne s'être préoccupé que d'une certaine catégorie de faits relativement très restreints. Mais ià oii nous différons complètement de sa manière de voir, c'est lorsqu'il dit : « Ou il ne s'agit pas de » savoir si tels ou tels qui se sont tués avaient » pour le faire des raisons plus ou moins légitimes, » mais bien s'ils jouissaient encore de leur pleine >^ liberté morale.^ Car, pour être bien appréciés, les faits ont besoin d'être étudiés^ non-seulement en eux-mêmes, mais aussi et surtout dans les circonstances qui les ont accompagnés, dans les causes souvent très diverses qui les ont produits,

(1) Annales médico-psychologiques , t. VII, p. 287.

16/1 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

Cela est vrai de tous les faits en général , et plus particulièrement encore des faits moraux. Aussi demanderons- nous à M. ]\îoreau comment il reconnaîtra si un homme jouit ou non de sa pleine liberté morale, s'il fait abstraction des motifs qui le font agir? Qu'est-ce d'ailleurs que la liberté morale, et peut-on dire qu'elle soit jamais entière? Tout acte de la volonté, même la plus libre, suppose nécessairement un motif déterminant, et par cela seul une limite, une entrave à la liberté absolue. Ces limites, ces entraves sont d'autant plus puissantes et impérieuses, que l'acte lui-même est plus important, et les motifs plus graves et plus sérieux. N'arrive-t-il pas fréquemment que l'homme le plus libre en apparence, celui dont tous les actes paraissent le plus froidement calculés, obéit cependant, sans s en douter peut-être, à tout l'entraînement d'une passion violente. Certainement Caton n'était pas libre, dans le sens absolu du mot, lorsque, dominé par son orgueil, il s'est tué pour ne pas assister en vaincu au triomphe de César. Certainement encore, le duc de Praslin n'était pas libre, lorsque après son crime, qui a eu un si triste retentissement, il

s'est empoisonné pour échapper a l'échafaud. Mais faut-il en conclure que ces deux hommes étaient fous? Et peut- on considérer comme une preuve de folie une entrave même très puissante apportée à la liberté morale, abstraction faite des causes qui en ont été l'origine? La longue discussion qui précède a répondu d'avance et d'une manière péremptoire a ces c|uestions. Nous allons même plus loin, et nous disons qu'une impulsion instinctive, fût-elle irrésistible, ne peut pas constituer par elle-même une preuve de folie, et qu'ici encore il est absolument nécessaire de remonter aux motifs qui l'ont déterminée. Lorsqu'unhomicide est commis, comment serait-ilpossible autrement de sefaire une opinion sur l'état mental de son auteur, et de distinguer l'aliéné du criminel?Nous avons vu déjà (p. 157) comment Esquirol caractérise la monomanie homicide. 11 a soin en même temps de nous donner ce qu'on pourrait appeler le diagnostic différenciel du crime et de cette cruelle affection. « Le criminel, dit-il, a toujours un motif j » le meurtre n'est pour lui qu'un moyen pour » satisfaire une passion plus ou moins crimi- M nelle. Presque toujours l'homicide du criminel

166 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

» est compliqué d'un autre acte coupable ; il » choisit ses victimes parmi les personnes qui » peuvent fi\ire obstacle k ses desseins ou qui » pourraient déposer contre lui (1).» — «Dans la » monomanie homicide, au contraire l'impul- » sion est subite, instantanée, irréfléchie, plus » forte que la volonté ; le meurtre est commis 0 sans intérêt, sans motif, le plus souvent sur » des personnes chéries (2). >>

C'est là un point de doctrine irrévocablement acquis à la science. Mais ce qui est vrai de la monomanie homicide, ne saurait être faux de la monomanie suicide, qui devrait être alors extrêmement rare, si même elle existe réellement en tant que maladie distincte , comme nous le verrons d'ailleurs un peu plus bas, M. Moreau en convient lui-même au moins indirectement, lorsqu'il dit : « Ne prenons pas >j le change : ce ne sont pas les motifs de l'acte » qui sont en cause, mais l'acte même, ou plutôt « l'impulsion immédiate qui l'a déterminé ; et » dès lors, il s'agit de savoir si cette impulsion n'a » pas pris sa source (/ans de telles conditions psy-

(1) Esquirol , Des maladies mentales, Paris, 1838, t. IF , p. 837.

(2) Esquirol , loc. cit. , p. 83i!i.

» chiques, qu'elle fût irrésistible. y> Il y a là évidemment une contradiction que la force même des choses rendait inévitable. M. Moreau a beau dire que la recherche des motifs du suicide est inutile, il est obligé d'y revenir malgré lui. Car que peut- il entendre par ces conditions psychiques c[u\ peuvent rendre une impulsion irrésistible, sinon l'ensemble des circonstances extérieures et des phénomènes internes qui peuvent agir sur la volonté. Or, s'il en est ainsi, on est bien forcé de reconnaître que dans un grand nombre de cas, ces conditions psychiques sont entièrement compatibles avec l'intégrité de la raison. Autrement, ce ne seraient plus seulement les individus qui se tuent qui seraient aliénés, mais aussi tous les hommes dominés parleurs passions. Un homme tue son ennemi dans le paroxysme de la colère ; un autre, excité par une jalousie féroce, égorge sa maîtresse et se tue après elle. Celui-ci, poussé par les enivrantes ardeurs de la cupidité et de l'avarice, s'approprie le bien d'autrui par des moyens infâmes ; celui-ci, dévoré par la passion du jeu, dépouille impitoyablement sa femme et ses enfants, et ne craint pas de commettre des crimes pour se procurer de l'or. JN'est-il pas

168 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

évident que tous ces hommes se trouvent dans de telles conditions psychiques ,qi\e l'impulsion qui les fait agir est devenue subitement ou à la longue complètement irrésistible? l)ira-t-on cependant qu'ils sont aliénés, et par cela même irresponsables de leurs actes ? Cela n'est pas possible. M, llourdin lui-même a reculé devant une conclusion aussi évidemment erronée; et nous ne pouvons croire que M. Moreau ait sérieusement réfléchi aux monstrueuses conséquences qu'on pourrait tirer de ses paroles, lorsqu'il a écrit la phrase suivante : « 11 est de » fait qu'un individu aura pu, pendant plus ou » moins de temps, conserver au dedans de lui- » même l'idée de suicide, y réfléchir, mûrir son i> projet, en peser le pour et le contre, sans que M ses facultés morales aient reçu la moindre >j atteinte : ce n'est qu'au moment même ou peu » d'instants avant d'accomplir son projet, que le » mal se sera déclaré, l'aura arraché violemment » et brusquement à son libre arbitre (1), >^

Quel est donc ce mal si singulier qui se déclare ainsi tout a coup, et qui transforme en

{i) Aimai es médico-psychologiques , toc. cit., p. 288.

un instant l'homme le plus raisonnable en un pauvre insensé? M. Moreau ne le dit pas. N'estce pas la cependant un de ces raisonnements à priori^ une de ces inductions hasardées et sans preuves que l'honorable médecin de Bicêtre reprochait tout à l'heure h ses adversaires ? Et n'estce pas le cas de se demander d'où vient cette espèce de manie qui porte la plupart des médecins d'aliénés à regarder comme fous tous les individus qui se tuent. La raison en est simple ; M. Moreau a même soin de nous la faire connaître lui-même: « Le suicide, dit il en comw mencant son article, doit-il être recardé dans » tous les cas comme le résultat d'une aliénation » mentale, soit durable, soit passagère? Sans vou- )) loir ici trancher cette difficile question, disons, » en thèse générale, qu'instinctivement on \)enche » d'autant plus vers l'affirmative, que l'on a fait )^ de la folie une étude plus approfondie, que » l'on a acquis plus d'expérience, et qu'enfin » on a vu plus d'aliénés (1). »lN'est-ce pas dire, en d'autres termes, que la fréquentation et l'observation habituelles des aliénés nous disposent

(l) Annales médico-psychologiques , loc. cit., p. 287.

170 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

instinctivement et malgré nous à voir partout des fous, et h. marquer du cachet de la folie toutes les actions humaines ? C'est là en effet le résultat ordinaire et presque inévitable de l'esprit d'exclusion et de système, dont les meilleurs esprits ont tant de peine a se défendre. Quant a nous, ce n'est pas avec nos instincts que nous avons étudié une question scientifique d'une aussi haute importance ; mais bien avec la raison exempte autant que possible de toute idée préconçue, et aidée de l'observation rigoureuse des faits. Aussi sommes -nous arrivé à des conclusions diamétralement opposées. Nous irons même plus loin que dans les pages qui précèdent, et nous dirons que , loin d'être le résultat de la folie, le suicide est dans certains cas, rares il est vrai, une preuve éclatante de raison, nous oserions presque dire de vertu. Voici un exemple, pris entre mille, qui fera bien comprendre toute notre pensée.

Uh Observation. — Nous avons connu, il y a quelques années, dans la division des aliénés de l'hospice de Bicêtre, un pauvre jeune homme qui avait été arrêté au moment où il venait de

se précipiter dans la Seine. Son histoire, qui doit être celle d'un grand nombre de malheureux, nous fit alors une vive impression. Rien en lui d'ailleurs ne dénotait le moindre trouble d'esprit, et il en était arrivé h ce degré de misère , de s'estimer heureux, lui, dont la raison était saine, d'avoir été admis dans l'asile des aliénés, oii il trouvait du moins le pain de chaque jour en échange de quelques légers services qu'il rendait aux malades. Orphelin avant l'âge où il aurait pu se suffire à lui-même, il se trouva confié aux soins d'un ami de son père, instituteur dans sa ville natale. Celui-ci le battit et le maltraita tellement, que son élève l'abandonna et vint se réfugier à Paris, Là il fut recueilli par un oncle qui, sous un prétexte futile, s'empressa, environ six mois après , de le chasser honteusement de chez lui. Enfin, au bout de quelques jours, toutes ses ressources étant épuisées, tous ses effets vendus, le malheureux P..., se trouvant sans asile, alla se cacher dans les carrières de Montmartre où il fut arrêté comme vagabond. Personne n'étant allé le réclamer, il fut condamné à six mois de prison.

Accablé de honte et de regrets, P... tomba

17^ LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

dans un \'iolent désespoir, aucpel succéda bientôt une maladie grave, qui le retint au lit pendant quatre mois. 11 ne put donc pas travailler, et lorsque après l'expiration de sa peine il fut rendu a la liberté, il n'avait encore pu gagner que six francs. Celte somme ne dura que quelques jours, au bout desquels P... revint s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle. Cette fois les juges eurent sans doute pitié de sa triste position et ne le condamnèrent qu'à un mois de prison. Pendant ce dernier séjour k la Force, ce malheureux fut en butte aux tracasseries les plus odieuses de la part des autres condamnés. « J'étais entouré ,dil-il dans une lettre pleine de » naïve sensibilité qu'il adressait k M. Leuret, alors » médecin del'hospice, j'étais entouré d'une foule » d'hommes indignes de vivre, qui , me voyant » bien affligé, me conseillaient de faire comme » eux, et de leur enseigner quelque bon coup k » faire. Mais lorsqu'ils virent que j'étais in- » flexible, ils tirent de moi leur jouet. Lorsque » la nuit arrivait, ils me tourmentaient jusqu'à y> ce que le sommeil les domptât; ils dormaient » tranquilles et sans souci, tandis que j'étais là, j) pensant et pleurant, sans pouvoir fermer l'œil

» jusqu'au lendemain, où mes souffrances recom- » mencaient. y.

Lorsque le pauvre P... sortit de cet enfer, la misère s'offrit k lui de nouveau dans toute sa nudité hideuse 3 il se voyait sans pain et sans asile 3 il ne connaissait personne qui pût l'aider à trouver du travail, ses parents étaient indifférents ou irrités contre lui, et il n'espérait pas les fléchir ou les intéresser k son sort; son âme honnête se révoltait k la seule pensée de demander au crime de quoi apaiser sa faim. Dès lors, son désespoir ne connut plus de bornes ; le suicide s'offrit k lui comme son seul refuge ; et, quoiqu'il aimât la vie, il s'était précipité dans la Seine, lorsqu'il fut arrêté de nouveau, et cette fois conduit k l'hospice de Bicêtre.

Ce jeune homme restant honnête au milieu des circonstances les plus propres k le perdre, préférant le suicide au vol, devenu sa seule ressource pour échapper aux tourments de la faim et de la plus affreuse misère, peut-il être sérieusement regardé comme aliéné? S'il en était ainsi, la folie ne serait-elle pas, dans quelques cas, la plus belle des vertus? Pour démontrer d'ailleurs une proposition aussi étrange, suffi-

il II LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

rait-il de s'écrier avec M. Falret : « Ne pas sentir » l'horreur de la mort, cet instinct si vif dans » tous les êtres, c'est une défectuosité, un état » contre nature. Éprouver cette horreur, mais » céder à une passion qui domine l'âme , aimer » la vie et se détruire, c'est ressembler à ce fré- » nétique qui plonge un poignard dans le sein » d'une mère qu'il adore ^(1). o Aimer la vie, et se détruire parce que l'àme est dominée par une passion violente, serait donc une preuve de folie ; et le malheureux qui meurt de faim, et qui se tue pour ne pas devenir criminel , et abréger un peu ses souffrances, ressemblerait à ce frénétique qui plonge un poignard dans le sein d'une mère qu'il adore ? Mais alors quels actes seraient a l'abri de cette imputation de folie? Et n'en serions-nous pas bientôt réduits à prendre h la lettre cette boutade d'un poëte misanthrope :

Le monde est plein de fous , et qui n'en veut point voir Doit se tenir tout seul , et casser son miroir.

Avons-nous besoin d'insister encore pour démontrer, ainsi que nous le disions en com-

(1) Traité de l'hypochondrie et dusuwide,Pims, 1822, p. 138.

meiiçant cette longue discussion , que la doctrine d'Esquirol, de M. Falret, etc., sur la nature du suicide, est une erreur aussi contraire à l'observation rigoureuse des faits^ que dangereuse dans ses conséquences? On est donc forcé de reconnaître que le suicide n'est pas toujours une maladie, et que les mêmes causes qui portent tel individu à se tuer, précipitent tel autre dans le crime, tel autre dans la folie. Ainsi, il est bien entendu que, pour nous, il existe deux genres de suicides entièrement distincts : l'un spontané, libre, volontaire, basé sur des motifs réels, dont il est permis à chacun d'apprécier la valeur, mais assez puissants pour contrebalancer dans l'esprit du malheureux qui va se détruire cet instinct si vif dans tous les êtres, qui les attache à la viej l'autre, au contraire, involontaire et pour ainsi dire fatal, déterminé par des motifs imaginaires ou futiles, par des terreurs chimériques, par des hallucinations ou des illusions maladives, qui obscurcissent la raison, oppriment la volonté, et pervertissent les sentiments et les instincts les plus vivaces. Ce dernier seul peut, a juste titre, être regardé comme le résultat d'une maladie, ou plutôt de plusieurs mala-

176 LE SUICIDE n'est PAS TOUJOURS

dies très différentes les unes des autres, qui ont toutes un caractère commun, le trouble de la raison. Mais dans ce cas encore, l'acte du suicide n'est en réalité qu'un symptôme, et ne conslituepas par lui-même une affection particulière, ainsi que l'ont cru les médecins dont nous combattons les idées, il est même très douteux pour nous, ainsi que nous le verrons plus tard, qu'il existe une monomanie suicide proprement dite, c'est-k-dire une affection mentale dans laquelle le trouble de la raison se manifeste uniquement par un penchant irrésistible, et non motivé , au meurtre de soi-même.

Nous avons donc eu raison lorsque, dès le début de nos recherches, nous avons étudié, non pas le suicide en lui-même, mais bien les causes plus ou moins directes ou éloignées qui le produisent. Notre premier chapitre a été consacré tout entier a la détermination de ces dernières, et des influences si diverses qu'elles exercent sur notre organisation tout entière. 11 nous reste maintenant a étudier les premières, qui se divisent naturellement en deux classes parfaitement distinctes , comprenant : l'une, celles de ces causes qui laissent au Moi toute la

liberté de ses déterminations j l'antre, celles au contraire qui la détruisent d'une manière plus ou moins complète. Disons quelques mots des premières avant de nous occuper des dernières, qui rentrent plus directement dans le domaine de la médecine, et méritent, à ce titre, de fixer plus spécialement notre attention.

Toutes ces causes peuvent se diviser d'après notre XVl*^ tableau en cinq ordres distincts , rangés sous les dénominations suivantes :

1° Misère, revers de fortune, embarras d'affaires, etc., 7,703 suicides (6,6S7 hommes, 1,016 femmes); 2° chagrins domestiques de toute nature, 6,88/t suicides (/i,2o/i hommes, 2j650 femmes) j 3" passions, amour, jalousie, inconduite, etc., 7,555 suicides (5,798 hommes, 1,757 femmes) 5 II" souffrances physiques, mélancolie, dégoût de la vie, etc., 10,622 suicides (8,385 hommes, 2,237 femmes) j 5" aliénation mentale, monomanie, fièvre cérébrale, etc., 13,2/ïl suicides (8,486 hommes, /|, 755 femmes). Les causes comprises dans les trois premières de ces catégories sont évidemment compatibles avec la raison des malheureux qu'elles entraînent a se détruire. Les auteurs qui ont écrit sur

le suicide ont fait ici une confusion déplorable. De ce que la plupart de ces causes entrent en même temps pour une grande part dans l'éliologie de la folie, ils ont conclu que le suicide est une espèce particulière de folie. Puis ils se sont égarés dans une foule de considérations théoriques ou philosophiques, dont nous avons démontré plus haut la vanité et le danger. Mais des faits positifs, des chiffres exacts à l'appui de leurs idées, nous n'en avons trouvé nulle part. C'estlaune méthode singulièrement commode et élastique, qui permet d'écrire de gros livres sans trop de soins et de fiitigues, et sans grand profit pour la science. Aussi n'est-elle pas la nôtre, et lorsque nous avons entrepris ces recherches, nous avons tout d'abord pensé a recueillir un assez grand nombre de faits pour que, dans nos conclusions, rien ne fut donné au hasard. Les relevés publiés chaque année par le ministère de la justice nous ont été sous ce rapport d'un immense secours. Dans des questions de la nature de celle qui nous occupe, ce n'est que par la comparaison d'un nombre considérable de faits recueillis ainsi sur une grande échelle, qu'on peut espérer d'arriver à la découverte de

la vérité. Aussi nous semble-t-il plus sage de nous abstenir toutes les fois que les faits et l'observation nous feront défaut, et malbeureusement c'est ce qui nous arrive dans tout ce qui se rapporte à l'étude des causes immédiates du suicide.

Nous aurions voulu pouvoir faire connaître, pour les principales d'entre elles, leur rapport avec la population en général, avec l'âge des suicidés, avec leurs professions, etc. Nous reconnaissons avec regret, que nous ne possédons aucune donnée assez exacte pour oser nous permettre même une approximation tant soit peu probable. Nous sommes donc forcé de nous en tenir à exprimer le vœu, que les hommes distingués qui sont chargés, au ministère de la justice, de la direction de ces recherches statistiques, en élargissent encore le cercle, et les étendent jusqu'à ces détails intimes qui nous semblent mériter d'être pris en grande considération.

En l'absence de ces documents indispensables, on comprendra sans peine que nous n'ajoutions rien aux chiffres de notre tableau, et à la nomenclature un peu sèche qui précède,

'80 DES CAUSES DKTERMiNANTES

en ce qui concerne du moins les causes comprises dans les trois premières classes et dans une partie de la quatrième. Aurions-nous fait faire un grand pas à la question, lorsque nous aurions constaté que la misère a déterminé un dix-huitième des suicides constatés de 1836 à 1852 ; que les revers et les embarras de fortune ont contribué pour un quinzième a la formation de la somme totale, l'amour contrarié pour un trente-troisième, les chagrins domestiques pour un douzième, etc., etc. Nous ne le pensons pas. C'est un calcul d'ailleurs que tout le monde fera facilement pour chacune des causes en particulier , si l'on veut se reporter à notre XVI*^ tableau. En serions-nous plus avancé , lorsque nous aurions répété ce qui a été dit tant de fois, que l'homme se tue pour échapper a la misère ou au désespoir ; « que l'excès du mal- » heur , dans l'acception que lui donnent les » passions, faisant naître la pensée du suicide, « il s'ensuit que ses causes occasionnelles sont » aussi variées que celles du malheur (1)? » En quoi ces réflexions, qui ressembleraient beau-

(1) Fahet, loc. cit., p. 30.

coup a des lieux communs, pourraient-elles contribuer à nous faire trouver la solution des questions que nous avons posées plus haut? Mais le suicide, avons-nous dit, n'est pas toujours un acte spontané et libre. Il est encore très fréquemment un acte de délire et un symptôme de folie. A ce titre surtout, il mérite de fixer notre attention et celle des médecins d'aliénés. Ici les faits particuliers et les observations individuelles nous seront d'un grand secours pour nous éclairer sur le mode d'action des causes qui le produisent. Cette face nouvelle de la question a d'ailleurs été étudiée avec soin par les médecins qui ont écrit sur le suicide , et nous trouverons dans leurs ouvrages des observations précieuses dont nous ne manquerons pas de profiter.

Avant d'aller plus loin, nous devons essayer de déterminer, d'une manière au moins approximative, le degré de fréquence relative de ces deux ordres de causes. Nous avons déjà dit que, sur 52,126 morts volontaires qui ont eu lieu de 1836 a 1852, 20,700 a peu près ont eu pour point de départ une maladie physique ou morale. En retranchant de ce nombre celui

de 4,687, qui représente dans notre tableau la somme des suicides motivés par le désir de se soustraire a des souffrances physiques devenues intolérables, il en reste encore 16,013 qui ont été déterminés par une affection mentale. Ce chiffre qui forme plus du tiers de la somme totale (réduite à /i5, 65! parla soustraction des 6,/t75 suicides dont les motifs sont restés inconnus), nous paraît encore au-dessous de la réalité. Car, quelque convaincu que nous soyons du peu de fondement et du danger de l'opinion des médecins qui voient toujours dans le suicide une preuve de folie, nous n'en reconnaissons pas moins que, de toutes ses causes immédiates, celle-ci est la plus fréquente et la plus énergique. Personne n'ignore combien les familles sont intéressées à cacher a tout le monde l'état de folie de l'un de leurs membres, et par cette seule cause, bien des erreurs ont dû se glisser dans les renseignements pris par les officiers du parquet.

Nous trouvons une autre cause d'erreur dans ce fait incontestable, que la folie n'entraîne pas toujours un trouble de l'intelligence assez marqué pour devenir appréciable à tous les yeux. Il

est même certaines formes de cette affection qui laissent au malheureux qui en est atteint toutes les apparences de la raison; qui lui permcUent de vaquer avec suite a ses affaires, de s'adonner quelquefois avec succès aux travaux physiques ou intellectuels les plus difficiles. Il est des hallucinés qui conservent, au milieu des sensations fausses et désordonnées qui les obsèdent, assez de force et d'empire sur eux mêmes pour les cacher, quelquefois pendant plusieurs années, à leur propre famille et a leurs amis les plus intimes. C'est une lutte continuelle entre la raison et la folie dont nul ne connaît les longues vicissitudes ou les cruelles angoisses, jusqu'à ce que celle-ci l'emportant, amène une funeste catastrophe. Et encore dans ce cas, est-il quelquefois bien difficile de découvrir les véritables motifs d'une détermination aussi inattendue. Voici quelques exemples qui nous feront mieux comprendre.

IV^ Observation. — Nous connaissions, il y a quelques années, un médecin distingué, qui s'était fait une belle position à un âge encore peu avancé, parles seules ressources d'un talent généralement reconnu, et d'une remarquable

18/î DES CAUSES DÉTERMINANTES

énergie de volonté et de caractère. Nous avions des relations fréquentes avec lui pendant les derniers mois de sa vie, et jamais nous n'avions eu occasion de remarquer, ni dans ses paroles, ni dans ses aclions, rien qui pût faire soupçonner chez lui le moidre dérangement des facultés intellectuelles ou morales. 11 était, du reste, généralement estimé ; il jouissait d'une santé parfaite, et possédait en apparence, du moins, tous les éléments du bonheur. 11 avait un fiis qu'il aimait tendrement, et a l'éducation duquel il avait veillé avec une rare sollicitude. Enfin cet enfant venait d'être nommé, dans un rang distingué, élève d'une des écoles du gouvernement, lorsqu'un matin, son père, chez lequel on n'avait remarqué la veille rien qui pût faire craindre une semblable détermination, fut trouvé mort dans sa chambre. Le suicide était tout n fait incontestable ; tous les préparatifs en avaient été faits avec un soin et une prévoyance qui annonçaient un sang-froid remarquable, et semblaient témoigner de l'intégrité de la raison du docteur F...

Cet acte paraissait donc complètement inexplicable. Personne ne connaissait au docteur

F... le moindre sujet de chagrin. 11 laissait ses affaires dans un ordre parfait, et les avait réglées lui-même en faisant son testament, quelques moments avant de mourir. L'avenir de son fi[s était assuré depuis quelques jours. Enfin a force de recherches, nous apprîmes que M. F... était tourmenté par une hallucination singulière qui ne l'avait quitté qu'a des intervalles devenus tous les jours plus rares, depuis plusieurs années. 11 voyait une vache noire qui se tenait derrière lui , le menaçant de ses cornes, et le suivait partout, chez lui, dans la rue, dans les salons, qu'il fût seul ou en compagnie de plusieurs personnes. Le docteur F... avait la pleine conscience de la vanité de cette vision, dont il avait ri d'abord, qui l'avait fatigué plus tard, et avait fini par lui devenir tout a fait insupportable. 11 connaissait parfaitement le phénomène de l'hallucination ; et dans l'espoir de s'en débarrasser, il en avait fait la confidence a un médecin, de ses amis, de qui nous tenons ces détails, et dont le traitement n'avait eu aucun succès. Le docteur F... lui avait plusieurs fois dépeint sa position sous les couleurs les plus tristes. Aussi ne nous paraît-il pas douteux que cette

malheureuse affection que tout le monde ignorait, n'ait été la cause de son suicide.

Ce fiiit est entré sans doute dans les relevés publiés par l'administration, et certainement le véritable motif du suicide est resté inconnu aux personnes qui ont été chargées de le constater. Les exemples ne sont pas rares, de pauvres malades qui ont ainsi conservé pendant longtemps assez d'empire sur eux-mêmes pour cacher le véritable état de leur esprit. Tous les médecins qui ont écrit sur les maladies mentales ont eu occasion d'en observer un certain nombre, et quelques-uns d'entre eux ont offert les contrastes les plus singuliers. Un des plus intéressants sous ce rapport , c'est sans contredit ce magistrat anglais dont \\ alter Scott a longuement raconté l'histoire, d'après les communications qui lui avaient été faites par un savant médecin, son ami. (3n nous saura gré, sans doute, d'en rapporter ici les principales circonstances, que nous trouvons consignées dans le dernier ouvra 2;e de M. le docteur Brierre de Boismont, sur les hallucinations. Nous abrégeons beaucoup.

V® Observation. — Le malade qui fait le sujet de cette observation remplissait pendant sa vie une place importante dans un département particulier de la justice , et avait acquis depuis de longues années la réputation d'un homme doué d'une fermeté , d'un bon sens et d'une intégrité plus qu'ordinaires. A l'époque des visites que lui fit le médecin à qui nous devons son histoire, il était retenu dans sa chambre, gardait quelquefois le lit, et cependant continuait à s'occuper de temps en temps des devoirs de sa charge ; son esprit semblait déployer toute sa force et toute son énergie habituelle dans la direction des affaires dont il était chargé. Quoiqu'il fût habituellement Iriste , sous le coup d'une cause secrète qu'il était déterminé k cacher, rien ne pouvait faire supposer chez lui un affaiblissement même lécrer de l'intelliirence. Aucune personne de sa famille ne pouvait expliquer la nature du mal, qui cependant paraissait s'aggraver de jour en jour.

Le médecin le trouva embarrassé, contraint, mais décidé à se taire. Cependant il parvint peu à peu a gagner sa confiance, et en obtint cette singulière confidence. Trois ans environ aupa-

ravant, le malade avait été obsédé par la présence auprès de lui d'un gros chat qui s'était transformé , au bout de quelques mois , en un huissier de la chambre avec le costume rigoureusement officiel. Celui-ci le précédait partout, dans sa propre maison ou dans celles des autres, montant les escaliers devant lui, et semblait vouloir l'annoncer toutes les fois qu'il entrait dans un salon. Enfin, quelques mois après, ce spectre ne se montra plus , et fut remplacé par une apparition horrible k la vue et désolante pour l'esprit , un squelette. Ce dernier fantôme ne le quitta jamais, et sa présence, disait-il, « est si pénible et si affreuse , que ma raison est » totalement hors d'état de combattre les efïbts » de mon imagination en délire , et je sens que « je meurs victime d'une maladie imaginaire.»

Tous les moyens employés pour guérir ce malade furent inutiles. Son accablement ne fit qu'augmenter, et il mourut avec la détresse d'esprit dans laquelle il avait passé les dernières années de sa vie.

Ces deux observations suffisent pour faire voir que la folie échappe, dans quelques circonstances , aux yeux même les plus clair-

voyants. Us démontrent en même temps que cette cause doit avoir été méconnue dans un certain nombre des suicides constatés par le ministère de la justice. Mais nous n'en persistons pas moins à repousser comme trop générale, et nécessairement erronée, la proposition suivante d'Esquirol : « Ce ne sont pas les signes » du délire qui manquent chez celui qui se sui- » cide, ce sont les observateurs, qui ne sont pas « à portée de tout voir et de bien voir (1). » Il en est de cette proposition comme de la plupart des arguments qui ont été mis en avant pour soutenir l'opinion d'après laquelle le suicide serait toujours un symptôme d'aliénation mentale. Elle est vraie, si l'on se contente de l'appliquer h un certain nombre de cas particuliers; mais , ainsi que nous l'avons surabondamment démontré , elle est évidemment fausse , si l'on examine la question dans son ensemble et dans tous les faits qui se présentent journellement k l'observation. Ceci posé , nous allons essayer de déterminer comment la folie se comporte pour amener les malheureux qu'elle frappe à se donner la mort.

(1) Esqiiirol , loc. cit., 1. 1, p. 571.

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