‹ Du suicideChapitre 29 sur 52 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

y- Le suicide, avons-nous dit, ne constitue pas

par lui-même une maladie mentale d'une espèce particulière et parfaitement définie , comme l'ont pensé un grand nombre de médecins d'aliénés, il ne peut être considéré que comme un fait dépendant des causes les plus diverses, parmi lesquelles la folie occupe un rang des plus importants. Une question se présente donc tout d'abord, dont la solution ne saurait être douteuse. C'est celle ci : La folie a-t-elle toujours le même mode d'action chez les individus qu'elle porte au suicide , cjueile que soit la cause qui l'ait produite elle-même, et quels que soient ses sj^mptômes? Non sans doute j ce mode d'action doit varier autant que les symptômes principaux de l'aliénation mentale. L'halluciné qui se tue n'obéit pas aux mêmes motifs que le maniaque ou le mélancolique , etc. Aussi , pour mettre un peu d'ordre dans ce que nous avons k dire du suicide dans ses rapports avec la folie,

devrions-nous l'examiner successivement dans chacune des formes de cette maladie. Mais auparavant nous dirons quelques mots d'une question grave sur laquelle les comptes rendus de la justice criminelle sont complètement muets, et qui, par suite, ne pouvait trouver place dans notre premier chapitre. Nous voulons parler de l'influence de l'hérédité sur le développement du penchant au suicide.

§ 1. Le suicide est-il héréditaire?

Cette question a été résolue affirmativement par tous les médecins qui ont écrit sur le meurtre de soi-même. Ceux-ci ont rapporté, k l'appui de leur opinion, un certain nomhre de faits qui semblent prouver, en effet, que ce penchant est, dans certains cas, héréditaire. Mais aucun n'a songé k établir une comparaison quelconque entre ces faits et la généralité des morts volontaires; de sorte que nous ignorons complètement dans quelles limites l'action de celte cause devrait être renfermée, etquelest son degré de fréquence relative. C'était là cependant un problème assez intéressant pour mériter de

fixer leur attention; car on a fait bien peu de chose, croyons-nous, pour les progrès ultérieurs de la science, lorsqu'on a prouvé , du moins en apparence, que dans certains cas le suicide a été transmis par hérédité. Aussi ne saurions-nous trop regretter le silence complet gardé , sur ce sujet , par les comptes rendus de l'administration, qui seuls auraient pu nous aider à combler cette lacune. Nous sommes donc obligé de nous en tenir , comme nos devanciers , aux faits particuliers, qui offrent en réalité un très grand intérêt. Ceux-ci, d'ailleurs , peuvent être interprétés de diverses façons , comme nous le verrons plus bas. En voici quelques-uns des plus remarquables.

Vl^ Observation. — Gall a connu une famille dont la grand'mère , la sœur , la mère , se sont suicidées ; la fille de cette dernière a été sur le point de se précipiter, et le fils s'est pendu. Le même écrivain rapporte le fait suivant : Le

sieur G , propriétaire, laisse sept enfants,

avec une fortune de deux millions j ses enfants restent a Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune paternelle ;

DANS L\ iOLIE. 193

quelques-uns l'augmentent; aucun n'éprouve de malheurs ; tous jouissent d'une bonne santé , d'une existence honorable , de la considération générale. Tous les sept frères, dans l'espace de quarante ans, se sont suicidés (1).

Vll*^ OBSERVATION. — Piush a observé le fait

suivant : Les capitaines C. L et J, L —

étaient jumeaux ; ils étaient si ressemblants qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre ; ils servirent dans la guerre de l'indépendance d'Amérique. Ils se firent également remarquer et obtinrent les mêmes grades militaires. Ils étaient d'un caractère gai; ils étaient heureux par leur fimille, leurs alliances, leur fortune. Le capitaine C. L... resta à Greenfield , distant de deux milles de l'habitation de son frère ; le capitaine J. L..., revenant de l'assemblée générale de Vermont, se cassa la tête d'un coup de pistolet; il était triste et morose depuis quelques jours. Vers le même temps, le capitaine C. L... devint mélancolique, et parla de suicide. Qnel-

(1) F.-G. Gall. Sur les fonctions du cerveau. Paris, 1825.

qiies jours après, il se lève de grand matin, propose a sa femme une partie de cheval; il se rase, Bprès quoi il passe dans une chambre voisine et s'y coupe la gorge. La mère de ces deux frères, ajoute Rush, est aliénée, et deux de leurs sœurs ont été, pendant plusieurs années, tourmentées de l'idée de se donner la mort (1).

VIIÏ^ Observation. — Nous avons donné des soins à un malade dont le père , devenu aliéné , s'était suicidé vers l'âge de quarante ans , en avalant une éponge qui servait à nettoyer les latrines. Atteint lui-même , a peu près au même âge , d'un accès de manie furieuse , qui , après avoir duré quatre ou cinq jours, le laissa sous l'empire des hallucinations les plus graves. Il fut tourmenté, dès le premier jour , par le désir de se jeter par la fenêtre , et un peu après de se brûler vivant , en mettant le feu à sa maison. Plus tard encore, préoccupé constamment de la crainte de la damnation éternelie, il s'abstint

(1) Rush , Médical inquiries and observations upon the Diseases of the mindi Philadelphia , 1812, iii-8.

de prendre toute nourriture pour obéir aux hallucinations qui l'obsédaient. Nous fûmes obligé de le nourrir a l'aide de la sonde œsophagienne. Pendant trois mois il persista , avec une fermeté désespérante , dans sa résolution de se laisser mourir de faiQi, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé par ce régime insuffisant, il mourut de faiblesse et d'inanition.

1X« Observation. — • Encore un fait tiré des écrits d'Esquirol : « Un riche négociant, d'un » caractère très violent, est père de six enfants; M a mesure que ses enfants ont fini leur édii- « cation, il leur donne une forte somme d'araent » et les éloigne de chez lui. Le plus jeune, âgé de » vingt-six a vingt-septans, devient mélancolique » et se précipite du haut du toit de sa maison; un « second frère qui lui donnait des soins, se repro- » che sa mort, fait plusieurs tentatives de suicide » et meurt un an après des suites d'abstinence » prolongée etrépétée. L'année suivante, un autre » frère a un accès de manie dont il guérit • un » quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant «m'avait répété avec un désespoir effrayant, » qu'il n'échapperait pas a son sort, se tue j deux

» OU trois ans après, une sœur devient d'abord » maniaque et fait mille tentatives de suicide. Le » sixièmefrèreest a la têted'un grand commerce, )i il eût fini comme ses frères^ s'il n'était retenu >i k la vie par ses enfants et par sa femme, qui )) est pour lui un ange tutélaire par ses soins et » par sa tendresse. « Esquirol ajoute en note. « Quelques années après quej'écrivais ces lignes » pour la première fois, ce malheureux s'est » tué (1). »

Ces faits, que nous ne voulons pas multiplier outre mesure, sembleraient démontrer que le suicide est, dans certains cas, héréditaire. IMais il est à remarquer qu'ici l'hérédité a déterminé chez les uns le suicide, chez les autres la folie sous quelqu'une de ses formes si diverses. 11 ne faut pas perdre de vue non plus que tous ces faits ont été recueillis par des médecins d'aliénés, et ont été invoqués pareux a l'appui de leur opinion, que le suicide est toujours une maladie. Cependant ne serait-ilpas permis desedemander si c'est bien le penchant au suicide qui est héréditaire, ou si ce ne serait pas plutôt la folie dont

(1) Esquirol , Des maladies mentales , l. I , p. 582.

celui-ci estle symptôme ? Tout lemonde s'accorde à reconnaître que, de toutes les maladies, l'aliénation mentale estpeut-être celle qui se transmet le plus fréquemment comme un triste héritage, et se perpétue ainsi de génération en génération dans les mêmes familles, Mais comprendrait-on qu'un acte purement accidentel, comme le suicide accompli sous l'empire d'une passion violente ou d'un malheur tout a fait imprévu, puisse devenir héréditaire. Tous les individus dont le suicide est représenté par les auteurs comme dépendant de l'hérédité étaient certainement aliénés. Le peu de détails qui nous ont été conservés sur l'état mental de chacun d'eux suffisent pour l'établir delà manière la plus évidente. Et puis le nombre de faits de ce genre que nous trouvons dans la science est relativement extrêmement borné. Sur trente-neuf cas d'aliénation mentale avec penchant plus ou moins prononcé au suicide que nous avons eu occasion d'observer depuis quelques années dans notre établissement , et sur lesquels nous avons pu prendre les renseignements les plus exacts , un seul , celui que nous avons rapporté page 19/t, pouvait être attribué, du moins en apparence , à cette cause.

Cependant plus de la moitié des individus qui ont fait le sujet de ces observations avaient eu ou avaient encore des aliénés dans leur famille.

Aussi quelque extraordinaires que paraissent les faits que nous venons de faire connaître, ils ne peuvent, selon nous, prouver qu'une chose, c^est que le suicide n'est que très rarement héréditaire et seulementlorsqu'il est le résultat d'une aliénation mentale. Ces faits même pourraient être interprétés d'une tout autre façon et avec autant de raison. Nous verrons plus loin que la mort volontaire devient quelquefois épidémique. C'est un fait incontestable, et tout tend a faire croire que l'esprit d'imitation est la cause la plus active de cette espèce de contagion morale qui se propage avec rapidité et atteint quelquefois un très grand nombre d'individus plus ou moins étrangers les uns aux autres. Comment s'étonner après cela qu'un fils ou un frère se tuent, après avoir été témoins du suicide de leur père ou de leur frère ?

Nous trouvons dans l'ouvrage de M. Falret une observation curieuse, dans laquelle cette influence de l'imagination est évidente , et que nous croyons devoir reproduire en entier.

X* Observation. — « Mélancolie suicide produite par la seule persuasion d'une prédisposition héréditaire. — « Une femme âgée de 35 ans, d'une constitution éminemment nerveuse, éprouve depuis quelque temps seulement des symptômes de plîthisie pulmonaire, affection pour laquelle elle réclame mes soins. Son enfance a été exempte de maladies graves. La menstruation s'établit chez elle a quatorze ans et demi sans aucun accident fâcheux. A dix-neuf ans, elle apprit qu'un oncle, du côté paternel, s'était volontairement donné la mort : cette nouvelle l'affligea beaucoup -, elle avait ouï dire que la folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce triste état usurpa bientôt toute son attention. Elle cacha soigneusement à sa mère les lugubres idées qui l'obsédaient continuellement, mais elle les confia à un ecclésiastique qui fit des eflforts inutiles pour la distraire. Cependant , comme ces entretiens lui procuraient quelque calme, elle continua à le voir de temps en temps pendant deux ans environ. Elle était dans cette triste position, lorsque son prétendu père mit volontairement un terme à son existenccj Dès lors M™* *** se croit

tout à fait dévouée a une mort violente. Elle rejette toute consolation, elle ne s'occupe que de sa fin prochaine, et mille fois elle répète : « Je dois donc périr comme monpèi'e et comme mon oncle ! mon sang est donc corrompu. »

» Cette dernière pensée acquit un très haut degré de certitude dans son esprit, lorsqu'à l'époque menstruelle qui suivit de près, elle vit que le sang était en moindre quantité et beaucoup moins coloré.

» Elle ne douta pkis que son sang ne fût entièrement décomposé. Vivement tourmentée par cette crainte, elle prend la résolution de se noyer • elle laisse dans la chambre de sa mère un billet pour lui apprendre son funeste sort, et elle court se précipiter dans la rivière ; elle en est retirée sur-le-champ et rendue à la vie.

» La nuit qui suivit cet acte de désespoir fut très agitée. Des douleurs intolérables, surtout dans la région frontale , l'empêchèrent de se livrer au sommeil avant une heure du matin. A son réveil, qui eut lieu deux heures après , la malade ne reconnaît plus le lieu où elle se trouve , ni les personnes qui l'environnent. Elle

a un délire général, mais elle ne profère aucune parole qui retrace sa primitive mélancolie. Une chose digne d'être notée, c'est que cette malheureuse, qui était très réservée dans ses discours, et habituée à faire ses devoirs de religion , se plaît à ne dire que des obscénités.

» A ce délire maniaque , qui dura trois jours , succéda la mélancolie avec penchant au suicide. La céphalalgie reparut de nouveau , mais avec moins d'intensité. Madame *^* éprouva aussi des nausées , accompagnées de vomissements peu abondants de matières jaunâtres , qui se dissipèrent promptement. Son embonpoint diminua sensiblement en très peu de temps, le flux menstruel devint irrégulier; il était moins abondant, et revenait, contre l'ordinaire , tous les vingt jours à peu près.

w Le plus sombre désespoir était peint sur la physionomie de madame***; elle ne pouvait se regarder dans un miroir sans avoir un sentiment de frayeur: ce sont ses propres expressions,

» Tel était son état lorsqu'elle invoqua de nouveau le secours de la religion, qui allégea un peu ses souflrances, mais qui fut toujours insuffisante pour les dissiper complètement.

» Cependant, la mère de cette infortunée s'occupait de lui ménager une entrevue avec son véritable père. Après des démarches inutiles à rapporter pour notre objet , et qui durèrent trois mois , le jour fut enfin pris; on avertit la malade. Celle-ci refuse d'abord de croire au récit qui lui est fait. Cependant elle finit par consentir à voir l'homme qu'on lui dit être l'auteur de ses jours. La ressemblance physique fut si frappante, que la malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors madame *** renonce à tout projet de destruction ; sa gaieté revient progressivement, et avec elle le rétablissement de sa santé. La menstruation seule conserve son irrégularité pendant trois mois. Quatorze ans se sont écoulés depuis sa tentative de suicide. Madame ***, dans cet intervalle , est devenue mère de trois enfants , et quoique , après son mariage , elle ait été plus malheureuse que chez sa mère, quoiqu'elle ait été réduite k une très grande misère (elle m'a été adressée par le bureau de charité du 9*^ arrondissement), jamais elle n'a senti se renouveler son affreux penchant au suicide. Elle jouit du libre exercice de toutes ses facultés intellec-

tuelles ; et, d'après les renseignements que j'ai obtenus, elle élève ses enfents avec la plus grande tendresse (1). »

II est évident que, chez cette dame, le penchant au suicide , les tentatives avortées que celui-ci a déterminées , l'accès de manie et de mélancolie qui en a été la suite, tout a été le produit direct et immédiat de cette conviction longtemps caressée en secret que la folie étant héréditaire , il lui serait impossible d'échapper à son sort, et que tôt ou tard elle devrait se tuer comme son père et le frère de son père. Cela est si vrai, que, pour guérir rapidement et d'une manière durable une maladie qui se présentait avec des caractères si graves , il suffit de persuader a madame *** que celui qu'elle avait regardé jusque là comme son père ne l'était pas réellement. Tout projet de destruction est aussitôt abandonné, la gaieté revient, et tout symptôme de folie disparaît, quoique, cependant, la santé physique ne se rétablisse entièrement que plus tard. Fm menstruation conserve son irrégularité pendant trois mois.

(1) Falrel, loc. cit., p. 355.

Ce qui s'est passé clans cette observation intéressante a dû arriver d'autres fois , sans aucun doute. Et lorsque plusieurs suicides ont lion successivement dans la même famille, n'y a- 1 il pas, pour ceux qui survivent, dans ces souvenirs de deuil et de désespoir , quelque chose de fatal qui tient constamment l'imagination en éveil, et doit cxercerla plus pernicieuseinfluence, même sur les caractères le plus fortement trempés? Aussi cette transmission du suicide, du père aux enfants , nous paraît-elle tenir beaucoup plus, comme chez madame***, à cette influence morale et instinctive qu'a une prédisposition organique congénitale dont les caractères n'ont même été d'ailleurs indiqués par personne. Car il nous serait difficile de prendre au sérieux celte proposition de M. le docteur Bourdin ; c( Cette maladie est héréditaire, non-seulement » quand le père ou la mère du malade se sont » suicidés, mais encore lorsqu'ils ont présenté » des troubles quelconques de l'entendement , » et peut-être même des accidents névralgiques (1) . » 11 est évident que s'il en était ainsi , M. Bourdin

(1) Dourdin, loc, cit., p. /|9.

serait encore resté beaucoup au dessous de la réalité lorsqu'il dit : « Que celte cause doit êlre » regardée comme la plus féconde de celles qui « engendrent le suicide. » Les recherches ultérieures sur l'étiologie de cette cruelle plaie sociale s'en trouveraient de tous points simplifiées. Il y a extrêmement peu d'individus qui soient arrivés à un certain âge sans avoir été tourmentés quelquefois par des accidents névralgiques plus ou moins graves ; et une seule chose devrait alors nous étonner, c'est de ne pas voir le suicide devenir encore plus commun. Mais est-ce Ta faire de la science? Et qu'avons-nous besoin d'insister encore pour faire voir combien de semblables allégations sont mal fondées ?

§ II. Que , même dans la folie , le snicîde n'efst le |>Ius souvent qu'un accident tout à. fait secondaire de la maladie principale.

Maintenant que nous sommes fixés sur le rôle que joue l'hérédité dans la production du suicide, nous pouvons entrer plus avant dans la question spéciale qui nous occupe. Nous avons

dit déjà à priori, que, seîon toutes les probabilités, la folie n'exerce pas toujours le même mode d'action sur les individus qu'elle porte à cet acte. Ici les faits sont complètement d'accord avec les données théoriques. Tous les médecins d'aliénés s'accordent h reconnaître que les symptômes de la folie sont extrêmement variables. Ceux-ci ne diffèrent pas seulement selon les individus et selon les circonstances de constitution, de tempérament, d'âge, de sexe, etc., dépendantes de chacun d'eux, mais aussi selon les lieux, les saisons, les mœurs, les coutumes, les institutions religieuses ou politiques, et même selon les époques. Il est tel genre de folie qui a été très fréquent autrefois, et qui est devenu beaucoup plus rare, ou même a complètement disparu de nos jours. Aussi nous paraît-il extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir une classification tant soit peu rationnelle entre ces troubles si divers de l'intelligence et des passions qui se présentent à l'observateur dans une maison d'aliénés. Toutes celles qui ont été tentées, sans excepter celle d'Esquiroi encore généralement adoptée , nous paraissent tout a fait insuffisantespourembrasser

tous les faits. Cependant, lorsqu'on observe nn aliéné avec beaucoup de soin, il est rare qu'on ne puisse pas reconnaître chez lui un symptôme prédominant, point de départ et aboutissant nécessaire de tous les autres. Quelques explications sont nécessaires pour bien déterminer notre manière d'envisager ce point de doctrine si important.

Un homme vous aborde l'injure et la menace à la bouchej ses yeux sont injectés et hagards, ses gestes violents et désordonnés, sa voix brève et impérieuse. Vous l'interrogez, il ne vous répond que par des paroles incohérentes et sans suite ; vous essayez de le calmer par quelques paroles bienveillantes, il ne vous comprend pas ou s'emporte contre vous. Vous vous opposez a l'accomplissement de ses désirs même les plus extravagants, il s'abandonne à la fureur la plus aveugle ; alors tout ce qui lui fait obstacle est brisé sans pitié et sans remords. Les sentiments les plus saints et les plus puissants sont méconnus ou foulés aux pieds, et il ne vous reste plus d'autre moyen que la force'pour prévenir les malheurs les plus terribles. Cet homme est évidemment aliéné. Si l'on se contente de cette

observation superticielle, on verra ili un délire générai s'acconipagnant d'une \iolenle excitation nerveuse, ou en d'autres termes un accès de manie. Mais si l'on examine le malade avec plus d'attention, on ne tardera pas a s'apercevoir qu'au milieu de ce flux intarissable de paroles, quelques idées prédominent j que ses gestes bizarres, extravagants, inexplicables, paraissent motivés par elles; que tous ses actes, même les plus désordonnés et les plus violents , en dépendent d'une manière plus ou moins directe. Enfin , si l'on pousse plus loin encore l'analyse , on finit presque toujours par découvrir que ce désordre, si grave et si profond, a été produit et est entretenu par une altération, souvent très bornée, de l'une des facultés de l'entendement, comme une idée fausse, une hallucination, une illusion , etc.

Voyez maintenant ce mélancolique, étranger k tout ce qui l'entoure, absorbé dans une douleur dont rien ne peut le distraire, et comme écrasé sous le poids de son désespoir. Tout en lui diOere du malheureux dont nous venons de parier. Ses yeux sont ternes et sans expression, sa voix timide et souvent larmoyante. Presque

toujours immobile, ses gestes et ses mouvements sont lents et embarrassés, sa démarche presque chancelante. Ici plus de violence à craindre , mais une résistance passive que rien ne peut vaincre, une fermeté dans les idées , et quelquefois dans les résolutions les plus extrêmes, que rien ne peut dompter j rien de cette expansion, de cette exubérance de vie que nous avons signalées plus haut, mais une concentration intime , et une tension continuelle de toutes les forces intellectuelles et morales. Cet homme est encore aliéné, car ce désespoir si profond n'a pas de fondement réel. Un abîme sépare donc en apparence les deux infortunés que nous avons mis en présence. Cependant une observation attentive permet de reconnaître qu'ici encore le phénomène essentiel et prédominant est une idée fausse, une hallucination, une illusion , etc.

Pourquoi la même cause a-t-elle eu des effets si différents? Nous n'avons pas à nous en inquiéter ici. Cette recherche nous entraînerait trop loin, et nous serait d'ailleurs d'une utilité trop secondaire dans la question spéciale qui nous occupe. Une seule chose nous importait ,

c'était de bien établir que la même aberration V maladive de l'intelligence ou des passions pouvait avoir les conséquences les plus diverses , suivant le tempérament, l'âge, le sexe, etc. , des individus qui en sont affectés. Cela est si vrai, qu'il arrive souvent de voir le même malade passer par les diverses formes de la folie reconnues par les auteurs, sans que, pour cela, les caractères essentiels de son délire aient changé de nature. C'est là un fait d'observation sur lequel on n'a jamais suffisamment insisté , et qui paraît avoir été négligé surtout par les praticiens, même les plus habiles. Un exemple suffira pour faire voir combien il importe, dans la pratique, de ne pas se borner à cette observation superficielle dont nous parlions tout h l'heure. On voit un malade dominé par une excitation nerveuse violente, et l'on prodigue la saignée et les débilitants de toute espèce, dans le but de remédier à la congestion sanguine et h l'irritation dont le cerveau paraît être le siège, sans s'inquiéter de savoir si cette congestion et cette irritation sont la cause ou l'effet de ce trouble de toutes les fonctions nerveuses qu'on a sous les yeux. Ainsi des autres variétés de

l'aliénation mentale. On purge celui-ci ou on le fait vomir; on applique des vésicatoires ou des cautères à celui-lk; on donne à un autre des antispasmodiques sous toutes les formes; on fait boire d'énormes quantités d'eau froide aux mélancoliques suicides; enfin, on les médicamente tous de toutes les façons, dans le but d'agir sur les ressorts matériels de l' intelligence , et de remédier aux conditions vicieuses de la substance nerveuse.

C'est là le dernier mot de quelques-uns des partisans les plus exclusifs des recherches anatomo-pathologiques. Pour eifk , il ne reste plus rien à faire lorsqu'on a suffisamment saigné, purgé ou narcotisé le malade ; et si le délire persiste encore, ou s'est aggravé malgré l'emploi de cette médication si active , on se croise les bras, et on laisse au hasard le soin de remédier a ces aberrations des sensations , des idées ou des passions, qu'on se reconnaît impuissant Il combattre autrement que par des moyens pharmaceutiques. Mais si , au lieu de désespérer ainsi des progrès de la sciesice et de la puissance de l'art, on essaie de remonter, dans ces cas extrêmes, jusqu'au point initial, à la cause

première de tous ces désordres , on voit bientôt surgir, de cette observation plus exacte, toute une série d'indications nouvelles, dont la réunion constitue ce qu'on est convenu de désigner sous le nom de traitement moral (1).

Nous n'avons pas a nous expliquer sur la valeur relative des moyens moraux et des moyens physiques dans le traitement de la folie. iSous tenions seulement à faire voir, par cet exemple, avant d'étudier le suicide dans ses rapports avec la folie, combien il importe de rechercher les symptômes primitifs de cette triste aft'ection, et de les bien distinguer des symptômes secondaires. Car c'est surtout chez les aliénés de cette catégorie qu'on remarque ces difîerences et ces contrastes si remarquables que nousavons signalés. Il n'existe entre eux de' commun qu'un penchant plus ou moins prononcé au suicide, et nous ne saurions admettre que ce soit là un motif suffisant pour les réunir sous une même dénomination, et en faire une espèce particulière de folie. JNous ne saurions trop le répéter, la mort volontaire n'est ici qu'un symptôme dépendant d'un trouble

(1) Voy. F. Lcuret , Du truitement moral de la folie. Paris,18ZiO.

plus OU moins profond des facultés de l'enlendement. C'est, si l'on veut, l'un des mille accidents qui signalent la durée de la maladie mentale, ou le paroxysme critique qui la termine. Mais ce n'en est le symptôme prédominant que dans des cas extrêmement rares, sur lesquels nous aurons occasion de revenir un peu plus loin. Quelques exemples suffiront pour effacer tous les doutes qui pourraient rester encore dans l'esprit de nos lecteurs.

XI^ Observation. — Un ecclésiastique avale , par distraction, le cachet d'une lettre qu'il vient de recevoir; un de ses amis lui dit en riant : Vous avez les boyaux cachetés. Cette idée s'empare de son imagination; et, au bout de deux jours, il refuse toute nourriture, convaincu qu'elle ne peut passer. On fit prendre au malade, dit Darwin , \\ qui nous devons cette observation , des purgatifs , qui le purgèrent abondamment sans le guérir. On parvient d'abord avec peine à lui faire boire quelque peu de bouillon ; il cesse bientôt de vouloir avaler, et meurt peu après (i).

(1) Esquirol, loCt cit,^ p. 55:1.

214 Dl] SUICIDE

Xll^ Observation. — Madame D est âgée

de trente ans environ. Jusqu'à cetâgeelle a toujours été heureuse. Gâtée par sa mère, pendant son enfance et sa jeunesse, gâtée ensuite par son mari , elle n'a jamais eu qu'un chagrin sérieux , la mort d'un enfant âgé d'environ quatre mois, survenue il y a quatre ans. D'une constitution assez robuste , d'un tempérament sanguin, un peu lymphatique, elle a, du reste , toujours joui d'une santé florissante. Elle est encore mère de deux enfants. L'un, âgé de huit ans, a été toujours entouré par elle des soins les plus attentifs, et en même temps les plus éclairés. L'autre n'avait encore que quatre mois et demi , lorsque

madame D est entrée dans la maison de

santé du Gros-Caillou , où je lui ai donné des soins. La grossesse n'avait été signalée par aucun accident fâcheux , l'accouchement s'était terminé dans les conditions les plus favorables. Cependant, quoique madaîne D... n'eût éprouvé aucun dérangement sérieux dans sa santé , son médecin lui avait conseillé de ne pas nourrir elle-même son enfant. Celle-ci ne s'était soumise qu'avec peine a cette nécessité , et a la condition que la nourrice resterait auprès d'elle. Cette

première contrariété avait beaucoup tourmenté madame I) qui, deux mois après l'accouchement, n'avait pas encore vu reparaître ses règles.

Vers cette époque , une vieille servante , qui était depuis longtemps a son service , lui dit un jour, en lui apportant des langes pour changer son enfant : « Prenez bien garde , madame^ qu'il ne se refroidisse, et ne meure comme l'autre. » Cette parole passa d'abord inaperçue. Mais elle revint

à la pensée de madame D le lendemain et

les jours suivants, et fut commentée de toutes les façons. Celle-ci se demanda d'a])ord avec inquiétude pourquoi ce propos avait été tenu. Serait-ce donc que cette femme penserait qu'elle aurait été cause, par sa négligence , de la mort de son enfant? Cette supposition se chana^ea bientôt en certitude, et, l'imagination aidant ,

Madame D se persuada qu'elle avait, en

effet , de vifs reproches à se faire à ce sujet. Elle redoubla donc de soins et d'attention pour l'enfant qui lui restait; elle voulait, à tout prix , mettre au moins de ce côté sa conscience à couvert. Mais un germe de trouble était déjà jeté dans son esprit, qui devait grandir incessam-

ment et prendre bientôt les proportions les plus fâcheuses. Constamment préoccupée du soin d'éviter à cet enfant le sort qu'elle redoutait pour lui, elle ne pouvait se défendre de penser qu'il serait très possible qu'elle devienne encore la cause de sa mort. Un peu plus tard , cette

crainte augmentant, madame D se demanda

avec épouvante si ces inquiétudes ne lui seraient pas suggérées par le diable, qui voudrait ainsi l'amener peu à peu a tuer elle-même ses deux enfants. 11 est important de noter que jusque-là

madame D n'avait jamais été très dévote,

et n'était même pas très convaincue que le diable eût jamais existé. Cependant toutes ces préoccupations lui faisaient perdre le sommeil et l'appétit; de gaie qu'elle était naturellement, elle devenait triste et taciturne; toute société lui pesait , toute occupation suivie lui devenait de jour en jour plus difficile. 11 était évident que tout cela n'était pas naturel, et il fallait être aveugle pour ne pas reconnaître en tout cela le doigt du diable. Mais s'il en était ainsi ,

madame D devait nécessairement obéir à

ses terribles inspirations , ou bien celui-ci lui ferait cruellement expier dans l'autre monde sa

désobéissance. Un seul moyen restait de se débarrasser de SCS obsessions, c'était le suicide, et madame D — pensa sérieusement à y recourir, comme au seul remède à tous ses tourments.

Cet état se prolongeant, s'aggravait tous les jours. Les consolations de la religion furent impuissantes a rendre le repos a cette malheureuse mère. Elle en arriva à ne plus voir devant elle que deux alternatives effrayantes , le suicide ou le meurtre de son enfant. 11 importait de prendre sans retard un parti décisif ;

madame D comprit elle-même la nécessité

d'un isolement momentané, et demanda h être placée dans une maison de santé, où elle serait au moins dans l'impossibilité de succomber à ses affreuses tentations. Là un changement rapide s'opéra dans son état. Elle recouvra d'abord l'appétit et le sommeil , et bientôt la santé physique se rétablit aussi complètement que possible. Dans son désir d'arriver à une guérison dont elle avait longtemps désespéré ,

madame D alla au-devant de tous les moyens

qui lui furent recommandés. Elle se soumit avec joie à un système d'occupation aussi varié que régulier, qui fut réglé de manière k prendre

tout son temps. Ce régime physique et moral ,

si différent de celui que madame D avait

suivi depuis son accouchement ^ eut sur elle l'influence la plus favorable. Il suffit dès lors de s'adresser directement a sa raison et à son bon sens pour lui faire comprendre tout ce qu'il y avait de ridicule et d'impossible dans l'idée qu'elle se faisait de la puissance du diable , et de son intervention dans les actions humaines. Ses inquiétudes cessèrent peu à peu , et avec elles les idées de meurtre et de suicide qui l'avaient rendue si malheureuse.

N'est-il pas évident que le penchant au suicide n'a été ici qu'un accident très secondaire de la maladie? On arrivera forcément a la même conclusion , dans la presque généralité des cas de suicide observés chez les aliénés , toutes les fois qu'on étudiera les faits avec attention et sans parti pris k l'avance. L'observation suivante est peut-être plus remarquable encore, sous ce rapport , que celle qui précède.

Xlïl^ Observation. — Madame S est âgée

de trente-cinq ans, d'un tempérament éminemment nerveux , d'un caractère plutôt gai que

triste, d'une santé habituellement bonne. Sa mère est morte folle ; un de ses oncles est encore aliéné; son grand-père maternel, sans être malade , s'est toujours fait remarquer par la bizarrerie de ses idées et de ses habitudes . Mariée vers l'âge de vingt-deux ans a un homme qu'elle aimait, elle a eu deux enfants pour lesquels elle a toujours conservé la tendresse d'une mère. Elle habite une ville de province, d'où elle a été amenée a Paris, au commencement de l'été dernier , et placée dans notre établissement. Deux ou trois jours auparavant elle s'était jetée par une fenêtre peu élevée, sans se faire aucun mal; elle n'avait donné jusque-là aucun signe de folie. Elle paraissait seulement plus triste que de coutume, et se plaignait d'un léger dérangement dans les fonctions digestives. Elle avait cependant , depuis quelques jours , des hallucinations de l'ouïe, qui ne lui laissaient pas un seul instant de repos, et sur lesquelles elle avait pu garder le silence le plus complet. Elle entendait des voix , tantôt peu nombreuses, et alors plus distinctes , qui l'accusaient d'avoir déshonoré son mari , et la menaçaient des plus horribles tortures; tantôt réunies en nombre

presque infini, et alors confuses et insaisissables , et ressemblant au murmure d'une foule rassemblée sans douto pour assister a sa honte et à son supplice.

Ces hallucinations avaient un peu diminué depuis la tentative de suicide que madame S... avait faite dans le but de se soustraire à leurs menaces. Mais le lendemain de son entrée dans la maison de santé, elles reparurent avec une intensité extraordinaire, et avec elles le désir d'échapper par une mort volontaire aux douleurs physiques et morales qu'elles hii promettaient. Madame S s'abandonna, avec une

frénésie incroyable , à ce penchant , qui était arrivé au point de la dominer tout entière. Elle essaya , dans l'espace de quelques heures , de s'étrangîer, de se précipiter par une fenêtre de sa chambre; elle voulait se briser la tête contre les murs ; elle tenta de se jeter dans le feu. Mais toujours les voix qu'elle entendait, et qui lui arrivaient , disait-elle , li l'aide de larges portevoix, lui suggéraient ces divers moyens, lui promettant en même temps de mettre à exécution leurs menaces, si elle n'obéissait pas. C'était un spectacle affreux à voir que celui de cette

pauvre femme, l'œil en feu, les cheveux en désordre, les traits crispés par la terreur et le désespoir , appelant la mort à grands cris , et se précipitant aux genoux de toutes les personnes qui l'entouraient pour les supplier de lui donner du poison, ou de l'aider, d'une façon quelconque, a mourir.

Cet accès ne dura que quelques heures , et fit place à un état plus calme, pendant lequel les hallucinations avaient considérablement diminué d'intensité. Celui-ci se renouvela plusieurs fois les jours suivants, et offrit presque toujours les mêmes caractères. 11 est inutile que nous entrions ici dans de plus amples détails sur les nombreuses alternatives de calme et d'agitation qu'éprouva la malade avant d'arriver a une guérison qui , selon toutes les probabilités , ne sera que momentanée. Notre seul but, en rapportant cette observation avec quelque détail , était de montrer par quelle filiation de sensations et d'idées était passée cette malade avant de s'arrêter h la pensée du suicide. Ici encore , comme

chez madame D , le développement de ce

penchant n'a été qu'un symptôme très secondaire de la maladie. Cet acte , s'il eût été

accompli, n'aurait été en réalité, dans les deux cas, qu'un moyen d'en finir, celle-ci avec les persécutions imaginaires qui la poursuivaient, celle-là avec la crainte des malheurs affreux dont elle se croyait menacée. Dans les deux cas encore, la véritable, la seule maladie, n'était-ce pas le trouble profond du système nerveux qui avait produit , ici une conception délirante , la une hallucination, et le dérangement si remarquable que celles-ci avaient apporté dans les facultés intellectuelles et morales.

Lorsqu'on veut bien analyser ainsi les faits sans idée préconçue, que devient cette maladie décrite par les médecins de nos jours sous le nom de mélancolie ou de monomanie suicide? N'estil pas impossible de reconnaître une analogie , même éloignée, entre les deux cas qui précèdent et entre ceux que nous avons cités dans le cours de ce travail? Les symptômes essentiels , les phénomènes secondaires par lesquels ceux-ci témoignent de leur action sur l'organisme tout entier, les indications a suivre pour y remédier, tout diffère de la majùère la plus complète. Dans toutes les maisons d'aliénés il existe ainsi un certain nombre de malades qui , très dififérents

SOUS tous les rapports , se rapprochent en ceci , qu'ils éprouvent un penchant plus ou moins prononcé pour le suicide. Mais cela suffit-il pour justifier celte conclusion inadmissible, que tous ces malheureux sont affectés d'une même maladie , dont quelques-uns ont prétendu avoir trouvé la cause matérielle , organique , dans une altération de l'encéphale? N'est-ce pas évidemment prendre l'effet pour la cause? Et que penserait-on du pathologiste qui confondrait la pneumonie et la fièvre typhoïde, par exemple , parce qu'il trouverait de la fièvre chez tous les malades qui sont atteints de ces deux affections? Des observations nombreuses recueillies avec plus de soin , et surtout mieux interprétées, ont permis depuis longtemps de faire justice de cette erreur, qui a régné pendant plusieurs siècles dans la science. U en sera de même , nous ne saurions en douter, dans la question du suicide.

Ici, en effet, la relation de l'effet à la cause et leur dépendance nécessaire sont, s'il est possible, plus évidents et plus incontestables. C'est du moins ce qui ressort de l'examen attentif de toutes les observations qui précèdent , et dans

224 nu SUICIDE

lesquelles le penchant au suicide n'était qu'un accident secondaire, qui aurait pu ne pas exister sans rien chanj^er a la nature intime de la maladie. D'un autre côté , on tomberait dans une grave erreur si l'on supposait que ces observations ont été choisies pour le besoin de la thèse que nous soutenons. Nous aurions pu puiser au hasard dans les écrits d'Esquirol , de M. Falret , etc. , et nous aurions trouvé des faits tout aussi concluants. L'histoire de cet ecclésiastique qui s'était laissé mourir de faim parce qu'il croyait que ses boyauoo étaient cachetés (page 213) est citée par Esquirol. Voici quelques autres faits rapportés par cet auteur, avec de grands détails, et donnés par lui comme autant d'exemples de mélancolie suicide. Nous abrégeons beaucoup.

XIV^ Observation. — M. D. 13 avait des

parents aliénés. 11 était d'une forte constitution, d'une taille élevée. Atteint par la levée en masse, il ne veut pas servir, non par poltronnerie, mais par haine de la révolution ; il se livre a l'onanisme , afin d'obtenir son congé en se rendant malade. Malheureusement il ne réussit que trop;

au bout de peu de temps, on le croit phthisique, et on le renvoie dans ses foyers. Mais quoiqu'il ait consenti à soigner sa santé, il reste faible et d'une susceptibilité nerveuse extrême. 11 est souvent triste, un peu mélancolique. 11 finit par se persuader qu'on espionne ses actions afin de nuire à sa famille et a ses amis. Il refuse de sortir de chez lui, devient morose, triste, et, de temps en temps, il passe deux, trois et cinq jours sans prendre de nourriture. Après quelques mois de maladie, on apprend que le motif qui Tempêche de prendre des aliments, c'est qu'en mangeant il compromet sa famille et ses amis : l'honneur lui défend démanger. La maladie persiste depuis plus d'un an, lorsqu'un médecin ordonne deux larges saignées du pied : depuis, les jeûnes deviennent plus fréquents. M. de B... prend ses parents en aversion; plus ils s'empressent auprès de lui pour calmer ses inquiétudes et pour l'engager à manger, plus leur présence l'importune. Enfin, il désire lui-même s'éloigner de sa maison ; il est isolé et confié k mes soins. Six mois se passent sans amener aucune amélioration. Les douches, les bains, les lavements, les frictions, ne font aucun effet.

Toujours dominé par la crainte de compromettre les personnes qu'il aime, M. deB... continue ses essais d'abstinence, et les prolonge tous les jours de plus en plus. Enfin , résolu d'en finir avec qne position qui lui est devenue tout à fait intolérable , le malade reste douze jours sans prendre aucune espèce de nourriture. Tous les moyens employés pour vaincre sa détermination furent inutiles. On désespérait de ses jours , lorsqu'il vint à la pensée d Esquirol de lui faire apporter par un ami en qui il avait beaucoup de confiance une déclaration munie du sceau de l'État, et en apparence officielle, qui l'autorisait à manger et le déchargeait de toute responsabilité à cet égard. Ce stratagème ingénieux eut un plein succès. M. de B... se jeta aussitôt sur tous les aliments qui se trouvèrent sous sa main, et dès le lendemain il reprit ses habitudes ordinaires. Celte amélioration ne fut pas durable. Les idées délirantes ne tardèrent pas à revenir, et avec elles le penchant au suicide, et les tentatives par abstinence indéfiniment prolongée (1).

(1) Esquirol, Des maMies mentales. Paris, 1838, t. I, p. 609

XV" Observation. — Madame M..., âgée de trente-quatre ans, est entrée à la Salpêlrière le 23 septembre 1819. Mariée à vingt ans , elle a eu un enfant l'année suivante. Après cette couche sa santé a été constamment chancelante. Nouvelle grossesse à vingt-sept ans, à la suite de laquelle sa santé se dérange de plus en plus. Vers l'âge de trente-trois ans, elle devient irrésolue dans ses idées et ses actions, ne voulant plus ce qu'elle désirait ardemment. Après six mois, insofnnie, sentiment douloureux de constriction à la racine du nez, pâleur de la face, traits altérés, regard fixe, quelquefois hagard; douleur à l'estomac, sentiment de gêne, d'engouement à l'épigastre qui empêche de se mouvoir ; abandon des occupations ordinaires, des soins du ménage; tristesse, pleurs, voracité ou manque d'appétit; rfésir et tentation de suicide provoqués par le chagrin de n'être plus bonne à rien, et de ne rien sentir d'affectueux pour sa famille. Tel était l'état de la malade lors de son arrivée à l'hospice. Madame M... fut mise à l'usage des boissons délayantes acidulées et des bains lièdes; je prescrivis le petit-lait de Weiss, un vésicaloireàla nuque, et un peu plus tard au

228 nu SUICIDE

bras gauche. Ce traitement si simple, prolongé pendant quelques mois, suffit pour rétablir la santé physique depuis longtemps compromise. Les menstrues supprimées se rétablirent; en même temps le teint s'éclaircit, la physionomie devint plus calme, les idées plus nettes, le travail plus facile, et la malade ne songea plus à se détruire (1).

XVr Observation. — Une demoiselle, âgée de seize ans, fut sur le point d'être violée par son père. Elle en éprouva tant d'horreur, qu'elle eut de fortes convulsions. Le surlendemain elle avala, en une fois, une potion opiacée préparée pour plusieurs jours. Les accidents qui suivirent furent très graves, et cette jeune personne resta sujette à des attaques de nerfs très rapprochées et très violentes. Deux ans après, fatiguée de cet état, elle avala quinze grains de tartre émélique ; elle vomit beaucoup: les convulsions augmentèrent. Mademoiselle R... fut envoyée à Paris. Elle était âge de dix-neuf ans; elle était d'une taille élevée ; elle avait de l'embonpoint, le teint vermeil. Cependant elle

(1) Esquirol, loc. cit., p. 558.

éprouvait presque continuellement les souffrances et les convulsions les plus variées et les plus singulières : elle était successivement aveugle, sourde ou muette, incapable de marcher ou d'avaler. Cet état persistait pendant quelques heures, pendant un jour, et même pendant deux jours; quelquefois sa langue sortait de deux pouces hors de sa bouche, se tuméfiait; dans d'autres instants, la malade ne pouvait avaler, quelques efforts qu'elle fît; elle a passé sept jours une fois sans pouvoir rien prendre. Je l'ai vue tomber de toute sa hauteur sur un parquet, tantôt sur le dos, tantôt sur la face; je l'ai vue tourner sur elle-même pendant une heure sans qu'il fût possible à quatre personnes de l'empêcher.

Tous les moyens employés pour combattre cette étrange affection furent sans succès. Mademoiselle R. .. avait entendu souvent parler du bien que lui ferait le mariage ; elle se laissa séduire dans la seule pensée de se guérir. Après sept à huit mois, son état ne changeant point , elle avala douze grains de tartre émétique , qui déterminèrent de nombreux vomissements, et une maladie grave sans faire

cesser les maux de nerfs. Désespérée , elle disparaît; ses parents, ses amis, la crurent noyée. Quatre mois après, passant près de la porte Saint-Martin, je me sens saisi au collet de mon habit; je fis un effort pour me dégager: «Vous ne m'échapperez pas, » me dit une voix que je reconnus. Je me retourne, et m'écrie : «Que faites-vous là , mademoiselle?.... — Je me guéris. N'ai-je pas tout fait pour me guérir ?n'ai-je pas essayé vainement déterminer ma déplorable existence? Tout le monde ne m'a-t-il pas répété, vous comme les autres, que le mariage me guérirait? Qui eût voulu se marier avec moi ? Eh bien ! si l'horrible remède que je fais ne me guérit pas, j'irai me jeter dans la rivière! » Celte malheureuse personne était vêtue des haillons de la prostitution la plus abjecte; elle était dans la plus grande misère, et souvent privée des moyens de satisfaire aux premiers besoins de la vie. Six mois après, mademoiselle R... fit une fausse couche j les maux de nerfs, les convulsions, les phénomènes décrits plus haut , furent moins intenses et moins fréquents. Un an plus tard, c'est-à-dire fingt-deux mois depuis que mademoiselle R...

DAÏÏS LÀ FOLIE. SSi

menait ce genre de vie, elle accoucha. Dès lors , presque tous les symptômes disparurent ; elle se retira chez une domestique qui l'avait servie à son arrivée à Paris; elle se rétablit complètement, réclama de retourner dans sa famille, s'y maria quelque temps après, et est devenue mère de quatre enfants (Ij.

Voici encore une observation très intéressante rapportée par M. Baillager, dans un travail sur la stupidité, publié dans le premier volume des Annales rnédico-psyc ho logiques :

XVIP Observation. — D.. . est âgée de trentecinq ans, mariée, mère de trois enfants, dont le plus jeune a trois ans. Entrée à la Salpêtrière Iel4juinl8/i2.

Une impression très vive pendant la menstruation paraît avoir été la cause déterminante du délire. Cependant les règles ne sont pas supprimées, mais depuis longtemps déjà cette fonction s'accomplissait d'une manière très irrég'ulière. La malade était sujette à une violente migraine.

(i) Êsqéiro]; tôc. èit, p. 538.

Au bout de trois jours, le délire, qui était d'abord partiel et sans agitation, augmente rapidement. D... se frappe de plusieurs coups de canif au cou et à i'estomac. Laissée seule un instant, elle se précipite par une fenêtre du premier étage, et ne se fait aucune blessure grave. La nature des idées explique ces tentatives de suicide. « On entend dire à la malade qu'on va » murer les portes et les fenêtres, et la laisser » mourir de faim dans la maison: elle s'attend à » être jugée pour les crimes qu'elle a commis, » à êlre dévorée par des chiens, et coupée par «morceaux. Elle voit des instruments de sup- » plice dans les échafaudages d'une maison voi- » sine de la sienne; elle veut empêcher son mari » et ses enfants de manger, parce que tous les » mets sont empoisonnés, elle-même refuse » de rien prendre : depuis vingt-trois jours » qu'elle est malade, elle n'a mangé que deux » potages. »

A son entrée dans l'hospice , cette malade présente tous les symptômes de la mélancolie et de la stupidité arrivées à un degré très avancé. Pâleur de la face, yeux fixes, tournés vers la terre ; traits relâchés et immobiles, exprimant

la tristesse et l'hébétude; mouvements automatiques presque nuls. La malade ne mange même pas seule ; mutisme à peu près complet, sensibilité très obtuse ; les urines et les garderobes sont involontaires. Cet état dure cinq mois sans éprouver de variations remarquables. Le traitement consiste dans une saignée au début, un peu plus tard un vésicatoire à l'un des bras , des bains fréquents et quelques douches.

Après sa guérison , la malade donne à M. Baillarger les détails suivants sur son état mental antérieur : « Tous les objets qui l'entou- » raient lui apparaissaient avec les formes les » plus bizarres ; elle voyait les figures noires ou » jaunes. Tout cela lui semblait si étrange, qu'elle » croyait ne plus être en France , mais dans un » pays étranger très éloigné , comme le pays des » nègres. Elle prenait la salle où elle était pour » une prison , les malades pour des prisonniers , » les médecins pour des geôliers. Elle n'a point » reconnu ses parents quand ils sont venus la » visiter. Il lui semblait que son lit était bien au- » dessous du niveau des autres, dans une espèce )> de creux. Elle voyait à côté de son lit comme » une ombre, un fantôme; elle ne distinguait pas

234 Ôti SUICIDÉ

les jours ni les nuits, et affirme qu'elle n'a pas dormi pendant tout lo temps qu'a duré sa maladie. Elle a vu une fois un des arbres de la cour qui brûlait; elle a voulu se lever, mais elle était comme encliaînce sur son lit. Elle entendait à côté d'elle le train d'une mécanique avec laquelle on faisait sauter ses enfants pour les faire souffrir. Elle ne peut d'ailleurs expliquer pourquoi elle ne répondait pas, pourquoi elle restait inerte, et ne voulait pas manger. Elle n'entendait pas ou entendait mal ce qu'on lui disait; elle était comme imbécile, etc. (1). »

Nous avons rapporté ces quatre observations presque textuellement, aQn qu'il ne pût rester lé moindre doute dans l'esprit de nos lecteurs

(1) Annales médico-psychologiques, l8/i3, t. I, p. 85 et suiv. Ce mémoire, intéressant à plus d'un litre, renferme encore sept observations de stupidité aiguë, ou de celle forme de la folie que M. Biiillavger désiii;ne sous le nom de mélancolie avec stupeur. Sur sept malades, quatre ont eu un penchant très prononcé au suicide, et ont fait des tentatives plus ou moins sérieuses. Mais toujours les tentatives ont été motivées , comme dans le fait qui précède, par des idées fausses, des illusions , des hallucinations de nature très diverse , qui faisaient le fond de la maladie.

DANS LA FOLIE. 2d5

sur leur signification véritable. Avons-nous besoin de faire ressortir les différences énormes qui les séparent; et peut-il venir à la pensée de personne de les regarder comme autant d'exemples d'une même affection, par cela seul que les malades qui en font le sujet auront eu un penchant plus ou moins prononcé au suicide? ]N'est-il pas évident qu'ici encore ces infortunés n'ont pensé à se donner la mort que pour se débarrasser des souffrances physiques ou des angoisses morales qui étaient venues empoisonner leur vie , comme le malheureux qui meurt de faim , se tue pour mettre un terme à ses douleurs et à des tourments trop réels? Nous sommes donc amenés forcément à cette conclusion si importante, que même dans les cas oîiil est le résidlat de la folie, le suicide ne peut être considéré que comme un accident^ un effet dépendant des causes les plus diverses.

Nous devrions peut-être maintenant étudier chacune de ces causes en particulier, et rechercher comment elles amènent peu à peu les aliénés à la pensée du suicide. Mais pour y arriver il ne faudrait rien moins qu'entreprendre une histoire complète des maladies mentales. Car

il nous est démontré qu'il n'est peut-être pas un aliéné, en exceptant toutefois la plupart des déments et des paralytiques, chez lequel on ne doive craindre l'explosion de ce funeste penchant. Or, nous ne pensons pas qu'il soit entré dans les intentions de l'Académie de nous imposer une semblable tâche. Ce qu'il nous importait avant tout, c'était de démontrer que la première pensée et le premier devoir d'un médecin appelé auprès d'un aliéné doivent être de s'inquiéter, non pas seulement si celui-ci veut se tuer , mais pourquoi il veut se tuer. La solution de ce dernier problème peut seule le mettre sur la voie d'un traitement et d'un régime physique ou moral convenable. Mais n'anticipons pas sur ce que nous aurons à dire plus loin sur le traitement curatif ou préventif du suicide, et sur les opinions des différents auteurs sur ce sujet. Il nous reste à résoudre une question très intéressante que nous poserons dans les termes suivants : Existe-t-il une monomanie suicide ? ou plutôt le suicide est-il, dans quelques cas, déterminé par une impulsion instinctive, non motivée, et tout à fait irrésistible?

§ III. Exis(e-t>il nne monomanîe suicide?

Si celte variété de la folie existe réellement, les exemples doivent en être extrêmement rares. Nous n'en avons rencontré, pour notre compte, qu'un ou deux qui paraissaient s'y rapporter avec quelques probabilités, et ceux que nous avons trouvés dans les auteurs ne sont rien moins que concluants. On a dit que le suicide était commun chez les heureux de la terre , qui , après avoir épuisé tous les plaisirs , abusé largement de toutes les jouissances, tombent dans une indifférence et un ennui profond, et se débarrassent de la vie comme d'un fardeau devenu insupportable. Dans ce cas, quitter la vie est un acte aussi indifférent que celui d'abandonner une table splendidement servie lorsque l'on n'a plus faim, ou de délaisser une femme qu'on adorait, et que l'on n'aime plus. Mais a-t-on étudié avec assez de soin les exemples de suicide arrivés dans de semblables conditions?

XVIIP Observation. — Nous avons donné des soins à un malheureux jeune homme qui a essayé plusieurs fois de se donner la mort depuis trois

ans environ , sans avoir donné aucun signe d'aliénation mentale, ni avant ni après chacune de ses tentatives. Quoique jeune encore , il jouissait d'une fortune considérable et indépendante; sa santé physique était excellente ; on ne lui connaissait aucun motif de chagrin. Cependant il était habituellement sombre et morose, et lorsqu'on lui demandait pourquoi il voulait se détruire, il répondait constamment: «Parce » que je m'ennuie. La vie est une si sotte chose /> que je n'ai jamais compris qu'on puisse y tenir «ainsi, et surtout qu'on veuille m'empêcher » d'en sortir, lorsque cela me convient, w Cependant une nouvelle tentative survenue, il y a quelques mois, laissa le malade en proie à une exaltation nerveuse, pendant laquelle il nous fut enfin possible de découvrir la véritable cause de cet ennui si profond et si inexplicable.

M. B avait, depuis plusieurs années, des

hallucinations de l'ouïe, qu'il était parvenu à cacher jusque-là même à sa famille et à ses amis les plus intimes. Celles-ci devenaient , dans certains moments, tellement fatigantes, que la mort paraissait de beaucoup préférable à un semblable supplice, et toutes les tentatives de suicide

qu'avait faites cet infortune n'avaient pas eu d'autre cause (l).

Tous les médecins d'aliénés doivent avoir eu l'occasion d'observer des faits analogues dans lesquels le véritable motif du penchant au suicide a échappé pendant longtemps à l'observation la plus attentive. Nous avons rapporté, à la page 183, l'histoire du docteur F... , qui s^est lue pour échapper à l'obsession d'une hallucination de la vue, et qui aurait emporté son secret dans la tombe, si son médecin ne nous l'avait révélé. Esquirol en rapporte un presque en tout semblable à celui qui précède (2), et fait à ce sujet les réflexions suivantes : « J'ai de fortes » raisons de croire que le spleen est une maladie «très rare, même en Anglelerre. On attribue » trop souvent à l'ennui de la vie le suicide des «Anglais. Parce que l'Anglelerre est le pays où » l'on abuse le plus, sans doute les Anglais sont » les gens du monde les plus ennuyés ; mais beau-

(1) Depuis que ceci est écrit, ce malnde s'est tué. Après quelques mois de séjour dans notre établissement , il était rentré dans sa famille, calme et tout à fait raisonnable en apparence. Mais ses hallucinations n'avaient pas entièrement cessé.

(2) Es(i\xiiQ\, Des maladies mentale?. Paris, 1838, t. I, p. ^bU.

«coup d'autres motifs que l'ennui multiplient le » suicide chez eux. J'ai donné des soins , tant » dans les établissements d'aliénés que dans ma » pratique particulière , à un grand nombre d'in- » dividus qui avaient attenté à leurs jours , ou » qui se sont tués. Je n'en ai vu aucun qui ait » été porté au suicide par l'ennui de la vie; tous » avaient des motifs déterminés, des chagrins » réels ou imaginaires qui leur faisaient haïr » l'existence (i). »

Cependant Esquirol ajoute, quelques pages plus loin : « On ne peut nier qu'il est des indi- » vidus qu'un funeste penchant entraîne au » suicide par une sorte d'attrait irrésistible. Je » n'ai jamais vu des individus semblables; j'ose » croire que si l'on eut mieux étudié les indi- » vidus que l'on dit avoir obéi à un entraînement «insurmontable, on eût deviné les motifs de » leur détermination. Il en est des suicides » comme des autres aliénés, dont on parle comme » de malheureux obéissant à une aveugle des- » tinée : je crois, plus que personne, avoir appris » à lire dans la pensée de ces malades, et avoir

(1) Esquirol, loc. cit.^ 1. 1, p. 555.

UNE MONOMANIE SUrClDE? 2/il

» prouvé que leurs déterminations sont presque « toujours motivées, et les conséquences logi- » ques d'un principe qui , à la vérité , est » faux (1). »

Ces réflexions d'Esquirol sont parfaitement justes et vraies. Cependant on rencontre quelquefois des faits qui sembleraient justifier sa première assertion. En voici un que nous avons eu occasion d'observer il y a deux ou trois ans.

XIX" Observation. — Madame Elisabeth B.... est âgée de cinquante-quatre ans, veuve depuis deux ans, et mère de deux enfants qu'elle aime beaucoup, et qui ne lui ont jamais donné aucun sujet de chagrin. Son mari avait été déjà marié, et avait eu de son premier mariage des enfants qui, dans les dernières années, avaient vécu en assez mauvaise intelligence avec leur bellemère. Aussi la tristesse que madame Elisabeth éprouva de la perte de son mari fut-elle encore augmentée par les tracasseries de toute espèce qu'elle eut à éprouver à l'occasion de sa succession. Plusieurs procès lui furent suscités, qui

(1) Esquirol, loc. cit., t. I , p. 560.

2/l2 EXISTE -T-IL

durèrent près de dix-huil mois. Cependant tout était terminé depuis assez longtemps, et madame Elisabeth B... se trouvait dans la position la plus propre, de son aveu , à la rendre heureuse, y lorsqu'elle fut saisie, presque subitement, par les idées les plus sinistres, parmi lesquelles prédominait un désir souvent très prononcé de se donner la mort. Elle se trouva horriblement malheureuse, sans pouvoir s'expliquer à ellemême la cause de sa tristesse. Elle perdit le sommeil , et , désespérant de retrouver son bonheur d'autrefois, elle fit plusieurs tentatives de suicide. Enfin, ayant entrepris un voyage qu'on lui avait conseille, dans l'intention de la distraire, elle fut tellement obsédée par l'idée de se donner la mort, qu'elle accourut à Paris se réfugier dans notre maison de santé.

Ce n'est pas le lieu de dire ici quels moyens furent employés pour guérir cette intéressante malade, et comment i!s eurent un plein succès après quelques mois de traitement: le peu de mots qui précèdent suffisent pour faire voir que le penchant au suicide était, chez cette dame, le point essentiel de sa maladie, ou plutôt le produit direct de cet état de tristesse et d'an-

UNE MONOMANIE SUICIDE? 2/l3

goissedans lequel elle était tombée au moment où elle est venue récîamer nos soins. Les deux faits suivants, que nous trouvons dans l'ouvrage si intéressant de M. le docteur Marc, sur la folie, sont encore plus remarquables.

XX^ Observation. — Une femme, âgée de quarante- trois ans, mère de six enfants, avait été valétudinaire pendant sa jeunesse, et paraissait même avoir eu une forte disposition à la phthisie. A l'âge de dix-neuf ans, elle épousa un homme qu'elle aimait , et qui la rendit heureuse. Sa santé se maintint, malgré plusieurs grossesses qui se succédèrent en peu de temps: seulement elle éprouvait souvent une céphalalgie hystérique, et, vers l'époque des menstrues, des spasmes abdominaux pendant quelques jours. A cela près, elle n'avait jamais ressenti d'autres accidents. Son mari l'aimait tendrement ; ses enfants, qu'elle avait en partie nourris, et sa fortune prospéraient. Cependant, le 24 juillet, après avoir souffert pendant quelques jours de son mal de tête, qui avait fini par disparaître complètement, elle s'assied à trois heures et demie devant sa porte, paraît très gaie, et s'occupe

"Illh EXISTE-T-IL

à coudre. Tout à coup, et sans le moindre motif, elle se lève brusquement, et s'écrie : // faut que je me noie! court vers le fossé de la ville, qui est près de sa demeure , et s'y précipite. Elle avait perdu connaissance lorsqu'on la retira de l'eau. Quand elle revint à elle, elle resta muette , les yeux ouverts, immobiles, et llxés sur un seul point, sans avoir l'air de s'occuper de ce qui se passait autour d'elle. Quelques heures après elle était dans le même état ; elle soupirait continuellement. La voix de son médecin, qu'on demanda en toute hâte, la fît tressaillir ; elle se tourna vers lui , et s'écria : Mon Dieu, où suis-je, et que s'est'ii passé en moi? Cette exclamation fut suivie d'abondantes larmes. Quelques instants après elle s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin. Après son réveil, elle prit, d'un air gai , des informations sur tout ce qui la concernait , et apprit avec étonnement la tentative qu'elle avait faite, ainsi que îe danger auquel elle s'était exposée. Elle se plaint seulement d'avoir faim, d'être un peu faible, et se met à déjeuner avec beaucoup de plaisir. Elle ne peut s'expliquer comment lui est venue l'idée extravagante de se noyer, sans avoir eu le moindre

motif de se porter à une semblable extrémité. Quoique depuis elle ait eu plusieurs couches, qu'elle ait perdu sa mère, ainsi que deux enfants, qu'elle ait éprouvé bien des fois, par l'effet de la guerre, de la frayeur, du chagrin et de l'agitation, aucune pensée funeste ne lui est venue à l'esprit ; et si ce n'est des accidents hystériques et des difficultés de la menstruation, elle est restée jusqu'à ce jour bien portante et pleine de gaieté. Chaque fois qu'on lui parle de sa tentative de suicide, elle en rit, et témoigne son contentement d'avoir été sauvée (1).

L'observation suivante est encore, s'il est possible, plus caractéristique.

XX^ Observation. — « J'ai éprouvé dans ma jeunesse un état semblable, mais périodique. Jouissant, d'ailleurs, d'une santé parfaite, je fus atteint, pendant trois ans, vers l'automne, jl'un sentiment d'anxiété , accompagné d'un désir indéfinissable de terminer mon existence , au point que je fus obligé de prier un de mes amis

(1) MarCj De la folie, considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires. Paris, I8i0, t. I, p. 252.

de me surveiller pendant la durée de ces accès, qui, après s'être prolongés pendant plusieurs jours, se terminaient chaque fois par un saignement de nez. Cependant aucun des signes ordinaires de pléthore et de congestion cérébrale ne s'était manifesté; mon teint était plutôt pâle et bilieux que coloré. La seule considération qui combattait énergiquement en moi ma propension funeste, était la pensée du désespoir dans lequel je plongerais mes parents (1). »

Enfin, nous citerons encore le fait suivant, rapporté par M. le docteur Brierre de Boismont:

XXII^ Observation. — « Un négociant anglais fît quelques pertes d'argent. Son esprit s'en affecta; il éprouva un violent désir de se tuer. Mais comme il avait de la capacité et de l'instruction, il lutta avec énergie contre ce penchant. Une violente contrariété l'ayant jeté tout un jour dans un violent état d'abattement, il dit à son premier commis qu'il se sentait la tête lourde et accablée, et qu'il avait le pressentiment que quelque chose arriverait avant le matin. Le

(1) Marc, loc. cit., t. Il , p. 162.

commis lui conseilla de consulter un médecin , ce qu'il ne jugea pas nécessaire. Au milieu de la nuit il s'éveilla dans une agitation extrême. Aucune parole ne pourrait rendre ce qu'il ressentit; le suicide lui parut le seul moyen de secours.

» Dans cet état, il se leva de son lit, appela son domestique, ordonna d'aller chercher en toute hâte un chirurgien. Dès que le malade le vit entrer, il s'écria: Saignez-moi^ on je vais me couper la gorge. L'opération fut pratiquée à l'instant. A peine le sang commençat-il à couler, que le msiiâde dû : Dieu merci, je viens d'être sauvé du suicide. Depuis cette époque, il n'a plus éprouvé de symptômes de ce funeste mal (1). »

M. Brierre ajoute: «J'ai recueilli un certain » nombre de faits semblables, de sorte.qu'il m'est » démontré qu'un raplus subit de sang vers le » cerveau peut être une cause de mort vo- » lontaire. »

Il est donc constant qu'on observe quelquefois des exemples de propension au suicide purement instinctive , dans lesquels la mort volon-

{i)Ànnales médico-psychologiques, Vaiis, iSliti, t. IV, p. Zi96.

2/l8 EXISTE-T-IL

taire ne paraît déterminée par aucun motif réel ou imaginaire. Mais ces exemples sont , nous le répétons, extrêmement rares, et le seraient plus encore si l'on ne perdait pas de vue très fréquemment ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité de rechercher, dans tous les cas de folie, les symptômes primitifs de cette triste affection. Nous sommes même tout disposé à admettre que ces exemples disparaîtraient complètement des annales de la science, s'il nous était jamais donné de connaître toutes les circonstances extérieures ou internes qui peuvent précéder ou accompagner un acte aussi grave, ou d'en pénétrer les motifs cachés et déterminants. La nécessité que nous avons si souvent signalée va ressortir plus évidente encore, s'il est possible, de ce qui nous reste à dire d'une cause de suicide sur laquelle les auteurs gardent le silence le plus complet. Cette cause, qui a été signalée pour la première fois par M. le professeur Lallemand, n'est autre que la maladie qu'il a décrite avec tant de soin, sous le nom de pertes séminales involontaires ou de spermatorrhée. Cette maladie, presque toujours méconnue ou négligée, paraît être dans un très grand nombre

UNE MONOMANIE SUICIDE? 2fl9

de cas le point de départ des troubles nerveux si graves et si variés, qu'on a groupés sous le nom d'hypochondrie. Quelquefois même la folie, sous ses diverses formes, ne reconnaît pas d'au très causes. Enfin, elle s'accompagne fréquemment de cet ennui de toutes choses, de ce tœdium vitœ auquel quelques auteurs ont fait jouer un si grand rôle dans la production du suicide. Elle mériterait donc, à ce titre, de fixer toute notre attention. Mais la question est trop vaste et trop sérieuse pour être traitée ainsi d'une manière incidente. Elle nous éloignerait , d'ailleurs , beaucoup trop de notre sujet et du plan général que nous nous sommes tracé. Nous renverrons donc nos lecteurs à un mémoire étendu que nous avons lu, il y a bientôt quatre ans, à l'Académie impériale de médecine , et dans lequel nous avons essayé de faire apprécier toute l'importance de cette complication de la folie (1). Il nous suffira aujourd'hui, pour le but tout spécial que nous nous proposons, d'un résumé succinct des faits principaux dans leur rapport avec la production du suicide.

(1) Des pertes séminales involontaires et de leur influence dans la production de la folie. Paris, 1856.

ARTICLE m.

Il n'est pas de médecin qui n'ait été souvent consulté par des malades ayant toutes les apparences de la santé, et se plaignant cependant d'un trouble plus ou moins prononcé de toutes les fonctions. A les entendre, ils n'ont plus que quelques jours à vivre> et, malgré l'examen le plus attentif, on ne découvre chez eux aucune altération organique bien caractérisée. Ils souffrent néanmoins, et quelquefois d'une manière intolérable ; leur physionomie, leurs gestes, leur attitude , tout en eux porte une empreinte à laquelle il est impossible de se méprendre. Ces souffrances, d'ailleurs, exercent à la longue la plus triste influence sur leur caractère , sur leurs idées, sur leurs actions, sur leurs habitudes, etc. Préoccupés sans cesse du soin de leur santé et de la recherche des causes qui ont contribué à la détruire , ils contractent peu à peu l'habitude de tout rapporter à eux-mêmes. Ils deviennent méfiants, soupçonneux, égoïstes ;

DANS LA. SPERMATORRHÉE. 251

leurs sentiments affectueux, leurs dispositions aimantes s'affaiblissent, et sont remplacés par une irritabilité extrême, que la cause la plus futile suffît pour mettre en jeu. Tout les irrite, les aigrit et leur arrache des reproches ou des plaintes d'une exagéralion déplorable, ou les jette dans un profond découragement. Ils craignent et évitent la société des autres hommes, les réunions où ils pourraient trouver un peu de distraction à leur tristesse; ils recherchent, au contraire, la solitude, où ils sont libres de s'abandonner à toute l'amertume de leurs regrets, à leurs idées sombres, à letirs pressentiments sinistres. Rien de ce qui les entoure ne les intéresse, rien ne peut les arracher, même pour un instant, à la contemplation de leurs maux. Ils aiment la vie et craignent plus que personne de la perdre; toutes leurs pensées, tous leurs projets, toutes leurs actions, se résument, pour ainsi dire, dans un but de conservation ; et cependant, par une de ces contradictions si fréquentes dans notre pauvre nature, la vie leur est parfois à charge et leur devient un supplice au-dessus de leurs forces. Ce sentiment vague et instinctif, ce dégoût de toutes choses, ce iœdium vitœ les suit

partout, et souvent, malgré la révolte de leur raison , les pousse au suicide. Mais, affaiblis au moral autant qu'au physique, ces malheureux, tout en appelant la mort de tous leurs vœux, ne font, pour se la donner, que des tentatives ridicules ou impuissantes, et qui n'arrivent que bien rarement à un résultat funeste.

A ces traits, il est facile de reconnaître des hypochondriaques, c'est-à-dire, de [)auvres malades atteints de cette affection étrange, bizarre, inexplicable et inexpliquée, dont on ne connaît , d'une manière certaine, ni la nature intime ni le siège organique, qui n'est pas tout à fait la folie, mais qui y touche de près et y aboutit souvent , et qu'on désigne sous le nom d' hypochondrie. Pour le plus grand nombre des médecins, ces malades sont généralement des malades imaginaires, ce qui revient à dire que les maux dont ils se plaignent sont créés de toutes pièces par leur imagination, et qu'il suffit, pour les guérir, de leur persuader qu'ils n'ont rien ; ou bien ces maux, ces souffrances, dont on veut bien admettre quelquefois l'existence , dépendent d'un élat nerveux particulier sur la nature duquel on ne s'explique pas, hypothèse vide

DANS LA SPERMATORUHÉE. 253

Cl creuse, bonne lout au plus à masquer aux yeux du malade l'embarras et l'ignorance de l'observateur.

Pour nous, il n'en est pas tout à fait ainsi. Nous croyons avec M, Lallemand, et quelques autres habiles cliniciens , que ces souffrances sur la nature et l'étendue desquelles ces malheureux ne varient jamais, sont bien réelles; mais nous croyons aussi qu'elles dépendent de causes très diverses, qu'il faut chercher avec soin et persévérance, et qu'on découvrira tôt ou tard. L'hypochondrie n'est donc pas pour nous une maladie existant par elle-même; elle n'est qu'un groupe de symptômes témoignant d'une perturbation plus ou moins profonde des fonctions les plus essentielles à la vie, sous l'action de l'une ou l'autre de ces causes cachées, dont la découverte seule peut mettre sur la voie d'un traitement rationnel et efficace.

Or, M. Lallemand a surabondamment démontré dans le bel ouvrage dont j'ai déjà parlé, que la plus importante de ces causes, celle qui fait le plus grand nombre de victimes, est celle qu'il a désignée sous le nom de spermatorrhée, ou de 'pertes séminales involontaires. Nous ajouterons

que c'est encore chez les tabescents, chez ceux surtout dont la maladie a porté plus spécialement son action sur le cerveau et sur le système nerveux, qu'on observe ce dégoût de la vie, cette propension instinctive au suicide dont nous avons parlé plus haut. C'est donc de ces malades seulement que nous avons à nous occuper. Quelques observations particulières suffiront pour les faire connaître à nos lecteurs.

XXÏ1I« Observation. — Hypocliondrie, penchant au suicide , perles séminales involontaires. — Cautérisation de l'orifice des canaux éjaculaleurs. — Guérison.

M. P... est entré dans notre établissement dans les premiers jours d'avril IS/iS. Il est âgé de trente et un ans; tempérament lymphatique, constitution extrêmement robuste, taille élevée, système musculaire généralement très développé; santé en apparence très florissante, beaucoup d'embonpoint. Cependant ce jeune homme se plaint depuis longtemps d'un malaise général qui a porté, à la longue, un trouble profond dans ses facultés intellectuelles et affectives.

DANS LA SPERMATORRHÉE. 255

L'aspect général de sa physionomie annonce un état habituel de tristesse et presque de désespoir. Son langage, sa marche embarrassée, ses gestes, toute l'habitude extérieure du corps témoignent d'une timidité extrême , qui contraste singulièrement avec l'apparence de force et de vigueur de sa constitution. Il a eu, il y a quelques années, une blennorrhagie qui paraît avoir été mal soignée, et depuis quelques mois il s'est persuadé que celle maladie n'a pas été bien guérie, et qu'elle s'est transformée en une syphilis constitutionnelle. C'est ainsi qu'il s'explique les souffrances qu'il endure, et à l'aggravation desquelles son imagination paraît contribuer pour une grande part. Il est venu à Paris pour chercher un peu de soulagement , beaucoup plus pour complaire à sa famille que par conviction; car il sait bien qu'il ne guérira jamais. Il est surtout tourmenté par la pensée que sa maladie , étant contagieuse , il l'a communiquée par son contact, par son souffle même, à sa mère, à ses sœurs, à toutes les personnes qui l'approchent. Ces préoccupations, qui ne lui laissent pas un instant de repos, le plongent parfois dans le plus profond découragement. Alors la pensée d'en finir avec ses souffrances

par un suicide lui vient très fréquemment, et le pousserait aux résolutions les plus sinistres s'il n'était encore retenu par son affection pour sa famille. Quelques jours après son entrée dans l'établissement, il nous remit une histoire détaillée de sa maladie, qu'il avait écrite sur notre demande. Il existe dans cette note un enchaînement et une suite remarquable dans les idées qui contrastent singulièrement avec le trouble très marqué de l'intelligence qui perçait dans les moindres conversations du malade. Les longs extraits que nous en donnons plus bas nous ont paru offrir un très grand intérêt. Disons, avant de le laisser parler, que M. Ricord venait d'être appelé en consultation auprès de lui, et était parvenu à détruire dans son esprit les craintes qu'il avait conçues au sujet de l'existence d'une syphilis constitutionnelle. 11 est bon encore de rappeler que, depuis longtemps, M. P. .. avait observé qu'il perdait fréquemment, soit le jour, soit la nuit , sans érection et sans aucune sensation de plaisir, un liquide visqueux, opaque, blanchâtre, qui paraissait avoir beaucoup d'analogie avec le sperme. Ce liquide s'écoulait ordinairement goutte à goutte, et quelquefois en plus

DANS LA SPERMATORRHI^.F. 257

grande abondance, lorsque M. P... allait à la garde-robe. Mais, jusqu'à la visite de M. Ricord, il n'avait attaché aucune importance à cet écoulement.

» Je suis parvenu jusqu'à l'âge de dix-huit ans dans la plus complète ignorance des habitudes fâcheuses; mais à cette époque j'en contractai une des plus détestables. Un peu plus tard , les circonstances m'amenèrent à la fréquentation des femmes , auxquelles je me livrai avec excès pendant cinq ans. Pendant ce temps j'eus le malheur de contracter des maladies syphilitiques, dont la dernière ne fut pas bien guérie, et a entretenu dans le canal une irritation très vive. De retour dans ma famille , et désormais habitant d'une petite ville, qui ne pouvait me procurer des plaisirs devenus pour moi nécessaires, j'eus de nouveau recours à un moyen qui me répugnait alors, et dont cependant je me fis une habitude; je n'ai pas besoin de le nommer. Au bout d'un certain temps, je dus m'apercevoir de désordres survenus à la suite de cette pratique, désordres qui ne m'effrayaient pas beaucoup, parce que mon embonpoint excessif à cette époque n'avait pas diminué. Ainsi, j'éprouvais

une lassitude générale , des tiraillements dans les muscles des membres et de la face, des crampes, des douleurs très vives dans les reins. J'étais pris d'une petite toux sèche qui, toutefois, ne persistait pas. Plus tard, sueurs assez abondantes et selles très répétées et liquides; en somme, terreurs paniques la nuit. Tels sont les accidents qui se manifestaient après l'acte dont j'ai parlé. Je remarquai , en outre, que la netteté de la vision s'altérait , en ce sens que je pus constater la présence de petites taches granulées qui existaient sur l'œil.

» Effrayé de ces résultats, Je ne me livrai plus qu'à de rares intervalles à cette malheureuse habitude, dès lors, les accidents ou cessèrent ou diminuèrent beaucoup. Toutefois, je m'aperçus d'une altération notable dans les parties génitales, à ce point que l'émission naturelle du sperme, pendant le sommeil, provoquait taujours des conséquences analogues à celles dont j'ai parlé plus haut, des tintements d'oreilles par exemple, et surtout immédiatement le besoin d'aller à la garde-robe.

0 II y a environ cinq ans, j'éprouvai des sensations très douloureuses que j'attribuai pendant

DANS LA SPERMATORRIIÉE. 259

longtemps k une maladie de cœur, parce qu'elles étaient accompagnées de palpitations très fortes et de douleurs dans la région de cet organe; il me semblait que j'avais la tête serrée comme dans un étau;j'avais des vertiges, des tintements d'oreilles; lorsque je me trouvais dans un appartement bien chauffé, je ressentais une chaleur très vive, d'abord à l'oreille gauche, qui devenait fort rougCj puis à la droite, et en définitive j'étais pris d'étouffementâ et de suffocations qui m'obligeaient à sortir pour respirer le grand air. Cet état devenait insupportable. Je gardai le lit , et je suivis un traitement. On m'appliqua des ventouses, un vésicatoire, des sangsues, qui ne produisirent pas une amélioration très sensible.

» Cependant , au bout de quelques mois, l'appétit reparut, Je devins plus calme, et je fis le voyage de Paris, dans l'intention d'y consulter; car j'éiais préoccupé de la crainte d'une lésion au cœur. Je me trouvai assez bien de ce voyage; et je n'éprouvai alors qu'une gêne, de fréquentes constipations, que j'attribuai à des hémorrhoïdes , et l'impossibilité de rester dans un local échauffé par la présence de plusieurs personnes, au théâtre par exemple. Cependant je consistai

deux médecins qui , d'accord sur la non existence de la maladie que je craignais, ne le furent pas sur le traitement à suivre. Ainsi rassuré, d'ailleurs, sur ma position, je me contentai de faire un voyage dans le midi , d'oili je revins fort, amaigri, mais dans un état de santé fort satisfaisant.

» J'oubliais de constater un fait, c'est qu'ayant eu dans ce voyage l'occasion de fréquenter des femmes, je ressentais, au moment du coït, des chaleurs de tête extraordinaires, des espèces de vertiges, qui m'obligeaient à respirer l'air extérieur instantanément , et pouvaient me faire craindre un coup de sang. Une autre remarque, c'est que dès lors cet acte, au lieu d'exciter en moi une sensation de jouissance, me devenait pénible. Je crois, du reste, avoir déjà dit que le passage des urines me causait de la douleur.

«Depuis cette époque, les malaises nerveux, dont j'ai déjà parlé, se succédèrent, non sans interruption , mais reparaissant toujours après m'avoir laissé parfois un peu de répit. Depuis longtemps j'étais fort étonné de ne sentir jamais d'érection, quoique vivant dans la continence la plus parfaite.

w Quoi qu'il en soit, mon état ne s'améliorait

DANS LA SPEUMATORRHÉE. 261

pas; chaqiiejour j'éprouvais de grandes difficultés à faire des courses qui naguère étaient pour moi très peu fatigantes; les palpitations, les sueurs abondantes , l'affaiblissement du système musculaire étaient pour moi des causes incessantes de souffrances réelles. L'action de monter surtout m'occasionnait des palpitations et des sifflements très forts dans les oreilles. J'avais observé après une marche un peu rapide, et même dans le repos du lit, un battement bruyant dans l'oreille gauche, coïncidant avec les pulsations du cœur. En dernier lieu le séjour au lit m'était devenu insupportable, à cause de l'oppression qu'il me causait et que je n'avais pu prévenir par aucun moyen. »

M. P. entre ici dans de longs détails sur une maladie très grave qu'il a eue six mois environ auparavant, et qu'il appelle une fièvre pernicieuse. Puis il ajoute :

«Dans la convalescence de cette fièvre, je remarquai d'abord une sensation extraordinaire vers le périnée, sensation semblable à celle que produit le chatouillement d'une plume, sensibilité à peu près égale dans le bas- ventre.

«Tension dans cette région, provoquant fré-

quemment des coliques , débilité de l'estomac et des membres , digestion très lente , jamais désir de prendre des aliments , et cependant faculté d'en prendre sans inconvénient fâcheux. Fort souvent palpitations extrêmes pendant le repos ; tantôt constipation , tantôt garde-robes extraordinairement fréquentes; faiblesse extrême de la vue, sifflements el bruissements continuels dans les oreilles. L'irritablilé des parties génitales est devenue très grande. Ainsi le simple contact du pantalon produit par la marche suffit pour les développer ; la nuit il m'arrive fréquemment de me réveiller en sursaut, et toujours je puis constater le développement ; souvent , en outre, i! y a émission d'une petite quantité de liquide qui , sans avoir toujours la qualité du sperme, en a , pour moi du moins, l'apparence ; et j'en ai pour preuves les douleurs nerveuses, les spasmes, les tiraillements qui l'accompagnent, le besoin d'uriner qui se manifeste immédiatement après. Pendant la nuit, est-ce involontaire ou provoqué? La grande différence qui existe entre cette émission et les pollutions, me conduit à penser que je ne consomme pas totalement du moins cet acte.

DANS LA SPERMAÏORRHÉE. 263

» Mais, je le répète, je me suis réveillé mainte et mainte fois éprouvant des coliques très vives, et je remarquais que le membre était développé et souvent humide ; chose que je ne dois pas passer sous silence, c'est qu'au réveil cette excitation cessait. Du reste, comme je l'ai déjà dit, ces accidents m'arrivent aussi dans la journée. Quoi qu'il en soit , je puis affirmer que très souvent j'ai rendu du sperme abondamment en allant à la garde-robe, que toujours il y a émission d'un liquide plus ou moins dense, émission qui amène des coliques, et toujours le besoin invincible d'uriner. Cela est poussé à un point tel, que je redoute le moment d'aller à la garde-robe, car je sais qu'il doit m'occasionner de très vives douleurs; et d'ailleurs, il y a un désordre très grand dans l'intestin, comme dans tout le corps. C'est une désorganisation générale de mon être; tous mes muscles sont tellement affaiblis, que je ne puis ni marcher ni tendre le bras même, sans éprouver certaines douleurs. »

Il y a évidemment beaucoup d'exagération dans tout ce récit, et surtout dans les dernières lignes. En étudiant avec soin l'état général du malade, il était facile de reconnaître que cet

26/l DU SUICIDE

affaiblissement général dont il se plaignait avec tant d'amertume, était plus apparent que réel, et que l'imagination jouait un grand rôle dans toutes ses souffrances. Il se produisait même, parfois, à des intervalles très irréguliers , de véritables intermittences, pendant lesquelles M. P... semblait oublier sa maladie, et reprenait pour quelques heures une gaieté, une assurance, une confiance en lui-même, qui le transformaient presque complètement. La musique, pour laquelle il avait toujours eu beaucoup de goût, exerçait plus particulièrement sur lui cette influence salutaire. Cependant il y avait, dans celte exagération même, dans cette prépondérance funeste de l'imagination, une preuve évidente^ de la gravité des désordres qu'avait subis le système nerveux.

Or ce désordre , quel en était le point de départ? Tenait-il à une maladie primitive de l'encéphale, comme on aurait été tenté de le croire, si on s'en était tenu à un examen superficiel des faits? Ainsi le malade avait éprouvé depuis un temps très long, et très fréquemment, des vertiges, des tintements d'oreilles, des éblouissements; il lui semblait, dit il, que sa tête était

DANS LA SPERMATORRHÉE. 265

serrée comme dans un élau ; la vue s'était affaiblie. Son caractère était complètement changé; il était devenu tinide, déliant, soupçonneux. Il se laissait aller parfois à un sombre désespoir, provoqué surtout par la persuasion oii il était que ses souffrances étaient tout à fait incurables. Cette triste affection s'était aggravée lentement, avait envahi peu à peu toutes les fonctions nerveuses, et en était arrivée à la longue à troubler profondément les facultés intellectuelles et morales. Enfin, lorsque, dominé par un penchant presque irrésistible au suicide, M. P... vint se réfugier dans notre établissement , tout en lui se réunissait pour faire croire à l'existence d'une maladie du cerveau. Et cependant le traitement physique et moral le plus rationnel ^ surveillé et dirigé avec soin par nous et par M. Leuret, échoua complètement, et après quatre mois de séjour dans la maison de santé, M. P... était à peu près dans le môme état qu'au moment de son entrée.

Mais, pendant ce temps, des symptômes qui avaient été négligés ou méconnus jusque-là, avaient fixé notre attention et ajouté un élément précieux au diagnostic. Depuis longtemps, soil

instinct, soit raison, M. P... avait trouvé dans les excès vénériens auxquels il s'était abandonné, la cause première de sa triste affection. Il avait eu plusieurs blennorrliagies, et à la longue il s'était persuadé que ces blenriorrhagies lui avaient laissé une syphilis constitutionnelle. Nous avons fait connaître plus haut l'incroyable conséquence qu'il avait tirée de cette conviction , jusqu'au moment où la consultation négative de M. Ricord était venue la détruire dans son esprit. Mais alors une foule d'observations auxquelles il n'avait attaché jusque-là qu'une médiocre importance, lui étaient revenues en mémoire, et tout aussitôt il en avait conclu que la cause réelle de son mal n'était autre que des pertes séminales involontaires. Nous avions recherché nous-même de quelle nature était cet écoulement dont !e malade se plaignait très fréquemment, et nous avions reconnu à peu près constamment, à l'aide du microscope, la présence du sperme dans le liquide recueilli. Nous avions constaté en même temps qu'il existait une liaison intime, une relation évidente entre le retour de cet écoulement et les exacerbalions si fréquentes des symptômes

DANS LA SPERMATORRHÉE. 267

nerveux que nous observions chez notre malade. Nous devions donc attacher une très grande importance à cet accident, et M. I.allemand fut appelé en consultation auprès de M. P. ..Celui-ci pratiqua une cautérisation de toute la partie prostatique du canal de l'urèthre, qui eut les résultats immédiats que cet habile praticien a si bien décrits dans son ouvrage. La maladie locale , et avec elle les symptômes nerveux ^ furent aggravés d'abord. Mais au bout de dix à douze jours il se manifesta une amélioration légère, qui se traduisit surtout par une plus grande aptitude à la lecture et à un travail de tête un peu suivi. Les choses en étaient là lorsque des affaires imprévues rappelèrent impé- ' rieusement M. P... dans sa famille. Nous avons su depuis, par son médecin, que l'amélioration obtenue avait fait des progrès rapides, et que quelques semaines avaient suffi pour amener un retour complet à la santé.

Les réflexions les plus sérieuses naissen ten foule à la lecture de celte déplorable histoire. Nous en avons fait voir ailleurs toute l'importance (1), et

(1) Des pertes séminales involontaires et de leur influence sur la production delà folie, Paris, 1856, ctiez J.-B. Baillière.

nous n'y reviendrons pas ici. Nous nous contenterons de faire observer que chez M. P ,

comme chez tous les individus dont nous avons parlé jusqu'ici , le penchant au suicide n'était qu'un symptôme tout à fait secondaire de la maladie principale, et éîait dû uniquement à l'action pernicieuse exercée sur le système nerveux par les perles séminales involontaires.

La même observation s'applique avec une évidence irrésistible au malade qui fait le sujet de l'observation suivante, que nous empruntons à l'ouvraj^e de M. Lallemand.

XXV^Observation. — Constitution faible ; excès précoces , btennorrliagie ; syphilis; pollutions diurnes, symptômes cérébraux, etc. ; insuccès des moyens ordinaires; cautérisation; bains hydro-sulfureux ; guérison; rechutes ; symptômes vénériens consécutifs ; traitement antisyphilitique; guérison définitive.

L'observation suivante m'a été envoyée par un praticien distingué , que j'ai eu le bonheur de tirer d'une position déplorable : elle est peutêtre un peu longue, mais les détails précieux

DANS LA SPERMATORRHKE. 269

dont elle esl remplie , m'ont empêché d'en rien retrancher.

« Je suis né très faible , avec une hernie inguinale: j'ai été sujet, dans mon enfance, à une otorrhée purulente très abondante et très tenace, surtout à gauche. Je me suis cependant fortifié par un exercice habituel au milieu des champs, un régime substantiel et l'usage fréquent des bains de rivière: à treize ans , j'étais aussi robuste que la plupart de mes camarades.

» k cette époque une jeune fiile ardente, mais circonspecte, éveilla chez moi des érections prématurées, et en abusa pour assouvir ses désirs, jusqu'au moment où des émissions séminales lui inspirèrent des craintes. J'appris à mon tour à sa sœur cadette tout ce que je savais. Ces jouissances précoces développèrent des besoins factices qui me conduisirent à la masturbation, lorsqu'il me fut impossible de les satisfaire autrement.

« Â seize ans je contractai une blennorrhagie que je cachai avec soin , et qui se dissipa lentement sous rinCuence de boissons rafraîchissantes, de bains tièdes et d'un régime sévère. L'écoulement reparut deux fois la même année,

après un usage immodéré de bière nouvelle; depuis lors, il s'est renouvelé souvent , à la suite d'une marche forcée , d'un refroidissement , ou d'une course à cheval.

» A dix-huit ans j 'obtins un rendez-vous d'une femme que j'aimais beaucoup, mais j'éprouvai une telle agitation qu'il me fut impossible d'en profiler. J'attribuai cette catastrophe à l'excès de ma passion; mais j'en conçus un profond chagrin et une grande défiance de moi-même.

» Je fus plus heureux l'année suivante avec une autre femme; mais je payai cher les excès auxquels je me livrai pendant cette nuit; le lendemain mon écoulement reparut avec force; il me survint ensuite une inflammation des testicules; Fépididyme du côté droit resta engorgé pendant cinq ou six mois.

» Depuis lors ma santé s'altéra de plus en plus; j'eus la jaunisse, des accès de fièvre, des douleurs vagues dans tout le corps et des maux d'estomac ; je devins très impressionnable au froid, à la chaleur, à l'humidité, à tout changement atmosphérique un peu brusque. L'altération de ma santé me fil renoncer à la carrière militaire, et me conduisit à Tétude de la médecine.

DANS LA SPERMATORRHÉE, 271

» Arrivé à Paris, Je remarquai que le froid humide des rues et des amphithéâtres de dissection provoquait facilement le retour de mon écoulement; que la station assise, trop longtemps prolongée, échauffait le périnée, y provoquait de la pesanteur, des élancements.

» Ces phénomènes augmentèrent au point que je crus avoir la pierre; J'éprouvais une douleur constante à la fosse naviculaire ; j'urinais très souvent et avec douleur ; les dernières gouttes d'urine étaient filantes, glaireuses, et produisaient, au col de la vessie, la sensation d'un fer rouge. J'étais déterminé à me faire opérer, mais le professeur Boyer, avant de me sonder, me prescrivit des bains, qui calmèrent l'irritation. Les vacances arrivèrent , et l'exercice dissipa tous ces symptômes.

» L'année suivante, je travaillai nuit et jour pour me préparer à un concours. Mes digestions se dérangèrent; j'eus une diarrhée accompagnée de violentes épreintes ; en allant à la selle , je rendis souvent du sperme en abondance. Trop préoccupé pour donner à cette circonstance toute l'importance qu'elle méritait, je voulus continuer; mais j'éprouvai des étourdissements,

des tintements d'oreilles, des défaillances; je ne compris plus rien. Je fus obligé de renoncer à toute occupation; il me semblait à chaque instant que j'allais avoir une attaque d'apoplexie.

» La troisième année, je fus sujet à des palpitations qui me (îrent croire à un anévrysme du cœur. Plus tard, j'éprouvai des douleurs dans la poitrine, une toux opiniâtre, et je me persuadai que j'étais phlhisique. Enfin , après ma réception, je partis pour mon pays, maigre, jaune et fort triste. Le mouvement de la voiture rappela encore mon écoulement.

» Peu de temps après mon arrivée, je contractai une maladie vénérienne, que je traitai par les pilules mercurielles. Ce traitement acheva de ruiner ma santé , et je le cessai dès que les symptômes extérieurs eurent disparu. J'éprouvai alors une gastrite chronique, accompagnée d'une constipation opiniâtre et d'une profonde hypochondrie.

» Les flatuosités dont j'étais tourmenté me firent rechercher la solitude ; quand je les retenais, j'éprouvais bientôt un mouvement général dans l'abdomen; je les sentais s'accumuler dans l'estomac et le distendre outre mesure ; il me

DANS LA SPERMÂTORKHÉE. 273

semblait qu'une main de fer produisait une espèce d'élranglement intérieur, qui leur fermait tout passage ; l'abaissement du diaphragme était empêché par la violence des douleurs et par la distension du ventre; je me sentais prêt à étouffer; la face devenait cramoisie; une sueur copieuse couvrait tout mon corps ; enfin cette espèce d'étranglement cessait et j'étais délivré; mais je conservais pendant plusieurs jours de la fatigue et une teinte ictérique.

» Pendant deux ans je combattis cette gastrite chronique par les sangsues, les bains, les lavements, le régime végétal le plus sévère : je vécus même, pendant dix-huit mois, de lait; le tout sans succès. J'éprouvais un besoin continuel de manger, et dès que j'avais pris quelque aliment un peu substantiel , j'étais accablé par le travail de la digestion.

»Enfin,je remarquai que je rendais du sperme dans les violents efforts provoqués par la constipation, et bientôt je m'assurai que j'en perdais même en urinanî.

» Alors seulement je compris la cause de tous mes maux ; je me hâtai de faire venir la traduction de Wickmann par le docteur Sainte-Marie ,

je la dévorai avec anxiété , je l'appris par cœur, et je me crus sauvé; mais je devais éprouver encore bien des désappointements.

» Les bains de rivière, les bains de siège froids, produisirent une impression fâcheuse sur la vessie et les vésicules séminales: quand j'entrais dans l'eau, je sentais ces réservoirs se contracter spasmodiquement, et l'urine, que j'étais obligé de rendre, contenait un nuage abondant et floconneux, dû à la présence d'une grande quantité de sperme.

» Les lotions froides ne produisirent qu'un effet momentané,

» Les lavements froids excitèrent dans le rectum un ténesme insupportable, accompagné de gêne et de pesanteur; ils favorisèrent l'expulsion des matières fécales en provoquant les contractions du reclum; mais ces contractions spasmodiques étaient bientôt suivies de celles des vésicules séminales et d'une perte abondante de semence. Je ne puis assez dire combien les lavements froids m'ont fait de mal.

» La glace que je pris à l'intérieur en grande quantité me donna du ton pendant quelque temps ; elle lit cesser la constipation et provoqua

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des érections énei'giquesj mais elle amena bientôt une inflammation de la vessie et de la prostate, qui se manifesta par une pesanteur douloureuse du côté du rectum, par des élancements derrière le pubis, un besoin fréquent et irrésistible d'uriner, un dépôt glaireux et puriforme très abondant, qui adhérait fortement au fond du vase.

» Les applications de glace sur les lombes et au périnée eurent les mêmes résultats.

'> Le quinquina, l'eaLi de Spa et les toniques produisirent de bons effets pendant un jour ou deux, mais ils augmentèrent bientôt l'irritation de la vessie et du canal; ils rappelèrent la constipation.

» Attribuant à îa pression des matières fécales les pertes séminales qui avaient lieu pendant la défécation, je résolus d'employer le procédé mis en usage par le professeur Boyer contre les fissures de l'anus ; en conséquence, je fendis moimême, devant une glace, les sphincters avec un litholome que j'avais fait faire exprès. L'expulsion des nratièros fécales devint plus facile; mais les perles séminales n'en furent pas diminuées.

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» J'appliquai des cautères aux lombes et au périnée, pour combattre les douleurs fixées vers le col de la vessie; j'essayai l'urticalion et même l'acupuncture, pour faire cesser les contractions spasmodiques des vésicules séminales, que je sentais très distinctement, surtout quand j'étais assis; elles faisaient mon désespoir, parce qu'elles annonçaient une pollution inévitable. Ces divers moyens réussirent pendant quelque temps, mais leur effet ne fut jamais durable.

» Je prenais souvent des lavements avec la décoction de têtes de pavots pour calmer l'irritation des organes génitaux et me procurer un peu de repos.

«Rien ne peut rendre l'anxiété et le désespoir que me causaient ces longues nuits sans sommeil. Lss rêves tes plus affreux^ les idées les plus noires , me conduisaient sans cesse à la pensée du suicide. C'était loujours avec terreur que je voyais arriver le moment de me coucher, et j'attendais l'arrivée du jour comme un bienfait. C'est surtout contre ce supplice que j'employais les lavements narcotiques; mais ils augmentaient la paresse du rectum et le relâchemeul des organes génitaux. D'ailleurs ils provoquaient de vio-

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lents maux de tête et troublaient les fonctions digestives; ils augmentaient la somnolence habituelle qui me tourmentait pendant le jour, et qui me rendait incapable de toute occupation sérieuse.

» C'est dans cet état de nullité complète, sous tous les rapports, que j'arrivai à Montpellier en 1824, profondément dégoûté de la vie.

» La cautérisation que vous m'avez pratiquée sur la portion prostatique de l'urèthre a clé rapide, et ne m'a pas causé autant de douleur que je m'y attendais; seulement, pendant vingtquatre heures, l'émission des urines fut pénible et accompagnée de quelques gouttes de sang. Au reste cette douleur franche, quoique bien plus vive que celle que j'éprouvais avant, me paraissait beaucoup moins désagréable , elle était accompagnée d'un sentiment de force qui me donnait du courage.

«Dès ce moment il s'opéra dans tout mon corps une révolution complète. De cette époque commença pour moi une nouvelle existence , il me sembla qu'un nuage épais cessait d'envelopper mon cerveau.

» Au bout de huit jours mes urines étaient

limpides, leur émission avait lieu avec force; les selles étaient rendues avec facilité et ne s'accompagnaient plus de pertes séminales. J'éprouvais dans le canal, la vessie et le rectum, une vigueur qui me remplissait de confiance. Le sommeil revint. Je pus bientôt manger de tout, et mon appétit fut vorace. Les érections eurent une énergie que je n'avais jamais remarquée.

» Peu de temps après je pris les eaux de Bagnères-de-Bigorre; elles ne m.e produisirent pas l'effet que vous en attendiez; elles me donnèrent une grande sécheresse à la peau, dudévoiement et des épreinles; elles rappelèrent l'irritation delà vessie, et avec elle, les pollutions : mais les eaux de Gauterets dissipèrent tous ces accidents, et j'ai conservé le reste de l'année l'amélioration produite par la cautérisation. L'eau de Spa, la glace et les applications froides me firent aussi beaucoup de bien, depuis cette époque.

» Au printemps de 1825 j'éprouvai un retour de l'irritation vésicale et prostatique ; je l'attribuai à l'influence de la saison. La seconde cautérisation que vous me pratiquâtes alors, fut aussi efficace que la première, et les eaux de Barèges

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me firent encore plus de bien que celles de Cauterets.

» En 1826, j'éprouvai, toujours au printemps, un léger retour des anciens symptômes. Cette fois je me cautérisai moi-même, el je fus aux bains d'Aix en Savoie où ma santé se rétablit encore.

» Enfin en 1827, j'éprouvai un nouveau dérangement aux approches du printemps. Il me survint au sein gauche un gonflement dur et douloureux, quiaugmenlaitd'unemanièrelenteetinsensible. Je ne savais à quoi rapporter cette tuméfaction , qui m'inspirait de vives inquiétudes , lorsqu'il me vint à la base du gland une végélation en forme de chou-fleur, qui me rappela le chancre que j'avais eu à la même place. Les pilules de Sédillot, que vous me conseillâtes, firent disparaître la tumeur du sein et la végétation du gland. Mais je n'en pris pas moins le muriate d'or et le sirop de salsepareille, que vous m'aviez recommandés pour plus de sûreté.

>i Depuis lors ma santé n'a plus éprouvé la moindre atteinte, et je dois dire même quelle est aujourd'hui plus robuste qu'à aucune autre époque de ma vie. Je ferais encore certainement, 50t(5

tous les rapports, ce que je n'aurais pu faire à 20 ans. Les érections sont plusénergiques, l'éjaculation n'est plus précipitée ; elle est accompagnée de sensations dont la vivacité m'était inconnue. Mes fonctions intellectuelles ont acquis une vigueur nouvelle; si elles eussent été en aussi bon état lorsque je me trouvais sur les bancs, ma carrière n'eût probablement pas été aussi bornée.

» Toutefois je m'estime fort heureux d'être délivré de l'épouvantable maladie qui, pendant 21 ans, a empoisonné mon existence. J'en suis d'autant plus surpris que je dois y avoir apporté une disposition héréditaire.

» Après avoir étudié sur moi-même les symptômes qui accompagnent les pollutions diurnes, je ne tardai pas à les remarquer sur mon père, et j'appris que depuis 30 ans il éprouvait des pertes séminales abondantes en allant à la selle, pertes dont il n'avait jamais soupçonné le caractère ni la gravité, et auxquelles j'attribuai son état valétudinaire pendant ces 30 années.

» En effet, j'ai eu le bonheur de le guérir en le menant avec moi à Aix, et quoiqu'il eût 65 ans, il en éprouva une amélioration physique et morale qui dure encore. Je dois ajouter que je ressemble

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àmonpère d'une manière frappante. J'aurais cru mon histoire incomplète si je n'avais pas fait mention de ce qui le regarde. »

Nous n'avons rien retranché de cette longue observation, et nous avons rapporté avec des détails presque minutieux celle qui nous est personnelle, parce qu'eiles nous ont paru d'un intérêt capital dans la question qui nous occupe; car autant nous attachons d'importance aux recherches statistiques lorsqu'il s'agit d'étuilier les faits généraux de la science de l'homme, autant les observations individuelles recueillies avec un soin infini, nous semblent propres à éclairer l'histoire particulière des maladies C'est ici surtout qu'il est vrai de dire avec Morgagni : Neque enim numerandœ smit, sed perpendendœ.... ohservaiiones .

Avons-nous besoin maintenant de faire ressortir toute l'importance de ces deux faits tant au point de vue d'une théorie générale de la folie, qu'au point de vue pratique? Ce n'est pas ici le lieu d'une semblable discussion, qui d'ailleurs nous entraînerait beaucoup trop loin. Constatons seulement que les faits de ce genre sont loin d'être rares, et que c'est à peu près le cas de

tous les hypochondriaques chez lesquels on observe un penchant plus ou moins prononcé au suicide. Lo mémoire que nous avons rappelé plus haut est consacré tout entier au développement et à la démonstration de cette proposition. Nous n'avons donc pas à le refaire aujourd'hui. Mais comme notre but est surtout d'appeler l'attention des praticiens sur une cause de suicide jusqu'ici complètement méconnue, nous demanderons à nos lecteurs la permission de mettre sous leurs yeux , en terminant , la conclusion générale à laquelle l'étude attentive des faits nous a conduits :

« On pourra regarder comme affecté de spermatborrée tout aliéné chez lequel, avec des irrégularités inexplicables dans la marche de la maladie, on observera les symptômes suivants : souffrances physiques plus ou moins anciennes, bizarres et très irrégulières dans leurs manifestations, mal définies dans leur nature et leur siège ; propension instinctive, irrésistible à la tristesse, à la mélancolie, et plus tard au suicide ; transformation graduelle et tous les jours plus complète du caractère, des idées, des affections, des habitudes; affaiblissement, parfois

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