SELON LES SEXES
Les chiffres contenus dans ce tableau sont tout a fait en désaccpTd avec l'opinion de M. Cazauvieilh. Ainsi dans la première catégorie, nous trouvons entre les deux sexes le rapport de 3,^5 à 1, ou de i sur li.^^j, chiffre sensiblement plus élevé que celui du rapport moyen pour toiile la France que nous avons dit être de 3,06 a i ou de i sur /i,06. Dans la seconde catégorie au contraire, le rapport n'est que de 2,93 à 1» ou de i sur 3,93. Il serait donc plus vrai de dire que l'habitation dans les villes favorise, chez les femmes, le développement du penchant au suicide, d'une manière plus marquée que le séjour à la campagne.
Avant de terminer ce que nous avions a dire du suicide dans ses rapports avec le sexe des individus qui le commettent, nous dirons quelques mots d'une question qui n'a été, que nous sachions, abordée par personne, et qui néanmoins nous paraît assez importante. C'est celle de savoir si le rapport du nombre des suicides dans les deux sexes est le même aux différents âges de la vie, ou, en d'autres termes, s'il n'existe pas un âge chez les femmes oîi le chiffre des morts volontaires se rapproche ou
s'éloigne davantage de celui qu'on obiierve chez les hommes. En représentant par 1 le premier de ces termes , oh trouve les rapports ci-après :
Jusqa^à 16 antf. • ... s • 1 soiddesar MA
Pfi 16 h 21 9ns., .. • ., > , — 2,73
De 21 à 30 ans. . • • . • • — 3,80
De 30 à ZiO aùs • -*- UM
De 40 à 50 ans. , -r 443
De 50 à 60 ans — 3.89
De 60 à 70 ans. ..... • •— . 3,9S
De 70 à 8â ^ns. -^ 3,94
De 80 ans et au-dessus. . . — 3,69
Moyenne générale. • • • • • — 4»06
Le suicide .est donc, d'aqtant plug fréquent chez la femipe^ qu'elle se rapproche; davantage des -deux extrêmes de sa vie yéritable, c'est-adire de l'époque de la puberté et de celle de l'âge critique. Ce résultat, qu'il aurait été facile de prévoir à l'avance, est assez significatif par lui-même « pour que nous n'ayons pas besoin de nous y arrêter plus longtemps. D'ailleurs nous aurons sans doute plus d'une occasion de revenir!. dans le cours de c^ travail, sur les différences ou U$ analogies quç le suicide présente dans les deux sexef « ,
% ¥!• Be riallaeBee de« proffea#ioii« et de rinstmetlon Mur la produetloB do ••ielde*
Nous allons aborder maintenant l'une des questions les plus importantes et en même temps les plus difficiles : nous voulons parier de Tinfluence des professions et de l'instruction sur le développement du penchant au suicide. Esquirôl, M. Falret et la plupart des médecins qui ont écrit sur ce ^lieste penchant , ont gardé sur celle-ci un silence bien regrettable. La jugeaient-ils d'une trop mince valeur pour mériter de fiiLer leur attention? Gela n'est p^s probable. Dans plusieurs passages dé ses écrits sur la folie, Esquîrol a bien soin de £iire voir quelle influence chaque profession exerce sur la production de cette maladie. Mais , accoutumés a ne voir dans le suicide que le symptionde d'une affection mentale , ces médecins ont négligé les faits généraux pour s'en tenir aux observations particulières qu'ils pouvaient faire dans leur sphère relativement très bornée. Et comme ces observations étaient nécessairement en noimbre très restreint , ils ont mieux aimé sans doute se taire que hasarder dès propositions qu'ils n'au-
raient pas pu suffisamment justifier en les appuyant sur elles. C'est que cette question des professions et de leurs rapports avec le suicide est extrêmement complexe, et quelque nombreux que soient les faits qui servjsnt de base à notre travail » nous n'osons pas nous flatter de l'avoir complètement résolue. Nous aurions eu besoin 9 pour cela 9 de documents qui nous ont complètement manqué , et qu'il nous était impossible de nous procurer par nous-même. 11 nous semble , en effet , qu'il ne suffisait pas d'avoir déterminé , d'une manière absolue , dans quelle proportion telle ou telle profession est entrée dans le compte général des suicides con- .statés pendant la période d'années comprise entre 1836 et 1852. Nous aurions encore voulu pouvoir comparer le nombre des morts volontaires appartenant à chaque profession avec celui des individus qui la composent dans toute la France ; comparer ensuite les différentes professions . entre elles , et avec la masse de la population , comme nous l'avons fait pour les différents âges. Mais les éléments de cette eomparaison sont, par leur nature, extrêmement variables , et ce n'est qu'en les réunissant sur
une vaste échelle , et pendant un nombre considérable d'années , qu'on pourrait espérer d'obtenir quelques résultats satisfaisants. Or ce travail , dont l'utilité est évidente , n'a pas encore été fait, et c'eût été folie a nous de songer à l'entreprendre. 11 a donc fallu que nous nous contentions des chiffres qu'on trouvera dans le tableau suivant.
X* TABLEAU. Nombre des suicides classés d'après les
professions,
h Professions supposant un défaut complet d'instruction , ou une instruction peu avancée :
Hommes. Femmes. Totaux.
Bergers. 276 32 368
Bûcherons, charbonniers ..... 5/t 6 60
Cultivateurs, laboureurs, journaliers 12,179 3,^81 15,860
Mendiants, vagabonds. ...... 335 115 û50
Filles publiques. » 53 53
Ouvriers en bois 1,729 72 1,801
Ouvriers en cuirs , peau , etc . • . 377 27 àOU Ouvriers en fer, métaux, etc. . .• 1,Z(37 6li 1,501 Ouvriers en fil, laine, soie, etc. . 1,339 /i63 1,822 Ouvriers en pierre, maçons, couvreurs, etc. 1,079 US 1,127
Autres ouvriers de divers genres. • 5/tl 91 632 Commissionnaires , portefaix , porteurs d'eau 368 6 374
Mariniers, bateliers. 311 9 320
Volluriers , routiers A68 7 Â75
Domestiques attachés à la personne. 1,270 1,204 2,474
H. Professions supposa une instruction plus avancée :
Hommes. , Femmec. Totaux.
Boulangers, pâtissiers 373 29 1x02
Bouchers, charcutiers 266l 2â 289
Meuniers 259 28 287
Chapeliers. . 102 21 123
Cordonniers. ..:...;.... 689 Û6 685
Perruquier?, barbiers: ....(. 164 8 172
Tailleurs, tapissiers, couturières. . 6liii 780 1,429
Blanchisseurs ....'.; 73 221 294
Marchands en détail, établis. . . . 1,233 289 1,522
Marchands en délai! , colporteurs. 314 62 376
Aubergistes, hôteliers, limonadiers. 741 159 900
ni. Professions supposant un degré supérieur d^Jnstruction.
Hommes. Femmes. Totaax.
Marchands en gros, banquiers, elc. 382 12 394
Commis marchands • 441 27 46é
Artistes 194 25 319
Clercs , écrivains 276 2 278
Étudiants 118 2 120
Fonctionnaires ou agents de la force
publique 1,137 23 1,210
Professeurs, instituteurs 169 32 201
Militaires et anciens militaires. . . 2,826 4 3,830 Notaires, médecins et autres professions libérales. 427 16 443
Propriétaires, rentiers. 2,693 808 3,501
Sans profession » . . 1,106 2,012 3,118
Professions inconnues 2,741 2,447 5,188
Totaux 3^,302 12,824
Tbtal général 52,126
Nous n'avons presque rien ichangé, d^ins ce tableau, à l'ordre adopté ^dgns les comptes rendus de la justice criminelle. Nouç ai^ons^eulement réduit le nombre des classes a trois. ^ en adoptant^ comme caractère distinctif de chacune d'elles ^ le degré d'instruction que noiis^ supposions aux individus que nous y faisions entrer. La première embrasse tpus les ouvriers en général, tous les hommes qui n'ont d'autres ressources pour vivre que le trav^ de leurs mains, et qui , daps tous les payS;, forment^ à eux seuls , la grande majarité de la population. Aussi ont-ils fourni , à euxs seuls , iin nombre pkis considérable de^uieides que les deux autres classes. Ce nonlbre s'est élevé a 27^&.61,, ou plus de là moitié delà somme totale. U s'est partagé entre les deux sexes de la population de 21,583 pour les hommes, et 5,878 pour les femmes, ce qui donne les rapports de i jsur lifi2 , chiffre un peu plus élevé que celui qui représente le rapport moyen entre les deux sexes,^ que nous avons dit précédemment être de 1 sur 4,06, ce qui semblerait annoncer que les douleurs physiques et^morales et les vices honteux , qui sont
64 BU SUlCtOË
le partage trop ordinaire de^ cette partie de la population, exercent leur pernicieuse influence beaucoup plus sur les^ hommes que sur les femmes.
La prédominance que nous venons de signaler de la première classe sur les deux autres y nous parait beaucoup pli;s apparente que réelle; car, quoique ih)us ne puissions pas donner le chiffre exact de la population dans chacune d'elles , nous ne craignons pa& d'être démeoti en disant que la première l'emporte infiniment , sous ce rapport, sur la seconde, et hi seconde sur la troisième. En tête de cette première classe , se placent naturellement , tant sous le rapport des chiffres de la population que du nombre des suicides, les cultivateurs , les journaliers, bergers , bûcherons , etc. , tous les ouvriers en ua mot qui sont employés a la culture des terres et aux divers travaux qui en dépendent. Ils ont fourni à eilx seuls 16,228 suicides , ou plus du quart de la somme totale. Ce chiffre, qui représente assez exactement le nombre des suicides commis dans les campagnes , vient a l'appui de ce que nous avons dit précédemment de la fré-
quence relative de cet acte dans les villes et dans les campagnes. D'après le dernier recen«sèment , la population agglomérée dans les villes de 1,500 âmes et au-dessus, forme un total de 7,327 ,000 individus. Celle des campagnes s'élève a 25,903,178 habitants, ce qui donne le rapport de i a 3^67, tandis que le rapport des suicides sera comme 35,898 à 10,228, on comme3,25 àl. C'est donc une différence énorme qu'il est facile de rendre encore plus évidente, en comparant directement le nombre des suicides av€c U somme de la population. On trouve ainsi qu'il y a tous les ans 1 suicide sur .3,591 habitants , dans le premier cas, «t 1 sur 28^590 Jiabitants dans le second. Les mêmes chiffres sont encore en désaccord avec l'opinion de M. Cazauvieilh^ dont nous nous sommes occupé plus haut. On compte, en effet, sur les 16,228 suicides indiqués ci-dessus, 12,509 hommes et 8,719 femmes, ou 3,35 pour une , rapport évidemment plus élevé que le rapport général entre les deux
sexes.
Les autres professions , rangées dans cette catégorie, ne nous offrent rien de remarquable, une seule exceptée , celle des domestiques atta-
r6 DU SUICIDE
théi à la personne. Sur 2,&7/i domestiques qui se sont suicidés, l,âO/i appartiennent au sexe féminin 9 et 1,270 seulement au sexe masculin. il est vrai quHl existe une certaine différence •ntre le nombre de femmes qui entrent en condition et celui des hommes. Mais cette différence^ quelque grande qu'on la suppose, ne le sera jamais assez pour expliquer une etception aussi inattendue à la loi que nous avons précédemment posée. C'est que la raison de cette diffé* rence est ailleurs , et. se trauve nécessairement da^ns la position si exceptionnelle que l'état de domesticité impose aux femmes, dans les dan^ g€rs de toute nature qui les entourent, surtout lorsqu'elles soilt encore jeunes. Combien de famies sont la conséquence souvent inévitable , et pour ainsi dire fatale , de cette position ! Et lorsque celles-ci ne peuvent plus être cachées , comment s'étonner que le suicide devienne pour ces malheureuses comme un suprême effort contre la contagion du vice qui commençait à les gagner? C'est une chose remarquable, en effet , qu'il existe une certaine somme de dégradation morale, passé laquelle le suicide n'est plus qu'une rare exception. Il semblerait que
rhomme se rattaché avec d'autant plus de ténacité à la vie qu'il est phis misérable et plus corrompu. C'est ce qui explique pourquoi la mort volontaire est si rare dans les bagnes et dans les maisons de détention ; pourquoi , au contraire, il est rélalivement très fréquent parmi les prévenus. Nous verrons plus tard que2,106 individus se sont donné la mort pour se soustraire à des poursuites judiciaires ou dis** ciplin aires , tandis qu'on ^ n'a observé que 20/i suicides parmi les condamnés. Ajoutons encore que sur 9,320 décès constatés dans les bagnes , de 1S16 à 1837 inclusivement 9 on n'a compté que 6 suicides, Vi&& renseigne* ments, précieux sous ce rapport, nous sont donnés par M. le docteur Ferrus, dans son remarquable ouvrage sur les prisonniers , l'emprisonnement et lés prisons. 11 résulte de ses recherches qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans (18/lO-1B/l6) dans les différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15,111 prisonniers. La proportion a été encore plus faible dans les bagnes , oîi l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845, sur une population moyenne de 7,041 indi-
vidus (1). Enfin, c'est ce qui explique encore pourquoi les filles publiques se tuenl en si petit nombre ( 53 en dix-sept ans ) , tandis qu'elles fournissent un si énorme contingent aux prisons et aux maisons d'aliénés. U résulte d'un relevé publié par Esquirol , qu'il s'est trouvé 33 filles publiques sur 26& femmes aliénées admises a la Salpêtrière (2). Preuve nouvelle de la différence radicale qui existe dans un grand nombre de cas entre le suicide «t la foliei
Nous ne dirons que très peu de chose dei deux autres classes de professions qui nous resteraient a examiner. Les renseignements nous manquent complètement pour déterminer ,
(1) Voici comment M. Fcrrus apprécie ces faits s! importants : tt On ne sera pas surpris que des hommes qui , pour la plupart , ont mené une vie nomade , qui n^ont presque jatnais rien possédé, qui tiennent rarement aux liens de la famille, et ne craignent ni le blâme public, ni la flétrissure de la justice, se tuent moins fréquemment que la tristesse et les rigueurs de la vie prisonnière ne pourraient, au premier abord , le faire supposer. » (G. Ferrus, Des prisonniers ^ de Vemprisofinement et des prisons, Paris , 1850 , p. 133).
(2) Esquirol , Maladies mentales , t. I , p. 65.
SELON l'instruction. 69
même d'une manière approximative , le degré de fréquence relative du suicide dans chacune d'elles ; et , dans ce cas , il vaut mieux s'abstenir que se perdre dans des hypothèses gratuites. Nous dirons seulement que les morts volontaires sont beaucoup plus nombreuses dans la dernière que dans la seconde, quoiqu'il nous paraisse clairement démontré que le chtfire de la population est beaucoup plus restreint dans un cas que dans l'autre. D'où semblerait res^ sortir cette conclusion remarquable , que les professions qui supposent une instruction plus avancée , sont aussi celles qui fournissent le plus de suicides. Ceci nous conduit naturellement à rechercher quelle influence l'instruction, considérée d'une manière générale , exerce sur le développement de ce funeste penéhant.
§ YII. De l'inflncnee de rinstrnellon sur la prodiicil4»ii
dn anielde.
On a longtemps prétendu que Tignorance était la principale cause des crimes , et que , pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux , il Suffirait de les instruire. Cette opinion
a été complètement réfutée » il y a quelques années, pac M. Guerry , dans l'ouvrage remarquable dent nous avons parlé déjà plusieurs fois. 11 a pr04ivé , ^n s'appuyant sur les faits les plus concluants, que^centrair^mentàropihion générale ^ les crimes sont. 4'aulant plus fréquents dans chaque département qu0 lin- 6tru4âtidn y est plus répandue^ On s'est encore trdmpé lol*squ'on a prétendu que celle-ci , ayant pour résultat de développer l'intelligence de l'homme et de l'appeler au partage d'un plus grand nombre de jouissances i devait en même temps le préserver du suicide. Nous sommes loin de croire, cependant, que l'ignorance soit le pl|is grand des biens , et de nier les bien£atîts de l'instruction, et sjurtout d'une éducation bien dirigée. Mais, les meilleur-es choses peuvent tourner a mal sous l'influence d'une direction mauvaise; et les faits révélés par l'étude du suicide dans se» rapports avec l'état de l'instruction publique dans les diverses parties delà France, protestent avec une grande énergie contre la direction qui lui a été imprimée pendant le règne de Louis-JPhilippe.
lei encore les atatistiquee publiées parl'admi-
SELON l'instruction. 71
nistration nous seront d'un grand secours. Nous y trouverons des documents précieux qui nous permettront de dresser un tableau comparatif de l'état de l'instruction dans chaque département , et dans chacune des régions dont b France se Compose. Le ministre de la guerre publié tous les ans , avec les listes du recrute* ment , celle de tous les individus qui savent lire et écrire au moment du tirage au sort : cette liste se compose donc de jeunes gens pris dans toutes les professions et dans toutes les classes de la société ^ et représente , d'une manière très exacte, l'état de l'instruction dans tout l'empire. On pourrait encore exprimer celui-ci par le nombre des enfants qui , daus chaque département, sont admis dans les écoles primaires ou secondaires , et dont la liste est publiée tous les ans par le ministre de l'instruc» tion publique. Mais les enfants instruits dans leurs familles, ou dans des établissements qui ne relèvent pas directement de l'Université , ne sont pas compris sur ces listes^ qui , sous ce rapport, sont beaucoup moins exactes que celles qui nous viennent du ministère de la guerre. Aussi, nous sommes- nous servi exclusif
vement de ces dernières ponr faire le tableau
suivant (1).
XI' TABLEAU, indiquant, dans chaque départemenl, le degré d'imtrWtion des jeunet gens inscrits sur les tablvttiaideTecensementet appelés au tirage aa sort, 1836-lf&8.