‹ Du suicide; statistique, médecine, histoire, et législationChapitre 60 sur 60 · UTILITÉ DES LOIS · texte numérisé non relu

UTILITÉ DES LOIS

impulsion. La statistique criminelle attribue le tiers des morts volontaires à des maladies cérébraies^ dont le suicide est Tun des symptômes ou l'un des effets. Il serait donc nécessaire, dans lo système delà répression, qu'une enquête solennelle, à chaque mort volontaire, vîntéclairer et recueillir les causes de la détermination de l'agent, et l'état de sa raison au moment même de cette détermination. Or, quelle incertitude dans une telle investigation ! quels vagues moyens d'instruction pour arriver à Ilétrir une vie peutêtre pure ! Telles sont les difficultés qui nous semblent environner cette question; nous faisons des vœux pour qu'elles ne restent pas insolubles (1). »

Nous nous associons de toutes nos forces à ce dernier vœu de MM. Faustin Hélie et Ghauveau. Nous serions très heureux, si nos recherches pouvaient en hâter la réaUsatiou, et appelaient, sur cette question si grave, les méditations de nos hommes d'Élat et de nos législateurs* Notre rôle, nous Tavons dit déjà, ne saurait aller plus loin.

(1) Théorie du Code pénal ^ par MM. Chauveaa (Adolphe) et Faustin Bélie, 2* édlr. , t, III, p. &23,

Cependant nous ne voulons pas terminer sans dire quelques mots de certains faits aussi bizarres et étranges qu'incontestables^ qui^ selon nous^ réclameraient encore Tintervention, au moins indirecte, de la loi, et méritent , à ce titre, de fixer un instant l'attention de nos lecteurs.

Art. II. — De l'influence de l'imitation sur le développement DU PENCHANT AU SUICIDE, ET DU DANGER DE La publicité donnée aux faits de MORT VOLONTAIRE.

Il est depuis longtemps reconnu que le suicide devient facilement épidémique, et que là penchant à cet acte peut se transmettre d'un individu à un autre, par une espèce de contagion morale, dont Texistence est tout aussi certaine que celle de la contagion de quelques maladies. Les exemples d'épidémies de ce genre sont extré* mement nombreux. Nous en avons rappelé quelques-uns dans le cours de cet ouvrage, et nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute les morts volontaires des femmes de Miiet, des travailleurs romains du Capitole, sous Tarquin T Ancien, des sectateurs d'Hégésias, des Romains de toutes les classes sous les empereurs, des Juifs pendant et

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fiprès le siège de Jérusalem, de ceux de Massada, etc. y etc.

Esquirol en a rassemblé un grand nombre, dans le mémoire dont nous avons si souvent parlé. Nous en rappellerons quelques-uns. a Primerose assure que de son temps, les femmes de Lyon, dégoûtées de la vie, se précipitaient en foule dans le RhOne. Un ancien historien 4e Marseille dit que les jeunes fîUe$ de cette ville se tuaient à cause de l'inconstance de leurs amants. Sydenham dit qu'en 1697 il y eut un grand nombre de suicides dans la ville de Mansfeld, pendant le mois de juin, qui avait été très chaud. La même chose a été observée à Stut^art , pendant Tété de 1811. En 1806, on observa un grand nombre de suicides à Rouen, La chaleur et des revers de fortune parurent en être la cause. Le docteur Desloges, médecin à Saint-Maurice dans le Valais, observa une épidémie de suicide en 1813, au village de Saint-PierreMontjeau ; une femme se pendit, et les autres femmes se sentirent portées à suivre son exemple. Il y a quelques années que dans les environs d'Ëtampes, un prêtre se pendit, et en peu de jours il s'en tua deux autres dans les environs, et quelques

PAR l'instinct d'imitation. &5ft

autres personnes les imitèrent. J'ai entendu raconter cette observation à Pinel, dont la cam* pagne était voisine d'Êtampes (1) . »

Esquirol ajoute encore quelques pages plus loin : « Les historiens assurent que les Péruviens et les Mexicains 9 désespérés de la destruction de leur culte, de leurs usages, de leurs lois, sê tuèrent en si grand nombre, qu'il en périt plus de leurs propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants. Ross Cox , dans le récit d'un voyage dans les eaux de Colombie, imprimé à Londres en 1831, rapporte qu'à la fin du dernier siècle, la petite vérole fit de grands ravages dans l'Inde, que des milliers d'Indiens se pendirent aux arbres, croyant que le grand être les avait livrés aux mauvais esprits, pour les punir. Montaigne raconte que, pendant les guerres du Milanais, ce peuple, impatient de tant de changements de fortune, « prirent telle résolution à la mort, que j'ai ouï dire a mon grand-père qu'il y vinst tenir compte de bien vingt-cinq maistres do maison qui s'étoient bieo défaits eux-mêmes en une semaine (2). »

(1) Esquirol, loc. cit., 1. 1, p. 586.

(2) Esquirol, loc. cit., l. I, p. 591.

Ces faits et beaucoup d'autres que nous pourrions y ajouter sont reproduits dans tous les livres sur le suicide qui ont été écrits après celui d'Ësquirol (1). Mais si tout le monde est d'accord pour admettre Texistence de ces étranges épidémies, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de l'explication à donner de ces faits. Les uns croient aune influence mystérieuse, exercée par une disposition particulière et inconnue de l'atmosphère. Ils invoquent, à l'appui de leur opinion^ cette circonstance^ que les épidémies dont il s'agit ont été observées presque toujours pendant Tété et au moment des plus fortes chaleurs. D'autres les attribuent à des influences morales agissant simultanément sur un grand nombre d'individus, telles que celles qui résultent des bouleversements politiques, d'une longue disette, d'une épidémie meurtrière, des mal-

(1) Voy. les ouvrages de M. Falrel, Du suicide et de rhypochondrie; — de M.Gazauvieilb, Du suicide^ de l'aliénation mentale et des crimes contre les personnes ; — du père Debf eyne, Du suicide considéré aux points de vue philosophique ^religieux, moral et médical;— de W. Boudiu, Du suicide considéré comme maladie; — de M. Brierre de Boismont, Du suicide et de la folie suicide, etc., etc.

PAR l'instinct D*1MITÂTI0N. &57

beurs delà guerre^ etc. Enfin, un certain nombre y voient tout simplement le résultat de Yinstinct d'imitation qui exerce si souvent une action prépondérante sur les déterminations bumaines même les plus graves.

Tout nous porte à croire que cette dernière opinion est seule vraie. Nous ne pouvons voir dans tous le reste que des causes générales capables tout au plus de développer une prédisposition fâcheuse. Cette prédisposition est sans doute nécessaire, mais ^l'imitation est indispensable pour lui faire porter des fruits. Les exemples de cette influence mystérieuse sont innombrables. Il est peu de médecins qui n'aient eu occasion d'en observer de plus ou moins étranges. Tout le monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, pendant Tannée 1772, se pendirent successivement, et en un très court espace de temps, à un crochet qui se trouvait dans un passage très obscur de l'Hôtel. Sous l'Empire, un soldat se tue dans une guérite. Pendant les jours suivants, plusieurs autres soldats choisirent la même guérite pour se donner la mort. Lord Cast...., dégoûté de la vie, va se précipiter dans un des cratères du Vésuve. Son exemple trouva

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de nombreux imitateurs^ et longtemps après , les Anglais, attaqués du spleen, allaient encore chercher le même genre de mort. Tous les jours nous voyons que les suicides qui ont eu un certain retentissement, ou ont présenté quelques • circonstances bizarres ou extraordinaires , sont suivis d'un certain nombre de suicides sembla-* blés et accomplis dans les mêmes circonstances. C'est ce qui arrive à peu près infailliblement toutes les fois qu'un individu se précipite du haut de quelque monument, les tours de Notre- Dame, la colonne Vendôme , la tour de Londres, etc. (1).

(1) On lit dans le Droit au 3 juillet 1856 : « Timon le misanthrope possédait un petit terrain où se trouvait un ûguier aux branches duquel s'étaient déjà pendus bon nombre de ses concitoyens. Un jour on le vit monter à la tribune aux harangues : « Athéniens, s'écria-t-ii, s'il est encore quelqu'un de vous qui veuille se pendre à mon Gguier, qu'il se hâte, car, demain, je le fais abattre ! »

» Si Timon existait à notre époque, il donnerait probablement le même avertissement par la voie du journalisme, cette tribune moderne, au sujet d'un chêne du bois de Boulogne, situé à peu de distance de la porte de la Muette, sur le territoire de Passy et désigné pour être arraché comme nuisant à la perspective. Â cet arbre se sont déjà pendus

PAR li'iNSTINGT d'IMITATION. '&59

Il y a évidemment quelque chose d'analogue dans ces épidémies que nous avons rappelées plus haut. Un, deux, trois suicides ont lieu dans un espace de temps assez court et dans un même lieu. C'est là un fait grave et de nature à fixer fortement l'attention. Tout le monde en parle ; tout le monde s'en préoccupe plus ou moins, les

plusieurs individus , entre autres , il y a quelques jours, un jeune bomme d'environ vingt-cinq ans , sur lequel on n'a recueilli que quelques papiers insignifiants.

» Hier, un autre individu était retiré du même arbre par le sieur Gonflans, garde à la porte de la Muette. C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans.

» Après avoir examiné le corps, le docteur Jarrin , qui avait accmnpagné le commissaire de police, a déclaré que la mort avait été volontaire et due à la strangulation. Dans un portefeuille, retiré de la poche de son paletot, se trouvaient trois lettres écrites par ce jeune homme, et adressées, Tune à son père, l'autre à sa femme et la troisième à un ami. Celui qui les écrivait priait ses parents et ses amis de lui pardonner le funeste dessein qu'il allait exécuter. Par suite de chagrins, dont il n'avait pu se décider à leur faire confidence , la vie lui était, assurait-il, devenue insupportable , et il terminait en leur disant q'uavant de mourir il réunissait leurs noms dans une fervente prière qu'il adressait à Dieu. »

Il n'est guère de jours où les journaux n'aient à raconter quelque bit semblable à celui qui précède.

esprils faibles et impressionnables beaucoup plus que les autres. Dès lors Timpulsion est donnée; les imaginations s'exaltent^ et pour peu qu'on soit porté à la tristesse et à la mélancolie, pour peu qu on ait quelque raison tant soit peu plausible ^de se plaindre du présent ou de s'inquiéter de l'avenir, une espèce de vertige s'empare de quelques-uns et les conduit presque malgré eux au suicide. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi? Nous ne voulons pas essayer de l'expliquer : cela nous importe peu d'ailleurs. Ce que nous tenons uniquement à constater, c'est le fait lui-même^ et celui-ci est positif, incontestable. Il y a là comme une attraction mystérieuse, qui ne peut mieux se comparer qu'à cet instinct irréfléchi et tout-puissant qui nous incite, à peu près à notre insu, à répéter les actes dont nous avons été témoins et qui ont agi vivement sur nos sens ou sur notre imagination. C'est là une observation de tous les jours et de tous les instants que chacun peut répéter sur lui-même. L'histoire des moutons de Panurge est une de ces allégories qui ne vieillissent jamais* Elle est encore vraie aujourd'hui^ et elle le sera demain. Elle est de tous les lieux et de tous les temps. Elle s'applique

PAR l'instinct dVmitation. ÛCl

à toutes nos actions, aux plus sérieuses aussi bien qu'aux plus futiles. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, sages ou fous, tous tant que nous sommes^ nous subissons plus ou moins le joug de cette loi inexorable (1).

Il y a encore, dans les circonstances qui ont accompagné ces épidémies^ quelque chose d'insolite qui milite en faveur de notre opinion. Ainsi comment comprendra-t-on autrement que dans celles de Milet^ de Lyon^ de Marseille^ etc., les femmes seules se soient tuées, tandis qu'il est avéré que, dans les temps ordinaires, le suicide est beaucoup plus rare chez elles que chez les hommes (2)? D'un autre côté, qu'a-t-onfait toutes les fois qu'on a voulu s'opposer à celte contagion redoutable? on a agi fortement sur rimaginaiion

(1) Panurge, sans aultre chose dire, iecle eu pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crianset bellans en pareille intonation, commencearent soy iccter et saulier en mer après a la file. La foulle csloyt à qui premier y saulleroyt après leur compaignon. Possible n'estoyt les en guarder. Gomme vous sçavez , estre du mouton le naturel tousiours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. (Fr. Rabelais, Histoire de Pantagruel, liv. IV, chap. VIII.)

(2) Voir notre premier chapitre, p. 51 et suiv*

Il62 DANGER DE LÀ PtlBLIGlTÉ

des survivants ; on s'est adressé à leurs sentiments les plus élevés et les plus vivaces^ à leurs

plus nobles instincts.

Le sénat de Milet ordonna que celle qui se donnerait la mort, « seroit portée toute nue à la veuë de tout le monde à travers la grande place(i).» Tarquinfit mettre en croix les corps des suici- AéB, les exposa ainsi à la vue des citoyens, et les abandonna aux bétes féroces et aux oiseaux, de proie (2). En 1772, on secontenta^ sur l'avis de Sabatier, de faire enlever le crochet auquel un certain nombre d'invalides s'étaient pendus, et de foire ouvrir une fenêtre en face du mur sur lequel il était placé; les suicides cessèrent aussitôt. Un ordre du jour du premier Consul suffit également^ en 1802, pour faire cesser les morts volontaires qui devenaient fréquentes dans l'armée, surtout parmi lesjeunes conscrits (â). Enfin,

(1) Plutarque, CEuores morales; Des vertuetuç fonts des femmes^ chap. xv.

(2) Pline, Histoire naturelle, liv. xxxvi, ch. 24.

(3) Voici cet ordre do jour qui témoigne, chez son auteur, d'une connaissance si profonde des mobiles des actions hamaines : « Le premier consul ordonne qu'il soit misa l'ordre du jour de la garde : — Qu'un soldat doit savoir vaincre la

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SOUS l'empire» on obtint encore le même résultat en faisant enlever et brûler la guérite dans laquelle plusieurs soldats s'étaient déjà tués.

Il est donc constant que l'exemple et Tinstinct d'imitation jouent un rôle très actif dans la production du suicide^ j'ajouterais presque de la folie et des crimes, si je ne craignais de m'engager incidemment dans une question qui exigerait de longs développements. C'est cette conviction^ déjà bien ancienne dans notre esprit, qui nous donne le courage de nous attaquer à un abus depuis longtemps enraciné dans nos mœurs^ et qui est devenu, pour un très grand nombre, un élément nécessaire de leur vie intellectuelle et morale : nous voulons parler de la publicité donnée par les journaux aux faits de suicide. Le danger de cette publicité a déjà été signalé, il y a plus de quaranteans, parËsquirol,alorsque les journaux étaient à peine les rudiments de ce qu'ils sont

douleur ou la mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie. — S'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner le champ de bataille avant d'avoir vaincu. »

A6/i DANGER DE LA PUBLICITÉ

devenus de nos jours. « Les amis de rhutnanité, disait-il, doivent demander hautement qu'on défende aux journaux d'annoncer tous les suicides et de rapporter les motifs et les plus légères cir* constances du meurtre. Ces récits fréquents familiarisent avec l'idée de la mort, et font regarder avec indifférence la morl volontaire. Les exemples fournis tous les jours à l'imitation sont contagieux et funestes, et tel individu, poursuivi par les revers ou par quelque chagrin/ne se serait pas tué, s'il n'avait pas lu dans son journal l'histoire du suicide d'un ami, d'une connaissance. « La liberté d'écrire ne saurait prévaloir contre les vrais intérêts de rhumanité (1). w Cet honorable écrivain va même beaucoup plus loin, et il ne craint pas de réclamer « contre la publication des ouvrages qui inspirent le mépris de la vie et vantent les avantages de la mort volontaire, » et de signaler au gouvernement « les dangers qui résultent de mettre sur la scène les infirmités auxquelles l'homme est exposé (1). »

(1) Esquirol, loc. cit., 1. 1, p. 668«

DES FAITS DE SUICIDE. [\6b

Il est extrêmement rogrellablo que ces énergiques protestations n'aient pas été écoutées. L'occasion n'aurait pas manqué cependant. La législation sur la presse a été remaniée bien souvent depuis le commencement du siècle; elle a subi à différentes reprises les changements les plus variés et parfois les plus radicaux. Nous ne sachions pas néanmoins que jamais ces réclamations de la science aient trouvé un écho dans nos assemblées législatives ou dans les conseils du gouvernement. Pendant ce temps le danger signalé par Esquirol a augmenté dans la même proportion que le nombre des journaux et celui de leurs lecteurs. Certes la presse est un admirable instrument de progrès et de civilisation. Les sociétés modernes sont en grande partie son ouvrage, et Ton ne saurait estimer trop haut les bienfaits qu'elle a rendus et qu'elle doit rendre encore. Mais rien n'est parfait dans ce monde, et comme toutes les institutions humaines, la presse a ses défauts et ses abus contre lesquels il est du devoir de tout honnête homme de s'élever avec énergie lorsque ceux-ci lui sont bien démontrés.

Or rien n'est mieux démontré, selon nous,

que le danger pour un certain nombre d'indi-

/i66 DANGER DE LA PUBLICITÉ

vidus, et Tinutilité pour tous, de Ténorme publicité donnée aux fiils de suicide. Si encore les journaux se conlenlaient d'enregistrer froidement ces faits à mesure qu'ils se produisent! Mais bien loin de là, ils en font des récits souvent très pittoresques; ils en recherchent avec soin les causes plus ou moins cachées, et souvent les inventent lorsque celles-ci leur échappent; ils en dramatisent toutes les circonstances même les plus futiles. Tous ces récits, comme l'a très bien dit Esquirol, familiarisent les masses avec l'idée de la mort, et entretiennent au sein de la population, dans les villes surtout, une véritable épidémie de suicide générale et permanente^ en tout semblable aux épidémies partielles et momentanées, dont nous avons cité quelques exemples. Il est donc nécessaire que la loi intervienne au plus tôt pour arrêter et interdire cette publicité aussi nuisible q\xinutile. Inutile^ disons-nous, car ce n'est certes pas dans les journaux que les savants, les législateurs ou les publicistes iront étudier le suicide, lorsqu ils ont à leur disposition les statistiques officielles et les archives de l'administration ; et nous ne voyons pas que la masse de la population ait un intérêt quelconque

DES FAITS DE SUICIDE. Il61

à une connaissance qui peut avoir les graves dangers que nous avons signalés. Nous ne comprenons pas trop non plus en quoi les droits de la presse, que nous respectons autant que qui que ce soit au monde, pourraient en être amoindris. C'est donc avec une entière confiance que nous soumettons ces courtes réflexions à Tappréciation de tous les hommes éclairés et amis de Thumanité.

Nous touchons enfin au terme de notre travail. Non pas que nous croyions la question entièrement épuisée : loin de là; nous savons fort bien qu'il y aurait encore beaucoup et d'excellentes choses à dire sur la légitimité du suicide, sur ses caractères moraux ou instinctifs, sur les écrits laissés par les individus qui se donnent la mort, et sur les sentiments intimes que ces écrits révèlent, etc., etc. Il y aurait encore à examiner le suicide au point de vue de la médecine légale, et ce ne serait certes pas le chapitre le moins intéressant ni le moins utile. Mais tout cela a été

fait depuis longtemps el beaucoup mieux que nous n'aurions espéré le faire nous-méme (1). El puis cela ne rentre plus dans le plan que nous nous étions tracé, et en romprait totalement l'unité et l'harmonie.

Nous ne voulions, ainsi que nous l'avons dit bien souvent, étudier le suicide que sous ses aspuctsles plus généraux, et, autant que nous pouvions, nous appuyer dans celte étude sur des faits positifs ou des chiffres officiels. Celait un travail qui n'avait jamais été fait au moins d'une manière complète, et qui pouvait avoir une grande utilité pratique. Nous nous sommes efforcé de lui donner tous les caractères d'authenticité el de certitude que la méthode numérique, largement el sagement em-

(1) M. A. Gucrry, dans son Essai sur la statistique morale de la France^ Paris, 1833, page 67, el iM. Brierre de Boisuionl, dans son livre Du suicide et de la folie suicide^ Paris, 1856, page 316, ont écrit chacun un très bon chapitre sur Tanalyse des derniers sentiments exprimés par les suicidés. D*un autre côié, M. le docteur Des Étangs nous a lu, à Tune des dernières séances de la Société médico-psychologique, une remarquable introduction qui promet un livre très intéressant sur la mort volontaire, dont les éléments paraissent avoir été puisés, à peu près exclusivement, à cette dernière source.

UÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. Ii69

ployée, communiqueà ses productions ; et, si nous nenousfaisonsillusion,Iesconclusionsdenosdeux premiers chapitres resteront comme Texprcssion rigoureusedes fails,recueillisen si grandnombre, depuis plus do trenle ans. Or, que disent ces conclusions? Que notre société si brillante et si prospère en apparence, si sûre d'elle-même, si confiante dans sa force, est rongée par une plaie toujours saignante qui s'élend et s'aggrave sans cesse, et dont plus de trois cent mille suicides accomplis ou tentés, en France seulement, depuis le commencement du siècle, ont été Téloquente et sinistre expression ! Que cette maladie terrible s*est développée parallèlement aux progrès de la civilisation moderne, et semble prendre sa source dans celles de nos institutions qui sont les instruments les plus actifs de ces progrès. Comme si nous devions admettre qu'il est dans la destinée de tout ce qui vient de l'homme que le mal naisse infailliblement du bien, et que l'humanité soit condamnée à rouler incessamment dans le même cercle de misères et de douleurs!

Cependant cetle doctrine désolante et monstrueuse n'est pas la nôtre. Elle ne découle légitimement, malgré quelques apparences trompeuses,

ni de nos chiffres ni des conséquences qui en découlent logiquement. On aura beau les torturer de toutes les façons, on n'y trouvera jamais la preuve qu'il faille méconnaître les grandeurs de notre temps ou renier la loi du progrès incessant de l'humanité, dans sa course lente ou rapide^à travers les siècles. Mais si l'humanité marche, sans s'arrêter jamais, vers cette perfection idéale que Dieu a donnée pour but à son activité^ l'homme est souvent paresseux et quelquefois rebelle à cette loi qui l'entratne comme malgré lui ; i I se trompe fréquemment sur les moyens à employer pour arriver au but. Aussi ses institutions sont-elles essentiellement périssables et éphémères. Constater leurs défauts et leurs dangers, faire voir lanécessité de leur révision dans le but de les rendre meilleures, est-ce donc reculer ou marcher en avant? Nous n'avons fait rien de plus lorsqu'après avoir constaté de la manière la plus positive que, depuis très longtemps, la fréquence des suicides est en raison directe de l'état de l'instruction^ nous avons applaudi au commencement de réforme tenté, dans ces derniers temps, et demandé qu'on développe le corps en même temps que l'esprit, et surtout qu'une forte éducation morale

vienne partout compléter les deux autres (1). Ceci posé, essayons de nous résumer en peu de mots. Un grand fait ressort clairement de nos recherches, et les domine pour ainsi dire de toute sa hauteur. C'estle rôle immenseque jouent toutes

les religions dans la question de la mort volontaire. Il est incontestable que, dans tous les temps et chez tous les peuples, la religion bonne ou mauvaise, mais respectée, a été tantôt la cause la plus active du suicide, tantôt, au contraire» le préservatif le plus efflcace contre les entraînements de ce funeste penchant. Il n'était guère possible d'ailleurs qu'il en fût autrement. La religion est aussi nécessaire à Thomme que Tair qu'il respire. Kxilésurlalerreoù tant de douleurs et (le misères l'attendent, il a besoin de se réfugier en Dieu et de croire à une vie nouvelle pardelà la mort. Qu'il invoque Dieu dans nos temples, entouré (le toutes les recherches du luxe et de la civilisation, ou qu'il adore le Grand-Esprit au milieu des grands spectacles de la nature, dans les déserts de l'Amérique, partout il a besoin de compter sur cette patrie céleste dont les

(1) Voyez à la page 69 et à la page 295.

liT2 RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

splendides promesses laident à supporter les labeurs et les fallgues de chaque jour. Aussi est-il sur d'ôlre écouté et obéi, celui qui lui parle au nom de Dieu, et qui lui impose^ par son habileté ou sa vertu, la foi en sa mission divine. Il n'est pas de grandeur ou de bassesse, d'action héroïque ou lâche, vertueuse ou criminelle, que les diverses religions ne lui aient inspirées, ou qu'elles n'aient justifiées à ses yeux.

C'est ce qui permet de comprendre pourquoi la mort volontaire a été si rare chez les peuples chrétiens jusqu'au xviii" siècle, ou plutôt tant que les lois canoniques et les anathèmes de TÉglise ont été respectés. C'est ainsi que s'expliquent, d'un autre côté, les innombrables suicides provoqués chez tous les peuples de l'Asie par cette fascination souveraine exercée sur les imaginations et les volontés, au nom des doctrines mystiques et panthéistes, qui régnent dans ces contrées, depuis le commencement des temps. Enfin, c'est ainsi qu'il est possible d'expliquer leur énorme fréquence pendant ces époques de transitionet de transformation religieuscetsociale où les anciennes croyances sont déjà éteintes, tandis que les nouvelles ne sont pas encore nées.

RÉSUMÉ £T CONCLUSIONS. /J-Tâ

C'(3St alors le temps des doctrines égoïstes et sensuelles, du culte de la matière et des jouissances effrénées qu'il procure, où Thomme, devenu son propre dieu, ne connaît d'autre avenir que le .néant, d'autre frein que sa volonté, et se jette tout entier dans ces gigantesques orgies dont le suicide est le terme fatal , et dont le monde romain nous a donnés! longtemps le lamentable spectacle (1).

(1) On nous demandera peut-êu*e si ces réflexions nous semblent applicables au temps présent. Ce n'est pas tout à fait notre pensée. Nous trouvons cependant qu*il existe uue analogie éloignée entre les deux époques. Cette opinion est d'ailleurs partagée par un certain nombre de bons esprits ; elle domine dans un très remarquable travail de M, £m. Montégut, publié, il y a quelques mois, dansia Revue des deux mondes, et dans lequel nous trouvons les passages suivants. Après avoir esquissé à grands traits la physionomie de la Rome impériale et de sa civilisation matérielle , cet honorable écrivain ajoute :

« Mais, dira-l-on, quels rapports y a-t-il entre nous et la Rome impériale ? Avons-nous donc ces vices gigantesques, et compte-t>on parmi nous ces personnages de Tacite et de Suétone, de Pétrone et de Martial ? Non, sans doute, et cependant, candide lecteur, sonde ton époque, recueille tes souvenirs, ouvre les yeux et les oreilles, lis et regarde, et puis dis-moi si tu n'as pas connu et Narcisse, et Pallas, et

lilli RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

Ilexistedonc une corrélation Daturelleetcomme nécessaire entre la mort volontaire et ces trois

TrimalcioD et bien d'autres ! Ose, si tu es honnête, dire que tu ne les as pas connus !

I) Mais, dira-t-on encore, nous avons pour contre-balancer cette civilisation matérielle, des principes moraux! — Oui, sans doute, seulement ces principes sont dans chacun de nous essentiellement individuels, et ne servent en rien à nous rattacher les uns aux autres Il n'y a pas un seul principe

général reconnu, accepté sans discussion, cru^ en un mot. Le monde moral est réellement à Tetat atomislique. Nous sommes environ quinze millions de Français mâles et majeurs qui représentent environ quinze millions de principes. Nous ne comptons ni les femmes ni les enfants, qui ont bien aussi les leurs, ainsi que l'expérience a pu l'apprendre à chacun. Nous sommes catholiques ultramoniaii)S,catlioli(|nes gallicans, catholiques révolutionnaires, luthériens, calvinistes, iMaélites, chrétiens libres et n'appartenant à aucune église, rationalistes modérés croyant à la possibilité d'un compromis avec la foi, et rationalistes entêtés repoussant tout compromis, déistes, voltairiens, athées, panthéistes, légitimistes de toutes nuances, constitutionnels, républicains, socialistes de toutes les dénominations. Ajoutez, pour compléter ce pandémonium intellectuel, que la même confusion qui règne dans la société, règne au dedans de chacun de nous. Non-seule ment il serait fort difûcile de trouver deux contemporains dont les principes pussent s'accorder ensemble; mais il serait

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. /i75

grandes aberrations de la raisonhumaine, le mysticisme, le panthéisme et le matérialisme. Gela

fort difficile aussi de rencontrer un individu qui soit en paix avec sa conscience, et soil parvenu à se mettre d* accord avec lui-même. »

Quelques pages plus loin !\1 . Montégut caractérise ainsi les générations qui s'élèvent: «Les générations qui nous ont précédés avaient encore quelques-unes des qualités qui font pardonner les erreurs et les vices; mais les générations qui grandissent chaque jour, et celles mêmes qui entrent à peine dans la vie nous promettent de racheter amplement la mollesse et la lâcheté de leurs pères, qui n'ont pas eu le courage d'être hardiment dépourvus de tout sentiment moral, et de toute sollicitude pour les intérêts qui ne sont pas ceux de la matière. Ces enfants font frémir. Ne cherchez en eux rien de jeune, aucune de ces illusions élevées, aucune de ces insouciances charmantes qui caractérisent la jeunesse. L'âge de la chevalerie, qui était passé depuis longtemps, survivait an moins chaque année avec l'éclosion des générations qui entraient dans la vie; mais aujourd'hui les réalités prosaïques ont remplacé pour les jeunes hommes toutes les illusions dont ils se nourrissaient autrefois. Ardents, rapaces, impitoyables comme des usuriers bronzés par le métier, sans tendresse comme de vieux soldats qui ont vu trop de douleurs et de massacres pour être aisément émus, ils mettent dans la poursuite de la richesse la même âpreté qu'ils mettaient jadis dans la poursuite du plaisir. Ils n'ont pas de passions, pas

kl& RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

est si vrai, que toutes les fois que l'une d'elles s'est introduite, à la suite de quelque hérésiarque, dans le chrislianîsme, le judaïsme ou le maho-

d'amour ; leur cœur est vide cl leur sang est froid. Tremblez lorsque vous serrez leurs mains, car ils sont redoutables comme s*i)s avaient beaucoup vécu. Il semble que leurs pères leur aient légué avec leur sang toutes les expériences, toutes les désillusions, tous les scepticismes accumulés de cinq ou six générations. Us n*ont de foi qu*en une seule chose, Targent; ils n'ont d*autre Dieu que la richesse, et ne reconnaissent pas d*autre puissance. Souples, adroits, rusés, ils déploient, aûn de faire fortune, défaire leur chemin, une activité, une énergie, une assiduité, comme jamais moine n'en mit à repousser les pièges du démon, et à déraciner de sou cœur tous les instincts du vieil homme. Rien ne les trouble, rien ne les détourne de leur but ; ce qu'ils ne comprennent pas, ils Tabandonnent : la curiosité n'est pas au nombre de leurs défauts. Us voient passer sans s'émouvoir les révolutions et les événements politiques ; cela ne les regarde pas. Ils n'ont pas les vices de leurs qualités, et ils n'ont pas les qualités de leurs vices ; ils savent s'abstenir, et ils n'aiment pas l'abstinence ; ils sont actifs, et ils n'aiment pas le travail ; dissolus, et ils n'ont pas le sens du plaisir. Tel est le portrait malheurensèment très fidèle, nullement exagéré, des générations qui s'élèvent. » (Emile iMontégut, Perspectives sur le temps présent. Revue des Deux-Mondes, XXV* année, seconde série de la nouvelle période, t. IX, mars 1855.)

métisme, la mort volontaire s'y est glissée à sa suite. Nous avons rappelé les suicides des Sadducéens et des Thérapeutes chez les juifs, et ceux des disciples de Karmath et du Seigneur de la montagne chez les mahométans. Les longs jeûnes et les supplices volontaires que s'imposaient les premiers mystiques chrétiens et les cénobites des déserts de TÉgyptc, dans le but de plaire à Dieu et de gagner le paradis, ne rappellent-ils pas les atroces pénitences desSannyâsîsde l'Inde? L'ardeur avec laquelle ils se présentaient d'euxmêmes au martyre, dans les temps de persécution, qu'était-elle autre chose sinon un suicide déguisé, si expressément défendu par saint Augustin au commencement du v* siècle? On connaît encore la fureur avec laquelle les Donalisles Circoncellions se donnaient ou se faisaient donner la mort,espérantobtenirainsi la couronnedu martyre

et la récompense que Dieu promet à ses élus (1). Enfin, que dire des Quiétistes ou mystiques du

(1) 0 Ils recherchaient le martyre avec une sorte de fureur; ils se jelaienl en troupes sur les catholiques et les payaient pour se faire tuer par eux. Ceux qui avaient de la fortune donnaient tout ce qu'ils possédaient, afin qu'on les

XVII* siècle, qui en étaient arrivés à pratiquer la contemplation à Tinstar des dévols Yoguis des bords du Gange ou des Thérapeutes juifs, et qui furent condamnés en 1687 par le pape Innocent XI (1).

fît mourir. Ils allaient par les chemins et forçaient ceux qui les reucoii traient de les tuer.

» Us aimaieut mieux se donner la mort que faire un acte de communion avec un catholique.

« On les voyait tantôt se précipiter du haut des montagnes, tantôt craignant leur propre faiblesse, et qu'on les engageât à se réunir aux catholiques, ils ailuniaient eux-mêmes un bûcher, s'y précipitaient et mouraient avec joie.

» Tous les jours, la terre était teinte du sang de ces malheureux ; tous les jours on voyait des troupes d'hommes et de femmes gravir les montagnes les plus escarpées, et s'élancer au milieu des rochers et des précipices.

» Le peuple honorait leurs cadavres comme l'Église honore les corps des martyrs, et célébrait tous les ans le jour de leur mort comme une fête.

n Ils lâchaient de justifier leur mort volontaire par l'exemple de Razias, et mouraient persuadés qu'ils allaient recevoir la couronne du martyre. » (Plucquet, Dict. des hérésies, des erreurs et des schismes; Paris, 17ii2, article Donatistes et Circoncellions.)

(1) La doctrine de Molinos sur l'anéantissement de l'âme en Dieu ou quiétisme , semble une contrefaçon des pratiques

C'est donc dans une religion saine, éclairée, bien entendue, et aussi éloignée du fanatisme ou

employées par les dévots contemplatifs des bords du Gange pour arriver à leur identification avec Brahme : « Alors, dans ce triple silence de pensées, de paroles et de désirs, se trouvant dans un sommeil spirituel, dans une ivresse mystique, ou plutôt dans une mort mystique, toutes les puissances suspendues sont rappelées de la circonférence au centre : Dieu, qui est ce centre, se fait sentir à Tâme par des touches divines, par des goûts, par des illaps, par des suavités ineffables. Ses affections étant ainsi émues, elle les laisse reposer doucement , et trouve un délicieux repos qui rétablit

au-dessus des délices et des extases, au-dessus des plus belles manifestations, des notions et des spéculations divines. On ne sait ce qu'on sent; on ne sait ce qu*on est. » (De la Bruyère, Dialogues sur le Quiétisme, Dial. II.)

Voici encore un passage très significatif: « Une âme spirituelle doit être indifférente à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l'âme, soit pour les biens temporels et éternels; laisser le passé dans l'oubli, et l'avenir à la Providence de Dieu, et lui donner le présent. L'abandon de l'âme doit aller jusqu'à agir sans connaissance, ainsi qu'une personne qui n'est plus. L'âme ne se sent plus, ne se voit plus; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, il n'y a plus d'amour,

de lumière, ni de connaissance Cette âme ne se sentant

pas, n'est pas en peine de chercher ni de rien faire ; elle demeure comme elle est; cela lui suffit; mais que fait-elle?

kSO RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

du mysticisme que de l'indifférence, qu'on trouvera le préservatif le plus réel et lo plus efficace de la mort volontaire. Celle conclusion si importante s'accorde d'ailleurs complètement avec les intérêts les plus positifs de notre ordre social tout entier. Nous avons cité, quelques pages plus haut; de longs fragments du remarquable article de M. Emile Montégut, sur le temps présent. Nous avons vu dans quelle effroyable anarchie d'idées

Rien, rien, et toujours rien. L'indifférence de celte amante est si grande qu'elle ne peut pencher ni du côté de la jouissance, ni du côté de la privation. La mort et la vie lui sont égales; et quoique sou amour soit incomparablement plus fort qu'il n'a jamais élé, elle ne peut néanmoins désirer le paradis, parce qu'elle demeure entre les mains de son époux

comme les choses qui ne sont point L'oraison parfaite

de contemplation met l'homme hors de soi, le délivre de toutes les créatures, le fait mourir et entrer dans le repos de Dieu. Il est en admiration de ce qu'il est uni avec Dieu, sans douter qu'il soit distingué de Dieu: il est réduit au néant, et ne se connaît plus ; il vit et ne vit plus ; il opère et n'opère plus; il est et n'est plus. » (De la Bruyère, loe. ctV.,Dialog. y, VI et VII.) N'est-il pas évident que de semblables pratiques, continuées avec persévérance ne peuvent avoir d'autres conséquences que l'oubli et l'abandon de tous les de* Toirs sociaux et une mort prompte et anticipée 7

et de doctrines nous nous agitons depuis près de cent ans. Cet état ne peut durer sans amener de terribles catastrophes. On commence à le comprendre ; tout le monde sent vaguement qu'il est temps de s'arrêter sur cette pente glissante, et qu'après avoir tout changé, tout usé, tout démoli, le moment serait enfin venu de renouer la chaîne des traditions, et de redonner à notre époque un peu de cette foi religieuse, sans laquelle le respect des grands principes moraux, sur lesquels toule société repose, va toujours s'affaiblissant. C'est là une œuvre longue et laborieuse, à Taccomplissement de laquelle doivent tendre incessamment tous les esprits d*élite et toutes les forces sociales.

Déjà fort heureusement quelques symptômes favorables se manifestent dans le monde intellectuel et moral. Les sciences, les lettres et les arts échappent peu à peu à Timpulsion que leur avait imprimée le xviii' siècle, et cherchent de nouveaux horizons. Il semble que la raison humaine s'affaisse sous le poids de son orgueil et de ses vaines théories. Elle sent que le but et la signification des choses lui échappent, et que les principes qu'elle tire d'elle-même n*ont ni sanction ni autorité suffisantes pour s'imposer à tous,

/i82 RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

Aussi la voit-on parfois tourner vers Dieu ses regards éperdus ^ et demander à sa providence la solution des grands problèmes qui agitent le monde. L'impulsion est donnée; Dieu aidaat^ le temps fera le reste.

Mais en attendant que l'œuvre s'accomplisse, la plaie toujours saignante du suicide demande des remèdes plus prompts et plus appropriés au présent. Nous avons indiqué ces remèdes, et nous avons prouvé, croyons-nous, que le retour à une application rigoureuse des lois canoniques contre le meurtre de soi-même serait d une utilité certaine et immédiate. Nous avons établi en même temps, et en nous appuyant sur des motifs puissants et irrécusables, que la législation civile pourrait intervenir d'une manière efficace ; d'abord en inscrivant Tacte du suicide parmi les délits ou les crimes, ensuite en interdisant d une manière absolue la publicité donnée par la presse aux faits de mort volontaire. L'exemple du passé et l'observation des faits nous donnent la ferme conviction que ces mesures, qui rentrent pleinement dans les droits et les attributions des pouvoirs publics, auraient une efficacité sérieuse, et arrêteraient un grand nombre de malheureux sur lés bords de l'abîme.

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