SN QE
plus à le faire elle cause chez l'individu un trouble tel qu’elle détermine chez lui la résolution de se tuer. Or c’est l’homme qui, au point de vue de la société, est juge de ses rapports avec ses semblables, c’est donc sa volonté seule qui décidera si ces besoins sont satisfaits. Tout ce qui n’est pas lui ne peut donc agir directement sur sa décision, et c’est pour ces motifs que les faits extérieurs n'ont jamais pu servir à expliquer la variation des morts volontaires. Qu'importe en effet telle cause si celle-ci n’agit point sur l'individu, si elle n’entrave pas sa sociabilité? Etc’est pourquoi les statistiques se sont multipliées, que, de tous les faits, de tous les actes de l’existence, on a fait des causes de suicide, bref qu'on lui a donné une étiologie d’autant plus étendue qu’elle est plus vague.
Tout ce qui n’est pas l’être dans son intelligence et sa volonté ne sera donc motif à mort volontaire qu’à une condition, et c’est la seule, que l'individu se considère par ces faits mis hors de la société. C’est parce qu'il se juge isolé qu'il se tue. Or, ce jugement existe par lui-même vrai ou faussé. Il peut être modifié dans un sens ou dans un autre par des événements extérieurs à l'individu. Et enfin il trouve plus ou moins à s’exercer suivant les circonstances propres à chacun de nous.
Nous allons montrer que le suicide résulte de ce que ce jugement est plus exalté et de ce qu’il est plus souvent mis en œuvre, parce que, dans de telles conditions, il arrive fatalement un moment où il se trouve faussé par les impressions reçues en trop grand nombre.
Mais s’il est faussé il n’en subsiste pas moins et c’est parce qu’il juge comme un acte nécessaire de mourir, sa
Hauviller 6
IRD ee sociabilité n'étant plus garantie, que individu se suicide. On a voulu en effet faire du suicide une sorte de folie. Tout suicidé est un fou, et cette théorie s’est surtout accréditée pour des raisons de convenance religieuse. L'Eglise rejetant celui qui se donne la mort, si l’on démontre qu’il n’a pas commis un acte volontaire, donc que sa responsabilité n’est pas engagée, naturellement on ne peut plus lui en tenir rigueur et lui refuser les honneurs du culte. Il ne faudrait pas croire que ce soit là une simple théorie du public, car des médecins, nous allons le voir, ont tenu le suicide pour une folie.
Ce qui domine toutes les thèses qui représentent le suicide comme une folie c'est que celui-ci, étant involontaire, ne mérite aucune réprobation. Ainsi pour Esquirol « le suicide offre tous les caractères des aliénations men- « tales », — « l’homme n’attente à ses jours que lorsqu'il « est dans le délire et les suicidés sont aliénés » — et comme conclusion : du moment que ce n’est pas volontairement qu'on se tue, le suicide ne doit pas être puni par la loi.
Même opinion se trouve exprimée par Falret, Moreau de Tours : « disons en thèse générale qu’instinctivement « on penche d'autant plus vers l’affirmative (à savoir que « le suicide doit être regardé comme le résultat d’une « aliénation mentale) que l’on a fait de la tolie une étude < plus approfondie, que l’on a acquis plus d’expérience « et qu’enfin on à vu plus d’aliénés ».
C’est encore la thèse de Bourdin.
Enfin plus récemment Morselli a voulu soutenir la
même opinion en s'appuyant sur la statistique, et en effet
ro
il arrive à construire une échelle où nous voyons que là où il y a beaucoup d’aliénés il y a beaucoup de suicidés miis On n’y trouve pas une concordance plus précise, les. chifires les plus faibles d’aliénés ne correspondent pas aux plus faibles des suicidés et de même pour les maxima. Une autre erreur qu'a fait Morselli, dit M. Durkeim, c’est d’avoir compté les idiots parmi les aliénés. « Morselli, dit cet auteur, ne le déclare pas expressément, mais cela ressort des chiffres mêmes qu’il donne. Ils sont trop élevés pour représenter les seuls cas de folie, Comparez le tableau donné dans le Diciionnaire de Dechambre et où la distinction est faite. On y voit clairement que Morselli a totalisé les fous et les idiots ». Et Morselli luimême est obligé d’avouer que dans la même recherche portant sur les provinces italiennes les résultats ont été peu démonstratifs. |
Ainsi la statistique nous laisse déjà apercevoir que l'association du suicide et de la folie n’est pas possible» qu'ils ne sont pas liés par des rapports de cause à effet: le suicide est une chose, la folie en est une autre.
C’est pour avoir mal déterminé la nature du suicide, n’avoir pas su le dégager des circonstances qui l’entourent mais n’en sont pas partie intégrante que l’on arrive au résultat exprimé par Esquirol à savoir que « le suicide se montre avec des caractéres très afférents ». C’est pour n'avoir pas fait ressortir très nettement son caractère volontaire et son but bien déterminé que le même auteur écrit à son sujet le mot « délire » et qu'il en fait « un phénomène consécutif à un grand nombre de causes di-
verses ». Et il ajoute « ce phénomène ne peut caractéri-