‹ Du Suicide: Unité de son étiologie. Son traitementChapitre 23 sur 30 · MERS UE · texte numérisé non relu

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ser une maladie ». Cela tient à ce qu’au suicide on a donné «un grand nombre de causes diverses, » à ce qu’on lui a fait une étiologie toute physique, à ce qu'on a considéré comme le déterminant tous les faits avec lesquels il s’est rencontré. Or, nous l’avons vu, létiologie du suicide est plus haute que cette réunion de concomitances, elle domine ces causes à action localisée, puisqu'elle s'attaque à la personnalité même de l'individu dans ce qu’elle a d’essentiel. Si l’homme se donne la mort, c’est parce qu'il veut se la donner, qu'il juge qu'il doit agir ainsi, et peu importe, dans de telles conditions, que ce soit tel ou tel fait qui l’y détermine puisque, en labsence de telle ou telle cause, il se tuerait à l’occasion d’une autre. Quantité de choses peuvent le troubler dans l’exercice de ses besoins primordiaux : la conservation de soimême et la procréation, mais ne le pousseront au suicide que si lui-même juge qu’il lui est devenu impossible de se satisfaire. L’étiologie du suicide est donc morale et non physique, et le suicide est un phénomène qui relève de causes psychiques. Ses caractères sont donc, contrairement à la théorie d'Esquirol, très nets et très limités. Qu'ils se dérobent parfois derrière des apparences très différentes entre elles, ils n’en persistent pas moius toujours les mêmes lors qu’on les a débarrassés des divers épisodes qui s’étaient suraJoutés.

Quels sont ces caractères propres du suicide ?

C’est la mort dans des circonstances particulières, qui sont :

4° La volonté bien arrêtée de se tuer,

2° Quel qu’en soit le moyen,

Le

Pourvu que le suicidé sache bien qu'il va se donner la mort.

Ces trois formules sont le trépied nécessaire du suicide; modifiez l’une quelconque et vous négligez ane partie des morts volontaires ou vous mêlez à celles-ci des actes qui n’ont du suicide que l'aspect, des morts faussement dites volontaires, bref ce qu’on peut appeler des pseudo-sur- ‘cides.

Pour n'avoir pas observé srupuleusement ces bases on voit quelles erreurs on a pu commettre et comment on est arrivé, suivant l'expression d’Esquirol, à établir « des propositions démenties par l’expérience ».

Contrairement à l’opinion de cet auteur, qui fait, nous l'avons vu, du suicide l’épisode de plusieurs sortes de folies, Bourdin en fait une sortede folie, une manie. Or il est difficile d'admettre, aujourd’hui que nous connaissons l’enchevêtrement des facultés, que nous savons combien elles sont solidaires les unes des autres, il est difficile, dis-je, d’admettre que seule une faculté soit prise, que seul un coin du cerveau soit lésé. Le cerveau n’a, à sa disposition, qu’un nombre très restreint de modes réactionnels, aussi arrive-t-il que pour des causes diverses il réagit de même façon et c’est ce qui a lieu pour la mort volontaire. Nombreux sont les faits qui peuvent gêner l'homme dans la satisfaction de ses besoins nécessaires mais ils ne seront une gêne à l’existence que le jour où l'individu les considère comme te:s. Lc cerveau subit donc des atteintes nombreuses mais il n’a pour éux tous qu'une réaction unique, l’idée qu’il s’en fait, et c’est pour-

quoi du même coup nous voyons le même effet résulter

2 f0'Ee de causes si diverses et comment l’étiologie du suicide se ramène à l’unité.

A ces considérations d’étiologie se joignent des observations reposant sur des chiffres qui nous font ressortir clairement que folie et suicide sont deux phénomènes nettement distincts.

Alors que, suivant Koch, la population féminine des asiles, prise à tous les instants, esttoujours de beaucoup supérieure à celle des hommes (1,30 pour millé femmes au lieu de 1,18 pour mille hommes), au contraire le suicide est bien moins fréquent chez elles. Pour une fémme qui se tue on a quatre suicides d'hommes. Ce qui vient à . l'appui de notre théorie àsavoir que l'individu se tue d’autant plus que ses rapports avec la société sont plus fréquénts, que sa part est plus plus active dans la lutte des intérêts vitaux.

D’autres résultats viennent confirmer la non-concordance de la folie et du suicide. De toutes les confessions religieuses c’est le judaïsme qui garantit le moins de la folie, car par millier d'individus on ade 1,42 à 5,33 aliénés, tandis que ce nombre, chez les catholiques, tombe de 0,78 à 2 et chez les protestants n’est plus que de 0, 65 à 2,64 aliénés. Inversement ce sont ses adeptes qui sacrifient le moins à la mort volontaire et cela dans une proportion très marquée. Si passant d’une cause générale, à cause de son extension, comme les religions, nous cherchons quelle influence exerce l’état de progrès et de civilisation propre et particulier à chaque pays, ici encore suicide et folie ne sont pas dans le même rapport, bien plus, il sem-

ble que le minimum de l’un correspond au maximum de l’au-

Ru SRE

tre. Enfin, cette différence existe aussi marquée si l’on prend pour base de comparaison l’âge des individus. Alors que la tendance au suicide va croissant de l’enfance à la

vieillesse la plus avancée, la folié a son maximum à l’âge dé maturité puis elle diminue et atteint son degré le plus faible pendant la vieillesse.

. Rien ne nous permet, en conséquénce, d'associer le suicide et la folie, et de ces conclusions ressort en outre une constatation importante, essentielle même à la question que nous avons à résoudre. Ni la civilisation, ni la religion, ni l’âge, ni le sexe, n’ont sur laliénation et la mort volontaire une influence similaire, c’est donc qu'il existe entre elles deux une différence capitale. Et en effet alors que la folié résulte de facteurs généraux, qu’elle résulte dé causés communes à un grand nombre

d'êtres, le suicidé est un phénomène qui atteint chaque individu pérsonnellement, et n’a pas un retentissement sur un groüpe ou une classe.

Faut-il alors complètement rejeter la folie de la question suicide ? Oui commé cause, mais il faut la conserver si nous voulons établir la psychologie du suicidé.

De mème que l'anatomie pathologique a servi à fixer l'anatomie normale du système nerveux, a permis d’en détérminer la structure régulière et d’en fixer lés fonctions, c’est par les troubles de la pensée que nous allons pouvoir saisir les diversesidéés par lesquelles passe un hommé pour admettre én dernier lieu cette idée dé la mort.

Que désirons-nous établir par cette méthode ?

| Entre ce moment où le suicidé va commettre son acte,

où il Va faire « le geste qui tue », entre ce moment pré-

MÉQo

cis où par son corps il existe encore mais où dans son esprits’est déjà établie victorieusement la volonté de mourir, — moment précis et plus ou moins court, où quelques circonstances qui aient précédé l'exécution et la décision, l'individu se trouve dans un état d'esprit toujours le même, qui résulte de la victoire des principes de mort sur ceux de vie,et qui est le besoin de disparaître, — entre ce moment et celui où l'individu subit l'atteinte de ce à cause de quoi il vase tuer, s'écoule tout un laps de temps plus ou moins développé rempli par une série d’associations d'idées. Ce sont celles-ci que nous voulons suivre,

Une remarque, que nous devons faire tout d’abord parce que c’est sur elle que repose tout raisonnement humain, est la suivante : les hommes se divisent en audiüifs et en visuels. Ces deux classes les enferment tous.

Prenons un individu qui lit, il a deux façons de s’assimiler le texte qu’il a devant les yeux. Dans un premier cas il se lit à lui-même, et cela est si vrai que nous voyons ses lèvres s’agiter parfois même il murmure des mots, et ce qu'il retient ce sont les sons que tout bas il a prononcés et qui sont venu frapper son oreille. C’est un auditif.

Le visuel, lui, voit le texte, il en prend dans son cerveau une véritable photographie, il retient la forme des caractères, leur disposition, leurs rapports. Alors que le premier cause, celui-ci est muet, bref on peut dire que le premier comprend par les sons qu’il émet, le second par les objets qu’il voit. Et cela se retrouve lorsqu'il s’agit pour eux de se souvenir, Alors que le visuel projet-

tera en quelque sorte sur un écran imaginaire la page qu'il

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voudra relire, le second se rappellera par l'association des sons qu’il se redira. Ceci est vrai pour l’homme sain, ceci l’est encore pour l’aliéné et va dominer toute la question du suicide chez l’aliéné et fournir l'explication des associations d’idées qui yont mener l'individu au suicide.

Le suicide, chez l’aliéné, nous conservons ce mot, mais en disant de suite que ce n’est qu’un pseudo-suicide, provient de deux causes : 1° par ordre venu du dehors, 2° par troubles du caractère.

Le fou se tue par ordre venu du dehors. Si c’est uu auditif il va entendre des voix impérieuses qui lui ordonneront de se tuer, si c’est un visuel il va voir des ennenus qui le poursuivent, qui le menacent. Cette division est si tranchée que Paliéné ‘qui entend ne peut jamais décrire les personnages qui lui parlent; il dira qu’il ya des voix d'hommes et de femmes, ou des unes seulement, mais demandez lui comment sont faits ceux qui lui causent etil vous répondra : « Je les entends, mais je ne les vois pas ». L’inverse se produit pour le visuel. Il voit des individus se précipiter sur lui des armes à la main, des couteaux, des revolvers, bref tout un arsenal, mais ce sontdes ennemis muets. Ils ne crient pas,ne l’injurient pas, ils ne font que des gestes terribles. De ces hallucinations va résulter le suicide, c’est parce qu’on lui ordonne de se tuer, c’est pour échapper à un danger que le fou se suicide. Un cas typique de ce genre de mort violente, mais non volontaire, donc ce n’est pas un vrai suicide, est raconté par Guy de Maupassant. Un individu, un soir, au café,

pour un motif quelconque, a une altercation avec un con-

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sommateur. Un échange de cartes se fait, et les pourparlers aboutissent à ünereucontre inévitable pour le lendemain matin. L'homme rentre chez lui, et à peine couché, la pensée lui vient que demain à pareille heure, il sera peutêtre mort. [e n’est pas qu'il ne saché tenir une épée, certes si, il est un habitué des salles, tandis que son adversaire, un modeste employé, né connaît de l’escrime que le nom. Il est donc sûr de son affaire : iln’a rien à craindre. Sans doute, mais encore faut-il se défier des surprises, redouter le hasard. Il lui semble déjà se voir étendu sur l'herbe, ayant perdu tout son sang. Comme maintenant, on l’a rapporté, et ses formes se dessinent sous le drap, mäis il sera mort. Bref, s’exaltant peu à peu, l’idée de mort inévitable s’établit en lui violente, inéxorable. Elle’ revient sans cesse, malgré tous ses eflorts à la chasser. Et la nuit se passe. Le jour se lève où il va se battre où il va peut-être mourir. Machinalement il joue avec son revolver. Tout à coup on frappe à sa poñte, ce sont ses témoins. N'y tenant plus, et pour échapper à cétte idée de mort, il se’ fait sauter la cervelle. Il s’est donc tué par

péur de mourir.

Tel est le suicide par hallucinations, donc par suite d’une influence extérieure à l'individu, Où comprend que s'il vient à se manquer, l'individu nerenouvelera sa tentative qu'’autant que ces hallucinations visuelles ou audi-

tives se représenteront à lui,

2° Dans le second cas, c’est par suite de troubles de ! l'intelligence que l’aliéné se tue. Ces troubles sont dûs

à uñ manque d'équilibre de la volonté, C’est parce qu’il

OT = n'a plus lénergie suffisante pour dominer les sentiments variables qui l’assailleut que l'aliéné se laisse aller à la mort violente.

IT en est qui, quoi qu'il arrive, ne saisissent des choses que le côté triste, le côté malheureux. Tout ce qu'ils font, tout ce qui leur survient, est pour eux motif à être triste. Ils vivent dans un état perpétuel d’abattement Rien n’est favorable à leurs entreprises. Bref pour eux et toujours, le malheur rien que le malheur. On conçoit. qu'avec de tels sentiments la vie devienne un objet de dégoût, qu’elle ne vaille pas la peine d’être vécue. Aussi chez eux les récidives sont-elles fréquentes puisqu'ils ne voient que ce moyen d'échapper’ à cette tristesse exagérée et continue, d’autant plus redoutable que, venue sans motif, elle se continue sans cause. Ce sont ces malades qui fournissent ces voyageurs toujours en route, qui ne s’arrêtent que pour repartir, qui à tout ce qu’on peut leur dire répondent: « À quoi bon ? » en un mot véritables Juifs-Errants de la mélancolie. Un de ces types a été décrit par Maxime Du Camp dans « /es Mémoires d'un suicidé ». « Moi répondit-il, je m'appelle Jean Marc, « j'arrive du Caucase, à travers la Perse’, le Kurdistan, la « Mésopotamie et l’Arabie ; je me rends à Alexandrie, où « je m’embarquerai pour la France ou tout autre pays, « selon la fantaisie qui me poussera ». Ce n’est pas « fantaisie » qu'il dévrait dire, c'est ennui. Cest lui qui le pousse, c’est devant lui qu’il se sauve, mais en vain, car comme tous ses malades il finit par renoncer à la lutte etne retrouve un instant son énergie qué pour se tuer.

Dans ses leçons cliniques de 1897, M. le professeur Jof-

froy rapporte le cas de cette mélancolique qui se promenait sans cesse ou plutôt qui allait et venait dans sa cellule « comme une bête fauve dans sa cage », et qui ne s'arrêta que le jour où elle eut aux pieds des ampoules telles qu’elle dût s’aliter. Ils semblent, dans la vie, n’Obéir qu’à leur fantaisie, suivant le mot de Jean-Marc de Maxime Du Camp. Il n’en est rien, car la fantaisie implique le libre arbitre, et ces malades n’ont ni la volonté, ni le pouvoir de s’arrêter, ou de marcher.

Comme, dans la légende de leur ancêtre, le Juif-Errant, qui d’ailleurs n’est qu'un mélancolique (cf. son histoire), une voix crie au maudit : « Marche » Et même une sorte d’impulsion en avant pousse ces malades à se déplacer, à aller. où ? ici ou là, peu importe pourvu qu'ils aillent.

Ce suicide, mieux cette mort violente de laliéné, semble avoir un but, échapper à une tristesse sans cesse renouvelée et d'autant plus puissante, mais il en est d’autres qui n'ont pas cette excuse.

À un degré moindre dans les motifs à se tuer existe le désir de cet aste. Ce n’est pas pour échapper à un danger, pour obéir à un ordre que l’aliéné se donne la mort. [Il éprouve le besoin de mourir, rien de plus. Il na pas de dégoût de la vie, celle-ci ne lui pèse pas outre mesure, non, maisil a uneenvieirrésistible de disparaître. Qu'on ne lui demande pas pourquoi ille fait, il demeurera tout surpris de la question et répondra qu’il n’en sait rien, Il vous dira « monenvie est absurde, comme vous je m’en rends parfaitement compte, mais que voulez-vous, cela me fait plaisir et je me tue. Ne m'en empêchez pas, je

serais si malheureux ».

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Et c’est si vrai qu'ils n’ont que ce désir, rien que ce besoin de se donner la mort, qu'il suffit qu’ils en aient fait la tentative pour que cessent celle anxiété, cette oppression qui les enserre, cette tristesse qui va chaque jour augmentant. Mais ce n’est qu'une trêve de plus où moins longue durée, un jour reparaït l'envie et ni la réflexion ni le raisonnement ne peuvent rien contre elle.

Le malade engage une lutte dont nécessairement il est le vaincu, et l’on comprend qu'il arrive fatalement, après un nombre plus ou moins grand de tentatives avortées, à prendre ses dispositions de façon telle qu’il meure pour satisfaire son désir.

Dans ce cas de suicide, dit obsessif, de pseudo-suicide d’aliéné, il y a donc désir, besoin à satisfaire d’une part, résistance de lautre, il y a donc lutte, combat iné- Gal d’ailleurs parce que l'individu n'a pas l’esprit sain, qu’il manque d’énergie suffisante à se réfréner, mais cependant il y a acte intellectuel.

A un troisième degré, plus inférieur, il n’y a plus motif même imaginaire, à se donner la mort. Pourquoi se tue-t-on dans ce cas? Ce n’est pas pour échapper à des ennemis, pour satisfaire un désir obsédant. Non, Paliéné se tue sans idée fixe, préconçue, mais par suite d’une impulsion brusque et irrésistible. Il n’y a pas chez lui d'état halluciuatoire ou obsédant mais un besoin de se tuer qui. à peine né, pousse le fou à le mettre à exécu tion. C’est à l’occasion d’un couteau, qu’il aperçoit, d’un pont, qu'il traverse, que surgit brusquement l'idée de se tucr et sans réfléchir s’il a motif à le faire, si quelque cho-

se l'y engage, il saisit le couteau et se tranche la gorge

ou se précipite dans le vide. En un mot il est dans la situation de l'individu qui, pris de vertige, marche, en véritable somnambule, vers le gouffre et y tombe sans avoir tenté le moindre effort pour échapper à cette destinée. C'est de l’automatisme, rien de plus, et dans ce cas Pénergie n'a même pas à s’ex2rcer, la volonté n’a pas à lutter puisque l’idée est à peine éclose que l'acte est accompli.

Telles sont les trois variétés de mort violente que présentent les aliénés. Sont-ce véritablement des suicides ? Nous répondrons : Non. Qu'est-ce qui caractérise en effet le suicide, c’est la volonté, c’est son but. C’est parcé qu'il le veut et parce qu'il veut mourir que l'individu sain se donne la mort, et non point pour obéir à des hallucinations ou à des obsessions. En outre il ne prend cette décision qu'après avoir mis en balance les motifs qu’il aurait de vivre et ceux qu'il a de se tuer, et cette balance il ne l’établit qu’au sujet de faits qui sont venus troubler si gravement son existence que celle-ci est rendue impossible. Il y a donc là toute une part de responsabilité que nous ne retrouvons pas chez le fou. Si ce dernier meurt c’est pour échapper à des assassins et dans sa précipitation il tombe par accident, d'un lieu élevé, c’est pour obéir à des ordres, satisfaire un désir, bref, c’est par suite d’une volonté extérieure à la sienne. Or, où il n’y a pas volonté on ne peut pas admettre la responsabilité, qualité première de l’homme sain. Suicide et folie sont donc deux façons d’être, deux résultats exactement contraires.

Tandis que lindividu normal va se tuer pour des cau-

ses qu'il sait extérieures à lui et qui proviennent, pour ainsi dire, du cadre au milieu duquel il se débat, c’est à la suite d’hallucinations visuelles ou auditives que le fou se donne la mort. L’aliéné, dans ce cas, extériorise sa pensée, 1l en fait quelque chose d’étranger à lui même; il « n’imagine » plus, ne « se représente » pas telle ou telle scène, pour lui, il-a affaire à la réalité, il entend ou il voit, Il ne se formule pas des idées, ne se rend pas compile que cela se passe en lui, il ne discute pas avec lui-même mais « il entend des voix qui disent d'agir ains; ou autrement, » il « voit des personnes qui le poussent, le conduisent » Il est dans la situation d’un homme dont le rêve se continue à l’état de veille, rêve qu'il crée de toutes pièces et qu'il ne sait pas séparer de la réalité, Le rêve pris pour la réalité voilà ce qu’est l’hallucination, Où Phomme sain dit: « Jai rêvé », le malade proclame « J’a; vu, j'ai entendu », confondant l’apparence et la vérité. L'existence du fou est un mirage continuel.

Voici ce que dans Le Journal, nous isons sous la signa-

ture de Georges Rodenbach:

L’ACGCOMPLISSEMENT

« Les fous ne sont pas à plaindre. Souvent ils ne font ainsi que se réaliser. Ils deviennent ce qu'ils rêvaient d’être et n'auraient jamais été. Ils voient, enfin, ce qu'ils attendaient. Leurs projets arrivent. Ils vivent leurs

songes. C’est comme leur intime avènement, car leur

manie est conforme à ce qui fut leur désir le plus aigu,

Op ue leur plus secrète nostalgie. L’ambitieux, dans le délire des grandeurs, atteint vraiment ses hautes visées : il possède des richesses sans fin, il commande à de vaste peuples, il ne correspond plus qu'avec des souverains. Celui que trop de piété exalta parvient tout à coup, s'il tombe en démence, à l’état mystique très parfait; et la monomanie religieuse lui rend effective la présence de Dieu, la possession des paradis. Aïnsi toujoursila folie réalise le but choisi par chacun. Elle pousse jusqu’au bout, dans le sens où on inclinait. Elle intervient comme une pitié pour ceux dont la destinée trop exigeante ne pouvait aboutir. Et, par elle, souvent, on s’accomplit soi-même.

En somme, les fous ne perdent peut-être que la raison des autres choses, pour s’addonner exclusivement, et

jusqu’au paroxysme, à celle qui leur importa le plus.

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