A» MAME ET O, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
INTRODUCTION
L’histoire nous découvre quelquefois un ordre complet d’idées qui, durant plusieurs siècles, ont régné avec honneur, et que les siècles postérieurs ont oubliées ou dédaignées. Telle était naguère la situation dans laquelle nous étions relativement aux monuments de l’architecture ogivale ; telle est encore en ce moment notre position par rapport au symbolisme dans les églises du moyen âge. S’il est une science , autrefois généralement répandue, aujourd’hui presque entièrement ignorée, c’est surtout celle de la signification des formes consacrées
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dans la construction et la décoration des édifices religieux. En vain ferait-on appel aux hommes érudits qui cultivent avec un si noble courage le champ de nos antiquités chrétiennes et nationales, la plupart ne répondraient pas, quelques-uns même riraient. Au moyen âge , le symbolisme représentait une longue et magnifique série d’idées que tout le monde comprenait et savait par cœur. De nos jours, dans notre siècle positif, en usant ici d’un mot emprunté à la langue des affaires , nonseulement on n’a pas l’intelligence du langage mystérieux de F allégorie, mais encore on est porté à se moquer de ceux qui ont la simplicité d’y croire.
Et pourtant il est impossible à l’antiquaire et à l’historien de prendre une idée exacte de l’œuvre du moyen âge , s’ils ignorent le sens des formes hiératiques et mystiques pendant si longtemps en usage. Les pierres si bien travaillées de nos cathédrales seront muettes pour eux , s’ils ne sont initiés à la connaissance des antiques traditions. Les artistes chrétiens auront eu beau confier à mille détails dans les églises le témoignage écrit de leur foi , de leur espérance , de leur amour, l’œil dis-
trait ne saura découvrir à travers les riches ornements que des formes inertes , plus ou moins gracieuses , plus ou moins délicates, mais privées de vie et de sentiment.
Quant au chrétien , instruit de l’importance que l’Eglise attache à une foule de cérémonies mystiques et d’usages ou de rites éminemment symboliques, soit dans le culte extérieur et solennel , soit dans l’administration des sacrements , il n’a point oublié le principe qui a engendré le symbolisme toujours en vigueur dans nos temples. S’il a gardé la connaissance de la valeur morale d’un certain nombre de faits symboliques ; par le malheur des temps , sa mémoire a perdu la signification d’une quantité plus grande encore. Il faut donc , pour lui , renouer le fil rompu des traditions ecclésiastiques.
Nous croyons rendre un véritable service aux uns et aux autres en travaillant à faire revivre , autant qu’il est en nous , les admirables enseignements du symbolisme chrétien. Entreprendre de populariser une science que nous regardons comme l’indispensable auxiliaire de l’archéologie et de la liturgie , c’est satisfaire à un besoin universelle-
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ment senti , et ouvrir à l’observation une voie nouvelle et féconde. Nous serions heureux si nous pouvions contribuer en quelque chose à jeter les fondements d’une science qui , certainement , un jour, prendra de vastes accroissements. Nous ne nous faisons point illusion sur la faiblesse de nos efforts , mais nous espérons qu’ils ne seront pas tout à fait inutiles à ceux qui aiment nos antiquités sacrées.
Se livrer à l’étude des arts chrétiens , uniquement pour saisir dans quelques-unes de ses plus belles manifestations le génie accordé à l’homme, ou pour suivre les développements successifs de la pensée humaine dans ses applications à l’architecture, à la sculpture, à la peinture, à la musique, c’est, sans contredit, se proposer un but louable et élevé ; mais nous aurions un semblable travail pour stérile et vain , si nous ne cherchions pas , avant tout , à le diriger vers une fin plus sublime. Suivant une belle pensée de saint Augustin, les beaux-arts sont destinés à conduire à Dieu , harmonie éternelle ,
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source de tout bien et de toute beauté. C’est en Dieu que nous trouvons le premier principe de l’idéal , sans lequel la forme n’est rien , aussi bien dans la littérature que dans les arts plastiques. Dans un traité de la véritable religion , le même saint Augustin emploie trois chapitres à démontrer de grandes idées sur les arts , sur Dieu considéré comme vérité immuable , règle souveraine de tous les arts. Nous ne découvrons avec les yeux du corps que les plus grossières images de cette règle éternelle : l’œil de l’esprit peut seul l’entrevoir. Les plus belles choses humaines offrent des traits et des marques de l’unité première, type éternel du beau.
Cette manière élevée de considérer les beauxarts n’est que l’application la plus générale du principe du symbolisme. Les œuvres de la création sont pour nous le plus saisissant emblème de la puissance, de la sagesse et delà bonté de Dieu ; chaque être créé, depuis la gigantesque baleine jusqu’au moindre moucheron, depuis le cèdre majestueux jusqu’aux mousses microscopiques, peut être considéré comme le vivant symbole des infinies perfections de Dieu. A l’aspect des merveilles de la
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nature, nous pouvons nous écrier avec le Roi- Prophète : « Les cieux racontent la gloire de Dieu , et le firmament annonce l’œuvre de ses mains. »
Pourquoi les chefs-d’œuvre artistiques ne pourraient-ils pas être regardés comme le reflet d’une pensée supérieure à la forme extérieure? Tous les auteurs qui ont écrit sur l’esthétique ont émis à ce sujet des idées plus ou moins justes, plus ou moins lumineuses. Nous aurons garde de nous lancer à leur suite dans les nuages de l’esthétique germanique ; nous constatons seulement un fait universellement admis. Or ce reflet qui reluit si magnifiquement dans ces œuvres éminentes n’est-ce pas encore comme un symbole ? Il suffît qu’une idée ou un sentiment soit caché sous une enveloppe extérieure , pour que la forme , en elle - même froide et sans vie , s’anime au contact du symbole.
Nous avons considéré jusqu’à présent le symbole au point de vue le plus général et dans sa signification la plus étendue; nous devons maintenant ajouter quelques observations sur son importance et son emploi spécial. Chez tous les peuples et à tous les âges, on s’est plu à attacher à certaines formes de
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convention un sens particulier inspiré, soit par les croyances religieuses , soit par les affections de la famille, soit par les souvenirs de l’amitié, soit par l’amour de la patrie. Tous les sentiments généreux qui font constamment palpiter le cœur de l’homme et qui ont le privilège de passionner les âmes bien nées , ont toujours été rendus d’une manière grande et noble par de magnifiques emblèmes. Nous nous écarterions trop de notre sujet si nous voulions indiquer, même en passant, quelques-uns des nombreux signes symboliques usités de toute antiquité. Nous devons nous borner à énoncer cette proposition, que la société chrétienne a exprimé ses dogmes principaux dans des formes mystiques et symboliques que nous retrouvons sur nos plus vieilles basiliques. Comprendre la valeur des formes figuratives répandues à profusion dans nos monuments religieux, c’est lire des pages éloquentes de théologie positive.
Cette langue des symboles , dans la plupart des expressions qui la composent, est formée artificiellement. C’est assez dire que l’observation seule ne saurait la reconstituer, et qu’il faut avoir re-
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cours aux hommes qui l’ont parlée et qui peuvent seuls convenablement l’interpréter. Il existe des antiquaires animés des meilleures intentions , doués d’une perspicacité peu commune, qui se sont laissé malheureusement emporter par les caprices de leur imagination , et qui , séduits par d’ingénieuses explications, ont voulu entraîner la science dans un arbitraire sans règle et sans loi. Nous louons leur courage; mais nous déplorons le résultat fâcheux auquel ils sont arrivés : ils ont discrédité aux yeux de personnes graves , ce qu’ils appelaient le symbolisme et ce qui n’en était que la parodie. C’est afin d’éviter un écueil aussi dangereux que nous avons traduit les passages les plus curieux sur le symbolisme du Rational des divins offices , par Guillaume Durand , évêque de Mende. Les auteurs anglais , MM. Neale et Webb , avaient ouvert une marche rationnelle sous ce rapport , dont nous avons tenu à ne pas nous écarter. C’est évidemment aux auteurs du moyen âge qu’il faut aller demander la clef des signes symboliques , que l’on pourrait presque appeler les signes hiéroglyphiques du moyen âge.
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En envisageant le symbolisme sous un autre point de vue , on trouve que l’usage en est fondé sur la nature de l’esprit humain , qui aime souvent à cacher sa pensée sous un voile à demi transparent. Celui qui sait dégager la vérité de son enveloppe symbolique , a le double plaisir d’enlever l’écorce et de savourer le fruit qu’elle recouvre. Les âmes sensibles et délicates se plaisent à exprimer leurs pensées et leurs sentiments sous la forme mystérieuse de Y emblème et de Y allégorie : il semble que l’expression en charme davantage. Cette langue, si variée dans ses ressources, si riche dans ses constructions, ne vieillit jamais : elle est parlée de tous les peuples et de tous les hommes ; c’est vraiment la langue universelle.
L’usage du symbolisme a toujours été en vigueur dans l’Orient. L’imagination brillante et colorée des populations de l’Asie , la vivacité de leur esprit , devaient leur rendre plus agréable encore cette manière ingénieuse de communiquer la pensée, en l’entourant d’une ombre mélangée de lumière. La Bible nous offre fréquemment des traits de ce genre. Les prophètes, en s’adressant à la
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multitude , rendaient leurs enseignements plus persuasifs en les présentant sous la forme d’une allégorie frappante. La plupart des images employées dans nos livres saints sont empruntées au spectacle de la nature ; les autres sont prises des usages de la vie commune et des coutumes de la nation : nous expliquons facilement les premières, tandis que nous sommes arrêtés par les secondes , sans espoir de les jamais bien comprendre. Cette espèce de symbolisme , si simple et si attrayante , a été consacrée par l’emploi fréquent que le Sauveur en fit lui-même dans ses prédications au peuple. Il parlait souvent en paraboles , dit l’historien sacré , et
nous lisons dans l’Evangile beaucoup de ces paraboles , que les Juifs charnels et grossiers ne comprenaient pas , et dont les disciples mêmes avaient peine à saisir le sens.
Laissons cet aperçu historique et exposons brièvement quelques réflexions sur l’origine philosophique du symbolisme chrétien. C’est un objet très-vaste : nous l’effleurerons à peine.
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La philosophie ancienne avait entrepris , sans réussir, de résoudre un difficile problème : c’était de concilier et de réunir les deux principes de la connaissance et de l’existence, l’idéal et le réel. Nous pouvons bien ajouter que , sur les traces des anciens, les philosophes modernes s’agitent violemment pour arriver à la solution du même problème. Les Platoniciens reconnaissaient les idées, mais ils se consumaient en d’inutiles efforts pour leur donner une vie indépendante : ils furent conduits à diviniser les abstractions qu’ils avaient rêvées : de là , le paganisme de Plotin et de Proclus. Les Péripatéticiens s’arrêtaient à l’étude des réalités ; mais ils s’épuisaient en vains labeurs pour les ramener à des catégories qui n’avaient qu’une valeur logique et souvent arbitraire : ils laissaient la science ouverte au matérialisme 1 .
La théologie des Pères décida la question au
i Dante et la philosophie catholique au xme siecle , par M. Ozanam.
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point de vue religieux , en laissant subsister quelques difficultés philosophiques , dont, plus tard, les écoles devaient s’emparer. Elle montra l’idéal et le réel confondus d’abord dans l’unité première , et se retrouvant ensuite unis à tous les degrés de la création, à toutes les phases de l’histoire.
En effet , le Yerhe éternel est la parole que Dieu se parle à lui-même , l’image qu’il engendre , l’idée infinie qu’il conçoit ; il est en même temps une réalité distincte , une personne divine. Ce que le Verbe est en soi, il le réfléchit dans ses œuvres. Ainsi tous les êtres créés ont une substance qui leur est propre, une essence incommunicable : on ne saurait les réduire, comme fait le panthéisme oriental , à n’être que des fantômes et des ombres ; et cependant on lit dans leurs formes visibles les pensées invisibles de leur auteur; la nature est un langage vivant.
De même les Ecritures inspirées contiennent des enseignements figurés par des actes , des vérités personnifiées sous des noms d’hommes ; la révélation tout entière se développe dans une série d’événements qui sont des signes. De là , ce système d’interprétation qui de la Synagogue descen-
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dit dans l’Église, de saint Paul à saint Augustin et de saint Augustin à saint Thomas, et qui reconnut toujours aux Livres saints deux sens , l’un littéral et l’autre mystique 1 . Le sens mystique se subdivisait encore suivant qu’il se rapportait à l’avénement de Jésus-Christ , à la vie future , aux divers états de l’àme dans sa condition présente 2.
Les écrivains du moyen âge tirent un large emploi du système symbolique dans leurs ouvrages théologiques et philosophiques ; remplis des pensées , des images , des faits exprimés dans la Bible, ils leur empruntèrent des formes pour revêtir leurs propres conceptions. Leur imagination sut trouver dans les personnages de l’Ancien Testament des types pour représenter leurs théories les plus abstraites , pour peindre leur pensée dans ses nuances les plus délicates, pour donner une
1 S. Paul, I. Corinlh., 10 ; Galat , 4 ; Hebr., 10. — S. Pierre, I. 5. — Origène, de Principiis , 4. — S. Jérôme ,in Oseam , 2. — Cassen, Collât., 14, 4. — S. Aug., de Utilitate credendi, 3. — S. Eucher, Liber formularum — S. Thomas, Summa Theol., pars 1, quest. l, art. 10.
2 Guillaume Durand consacre un chapitre tout entier à l’exposition des divers sens de l’Écriture , dont il indique l’emploi.
existence et un corps à leurs distinctions les plus subtiles. Nous faisons aujourd’hui trop bon marché d’une méthode qui a rendu des services et qui n’est pas dépourvue de charmes. Nous en trouvons un des plus curieux exemples dans le traité de Richard de Saint-Victor, De la 'préparation ci la contemplation , où la famille de Jacob sert d’emblème à la famille des facultés humaines. Rachel et Lia y jouent le rôle de l’intelligence et de la volonté; les deux fils de Rachel, Joseph et Renjamin, sont pris à leur tour pour les deux opérations principales de l’intelligence, savoir, la science et la contemplation ; et l’on a peine à croire avec quelle justesse, quelle subtilité et quelle grâce naïve le rapprochement se poursuit jusqu’à ses derniers termes. Nous n’avons pas le dessein d’en exposer la marche , mais nous ne pouvons résister au désir d’en citer un dernier trait. Dans l’extase contemplative, l’intelligence humaine s’évanouit : c’est Rachel qui meurt en donnant naissance à Renjamin '.
1 Riehardus à S. Victore. — De preparatione acl conlemplalionem , cap. xliv.
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L’ancienne loi , selon les croyances catholiques, figure la loi nouvelle , et tous les événements importants de la Bible remplissent une double fonction, historique et allégorique. Dans les écrits des saints Pères , nous lisons à chaque page que la religion mosaïque enfermait en figure ce que la religion chrétienne possède en réalité . Rien de plus frappant pour le philosophe chrétien que le spectacle des faits qui se déroulent chez les Juifs : chacun de ces faits y a, tout ensemble, une existence réelle et une signification figurative : chacun des plus illustres personnages y remplit un rôle historique et une fonction prophétique en même temps.
Symbole veut dire rapprochement. Quelle source intarissable de symboles dans ces faciles rapprochements des figures de l’ancien culte et des vérités de la religion présente ! Le sacrifice d’ Abraham , la vie si extraordinaire de Joseph , l’immolation de l’agneau pascal, le sang de cet agneau qui protège les maisons des Israélites contre les coups de l’ange exterminateur, la sortie d’Egypte , la nuée miraculeuse , la manne , l’eau du rocher,
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le serpent d’airain , etc., etc. , quelles magnifiques figures des principaux traits de la vie du Sauveur et des merveilles qu’il a opérées pour la rédemption des hommes ! Aussi , comme les artistes du moyen âge ont su introduire dans leurs compositions d’innombrables rapprochements , dont la signification symbolique est expliquée par le fait accompli , mis en présence î
Un des traits les plus curieux de ce dernier parti se voit fréquemment reproduit dans les vitraux à légendes du xme siècle : c’est la représentation de Jacob bénissant, avant de mourir, les deux fils de Joseph , en croisant les bras au-dessus de leurs tètes. Cette action inusitée montrait une préférence mystérieuse en faveur du plus jeune sur l’aîné : elle fut choisie comme symbole de la substitution des gentils aux Juifs par le mystère de la croix. Cette scène, très-bien interprétée dans le grand ouvrage des pères Martin et Cahier sur les Vitraux de Bourges, est reproduite à Bourges , à Tours, au Mans et ailleurs : elle surmonte le Christ en croix , comme pour démontrer que , par îles mérites du sang divin , s’est opéré le plus
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grand prodige de la justice et de la bonté de Dieu.
Cette double fonction historique et allégorique attribuée aux personnages de T Ancien Testament, ne leur appartient pas exclusivement; elle convient à juste titre aux saints de la loi nouvelle. Les bienheureux qui triomphent dans le ciel ne sont pas seulement des types immobiles livrés à l’admiration de la terre ; ils interviennent dans ses destinées au moyen d’une puissance mystérieuse , qui se nomme le patronage. Cette protection acquise à chacun de nous par le droit sacré du patronage ne se borne point à une simple relation individuelle , déterminée par le nom de baptême , souvent choisi au gré du caprice, par un vain amour de l’euphonie , ou par des raisons moins graves encore ; elle s’exerce dans des proportions plus vastes, selon des lois plus certaines. Les familles, les cités, les royaumes ont de glorieux médiateurs qui leur appartiennent par le sang , ou
qu’adopta la reconnaissance ; longtemps les ordres de l’Etat , les doctes compagnies , les corporations d’artisans célébrèrent avec amour ceux qui avaient sanctifié leurs travaux. Toutes les conditions et tous les âges conservent encore leurs intercesseurs privilégiés; il est des lieux que protège une mémoire vénérée; tous les jours de l’année sont placés sous une invocation qui les consacre.
Cette institution , éminemment catholique et qui remonte aux premiers âges du christianisme , a donné naissance aux plus belles formes du symbolisme. Un glorieux nom de saint se trouve attaché, comme une personnification, à toutes les œuvres du génie de l’homme, à toutes ses études, à toutes ses entreprises. L’image et le nom de ce saint sont unis inséparablement dans l’esprit du peuple chrétien. La musique , c’est sainte Cécile, cette muse chrétienne qui consacre à Dieu sa virginité, sa vie et ses facultés tout entières. La peinture est glorifiée sous le nom de saint Luc. Sainte Catherine personnifie la philosophie. C’était, sans doute, une gracieuse pensée qui avait fait préférer, pour ce ministère, la vierge
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martyre, entre tant d’illustres docteurs. On avait cru adoucir la rudesse des scolastiques, dompter leur orgueil, affermir leur foi en leur donnant pour patronne une jeune fille d’Alexandrie , qui avait confondu la science des sophistes païens , et
qui, après avoir défendu l’Evangile dans le Musée, l’avait confessé sur l’échafaud. Quelle plus belle image de la royauté chrétienne que notre saint Louis , roi de France, le modèle du courage , de la justice, de la piété! Quelle magnifique idée de placer sous la protection de saint Joseph la pauvreté laborieuse et le dévouement humble ! C’est ainsi que saint Jean-Baptiste devint le symbole et le patron de l’innocence conservée, et sainte Marie-Madeleine, de la pénitence ou de l’innocence recouvrée. Les élus de Dieu ne représentaient pas seulement toutes les faces de la nature humaine d’une manière arbitraire et à la faveur d’une simple association d’idées , c’était en vertu d’un pouvoir spécial qui fait partie de leur gloire et de leur bonheur. Il serait long d’énumérer les belles harmonies qui suggérèrent le choix des saints patrons les plus chers à la piété catholique. Mais
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nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer comment le génie chrétien sut consacrer ses plus belles inspirations sous les symboles les plus vénérables. Qu’il y a de suave poésie et surtout de douce piété dans ce perpétuel commerce entre les habitants de ce monde et ceux du Paradis ! Quels plus beaux emblèmes pouvait-on imaginer pour représenter les grandeurs de la foi , de la piété , de la science , du travail , du génie , du dévouement, que ces saints glorieux , dont la tête resplendit d’une auréole radieuse et dont la mémoire demeurera toujours en bénédiction sur la terre?
Selon la théologie et au point de vue de la tradition catholique , chaque chose possède sa valeur objective et sa valeur représentative; tout est positif et tout est figuratif ; les réalités et les idées se rencontrent sur tous les points , et ce rapprochement constitue le symbolisme. A ce simple énoncé il est aisé de concevoir quel secours les beauxarts trouveront dans cet admirable système. Quand ils sont abandonnés à eux-mêmes, les arts tendent à tomber dans un double excès , funeste et déplorable ; ou bien ils se perdent à la
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poursuite d’un vain idéal qui leur échappe sans cesse; ou bien ils s’abaissent à la copie de la nature matérielle , et ils ne tardent pas à servir à la réhabilitation du laid et du difforme. L’histoire nous apprend à quelles erreurs les hommes sont sujets quand ils se laissent emporter au courant des théories purement philosophiques sur le but et les tendances des arts libéraux. N’avons-nous pas été nous-mêmes récemment témoins des plus singulières prétentions en littérature et en peinture , quand on prônait les hideuses théories du naturalisme ou de l’imitation de la nature , dans toutes les compositions artistiques? On descend ainsi bien vite jusqu’à exalter la laideur, le grotesque et le ridicule. Pour arriver à la hauteur de sa mission , l’art doit chercher par toutes les voies possibles à reconnaître les types éternels du beau au milieu de la multitude vivante des créatures , et à recomposer, d’après ses empreintes imparfaites, les caractères du sceau divin ; suivant une expression heureuse, il faut qu’il fasse luire l’esprit sous les voiles de la matière. Le symbolisme chrétien facilite puissamment les efforts de l’art , il en
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seconde l’élan , il en stimule et en même temps il en aide l’exercice.
L’Eglise a constamment favorisé l’emploi du symbolisme dans le lieu des réunions publiques. Sur les premiers monuments élevés et embellis sous sa direction et sous ses influences , on en trouve des traces irrécusables. Dès les siècles de persécution , la peinture fut chargée de tempérer la tristesse des catacombes en reproduisant sur les murailles et au-dessus des tombeaux des images de résignation et de patience. Ce fut vraiment avec une pieuse prodigalité que le pinceau des artistes figura sur toutes les parois les scènes les plus touchantes tirées de l’Ancien Testament ou de
l’Evangile. Les yeux des fidèles aimaient à se reposer sur la reproduction des faits les plus propres à consoler au milieu des épreuves les plus dures. Noé dans l’arche , sur les eaux déchaînées , signifie la foi sûre de son avenir au milieu du déluge sanglant des persécutions ; Job sur le fumier prêche la patience; Daniel parmi les lions est l’homme de désirs domptant par la prière les puissances du
mal ; Elie enlevé sur le char de feu annonce le
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triomphe des martyrs. La multiplication des pains, la Samaritaine au puits, la guérison des paralytiques et des aveugles prophétisent la propagation de la parole sainte, la guérison des gentils , la renaissance morale et intellectuelle de l’uni vers.
Ce serait assurément une étude éminemment intéressante que de chercher à reconnaître quels signes symboliques et quels faits figuratifs chaque siècle a reproduits avec préférence. Cette prédilection pour certaines formes et pour certaines scènes donnerait de vives lumières sur l’état de la conscience générale à une époque déterminée. Ce travail n’a point été fait encore : il est ardu , sans doute , mais il promet les plus beaux résultats. C’est ainsi que , dans les âges les plus fervents et le plus fortement exercés par de cruelles persécutions, les chrétiens préfèrent représenter les détails de la vie chrétienne heureuse et paisible. Ainsi dans les obscurs souterrains des catacombes , dans la décoration des cryptes sépulcrales , on ne voit jamais rien qui fasse allusion aux terribles dangers qui menaçaient toutes les têtes , et aux
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supplices effroyables qui éprouvaient la fidélité clés martyrs. Aux temps où la foi triomphe et où la lutte se soutient contre les erreurs du cœur plutôt que contre les erreurs de l’esprit , on a reproduit dans les églises les scènes les plus effrayantes de la vie future. C’est le jugement dernier, avec son appareil et ses terreurs ; c’est la séparation des justes et des pécheurs, le supplice des damnés, les tortures de l’enfer. A l’époque des croisades on voit se multiplier dans les églises la représentation du Christ en croix : on dirait que la bouillante énergie des populations de ce temps avait besoin de se retremper à la vue de l’image d’un Dieu mourant sur le gibet. Au xme , au xive siècle , le culte de la sainte Vierge est parvenu à sa plus haute expression , et nos églises brillent du plus radieux symbolisme en l’honneur de la mère de Dieu. Enfin les progrès de la Renaissance , ou plutôt du retour vers les arts et la littérature des païens , se montrent dans nos édifices religieux par la triste invasion de formes et d’ornements mythologiques.
C’est ainsi que chaque grande époque imprime
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à ses œuvres un caractère particulier. Au lieu d’en saisir l’aspect général , il serait nécessaire de descendre à l’observation des moindres détails pour en connaître entièrement le sens et la portée. La science archéologique , malgré d’immenses progrès faits depuis dix années , n’est pas encore en état d’entreprendre et d’exécuter un travail de cette nature. On parle actuellement beaucoup et partout de symbolisme et d’iconographie : nous considérons ce fait comme un indice de bon augure , qui présage l’apparition de quelque ouvrage éminent sur ces matières.
Revenons à notre sujet en faisant mention d’un des premiers livres où se trouvent enfermés de précieux détails de symbolisme , le livre du Pasteur, par Hermas. Cet ouvrage est divisé en trois livres ou parties , et le premier contient le récit de quatre révélations ou songes. Laissons parler l’auteur lui-même :
« Dans une troisième vision , cette même femme lui fit une peinture et une description exacte de la structure de l’Eglise triomphante et des différents ordres de saints qui la composent.
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Pour la représenter plus sensiblement , elle la lui fît voir sous la forme d’une grande tour que l’on bâtissait sur les eaux avec des pierres carrées et luisantes. Chacun de ces ordres était représenté sous la figure de différentes pierres que l’on employait à cet édifice ; et pour ne rien lui laisser à désirer sur ce qui devait arriver, elle lui fit connaître encore les différents ordres des réprouvés , dont les uns étaient figurés par les pierres que les anges destinés à la construction de cette église cassaient et jetaient au loin ; les autres, par des pierres raboteuses , fendues ou trop petites pour servir à ce bâtiment 1 . »
Ce passage est extrêmement curieux , et il n’y a guère à douter qu’il ait souvent servi de guide dans certaines compositions architecturales dont on ignore le sens si l’on ne connaît pas le livre du Pasteur . Ce symbole si bien exposé par Hermas se retrouve en beaucoup d’endroits sur les monuments du moyen âge : on n’y a pas toujours fait assez d’attention.
Nous n’ouvrirons pas les écrits des saints Pères
1 Hermas , lib. I , Visio III*.
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pour leur demander ce qu’ils pensaient du symbolisme, et de quelle manière élevée ils ont su le considérer. Citer seulement les principaux passages de saint Augustin relatifs à ce sujet , ce serait remplir un volume entier. Nous préférons nous arrêter quelques instants aux écrits des auteurs du moyen âge. C’est , en résumé , toujours à ces derniers qu’il faut particulièrement en appeler pour interpréter les monuments contemporains. Les pieux et savants contemplatifs du moyen âge aimaient à revêtir leurs idées , souvent austères , des grâces du langage. Sans y songer et sans le moindre effort , ils embellissaient leurs pages les plus abstraites des plus élégantes comparaisons , comme par un attrait naturel qui attire toujours ceux qui sont bons vers ce qui est beau. Ils se plaisaient à prendre à la création des images et des figures, ils indiquaient des rapprochements imprévus entre des choses en apparence étrangères. Peut-on rendre d’une manière plus poétique que le fait Hugues de Saint-Victor, dans son commentaire sur l’Ecclésiaste , l’idée de la création visible qui, sous des beautés apparentes, nous
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cache l’éternelle beauté du monde invisible ? « L’apparence des choses visibles , dit - il , est comme les feuilles fraîches et vertes qui brillent de leur éclat durant quelques instants et tombent au souffle de la tempête : tant qu’elles durent, elles nous prêtent leur ombrage et un agréable abri \ »
Le symbolisme chrétien, tel qu’on le concevait alors et selon sa véritable nature, embrassant à la fois la nature et l’histoire , était le lien du monde visible et du monde invisible. « Car , comme dit saint Paul, ce qu’il y a d’invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde par la connaissance que ses créatures nous en donnent 1 2. »
Nous avons peine souvent à concevoir la hardiesse des expressions que la langue énergique du symbolisme emploie quelquefois. On serait tenté de taxer de témérité ce qui souvent n’était qu’une figure vulgaire et commune. Ainsi Dieu fut repré-
1 Ugo à S. Victore , in Ecoles.
2 Invisibilia enim ipsius , à creaturâ mundi , per ea quæ facta sunt, intellccta conspiciuntur. — S. Paul, ad Rom., 1 , 20.
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senté tantôt comme circonférence et tantôt comme centre , par une mer immense qui enveloppe l’empyrée , ou par un point indivisible autour duquel se meut l’univers. Ainsi encore les créatures sont comparées , par saint Bernard , à des séries de miroirs où tombent et se réfléchissent les rayons du Soleil incréé '. Saint Bonaventure, dans son commentaire sur saint Luc , nous dit que les trois vertus théologales sont personnifiées en saint Pierre, en saint Jacques et en saint Jean; saint Pierre désigne la foi; saint Jacques , l’espérance ; et saint Jean, la charité2. La vie active et la vie contemplative sont symbolisées par Marthe et Marie, Lia et Rachel. Les deux natures en Jésus- Christ sont désignées sous l’emblème de l’aigle et du lion ; l’Eden figure l’Eglise militante ; la statue de Nabuchodonosor est le type de la décadence de l’humanité, etc., etc. Ces images sont fréquemment reproduites dans les œuvres de
1 S. Bernard., de Int. dom. XIII.
2 Petrus qui interpretatur agnoscens désignât fidem; Jacobus qui luctatur , spem;Joannes qui, in quo est gratia , caritatem. — S. Bonav., in Luc. VIII. — S. Bernard., de Assumplione , sermo III. — Richardus à S. Victore , de Preparatione animœ , cap. I.
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saint Bernard, de saint Bonaventure et de Richard de Saint-Victor.
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de bien définir les termes qui reparaîtront à chaque page , pour ainsi dire , du livre du Symbolisme dans les églises . Une définition claire et rigoureuse est d’autant plus indispensable en cette matière, qu’il est très-facile d’abuser des termes et de leur donner une signification étrangère à notre pensée.
Chacun sait que, dans ces derniers temps, une école , dont nous ne saurions trop énergiquement flétrir les tendances et les travaux , s’est élevée et constituée en Allemagne. Les partisans de ces doctrines détestables se sont lancés dans les spéculations les plus téméraires et les plus impies sur le
contexte des livres saints , et surtout sur le Pen- *
tateuque et l’Evangile. Ils découvrent partout ce qu’ils nomment des mythes, c’est-à-dire une forme extérieure que l’on donne à un fait imaginaire ou à une série d’idées qui n’ont d’existence que dans
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l’intelligence. Cette forme poétique n’est qu’une écorce qui enveloppe la vraie doctrine , et il suffit de l’enlever pour découvrir la pensée de l’auteur.
Les faits de l’histoire du monde primitif racontés
par Moïse, la création de la lumière , celle de l’homme et de la femme, l’arbre de la science, l’arbre de vie, le paradis terrestre, etc., seraient, selon eux, autant de mythes ou de récits symboliques propres à nous faire connaître les progrès de l’esprit humain , l’union qui doit régner entre l’homme et la femme , etc. Nous ne combattrons pas une méthode d’argumentation exégétique aussi singulière qu’illégitime : il suffit de consulter la tradition de l’univers chrétien pour la repousser avec horreur.
Nous ne sommes entré dans ces détails qu’afin de protester contre l’emploi que les mythologues allemands ont fait du mot symbole et allégorie. L’Eglise, héritière de l’ancienne loi, a toujours accepté et aimé ces deux dernières expressions ; mais elle les prend dans une acception bien différente de celle des auteurs protestants d’au delà du Rhin.
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Le symbole est attaché à un fait qui a une existence réelle ; ce fait possède une signification première qui est historique , à laquelle on ajoute une signification secondaire qui est allégorique . Ainsi l’allégorie qui subsiste en dehors du fait primitif ne le détruit point ; au contraire , elle le confirme.
Si nous procédions suivant toute la rigueur des termes , nous adopterions l’expression allégorie ou tfallégorisme , de préférence à celle de symbolisme. La première est consacrée dans la langue théologique, où elle a un sens déterminé; la seconde est nouvelle et vague. Mais Y allégorie , telle que la comprennent les théologiens et les inter-
prêtes de l’Ecriture sainte dans son emploi exégétique, n’est pas familière aux personnes du monde ; et comme ce mot allégorie , dans les compositions poétiques, offre un sens littéraire absolument différent , il était grandement à craindre qu’il n’en résultât une déplorable confusion. Beaucoup d’hommes accoutumés à ne voir la réalité que d’un côté seulement dans l’allégorie poétique, n’auraient pas aisément compris , sous la même dénomination , cette prophétie en action , où la
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figure et la réalité sont également vraies et réelles l’une et l’autre. L’ allégorie, appliquée à l’interprétation des livres saints, aurait aisément passé pour un système de fiction édifiante, pour une pieuse rêverie des écrivains ecclésiastiques.
Cet écueil n’a pas été vu des auteurs anglais ,
probablement parce qu’ils n’ont pas fait attention
à la pratique généralement suivie par l’Eglise depuis les siècles apostoliques. Qu’est-ce que Y allégorie ? se demandent-ils dans une note de leur introduction. Et ils répondent : « L’allégorie emploie des personnages fictifs et des choses imaginaires pour mettre la vérité en relief. » C’est bien là , il est vrai, le but que se propose V allégorie 'poétique ; mais ce n’est point Yallégorie comme l’ont comprise les saints Pères , les conciles , les docteurs catholiques , et comme nous l’entendons encore aujourd’hui. Si MM. Neale et Webb avaient eu présentes à la mémoire les définitions et les distinctions admises par Guillaume Durand dans les premiers chapitres du livre Ier, et traduites par eux , ils ne seraient pas tombés dans une aussi grave inexactitude.
Nous acceptons le terme de symbolisme , parce qu’il n’est guère aisé d’y attacher un autre sens que celui dans lequel nous l’entendons. Ce mot exprime bien les diverses voies par lesquelles l’homme réussit ou aspire à ennoblir le monde extérieur en se faisant dire des choses spirituelles par les objets sensibles , ou à transfigurer un fait simple et ordinaire en y puisant à la fois l’aliment du cœur et celui de l’esprit. Le symbole chrétien réunit donc deux choses parfaitement distinctes en elles-mêmes , Yidéal et 1 eréel, un sens primitif et naturel , et un sens secondaire et dérivé; ces deux éléments ne sont nullement incompatibles , et par leur réunion ils constituent l’essence du symbolisme véritable.
En fait d’art et d’application aux objets représentés par l’architecture, la sculpture et la peinture , nous appelons sentiment mystique celui qui , renonçant à trouver dans la nature ou dans l’art une forme équivalente à l’objet qui doit être figuré , s’arrête à une forme quelconque , qui reçoit toute sa signification de l’intention de celui qui l’a choisie. Ainsi, par exemple, pour représenter
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Dieu , l’homme , sentant son impuissance , adopte la forme d’un cercle , d’un œil , d’un globe , etc., en donnant à cette forme extérieure et matérielle une signification supérieure. Les représentations mystiques sont souvent grossières et informes ; c’est que le but que l’on se propose en les faisant tire toute sa valeur de 1 "idée et non point de la perfection artistique. Le sentiment mystique a exercé une certaine influence dans l’antiquité, surtout chez les peuples les plus anciens; mais il a principalement régné chez les nations chrétiennes, et dans leurs monuments religieux nous en rencontrons de fréquents témoignages.
Les formes fixées par la loi ou par Frisage , sans pouvoir être changées suivant le bon plaisir des artistes , ont reçu le nom de types. C’est de la sorte que nous disons qu’au moyen âge la statuaire , dans ses représentations les plus importantes , ne s’écartait jamais d’un type généralement consacré. Les figures ainsi exécutées peuvent encore être appelées canoniques , parce qu’elles étaient dessinées d’après un canon ou règle, dont il n’était pas permis de s’écarter. Le mot type, cependant, prend
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quelquefois une acception différente : il signifie un fait , un personnage qui , dans le symbolisme , ont une intention allégorique préméditée dès le commencement et comme d’avance. Ainsi le prophète »
Elie était le type de saint Jean-Baptiste le précurseur. Type signifie encore modèle : ainsi nous disons que Jésus-Christ est le type de l’homme régénéré.
La figure est un symbole qui ne se découvre qu’après l’existence de la chose figurée ; l’agneau pascal , égorgé et mangé par les Juifs , était la figure de Jésus-Christ s’immolant sur la croix, et dans l’Eucharistie se donnant en nourriture à ses fidèles serviteurs. La loi ancienne et le culte mosaïque sont remplis de figures qui ont reçu leur accomplissement et leur réalisation dans la religion chrétienne.
MM. Neale et Webb emploient souvent le mot de sacramentalitê ( sacramentality ) : c’est , selon eux , le symbolisme appliqué à la vérité par excellence , l’enseignement de l’Eglise interprété par des formes particulières. Nous trouvons que cette expression manque d’exactitude et de précision ,
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et nous n’essaierons pas de la faire passer dans notre langue. En disant d’un objet ou d’un signe qu’il est sacramentel , nous ne ferions pas entendre
à nos lecteurs cette signification symbolique que les auteurs anglais ont eu l’intention d’exprimer.
Nous devons dire un mot sur la traduction en français du livre anglais de MM. Neale et Benjamin Webb. Nous avons modifié le titre pour adopter celui-ci : Bu symbolisme dans les églises du moyen âge , comme exprimant mieux le but que l’on s’est proposé d’atteindre dans l’ouvrage. Cette modification n’est pas la seule que nous nous soyons permise : nous avons changé le titre de plusieurs chapitres, soit que la désignation en fût trop vague, soit que certains termes techniques en indiquassent incomplètement le contenu. Ces changements sont d’une minime importance et n’apportent au fond de l’ouvrage original aucune altération.
En examinant de près certaines questions scientifiques relatives à l’archéologie , nous avons été
surpris de voir adopter par les auteurs anglais une terminologie propre à induire en erreur. La science des antiquités du moyen âge a fait , depuis un certain nombre d’années , des progrès immenses , dont on semble n’avoir pas tenu un compte suffisant. En France et en Allemagne , en France surtout, depuis dix ans , on a publié une quantité assez considérable d’ouvrages dans lesquels la science générale, aussi bien que la détermination des caractères spéciaux des diverses époques architectoniques, a été conduite à des limites jusque alors inconnues. Tous ceux qui sont initiés à ce genre de connaissances savent comment on a fait justice de certaines prétentions étroites sous le rapport des origines des divers styles. En archéologie, comme dans une science quelconque, il fallait fixer une terminologie en dehors des réclamations de la vanité nationale , sous peine de s’exposer à des fautes et , d’un autre côté, à des débats sans fin. Nous avons donc été contraint par la seule force des choses d’introduire , sous ce rapport, quelques changements dans le livre de MM. Neale et Webb; nous les prenons
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sous notre responsabilité. Nous sommes convaincu, d’ailleurs, que les savants auteurs dont nous proposons le travail à l'attention des antiquaires français, comprendront les raisons qui nous ont déterminé à en agir de la sorte.
Nous avons donc remplacé les mots de style primitif anglais , d’ architecture anglaise, normande, saxonne, etc., par des expressions mieux en rapport avec l’état actuel de la science archéologique. Il en a été de même de certaines appréciations scientifiques qui nous ont paru manquer de justesse. Nous avons osé espérer que les auteurs anglais seraient les premiers à juger favorablement notre manière d’agir.
Nous avons cru devoir faire quelques additions au texte original. Tous les exemples sont pris en Angleterre à peu près exclusivement; nous en avons cité d’autres pris en France , en Allemagne et en Belgique. Des faits intéressants avaient été omis , nous avons essayé de remplir les lacunes qui nous ont paru devoir être comblées. Ces additions, quand nous les avons faites, ont été rejetées, autant que possible, à la fin des chapitres. Nous
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avons été sobre, toutefois, d’annotations et d’additions , parce que nous avons tenu à conserver au livre sa physionomie native et la marche adoptée par les savants écrivains qui l’ont composé. Nous avons été forcés de faire plusieurs rectifications. On sent malheureusement trop souvent que nos auteurs ne sont pas suffisamment versés dans les connaissances de théologie positive et qu’ils ignorent les premiers principes de la théologie scolastique. Avec les meilleures intentions , ils s’égarent quelquefois, parce que leurs doctrines ne sont pas arrêtées et que leur interprétation est arbitraire. Les catholiques seuls , héritiers des traditions apostoliques , successeurs des immortels écrivains
que les siècles chrétiens ont salués du nom su-
blime de Pères de l’Eglise , ont entre les mains la clef du véritable sens des Ecritures et de la vraie signification des usages ecclésiastiques. Les catholiques seuls , enfants dévoués et fidèles du pontife romain , successeur de saint Pierre , comprennent avec leur esprit et leur cœur ces vénérables traditions qui n’ont jamais souffert la moindre interruption au milieu d’eux. Quand nous entrons dans
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nos grandes cathédrales du xme siècle, nous y retrouvons d’éloquents témoignages en faveur de dogmes invariables dont les symboles sont toujours intelligibles pour les fidèles. Quelle source intarissable de douces consolations pour le cœur des catholiques romains dans l’intelligence de ces belles formes symboliques des âges passés, qui prêchent d’une voix si persuasive les plus importantes vérités, la vertu puissante de la rédemption opérée par les mérites de Jésus-Christ , l’efficacité des sept sacrements, le culte de la sainte Vierge , ce culte d’hyperdulie si cher à l’antiquité chrétienne et si cher encore à la piété des fidèles , l’invocation des Saints , la prière pour les morts , la primauté du Siège Apostolique, le respect dû aux images , la nécessité de la pénitence et de la satisfaction ! C’est en contemplant dans ces magnifiques emblèmes la preuve irrécusable de la perpétuelle uniformité de leurs croyances, qu’ils se glorifient avec raison du beau titre de Catholiques, que veulent usurper nos frères séparés qui se débattent en vain contre d’invincibles difficultés , et qui , au milieu des ruines amoncelées au-
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tour d’eux dans le monde moral et religieux , n’ont assurément aucun droit à la catholicité de doctrine.
Si nous avons été quelquefois sévère envers MM. Neale et Webb , c’est que nous avions des éloges à décerner à leur ouvrage. Ils ont eu l’art de répandre de l’intérêt sur une matière toujours sérieuse, quelquefois abstraite. Nos lecteurs ne pourront pas juger du mérite littéraire des écrivains sous le rapport des beautés du style , de la sagesse de la composition , du naturel de l’expression, de la noble simplicité et de l’abondance de la diction dans le texte lui-même : nous nous sommes efforcé d’en rendre la traduction la moins indigne possible du texte anglais. Si jamais ces lignes tombent sous les yeux des deux membres distingués de l’université de Cambridge, nous serons heureux qu’ils n’ignorent pas les louanges bien méritées que nous donnons à leur ouvrage et les vœux sincères que nous formons pour leurs personnes. Puissions-nous bientôt , Dieu aidant , les embrasser dans l’unité de la même foi, des mêmes espérances , de la même charité!
J. -J. Bourassé.