CHAPITRE XIIF
Mot de Napoléon.
Dans cinquante ans r Europe sera cosaque ou république.,.
Ceux qui ont approché Napoléon savent , i*' qu'il UwSalt habituellement du mot de Cosaque au lieu de celui de Russe; ainsi il a voulu dire que l'Europe serait russe ; 2*^ que les locutions bizarres lui étaient familières , mais que sous une enveloppe souvent étrange , presque toujours, elles cachaient un sens profond; 5^ que son génie excellait dans ces aperçus rapides; lointains ^ et dans un germô lui 4|couvrait tous ses développemens . C^était un des attributs principaux du génie de cet homme extraordinaire : voir plus vite y plus haut^ plus loin que tous les autres.
La singularité de ce mot y je ne le dissimule pas, m'avait détourné de m'en occuper; les évènemens^ avec leur urgence, m'y ont ramené : j'ai cru en reconnaître le fond, et il m'a paru profond. U a été inspiré par deux considé-
(76) rations également justes : i^ Napoléon était singulièrement frappé des conséquences inévitables de la puissance rasse; il sentait tout le poids dont elle s'apprêtait à peser sur FEurope; il la voyait immense en territoire, en population^ inattaquable sur ses flancs^ inaccessible par son climat, toujours prête à verser ses armées sur l'Europe ; il avait terrassé la garde impériale russe dans les champs d'Austerlitz , il la retrouva sous les murs de Dresde , sur les hauteurs de Paris, Lorsqu'il avait le pouvoir, il
voulut le faire senir à raflrancliîssement de
l'Europe, en recréant la Pologne, ce qui était rejeter la Russie en Asie. Là finissaient les daur gers pour FEurope. Jamais idée plus vaste ni pliis salutaire pour FEurope n'avait été conçue, a"*. Napoléon avait acquis un grand usage de la diplomatie européenne. Il avait la connaissance de ses préjugés, de ses faiblesses, de ^^ intérêts, de ses divisions. En comparant toutes ses infirmités et ses déliaisons avec la masse compacte de la Russie, avec Funité de ses vues, de ses intérêts, de sa direction, il apercevait une grande disproportion entre les deux parties, et rien n'était plus juste. Passant de là au sentimentque ledéfautd'une garantie suffisante était propre à inspirer aux babitans du continent, il
( 77 ) en concluait : i^'que les gouvernemens actuels
étaient trop faibles pour se défendre du joug de la Russie; 2** que l'énergie républicaine était seule capable de protéger les peuples contre elle; 5* que le besoin de cette défense pourrait les porter à rechercher en eux-mêmes les garanties que leurs gouvernemens ne leur offriraient pas. Abandonnant Texamen de la justesse de la pensée, je me borne a en recTiercher le sens , et celui que je crois y avoir découvert ne parait pas manquer de probabilité (i).
'(î) J'aî sou-ven-t entendu Napoléon s'expl-îquer ainsi à l'égard delà Russie j et quand il lui plut de m'asso- -cîer à l'exécution de ces projets, en me confiant l'ambassade de Varsovie, il f n'exposa et m'exprima sa pen- -sée à cet égard, avec une fermeté qui était un sâr garant de sa sincérité. Mais plus Napoléon voulait écarter la Russie de l'Europe , plus l'empereur Alexandre et son peuple voulaient y rester; ainsi la question entre les deux côntendans étart celle-ci: la Mus&ie sera^t-relle de l'Europe ou seulement de l'Asie ? La querelle , comme on l'a si mal jugée, n'était pas entre deux hommes, mais entre deux choses : êLre ou n'être pas de l'Euivpe, C'est le sentiment des conséquences de cette alternative, qui a fait embrasser à la Russie et qui lui a fait supporter avec tant de persévérance la dure carrière dans laquelle elle entra alors. Elle tou-