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CHAPITRE IV

Harmonie des proportions du corps de l'homme; fixi de ces proportions.

Je me suis souvent étonné de ce que, dans les familles, on ne conservât pas avec plus de soin l'indication des faits qui concernent chacun de ses membres. Je voudrais voir, jusque dans les moindres habitations, des livres où serait inscrit tout ce qui peut devenir une cause de joie ou de peine, tout ce qui peut exercer quelque influence sur l'avenir. Avec quelle émotion ne retrouverions - nous pas des souvenirs de toute espèce, qui disposeraient l'âme à la bienveillance et contribueraient à nous rendre meilleurs ! Quel fils ne verrait avec attendrissement la page où la main d'un père a signalé son entrée dans la vie, celle qu'il a mouillée luimême de ses larmes, en y inscrivant le jour et l'heure où la nïort Ta séparé de ce père tendrement aimé ! Ces pages qui résumeraient rapidement les annales de la famille, nous porteraient souvent à méditer sur nous-mêmes et nous familiariseraient avec des idées que nous perdons trop souvent de vue.

Aux dates des principaux événements qui concernent la famille, on réunirait des indications sur les principales phases par lesquelles nous passons, nous et les nôtres.

Ainsi je voudrais voir recueillir des renseignements sur la croissance des enfants. Ces renseignements ne sont pas seulement un objet de curiosité ; ils deviennent encore utiles dans une foule de circonstances. Ils nous apprennent si la croissance se trouve arrêtée, ou bien si elle s'est développée avec trop de précipitation, et nous avertissent qu'il est des précautions à prendre.

Qui pourrait d'ailleurs condamner ce plaisir innocent? Celui qui aime les plantes, suit d'un œil satisfait leurs moindres développements, épie avec constance ce qui peut influer sur leur croissance, les disposer à se parer de fleurs ou à produire des fruits utiles. Descendrions-nous à des détails trop bas, en donnant de pareils soins à nos enfants ?

BiuTon rapporte, dans ses écrits, que Queneau de Montbeillard s'était donné le plaisir de suivre la croissance de son fils depuis sa naissance jusqu'à son entier développement: il nous a conservé les mesures recueillies par son savant collaborateur, et il exprime le désir de voir imiter un pareil exemple.

L'une des gloires de l'Allemagne, le célèbre Soinmering, s'occupait également, vers la fin de ses jours, de recueillirdes mesures semblables sur le degré de croissance de ses petitsfils; j'en conserve soigneusement les résultats qu'il a bien voulu me transcrire de sa main.

Si je ne craignais d'être indiscret, je pourrais joindre un illustre exemple à ceux que je viens de citer,- je le trouverais à Windsor même. L'auguste prince qui a daigné prendre ce livre sous son patronage, n'a pas voulu, dans sa sollicitude paternelle, laisser a d'autres mains le soin de constater le développement de ses enfants, de ces jeunes plantes royales que la vieille Angleterre voit croître avec tant d'orgueil et dans lesquelles elle a placé toutes ses espérances.

La science est plus exigeante encore que la tendresse d'un père, la science du moins telle que je la conçois, celle qui a pour objet de faire connaître les lois du développement physique de l'homme. Elle ne se bornera pas à constater la taille aux différents âges de la vie, elle voudra suivre encore les proportions relatives des différentes parties du corps. Cette étude est intéressante sous plus d'un rapport; elle n'appartient pas seulement à l'anthropologie, elle prête encore aux beaux arts le plus

heureux appui. Les anciens s'en étaient occupés d'une manière spéciale ; et les chefs-d'œuvre qu'ils ont produits, dans la statuaire surtout, le prouvent avec évidence. On peut en dire autant des artistes de la renaissance, les Giotto, les Léon Baptista Alberti, les Michel- Ange, les Albert Durer. L'habile directeur de l'Académie des beaux-arts de Berlin, le professeur Shadow, qui, chez les modernes, a étudié avec le plus de soin les proportions de l'homme, me faisait remarquer, dans une de ses lettres, que Raphaël a reconnu, le premier, que l'œil de l'enfant de cinq ans a déjà reçu presque son entier développement. Comment cette observation si simple n'a-t-elle frappé ni les artistes ses contemporains ni ceux qui l'avaient précédé?

11 existe entre les différentes parties du corps une harmonie et des convenances que l'œil saisit mieux que le raisonnement. Cette harmonie a fait depuis longtemps l'objet de mesétudes spéciales, du moins dans les courts instants de loisir que me laissaient mes autres travaux. J'espère pouvoir publier un jour les résultats que j'ai réunis et les comparer à ceux qui ont été obtenus chez les anciens et chez les modernes. Si je ne me fais illusion, ces rapprochements ne seront pas sans intérêt pour l'histoire des arts.

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Je ne me suis pas borné à étudier l'homme entièrement développé ; je l'ai suivi pour ainsi dire pas à pas depuis sa naissance. J'ai voulu baser tous mes rapports sur des observations recueillies avec le plus grand soin. La plupart des artistes qui ont entrepris un semblable travail, ont établi leurs proportions d'après des individus isolés qu'ils jugeaient les plus régulièrement construits, et qu'ils ne prenaient d'ailleurs qu'à certains âges.

Fidèle au principe que je m'étais imposé, j'ai voulu tracer le développement complet de l'homme moyen ; mais je fus effrayé d'abord d'une pareille entreprise. Pour détruire en effet ce qu'il y avait d'accidentel, il semblait qu'il fallût des mesures innombrables; et pourtant, il n'en est pas ainsi. L'un des principaux résultats auxquels je suis parvenu, a singulièrement simplifié mes recherches.

Les proportions de l'homme sont tellement fixes, à quelque âge qu'on le prenne, qu'il suffit d'avoir observé un petit nombre d'individus, pour que la moyenne en donne le type. La grande variété que nous distinguons parmi les hommes tient plutôt à la finesse de notre coup d'œil, qu'à une différence bien marquée dans les proportions. La mobilité des traits, l'élégance des formes, le plus ou le moins de grâce dans la tenue, le plus ou

le moins d'embonpoint, la fraîcheur et l'éclat du teint produisent quelquefois les disparités les plus frappantes, tandis que les proportions sont à peine altérées. C'est si vrai qu'une même personne dessinée par vingt artistes donnera lieu à des portraits extrêmement dissemblables, non-seulement à cause de la diversité des talents, mais encore à cause de l'appréciation différente que chaque artiste fera des traits qu'il reproduit.

L'exemple suivant pourra donner la preuve de ce que j'avance. Dans mes premières recherches sur les proportions du corps humain, j'ai mesuré trente hommes de l'âge de vingt ans ; je les ai distribués ensuite en trois groupes, comprenant chacun dix hommes. Dans cette séparation, je n'ai eu égard qu'à une seule condition, celle d'avoir la même taille moyenne pour chaque groupe, afin de rendre les autres résultats plus facilement comparables, sans avoir à faire des calculs de réduction. Ainsi la taille moyenne était la même pour le premier, le second et le troisième groupe; mais quel fut mon étonnement en trouvant que l'homme moyen, représentant chacun de mes trois groupes, n'était pas seulement le même pour la hauteur, mais encore pour chacune des parties du corps? La similitude était telle, qu'une même

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personne mesurée trois fois de suite, aurait présenté des différences plus sensibles dans les mesures que celles que je trouvais entre mes trois moyennes.

Jugeant cette épreuve insuffisante, je l'ai répétée sur trois goupes de personnes âgées de vingt-cinq ans, et j'ai obtenu les mêmes résultats, qui se sont confirmés, depuis, par de nouvelles épreuves.

Cette remarque curieuse m'a permis de simplifier mon travail, en réduisant de beaucoup le nombre des mesures qui m'étaient nécessaires.

Je suis parvenu plus tard à obtenir une nouvelle preuve de la fixité des proportions, en mesurant l'homme d'année en année, depuis sa naissance. J'ai pu reconnaître l'accroissement successif des différentes parties du corps, même en n'opérant que sur un petit nombre d'individus : or, si les proportions étaient réellement sujettes à de grandes fluctuations, dix individus mesurés ne suffiraient pas pour faire disparaître ce qu'il y a d'accidentel. Il serait impossible d'avoir une continuité dans les nombres représentant le développement d'une même partie du corps. Chez l'enfant de dix ans, par exemple, la main pourrait être plus grande que chez l'enfant de neuf ans. Cette anomalie

se remarquera en comparant deux individus entre eux ; mais elle devient à peu près impossible en comparant les moyennes prises sur dix.

Ceci peut servir de réponse à une objection qui m'a été faite dans un ouvrage remarquable, publié récemment sur la théorie des probabilités. « Si Ton mesurait, dit l'auteur, sur plusieurs animaux de la même espèce, les dimensions des divers organes, il pourrait arriver, et il arriverait vraisemblablement, que les valeurs moyennes seraient incompatibles entre elles et avec les conditions pour la viabilité de l'espèce. » Or, l'expérience, comme je viens de le dire, m'a prouvé le contraire.

Une preuve frappante de la sagesse des lois du Créateur et de la fixité de son type dans l'espèce humaine, c'est que, dans les écarts de la moyenne, les parties les moins sujettes à varier, sont précisément les plus essentielles. Ainsi, la tête s'écarte bien moins du module de la nature que toutes les autres parties du corps : aussi paraîtelle trop grosse chez les nains, trop petite chez les géants; et cette particularité ne se remarque pas seulement chez l'homme adulte , mais encore dès la naissance.

L'enfant, en entrant dans la vie, a déjà la tête plus développée qu'aucune autre partie de son

corps ; c'est l'élément qui varie le moins pendant la croissance ; et quand l'homme est entièrement formé, c'est encore la partie qui varie entre les limites les plus étroites.

Les jambes et les bras au contraire , qui ne sont pas absolument essentiels à la vie, peuvent varier dans des limites très-larges. C'est plus particulièrement par les proportions de ces membres que les géants et les nains se distinguent des autres hommes.

La même loi des causes accidentelles qui préside au développement de la taille et du poids, règle également le développement de chacune des parties du corps humain. Les variations, autour du type moyen, propre à chaque âge et à chaque sexe, se font d'après les mêmes principes ; seulement, elles ont lieu dans des limites d'autant plus resserrées, que les parties sont plus essentielles à l'existence.

Je ferai remarquer dès à présent deux principes que j'ai essayé d'établir dans mon premier ouvrage sur la physique sociale, et que nous aurons souvent occasion de voir se confirmer par la suite : c'est que l'homme moyen, type de notre espèce, est aussi le type de la beauté ; et, d'une autre part, que les limites se resserrent d'autant plus chez un peuple, qu'il se rapproche davantage de la perfection.

Je sais que la première proposition n'a pas été favorablement accueillie par ceux qui n'admettent dans l'esthétique que des formes idéales innées. Cependant ces propositions ne s'excluent pas; tout au contraire, le Créateur, en formant son type, a dû le graver en nous et nous en donner le sentiment intime.

Que la cause soit innée ou qu'elle ne soit qu'un effet de l'habitude, nous avons tellement le sentiment des proportions du corps humain, sans même en avoir fait d'étude préalable , que la vue d'une statuette nous fait comprendre d'abord, pourvu que l'artiste soit resté fidèle aux lois de la nature, s'il a voulu représenter un géant, un nain, ou un homme de taille ordinaire ; s'il a voulu le faire vigoureux ou faible. Il faut donc que les caractères soient bien marqués, pour qu'on puisse les saisir aussi facilement ; et l'on aurait grand tort de refuser à la science de chercher à dire, d'une manière précise, ce que l'on conçoit si nettement.

Notre tact sous ce rapport est extrêmement délicat, surtout si nous avons quelque habitude de l'observation. Des bras un peu plus longs que la grandeur moyenne, se distinguent d'abord par un défaut d'harmonie : on s'aperçoit d'un écart qui est d'un vingtième de la moyenne et

quelquefois plus faible encore. Un écart d'un dixième serait véritablement choquant.

Un homme dont les extrémités des mains descendraient plus bas que les genoux, exciterait la curiosité générale. Si cependant, sans avoir une idée de ce qui se passe chez les hommes que nous voyons habituellement, nous nous trouvions dans une île éloignée, ayant toujours vécu parmi des hommes dont les bras descendissent au-dessous des genoux, nous finirions par regarder ces proportions comme normales ; et je me trompe fort, ou bien nous les regarderions comme très-belles. L'exemple des peuples étrangers nous prouve que, quand ils ont voulu donner une idée de la beauté, ils n'ont pas consulté un type idéal qui aurait été le même pour le Grec, le Français, le Chinois, ou le nègre, mais un type assorti à chacune de ces nations. Quoique nos regards se reportent toujours vers les formes antiques, cependant les Italiens, les Français, les Anglais, tous de la même race, donnent à leur type du beau, des nuances particulières qui caractérisent ces peuples. Je serais donc moins disposé à pencher vers des idées innées au sujet du beau, que vers des conceptions qui nous sont acquises par l'habitude.

SECT. I. — DES QUALITÉS PHYSIQUES. il

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