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CHAPITRE VII

Analogies entre^les lois physiques et les lois morales.

Nous sommes si vains , si fiers de la faible portion d'intelligence que l'Être suprême a mise en nous, que l'idée d'avoir quelque chose de commun avec la matière suffit pour exciter notre indignation. Si nous venons à nous heurter contre un obstacle ou à choir accidentellement, nous rougissons de subir le sort de la pierre abandonnée à son propre poids; et cependant toutes les forces de notre raison ne pourraient , pendant notre chute , altérer les conséquences des lois de la gravitation. Galilée même, en tombant du haut de la tour de Pise. aurait fourni un exemple de plus de l'invariabilité de la loi que son génie a fait connaître.

L'homme semble croire que la matière seule obéit à des principes immuables de mouvement et de conservation, comme si le Créateur avait laissé ses œuvres imparfaites et s'était moins occupé d'assurer la stabilité du monde moral que celle du monde physique.

Je m'étais occupé autrefois de réunir des observations à ce sujet. Dans un moment où les passions étaient vivement excitées par les événements politiques, j'avais cherché, pour me distraire , à établir des analogies entre les principes de la mécanique et ce qui se passait sous mes yeux. Ces rapprochements que j'avais faits, sans y attacher d'abord plus de valeur qu'à un jeu d'esprit, me parurent ensuite prendre le caractère de la vérité. J'y ai souvent pensé depuis; et tout récemment encore , les feuillets sur lesquels j'avais consigné mes idées, me tombèrent entre les mains. Qu'il me soit permis d'en citer quelques passages. On voudra bien juger de leur valeur, sans y attacher plus d'importance que je ne l'ai fait alors en les écrivant.

« Je nomme force tout ce qui influe moralement sur l'homme et le détermine à agir dans un sens plutôt que dans un autre.

« Il faut considérer, dans les forces morales comme dans les forces physiques, leur intensité et leur direction.

« Notre volonté est une force aussi , mais une force dont nous usons rarement; dans le plus grand nombre des cas , on peut la considérer comme nulle.

« L'instinct est une force plus active, et qui

est généralement développée en rapport inverse de notre raison. La nature semble l'avoir mise dans chaque individu pour assurer mécaniquement sa conservation.

« On doit distinguer, dans les phénomènes sociaux , comme en mécanique , deux espèces de forces ; les unes agissent par une impulsion unique, et les autres d'une manière continue. Un avis est communiqué à une personne qui se met aussitôt en mouvement; il s'agit d'une place avantageuse à obtenir, ou de faveurs à solliciter ; cet avis doit être assimilé à une force de la première espèce. Aux forces de la seconde espèce, que je nomme aussi forces vives, je rapporte l'intérêt personnel qui dirige incessamment nos vues vers un objet désiré , l' amourpropre et l'orgueil de famille , qui rêvent des agrandissements quels qu'ils soient, l'instinct qui veille à notre conservation et multiplie notre espèce.

« L'intérêt personnel peut agir à la fois comme force morte ou comme force vive ; il peut nous porter à faire ou à dire une chose qui influera sur notre avenir, sans qu'il agisse ultérieurement ; ou bien , il peut nous déterminer à diriger constamment nos vues vers un même but. Un homme se fait militaire ; sans arrière-pensée d'avancement, il ne songeait

sées. Si la bille placée dans la direction commune de ces deux forces, n'offre pas assez de résistance, elle sera brisée. Cette remarque peut être utile à ceux qui seraient tentés de se placer entre deux partis opposés et également forts.

« Si un homme est porté à faire une chose par intérêt personnel, et si le sentiment du devoir lui dit de faire exactement le contraire, avec tout autant d'énergie, cet homme se trouvera dans un état d'équilibre moral, et il lui sera impossible de prendre une détermination. Si les forces, au lieu d'agir en sens opposé , agissent dans le même sens, il sera mis en mouvement avec une rapidité double; si elles l'entraînent dans des directions divergentes avec des forces inégales , il suivra une direction intermédiaire , qui le rapprochera cependant du sens dans lequel agit la force la plus énergique.

« Il en est de même pour autant de forces que l'on voudra; leur combinaison produit une force unique avec une direction déterminée. Ainsi , l'homme en proie à toutes les passions, obéissant à tous ses intérêts, à toutes les suggestions dont il peut être l'objet, suivra en définitive une certaine ligne de conduite. Sa raison peut intervenir comme force active pour modifier cette résultante et sa direction, du moins dans de certaines limites.

« Quelquefois la résultante de toutes les forces qui agissent sur l'homme est nulle ; c'est ce qui constitue l'état d'équilibre. Il n'existe, dans ce cas, aucune tendance à se porter dans un sens plutôt que dans un autre.

« 11 peut arriver que l'ensemble des forces présente une résultante qui passe par le centre moral, l'homme procède alors d'une manière régulière. Mais, si la résultante ne passe pas par ce centre, il pivotera sur lui-même ; c'est ainsi que l'homme fortement sollicité à la fois par l'avarice et par le penchant à l'amour ou à l'ambition, ou par d'autres passions qui n'ont aucun point de commun dans leur direction, pourra pivoter sur lui-même, à peu près comme la toupie sous la main de l'enfant , ou comme la girouette sous le souffle des moindres vents.

« Pour être sûr d'atteindre le but, il ne faut jamais le perdre de vue, et surtout ne pas choisir un but trop éloigné. Les moindres forces étrangères qui viendraient à nous frapper latéralement, nous exposeraient à décrire une trajectoire plus ou moins longue dans l'espace; cette trajectoire peut devenir une courbe fermée et nous exposer à tourner constamment autour du but désiré, sans pouvoir jamais l'atteindre.

«En n'obéissant qu'à sa tendance naturelle, la terre serait depuis longtemps sur le soleil; elle

doit à une impulsion latérale de rouler éternellement sur elle-même et de circuler autour de l'astre brillant vers lequel elle se sent poussée. Combien de personnes pour qui un mariage mal assorti , un défaut de conduite, un caprice même ont servi de force latérale pour les faire tourner éternellement autour d'une position brillante, objet de tous leurs vœux.

« Le sage étudie par lui-même les forces qui agissent sur lui , afin de modifier à son gré la grandeur et la direction de la résultante. En marchant ainsi, il va toujours où il veut aller, et n'avance qu'avec la vitesse qu'il veut avoir ; maître de sa marche qu'il règle librement, il suivra, pour passer d'une position à une autre, la ligne droite; et, partisan rigoureux du principe de la moindre action que l'Être suprême suit en toutes choses, il s'attachera à détruire toutes les forces qui pourraient le faire dévier de la route ou pivoter sur lui-même. En suivant le mouvement de son siècle, il se rangera vers le centre ; et, tandis que les ambitieux chercheront à monter au haut de la roue de la fortune, il se placera tranquillement sur l'axe, pour ne pas s'exposer, comme eux , à se trouver écrasé , au premier tour de roue, ou à être projeté dans la poussière.

« Les corps participent au mouvement de ceux auxquels ils adhèrent ou sur lesquels ils sont

placés. C'est pour ne pas avoir égard à cette vérité , que bien des personnes se brisent en se jetant brusquement hors d'une voiture rapidement emportée , ou bien hors d'un tourbillon politique dont elles ont partagé le mouvement.

« La ligne droite est le plus court chemin pour aller d'un point à un autre, avons-nous dit; mais elle n'est pas la ligne de plus vite descente d'une position à une autre ; cette dernière ligne est courbe, et la géométrie montre que la chute est le plus sensible au point où elle commence.

« Quel que soit le chemin qu'on suive pour aller d'un point à un autre, par une suite de plans inclinés , la vitesse acquise en arrivant est la même; ce qui semble le plus expéditif , c'est d'aller par un seul plan et en ligne droite ; le chemin est le plus court et la pente est constamment la même. D'ailleurs, dans les passages d'un plan à un autre , il y a des changements brusques qui se font toujours avec une certaine perte de forces vives, en sorte que , en définitive, on arrive moins haut qu'on ne serait arrivé par un seul et même plan.

« Quand le point d'arrivée est sur une même ligne horizontale avec le point de départ, et que la vitesse était nulle en ce dernier point , elle l'est aussi au premier ; c'est ce qui arrive aux

deux extrémités de la vie ; de quelque manière que Ton ait fourni sa carrière , on a descendu autant qu'on a monté quand on arrive au tombeau; on a même descendu plus qu'on n'a monté, s'il y a eu des changements brusques; en sorte que le principe de M. Azaïs n'est pas entièrement vrai, il n'y a pas compensation absolue; tout ce qu'on perd parla chute, n'a pas été gagné par la montée.

« Puisqu'il y a compensation entre ce qu'on gagne et ce qu'on perd, en montant et en descendant , le sage , pour ménager la route , suivra encore ici la ligne droite, bien persuadé qu'il arrivera le plus haut possible , avec le moins de secousses possible.

« Ce qu'on gagne en force, on le perd en temps, et réciproquement. Ce principe ne paraît pas très-favorable aux méthodes de ceux qui prétendent enseigner une science en quelques leçons.

« Je veux mouvoir cette pierre ; je puis la pousser de la main ou du pied , ou la déplacer au moyen d'un levier.

i Quand on veut agir sur un autre homme, on peut le faire immédiatement, ou bien encore par des agents intermédiaires qu'on emploie comme on use des leviers ou des poulies. On peut même leur appliquer les principes de la

statique. Ainsi, en prenant votrepoint d'appuitout près du point de la résistance que vous voulez vaincre , vous n'aurez presque pas de force à employer pour réussir. Un solliciteur habile fait agir adroitement sur l'homme en place, un parent , un ami ou mieux encore une maîtresse.

« Quand on emploie des machines pour amplifier la force , il y a ordinairement une perte de temps plus ou moins considérable.

« Il ne faut pas oublier non plus que, dans l'emploi des machines, on doit tenir compte de la roideur des cordages que l'on fait jouer, des frottements qui enlèvent une partie de la force, des résistances des milieux , etc.

« Malgré tous ces obstacles, on conçoit qu'avec une force médiocre, on peut, en choisissant et en disposant bien ses machines , produire de très-grande effets; mais il faut de la patience et ne pas craindre de perdre du temps ; il faut surtout savoir graisser convenablement les rouages et les empêcher de crier.

« L'homme adroit examinera attentivement la flexibilité de tous les rouages qu'il met en action. Il se gardera bien de prendre pour levier un bâton vermoulu qui se romprait dans la main. Il ne saurait mettre trop de soin à s'assurer de la qualité des agents intermédiaires. »

SECTION TROISIEME

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