‹ Du système social et des lois que le régissentChapitre 26 sur 76 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Influence réciproque du physique et du moral.

Assujetti comme il Test à mille influences différentes , l'homme est très-dissemblable à lui-même ; il flotterait constamment indécis entre des limites beaucoup plus larges que celles que la nature a fixées à ses qualités physiques, si sa raison n'empêchait des écarts trop grands. Son moral est tour à tour dominé par le milieu dans lequel il vit, par ses relations de famille, par les institutions politiques, par la religion dans laquelle il a été élevé, par les devoirs de son état. Les variations de l'atmosphère même laissent des traces de leur passage : quelques degrés de latitude de plus suffisent pour changer son humeur; un accroissement de température enflamme ses passions, et le rend plus enclin à des actes de courage ou de violence. Que dire ensuite des causes modificatives qui résident en lui-même? Sans parler de l'âge dont l'action est si puissante^ les moindres dérangements de santé exercent sur lui une influence sensible. En l'absence même

du danger, une douleur passagère suffit pour changer entièrement ses dispositions : une migraine, une névralgie, un simple mal de dents vont le bouleverser ; l'agitation d'un vaisseau suffira pour briser son énergie. On pourrait presque assurer que l'homme, pendant deux instants consécutifs, ne reste . pas exactement le même.

Malgré ces fluctuations, nous avons vu que les qualités morales de l'homme oscillent autour d'un état moyen et suivent, dans leurs plus grands écarts , des lois déterminées.

L'influence du physique sur le moral se manifeste surtout quand on étudie l'homme dans ses écarts de l'état moyen. Qu'on oppose par exemple le nain au géant , un hercule à un individu faible et chétif , on leur trouvera des passions et des qualités morales tout à fait différentes. L'esprit vif et mordant du bossu est devenu proverbial ; constamment sur la défensive contre d'injustes provocations, il a en quelque sorte exercé son esprit à repousser promptement les attaques dont il peut être l'objet. Chez des individus entièrement disgraciés de la nature , on observera généralement un fond de misanthropie qu'ils ont peine à dissimuler. Et comment pourrait-il en être autrement? Lisant constamment la pitié ou le dé-

dain sur le fronl de ceux qui les entourent, leur âme n'a pu s'exercer à des sentiments de bienveillance.

Le moral réagit à son tour d'une manière bien prononcée sur le physique. La joie, la tristesse, la crainte, l'espérance, surtout quand elles sont portées à l'excès, suffisent pour exalter ou pour abattre complètement nos forces. La nièce de Leibnitz, en voyant les trésors que lui laissait son oncle, fut saisie d'un plaisir si vif qu'elle en mourut subitement. Bien des maladies ne s'établissent en nous qu'après avoir eu d'abord leur siège dans notre imagination. Aussi, je crois qu'un système médical qui opérerait sur cette dernière faculté, aurait souvent plus de succès que s'il opérait directement sur le physique. C'est un fait bien connu, que le changement de médecin produit presque toujours un mieux passager, même dans les maladies les plus désespérées.

Une grande force morale est un puissant élément de vitalité ; elle a , dans bien des circonstances, reculé, pour ainsi dire à son gré, les approches de la mort. Cette puissance active que nous possédons, peut expliquer des coïncidences presque miraculeuses que l'on a observées bien des fois et que l'on a commentées de mille manières.

L'action du moral sur le physique se fait aussi remarquer dans les ressemblances de famille. Les enfants, toujours prompts à recevoir les impressions de toute espèce, façonnent en quelque sorte leurs traits sur ceux de leurs parents ; ils empruntent leurs allures, leurs gestes et jusqu'aux moindres manifestations qui les caractérisent. Quelquefois , ces impressions se transmettent , par l'intermédiaire de la mère , avant même que l'enfant ait reçu le jour- les physiologistes en citent de nombreux exemples. Cette opinion d'ailleurs n'est pas nouvelle, et l'on prétend que les Grecs, pendant la grossesse de leurs femmes, éloignaient d'elles tout ce qui pouvait les choquer et qu'ils attiraient au contraire leurs regards sur ce qui devait exciter en elles le sentiment de la beauté.

Notre imagination exercerait donc une action sensible non-seulement sur nous-mêmes, mais encore sur nos enfants. Il suffit , du reste , des plus faibles moyens pour mettre en jeu cette faculté puissante. Quelques sons harmonieux que nous avons entendus autrefois, des odeurs presque imperceptibles, un mot , une inflexion de voix, vont réveiller subitement une série d'idées , et nous replacer, sans que nous sachions même comment , dans les mêmes circonstances où nous étions à une autre époque.

De même, quelques traits que nous saisissons sur la physionomie d'une personne que nous n'avons jamais vue, vont exciter la sympathie ou un sentiment répulsif; et, si nous venons à chercher la cause de ces dispositions , nous les trouverons presque toujours dans des ressemblances avec d'autres personnes.

Rarement une idée s'isole de toutes les autres ; nos conceptions sont généralement complexes, et il suffit d'en réveiller une seule, pour revivifier toutes celles qui s'y rattachent plus ou moins directement. Quelquefois un seul mot produit le même effet sur plusieurs personnes à la fois; et, sans qu'elles sachent comment, elles sont conduites à s'occuper des mêmes pensées en même temps.

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