CHAPITRE III
Développement «les facultés intellectuelles. Productions scientifiques, littéraires, artistiques.
Si la phrénologie parvenait un jour à réaliser ses promesses, nous aurions le moyen de mesurer directement l'organisation intellectuelle de l'homme; nous posséderions, par suite, les éléments de solution d'un problème extrêmement complexe ; nous saurions ce que chaque individu doit à la nature et ce qu'il doit a la science ; nous pourrions même établir numériquement les valeurs de ces deux portions de son intelligence; mais nous sommes loin encore d'entrevoir même la possibilité d'un pareil résultat.
Faute de moyens de résoudre le problème à priori , il faut donc, par l'expérience et par des faits bien observés, tâcher de remonter des effets aux causes ; c'est le même principe que celui dont nous nous sommes servis pour apprécier les qualités morales. Seulement, il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de séparer les deux éléments qui concourent à produire les faits observés ; nous aurons une appréciation
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bien moins de l'intelligence que du talent, lequel dépend à la fois de l'organisation de l'individu et de sa science acquise.
Une des études les plus curieuses qu'on puisse se proposer relativement à l'homme, concerne le développement progressif de ses différentes qualités intellectuelles ; il s'agirait de reconnaître celles qui se manifestent les premières , de constater l'époque où elles atteignent leur maximum d'énergie, et d'apprécier les degrés relatifs de leur développement aux différentes époques de la vie.
Raphaël n'avait guère plus de 22 ans quand il peignit la sacristie de Sienne; et, vers l'âge de 25 ans, il entreprit la composition de plusieurs de ses fresques les plus remarquables : la Dispute du Saint-Sacrement, l'École d'Athènes, le Parnasse et la Jurisprudence. Son imagination brillante avait pu se développer dans toute sa vigueur, malgré le temps employé pour acquérir la science nécessaire à la création de ces œuvres capitales. Ce grand artiste avait donc atteint à peu près le point culminant de son talent vers l'âge de 25 à 27 ans.
Mozart commença plus jeune encore: à l'âge de sept ans , il produisit ses premières compositions; à douze ans, il donna son premier ouvrage dramatique, la Finta Semplice; et, à trente-
six ans, il avait accompli sa brillante carrière. Biaise Pascal, l'un des hommes les plus extraordinaires qui aient jamais existé , était géomètre dès l'âge de 16 ans ; il se montra tour à tour profond mathématicien , physicien ingénieux, écrivain et dialecticien du premier ordre, penseur sublime; et cette brillante existence était terminée à l'âge de trente-neuf ans. Pascal avait vécu deux ans de plus que Raphaël et trois de plus que Mozart. Ces décès prématurés semblent témoigner qu'un développement trop rapide de l'imagination avait exercé une influence fatale sur le physique.
Bien des personnes s'étonneront de voir un développement si précoce du talent mathématique; on pourrait cependant citer de nombreux exemples de cette espèce. Lagrange avait produit son ouvrage le plus original, le calcul des variations, à!8ans; Newton, à peine âgéde 24 ans, possédait déjà, du moins le paraît-il, les découvertes qui lui ont fait le plus d'honneur parla suite. On est habitué à considérer les mathématiques comme placées en dehors du domaine de l'imagination, tandis qu'il n'existe peut-être aucune branche de nos connaissances qui exige un plus grand développement de cette faculté, pour arriver à d'importantes découvertes. D'une autre part, le savoir nécessaire pour qu'une brillante
intelligence puisse se produire avec avantage sur le terrain des sciences exactes, ne suppose point de longues études , surtout s'il s'agit de découvertes plutôt que de travaux d'érudition ou de l'examen de théories déjà plus ou moins discutées par les savants.
« J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites, dit l'illustre Pascal ; mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que les sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant : et je leur ai pardonné de ne pas s'y appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme, puisque c'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. »
En abordant l'étude des mathématiques avant celle de la philosophie, Pascal écoutait bien moins le désir de complaire aux hommes, qu'il ne suivait la loi de sa propre organisation. Un esprit aussi indépendant que le sien ne fait pas de semblables concessions. Pascal a d'abord donné carrière à son imagination, parce que c'est la première faculté qui s'est développée chez lui avec une intensité très-prononcée; il a été physicien ensuite, puis philosophe, parce
que l'esprit d'observation, en se développant à son tour, s'est attaché successivement à étudier les choses et les hommes.
Si l'on voulait y voir de près, on trouverait en général la même succession chBz tous les hommes qui se sont le plus distingués. C'est l'imagination qui, d'abord, cherche à se faire jour ; elle emprunte à cet effet le langage du poëte ou celui du mathématicien, selon l'allure plus ou moins sévère de l'esprit. Le jeune De Gandolle s'occupait de poésie avant que son talent d'observateur se fût complètement révélé à lui. Il en était de même d'Ampère qui préludait par des poésies et des recherches mathématiques aux profondes conceptions du physicien, ainsi qu'à des travaux philosophiques. Jean-Jacques Rousseau, en arrivant à Paris, n'y apportait que des poésies et des combinaisons mathématiques qu'il cherchait à introduire dans l'art musical. Ces exemples sont si nombreux, qu'on les rencontre dans presque toutes les biographies.
On trouve, au contraire, peu d'hommes qui aient abandonné les sciences d'observation ou les études philosophiques, pour s'appliquer aux arts d'imagination, à la poésie ou aux mathématiques pures. Si j'excepte quelques jeunes gens, poussés par leurs parents dans une car-
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rière qui n'allait point à leur organisation intellectuelle, je chercherais vainement, je crois, des exemples un peu remarquables de pareilles transitions. On citera peut-être le brillant écrivain de Paul et Virginie, l'élégant interprète des Études et des Harmonies de la nature; mais il est permis de douter que Bernardin de Saint- Pierre se fût sérieusement occupé des études qui font l'ingénieur géographe. Je n'en veux d'autres témoignages que ses étranges théories sur la forme de notre globe et sur les causes des marées.
Plusieurs des hommes qui se sont le plus distingués dans la carrière de l'imagination, ont cultivé simultanément les différentes branches des connaissances qui s'y rattachent. Je citerai l'exemple des Léonard de Vinci, des Michel-Ange, des Albert Durer, des Rubens: ces grands artistes n'étaient pas seulement peintres, ils s'étaient occupés de poésie, de mathématiques, de musique, d'architecture, d'optique, etc. Albert Durer et Léonard sont rangés parmi les plus grands géomètres de leur époque. Ce n'est que dans nos temps modernes, que l'on s'est pris à répéter que les mathématiques ne supposent pas le développement de l'imagination.
Quant à ceux qui cultivent exclusivement la
poésie, les mathématiques ou les beaux-arts, on voit leur talent se modifier avec l'âge et subir des transformations qui se succèdent à peu près constamment dans le même ordre. Ainsi, le mathématicien commence par des recherches de mathématiques pures ; il passe plus tard aux applications , au perfectionnement des méthodes ; puis enfin, à l'examen métaphysique de ces mêmes méthodes. Il manie d'abord hardiment l'arme du calcul ; il en examine ensuite le tranchant , et finit par en approfondir la théorie. Il semble que ce ne soit pas là l'ordre naturel des choses ; et pourtant on marche aussi , sans avoir appris d'abord la science de l'équilibre.
Le peintre , le statuaire , le musicien produisent, dans leurs débuts, des ouvrages plus brillants par la forme que solides par la pensée ; ils s'occupent ensuite de donner plus de style à leurs conceptions; leurs ouvrages sont mieux combinés, plus savamment composés, mais souvent c'est aux dépens de la verve et de l'ori-
ginalité.
Le talent poétique prend aussi plus ou moins tardivement son essor, selon le genre de composition dont on s'occupe. Le poëte tragique dont les passions et une imagination vive sont les principaux éléments de succès, peut arriver plus tôt au complet développement de son talent,
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que le poëte qui consacre son génie à la haute comédie et à la peinture des mœurs. Il ne suffit pas en effet, pour ce dernier, d'avoir une imagination riche et de posséder parfaitement toutes les ressources de sa langue ; il doit avoir encore un puissant esprit d'observation, qui est l'apanage de l'âge mûr bien plus que de la jeunesse. Molière, lui-même, n'a commencé à produire ses œuvres capitales que vers l'âge de 46 ans , époque où il donna le Misanthrope , le Tartufe, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme ; les Femmes savantes ne furent composées que vers la fin de sa vie.
L'imagination est donc l'une de nos facultés intellectuelles qui se développent les premières, l'observation et la réflexion dominent plus tard ; et, plus tard encore, se manifeste le génie philosophique qui ne s'arrête plus à l'examen d'objets purement matériels, mais qui veut se rendre compte des principes des choses et s'enfoncer dans toutes les abstractions métaphysiques.
Nous verrons bientôt que l'histoire des sciences assigne au développement de l'esprit humain , considéré de la manière la plus générale, les mêmes phases qu'au développement de l'intelligence de l'individu.
La mémoire est peut-être la faculté qui, dès notre enfance, se manifeste avec le plus d'inten-
site. Néanmoins, si nous voulons faire un appel à nos premiers souvenirs, nous trouverons qu'ils ne remontent guère au delà de l'âge de trois à quatre ans. Cette faculté précieuse est un des éléments les plus essentiels pour l'acquisition de nos connaissances; c'est aussi l'un des éléments que nous perdons le plus tôt. La mémoire des noms semble nous quitter la première; et vers l'âge de quarante-cinq ans, beaucoup de personnes en font déjà la triste expérience.
La mémoire se développe plus tôt que l'imagination, qui ne fait que reproduire en quelque sorte les éléments acquis parla mémoire, pour en déduire ou des conceptions scientifiques ou des images que la littérature et les arts savent mettre à profit. La raison exige un temps plus long pour arriver à sa maturité.
On pourrait dire que le développement des facultés intellectuelles se fait successivement dans un ordre toujours le même, chez les différents êtres de la création ; mais qu'il est plus ou moins complet , selon leur organisation plus ou moins parfaite. On ne saurait contester la mémoire aux animaux ; on peut leur refuser l'imagination et surtout le raisonnement.