CHAPITRE II
Ce qui constitue un peuple, une nation, un État.
Quand une nation se révèle, elle a déjà en ellemême le principe de vie nécessaire pour assurer son existence et la défendre au besoin.
Une nation ne se forme pas toujours d'éléments homogènes; assez souvent, au contraire, elle est le résultat de l'invasion et du mélange des vainqueurs et des vaincus. Sur les débris d'un peuple qui périt, il se forme un peuple nouveau. L'enfantement peut être plus ou moins long, plus ou moins difficile ; il faut que le temps ait pu calmer les passions et effacer la ligne de démarcation entre les oppresseurs et les opprimés.
Chacun alors consent à sacrifier, dans l'intérêt de tous, une partie de son individualité. Ce qu'il engage de la sorte, il l'acquitte avec d'autant plus d'exactitude qu'il sent davantage la nécessité de maintenir l'unité, et de donner de la force au gouvernement pour écarter les dangers communs. Un pareil pacte ne se
conclut pas d'une manière solennelle ; il s'établit en quelque sorte à l'insu de ceux qui le contractent. Chacun veut jouir paisiblement de ce qu'il a et de la portion de liberté qu'il s'est réservée. C'est quand on se croit sûr de ces garanties, que l'esprit public se refroidit et que l'égoïsme se réveille; c'est alors que la nation, privée du tribut que lui devait chaque citoyen, perd successivement de sa force et voit se multiplier les chances d'une ruine prochaine.
Une nation peut, sans cesser d'exister, changer la forme de son gouvernement ; c'est ainsi que la nation romaine a vu se succéder la royauté, la république et l'empire; elle peut aussi se fractionner en différents États, comme anciennement la nation grecque et, dans les temps modernes, la nation allemande.
Quelquefois la formation d'un État est le résultat d'arrangements politiques auxquels le peuple n'a pris aucune part. Le peuple nouveau, uni par des liens qu'il doit à des mains étrangères ou à un pouvoir oppresseur, est moins disposé à les respecter; ceux qu'il doit à la nature ou à une origine commune et qui constituent la nation, exercent une influence plus profonde et plus durable. Le peuple grec se divisait en différents États, mais il formait toujours une seule et même nation ; de même
la nation italienne, bien que morcelée, a toujours conservé une tendance à rétablir son unité.
L'instinct de conservation qui forme les agrégations d'hommes et qui est le premier germe de la nationalité, unit quelquefois plusieurs peuples entre eux, quand ils se trouvent en présence d'un ennemi commun qui menace leur existence. C'est ainsi que les peuples chrétiens se liguaient, au moyen âge, pour repousser les invasions des Sarrasins; c'est ainsi qu'ils se sont unis, plus tard, pour combattre les progrès de l'islamisme.
Pour qu'une nation soit puissante, il faut que toutes les parties de ce grand corps fonctionnent dans un juste équilibre ; il faut que les membres agissent avec harmonie, dès que l'intelligence qui les dirige leur imprime le mouvement. C'est avec cette organisation vigoureuse que la nation grecque, malgré l'infériorité du nombre, a successivement vaincu toutes les armées asiatiques qui fondaient sur elle ; c'est ainsi que Rome est devenue la maîtresse du monde.
Une des premières conditions d'une existence durable chez un peuple, c'est la forme de son gouvernement. On conçoit que, parmi toutes les combinaisons politiques, il en est une qui
lui convient mieux que toutes les autres et qui, avec le moins de sacrifices possible pour les individus, leur procure toutes les garanties désirables. Selon que le législateur s'en écarte plus ou moins, il rend aussi plus ou moins problématiques les conditions de stabilité de la nation dont les destinées lui sont confiées.
Comme tous les peuples n'ont pas les mêmes besoins, il en résulte aussi qu'ils n'ont pas les mêmes sacrifices à faire. Ces besoins dépendent du territoire qu'ils occupent, du degré de maturité où ils sont parvenus, de leur caractère particulier et d'une infinité d'autres causes.
Il n'existe sous ce rapport rien d'absolu; telle constitution politique qui convient à un peuple, serait essentiellement nuisible à un autre ; il y a plus, elle peut être parfaitement appropriée à un peuple à peine naissant et ne pas lui convenir à une autre époque de son existence. Les peuples, comme les individus, changent de besoins selon les différents âges.
L'expérience semble prouver que le gouvernement monarchique est celui qui convient le mieux à une nation naissante. L'activité de la vie, pendant la jeunesse, se concentre davantage sur un même point. Les plus anciens empires, et particulièrement ceux d'Assyrie et
d'Egypte, ont été gouvernés par des rois pendant toute leur longue existence. Les républiques de la Grèce ont aussi commencé par le gouvernement monarchique et il en a été de même de la nation romaine.
Les premiers âges des peuples modernes présentent la même forme gouvernementale ; le pouvoir se trouve généralement réuni dans une seule main; chez quelques-uns, dans un âge plus avancé, le pouvoir tend à se diviser; les gouvernements constitutionnels forment une espèce d'intermédiaire entre la monarchie et la république.
On objectera peut-être que les États-Unis d'Amérique ont débuté par le gouvernement républicain ; mais il est à remarquer que le peuple n'était pas essentiellement nouveau ; il faut le considérer plutôt comme une fraction de la nation anglaise qui, parvenue à l'âge adulte, s'est émancipée et détachée avec violence de la mère patrie.
Quand un peuple vieillit et se désorganise, on remarque, en général, la même faiblesse et les mêmes besoins que ceux de l'enfance ; le pouvoir se replace encore dans une seule main. Rome a fini comme elle avait commencé, par reconnaître des maîtres sous d'autres noms.
J'ai déjà fait observer que chacun sacrifie,
comme membre de l'État, une partie de sa liberté individuelle ; cette partie est plus ou moins grande , et le sacrifice est fait en échange de la protection qui lui est accordée pour sa personne et pour ses biens. Pour que le contrat soit équitable , il faut que le bénéfice réponde au prix payé pour l'obtenir. On engage une partie de sa liberté, pour jouir avec sécurité de l'autre.
Que m'importe de vivre sous un gouvernement libre , si la liberté est telle qu'elle touche de près à la licence , si chacun se rapprochant de l'état de nature peut me porter préjudice, sans que les lois aient la force nécessaire pour me donner protection!
D'une autre part, la protection pour ma personne et mes biens peut être très-puissante , mais ma liberté individuelle être tellement circonscrite , qu'elle se trouve à peu près aliénée.
Dans les gouvernements représentatifs on a placé à côté du pouvoir exécutif, sous les noms de députés ou de représentants et de pairs ou de sénateurs, des défenseurs de l'élément démocratique et de la propriété. Ils sont chargés de peser avec équité ce que chaque individu doit au gouvernement.
Il n'existe pas d'État possible avec une liberté individuelle illimitée. Mais si, d'un côté, Tins-
tinct de conservation nous prescrit de nous soumettre aux lois et de n'aliéner qu'une partie de notre liberté dans notre propre intérêt; de l'autre, la nature et notre diignié nous disent de faire que cette partie soit aussi faible que possible. C'est donc à l'atténuer que doivent tendre tous nos efforts , pourvu que la force de l'État ne soit pas compromise.
Il est nécessaire aussi qu'un État soit nonseulement fort au dedans, mais encore respecté au dehors , car de là dépend la considération dont jouiront à l'étranger les individus dont il se compose. Il en est des peuples comme des familles : on ne s'y attache véritablement que quand il y a honneur à leur appartenir. Ceux qui ne peuvent se distinguer par la puissance, par la richesse ou par d'anciens souvenirs historiques, doivent chercher à se concilier l'estime par le développement de l'industrie, des sciences ou des beaux-arts. Les peuples les plus puissants de la terre n'ont jamais permis qu'on portât atteinte à leur pavillon , parce qu'ils sentaient qu'affaiblir leur puissance morale, c'était relâcher un des liens les plus sûrs de leur existence.
Qu'importe qu'un lambeau de soie, fixé à l'extrémité d'une lance, soit placé un peu plus haut ou un peu plus bas qu'un autre ; mais r
quand ce lambeau est le signe de ralliement d'un peuple, il en est tout autrement, et plutôt que d'en abandonner un pouce, l'on sacrifierait des milliers d'hommes et l'on exposerait à la dévastation les plus belles provinces : tant l'o pinion a de puissance et tant elle demande à être respectée.