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CHAPITRE II

Du principe d'association dans ce qui tient à l'intelligence.

C'est aux liens qui rattachent les hommes entre eux, c'est au principe de l'association que l'on doit surtout les grandes choses qui ont été faites à la surface de notre globe, et qui, malgré les ravages des siècles, commandent encore notre admiration. Qui ne contemple avec reconnaissance les gigantesques travaux dont les Romains avaient couvert leurs vastes possessions et dont plusieurs , aujourd'hui même, servent encore à nos besoins? Que dire de ces chemins de fer qui réalisent ce que l'imagination la plus brillante des anciens n'aurait osé concevoir ? Le feu ravi aux célestes demeures et mis à la disposition de l'homme pour le faire circuler à la surface du globe avec la rapidité de l'éclair ; le principe de la foudre employé à transmettre instantanément la pensée humaine aux distances les plus grandes ? Tous ces prodiges ne sont plus des fictions, mais des réalités descendues déjà parmi les produits vulgaires de notre industrie.

Ce qui caractérise surtout nos temps modernes, c'est l'association se substituant aux individus chaque fois que ceux-ci, dans leur cercle étroit, ont épuisé tous leurs moyens d'action. Les exemples sont nombreux dans tout ce qui tient à l'intelligence et spécialement dans ce qui concerne l'étude de notre globe.

On a vu, sous le règne de Louis XV, les astronomes et les géomètres de l'Académie royale des sciences de Paris , entreprendre avec dévouement des voyages lointains pour reconnaître la figure de la terre. Tandis que les uns se rendaient en Laponie, les autres passaient les mers et s'enfonçaient dans l'intérieur du Pérou, où les attendaient les dangers les plus grands.

L' Académie royale de Berlin a fait, de nos j ours , un appel aux astronomes et leur a demandé d'inventorier les différentes régions du ciel. Cet immense travail a été exécuté avec un zèle qui nous a valu déjà les découvertes les plus importantes. Les étoiles ont été enregistrées avec des soins assez minutieux pour qu'il ne soit plus permis de les confondre avec les corps étrangers qui autrefois passaient inaperçus au milieu d'elles. Aussi, il n'est pas rare de voir que des planètes nouvelles ou des comètes qui, par leur médiocrité, semblaient devoir échapper à toutes les investigations, sont signalées à la fois par plusieurs sen-

tinelles avancées de la science, dès qu'elles se présentent dans des circonstances où le télescope peut les atteindre.

Que dire ensuite de l'empressement avec lequel les observateurs de presque toutes les nations ont répondu, de nos jours, à l'appel fait par la Société royale de Londres dans la vue d'avancer l'étude des grands phénomènes de la physique du globe ? Les cinq parties de la terre son? couvertes d'observatoires temporaires, où des savants zélés étudient attentivement, jour et nuit, d'heure en heure , les moindres manifestations des instruments, et cherchent à surprendre à la nature des secrets qui auraient certainement échappé aux études les plus assidues des observateurs isolés.

Quand il s'agit de pourvoir aux intérêts matériels d'un État, chacun est appelé à payer sa dette au trésor ; mais il n'en est plus de même quand il s'agit des intérêts intellectuels. Userait d'ailleurs superflu de faire un appel général : la plupart des hommes devraient reconnaître leur insuffisance. Ceux, au contraire, qui se sentent la force et les moyens nécessaires pour se rendre utiles, finissent par réunir leurs efforts et constituent les académies et les sociétés savantes qui représentent en quelque sorte les facultés intellectuelles de la nation.

Du reste la plupart de ces corps ont des ten-

dances à s'isoler dans un État et à vivre d'une vie particulière: ils ont leurs temps de prospérité aussi, leurs maladies, leur vieillesse et les différentes phases qui caractérisent l'existence des êtres animés.

Bien que les sciences n'appartiennent à aucun peuple en particulier, cependant quand une société savante, constituée par un État, n'en devient pas la manifestation intellectuelle, et ne cherche pas, tout en élargissant le champ des découvertes, à s'en assimiler les principaux fruits pour les répandre autour d'elle, nécessairement elle manque le but de son institution. Elle reste sans force et sans considération, parce qu'elle se place en dehors du corps dont elle devrait faire partie intégrante.

Les associations en général, quel que soit le but de leur institution, quand elles s'isolent dans un État, finissent d'ordinaire par lui devenir plus ou moins nuisibles, à moins que ce ne soient des corps inertes. Ces agrégations ne diffèrent des individus que parce qu'elles ont plus de moyens d'action ; or, si l'individu doit, non-seuloment se soumettre aux lois de l'État, mais encore leur donner son appui, à plus forte raison peut-on établir les mêmes exigences à l'égard des associations.

Beaucoup de choses doivent se faire par les

gouvernements, non -seulement parce qu'ils sont forts, mais encore parce qu'ils ont un caractère de permanence et qu'ils offrent des garanties qu'on ne rencontre pas chez les individus. De simples particuliers, moyennant certaines rétributions, pourraient bien se charger d'exercer la police, de faire respecter les lois, de donner un enseignement général, d'entretenir les chemins et les canaux, d'organiser des armées; mais on conçoit qu'outre le peu de garanties que l'on aurait, il serait imprudent de faire dépendre des choses aussi importantes d'un seul individu , qui prendrait d'ailleurs dans l'État une influence dangereuse et tout à fait anormale.

C'est donc à l'État qu'il appartient de régler de pareils intérêts ; et l'on conçoit que plus il a de charges , plus il a droit d'exiger. 11 serait, par suite, absurde de juger du bonheur des habitants par les sommes qu'ils payent au trésor. Il ne faut pas, en effet, se borner à examiner le taux des contributions , il faut voir encore ce que chacun reçoit en retour de ce qu'il paye.

Il se trouve aujourd'hui que les États les plus éclairés sont généralement ceux où le contribuable paye le plus. Est-ce un mal, s'ils font aussi le plus dans l'intérêt de tous? Il ne faut cependant pas qu'ils substituent partout leur

action à celle des individus ; qu'ils descendent aux moindres détails ; qu'ils finissent par loger les citoyens, par préparer et dispenser leur nourriture, par confectionner jusqu'à leurs habits. C'est, à la vérité, l'opinion de quelques écrivains modernes qui applaudiraient à un pareil état de choses. Nous ne pourrions jamais y voir, quant à nous, qu'un malheureux empiétement de l'association sur l'individualité. L'une finirait par tuer l'autre ; et un pareil sacrifice serait un sacrilège.

Mais quelles sont les limites où doit cesser l'action de l'individu, pour faire place à une action d'un ordre plus élevé, à celle de la nation? Ce problème a été très-peu examiné ; et jusqu'à présent, c'est la pratique bien plus que la théorie qui s'est occupée de le résoudre. Ainsi, en Belgique , il est des dépenses de plusieurs espèces : il en est pour le trésor de l'État, pour la province, pour la commune; c'est qu'on a senti en effet que les exigences ne sont pas les mêmes pour toute l'étendue de l'État, quelque circonscrit qu'il soit, ni même pour toute une province. C'est donc au bon sens et à l'équité qu'on s'en rapporte aujourd'hui, pour régler des parts à payer qui soient en rapport avec les avantages que l'on espère en recueillir.

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