‹ Du système social et des lois que le régissentChapitre 49 sur 76 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I/homme intellectael a progressÎTement effacé l'homme physique.

En déroulant les annales de l'humanité, un premier fait fixe notre attention, c'est le triomphe toujours croissant de l'homme intellectuel sur l'homme physique. Tandis que l'un reste stationnaire, l'autre est essentiellement progressif; et, par cette faculté précieuse, il se distingue entre tous les êtres de la création.

Aux premiers âges du monde, l'homme se regardait comme le maître et le roi de la nature, il s'exagérait à la fois son importance et la place qu'il occupe dans l'univers. Il semblait que tout eût été créé pour lui, que les éléments fussent ses tributaires et que rien ne pût résister à sa puissance matérielle.

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Pendant longtemps encore le plus fort fut le plus considéré, et le courage fut rangé parmi les principales vertus. Même à l'époque où la Grèce envoyait devant Troie l'élite de ses guerriers, le héros le plus distingué était celui qu'on réputait capable de tuer de sa main le plus d'ennemis. Ajax,fils de Télamon, était le rival d'Achille ; et il disputa au prudent Ulysse les armes d'Hector. Cependant Ajax est en quelque sorte le type de la force matérielle, tandis qu'Ulysse est celui de la sagesse et de l'intelligence.

A travers les fictions poétiques du moyen âge, on voit les qualités physiques prédominer encore sur les qualités morales et intellectuelles : Roland est la personnification de ce que l'humanité a de plus relevé ; et si le puissant Charlemagne prend noblement sa place à côté de lui, c'est moins parce qu'il est grand législateur et monarque d'une haute intelligence, que parce que, dans un combat, il ne le cède à personne pour la vaillance et la force de son bras.

On aurait peu d'estime aujourd'hui pour un prince qui n'opposerait à ses ennemis qu'une vigueur herculéenne et une bravoure à toute épreuve. Ce n'est pas seulement dans les combats que l'homme a vu la suprématie physique s'abaisser devant la suprématie intellectuelle ;

CHAP. i. — l'homme intellectuel. 243 quand il a jeté ses regards autour de lui et qu'il s'est mis à mesurer la place qu'il occupe dans l'univers, cette place s'est d'autant plus resserrée à ses yeux, que ses connaissances se sont étendues davantage.

La science lui a fait comprendre que ce globe, dont il n'occupe qu'un coin, ne doit être considéré lui-même que comme un grain de poussière perdu dans l'immensité des cieux ; que des millions de mondes flottent, ainsi que le nôtre, dans l'espace dont nous ne pouvons sonder les profondeurs qu'avec les yeux de l'intelligence ; elle lui a permis cependant de reconnaître les distances de plusieurs de ces mondes, leurs mouvements, leur poids, et de déterminer jusqu'aux lois de la pesanteur à leur surface.

L'homme a donc fini par sentir, et son orgueil a dû en être satisfait, que, s'il est physiquement très-borné, son intelligence est immense, et qu'il n'a été donné qu'à lui seul de pénétrer dans les secrets de la création et d'en étudier les lois mystérieuses : lui seul peut acquérir la science, cet élément indispensable de tout progrès et sans lequel il resterait à jamais stationnaire.

Depuis l'origine du monde nos facultés physiques ne semblent pas s'être développées ; ni

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notre vue ni notre bras n'ont acquis plus de puissance. Il paraîtrait au contraire que , plus nous nous éloignons de l'état de nature, plus nous baissons sous le rapport physique : faute d'exercice, la vue perd de sa pénétration, l'ouïe de sa finesse, l'odorat et le goût de leur discernement instinctif, et nos membres de leur souplesse. Nos facultés intellectuelles mêmes, considérées comme forces actives, ont peut-être moins de vivacité. La poésie moderne n'a point fait oublier les chants d'Homère ; nos sculpteurs et nos architectes s'applaudissent quand ils ont heureusement imité les monuments anciens ; quant à la musique , il nous est malheureusement impossible de porter un jugement, mais, à en croire les témoignages de l'antiquité, c'est l'art qui doit y avoir été porté au plus haut point de perfection ; c'est du moins celui qui produisait le plus de merveilles et d'enivrement. Les modernes ne luttent avec succès contre les anciens qu'en prenant la science pour auxiliaire ; dès qu'ils sont abandonnés à leurs propres forces, ils doivent souvent reconnaître leur infériorité. Mais combien cet auxiliaire ne leur donne-t-il pas de puissance? Il prête à chacune de leurs facultés une portée immense et qui s'accroît encore chaque jour. Pour n'en citer qu'un exemple, la vue, celle de

CHAP. 12 — l'homme intellectuel. 245 nos facultés que la nature semble avoir développée avec une prédilection particulière, la vue, grâce aux progrès de l'optique, a élargi prodigieusement la sphère de son action. Nonseulement elle a pu saisir, au moyen du télescope, des corps célestes assez éloignés pour qu'elle n'en soupçonnât pas même l'existence, mais encore elle a reconnu à leur surface les différentes particularités qu'ils présentent.

La science qui reculait ainsi, pour l'homme, les limites naturellement visibles de la création, s'efforçait aussi de reculer d'autres limites et de lui faire saisir les moindres détails des corps qui, par leur petitesse, paraissaient devoir rester éternellement enveloppés d'un voile mystérieux.

Par ses progrès constants, la science n'a pas seulement amplifié la portée de nos facultés physiques , elle a donné aussi plus de consistance à nos facultés morales et intellectuelles , en leur offrant des points d'appui nombreux qui favorisent leur action. Chaque jour, elle étend le domaine de l'homme et multiplie ses jouissances. Ce n'est donc pas sans raison que ses plus fidèles interprètes reçoivent aussi, chaque jour, une part de considération plus large dans notre organisation sociale et que l'estime se mesure sur les services réellement rendus.

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Le monument qui s'élève et qui est uniquement dû aux travaux intellectuels de l'homme, prend sans cesse des proportions plus majestueuses , sans qu'il soit possible de prévoir quelles seront les limites de son développement, ni la hauteur à laquelle il pourra jamais atteindre. En contemplant ce noble édifice, ouvrage de tant de siècles et de tant de persévérance, on fait involontairement un douloureux retour sur soi-même; on se demande, en mesurant la faiblesse et l'audace de l'homme, si son intelligence ne s'occupe pas de réédifier, sous une autre forme, cette même Babel que ses mains construisaient autrefois.

Quel que soit l'avenir réservé à ce monument gigantesque, l'homme, en y travaillant, obéit à un instinct irrésistible, à une force mystérieuse qui enchaîne sa volonté. Lui seul, dans la création, a été appelé à l'honneur de le construire ; mais il ne lui a pas été donné de commencer une partie avant l'autre ; chaque pierre doit être placée en son temps, doit occuper son lieu ; tout est prévu, tout est combiné, et Ton sent que c'est la main même du grand architecte de l'univers qui en a tracé le plan et déterminé les proportions.

CHAP. II. DÉVELOPP. DE l'ïNTELLIG. 247

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