CHAPITRE IL
lie développement intellectuel de l'humanité suit le» mêmes phases que le développe ment intellectuel des individus.
Observez l'homme, et suivez dans son enfance le développement de ses premières notions ; il est frappé des moindres phénomènes, et dans l'impuissance de se les expliquer et d'en reconnaître les causes, il les attribue à des êtres surnaturels.
Plus tard, son attention se fixe davantage sur les choses qu'il aperçoit : il les observe; il cherche à reproduire les faits pour les mieux étudier ; il tente la voie de l'expérience ; et, cette fois, il cherche à ce qui le frappe des causes naturelles dont il étudie le mode d'action et l'intensité. Si même son esprit est suffisamment cultivé par la science, il s'efforcera d'apprécier, au moyen du calcul, les effets produits, et d'aller au-devant des faits, en les déduisant de la théorie comme des conséquences nécessaires.
Telle est aussi la marche de l'esprit humain, ou plutôt telle est l'histoire des sciences. L'homme, dans la série des siècles, n'a pas procédé autrement : il a vu ; il a observé les faits ; il a tenté
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de les reproduire par l'expérience pour les mieux étudier sous toutes leurs faces ; il en a recherché les causes ; il a apprécié les forces qui les font naître ou qui les modifient ; puis il a calculé à priori toutes les particularités qu'ils peuvent présenter. Cette succession d'opérations s'applique également à toutes nos sciences, seulement toutes ne sont pas également avancées et ne se trouvent pas dans la même période de leur évolution.
Ainsi la propriété de l'aimant naturel était connue dans l'ancienne école d'Ionie, six siècles avant l'ère chrétienne ; et probablement, déjà bien avant cette époque, elle avait fixé l'attention des hommes. Nous ignorons quels sentiments ont dû naître en eux, à la vue de ces attractions exercées à distance entre des corps entièrement indépendants les uns des autres ; mais il paraît très-vraisemblable qu'ils ont dû éprouver plus que de l'étonnement et croire à des causes surnaturelles.
Ces phénomènes, plus connus et mieux observés, ont pris rang ensuite dans la science ; on les a reproduits par l'expérience ; on a construit des aimants artificiels et constaté des propriétés qui avaient échappé d'abord aux observateurs. L'action de la terre sur l'aimant a fait naître l'idée de la boussole, et la conquête de notre
chap. n. — développ. de l'intellig. 249 globe a été le fruit de cette curieuse et féconde invention. Cependant on était loin encore d'avoir pu réduire à des principes fixes le mode d'action des aimants. La théorie mathématique du magnétisme appartient à ce dernier siècle ; elle nous permet, à son tour, de descendre des lois générales aux faits particuliers et d'aller en quelque sorte au-devant de ce qui a pu échapper à l'observation. C'est ce dernier terme qui est l'indice le plus sûr du perfectionnement d'une science.
L'astronomie a suivi les mêmes phases : les phénomènes qu'elle présente ont également excité l'étonnement des premiers hommes, leur ont fait supposer aussi des agents surnaturels dans les moindres mouvements célestes. L'observation plus calme a permis de mieux voir les choses, de les ranger en leur véritable place et d'en déterminer exactement la nature. La science a reconnu ensuite les forces qui produisent ces divers phénomènes ; et la mécanique céleste est venue couronner l'œuvre en déduisant d'un grand principe, comme conséquences naturelles, non-seulement tous les mouvements célestes que l'observation avait constatés, mais encore ceux qui avaient échappé à ses recherches.
Pendant que l'humanité marchait ainsi d'un
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pas ferme vers le noble but qu'elle se proposait d'atteindre, tous les peuples dont elle se compose ne prenaient pas une égale part à ce grand mouvement de l'intelligence. Aujourd'hui même, nous les trouvons encore inégalement avancés dans la carrière parcourue. Les uns se trouvent au point de départ, et pour eux la science n'a rien produit : semblables à l'enfant qui se connaît à peine ou aux hommes des temps primitifs, chaque chose devient à leurs yeux un sujet d'étonnement, souvent même un prodige.
D'autres, plus nombreux, sont en possession des fruits acquis par l'observation et par l'expérience , mais ils n'ont point eu l'énergie nécessaire pour se porter en avant jusqu'aux dernières limites connues de la science. Ceux qui ont pu atteindre ces limites sont les peuples privilégiés, et que l'on peut regarder comme les sentinelles avancées de la civilisation.
Les deux limites entre lesquelles se rangent les différents peuples , sont donc extrêmement larges , et elles tendent à se séparer encore , chaque jour, par les progrès des sciences. Mais comment les peuples sont-ils distribués entre ces limites ? Se classent-ils conformément à la loi des causes accidentelles? c'est ce que nous ignorons, et ce qu'il sera toujours difficile, sinon impossible de reconnaître.
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Et chez un même peuple , comment faut-il classer les individus? Quelques-uns sont arrêtés au commencement de la carrière , tandis que d'autres ont parcouru tous les degrés par lesquels a dû passer l'intelligence humaine. On a pu dire de quelques hommes d'élite qu'ils étaient comme le Nil , dont on ne connaît pas la source. Il en est en effet qui franchissent la carrière avec tant de rapidité, qu'on ne commence à les remarquer que quand ils se trouvent de front avec les plus avancés.
11 n'est peut-être pas deux hommes qui, dans une même nation , aient exactement le même degré de lumières, la même masse de connaissances ; et , bien qu'il soit impossible de les classer sous ce rapport, nous concevons cependant fort bien qu'il s'en trouve peu vers les limites extrêmes; le plus grand nombre se rapproche d'un état moyen qui n'est pas le même pour les différents peuples, mais qu'on doit s'efforcer de relever de plus en plus. C'est par cette moyenne en effet qu'il faut juger les lumières d'une nation. Le peu d'hommes qui se trouvent à la limite supérieure, donnent ensuite la mesure de ce que cette nation peut faire pour activer l'avancement des sciences et contribuer aux progrès de l'esprit humain.