CHAPITRE IV
I^es moyennes et les limites ne varient que par la science.
L'homme dépourvu du bienfait de la science, serait nécessairement stationnaire, avons-nous dit; il subirait le sort de tous les êtres animés et présenterait , dans ses divers éléments , des fluctuations qui auraient leurs phases et leurs limites déterminées. Mais ces fluctuations, depuis l'origine du monde , n'auraient point subi de variations, parce que rien ne prouve que la nature, depuis cette époque, ait altéré ses lois. Les causes naturelles, qui agissent sur les animaux et les plantes depuis que l'homme a pu les observer, sont restées les mêmes. Je ne parlerai pas des époques antérieures que la géologie nous a révélées, et qui semblent annoncer l'existence de causes que des lois providentielles peuvent avoir modifiées.
Sous le beau ciel de la Grèce, l'olivier suit encore, dans son développement, les mêmes degrés de croissance et les mêmes phases qu'on observait au temps de Codrus. L'arbre type est
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resté le même ; seulement les individus subissent encore, comme alors, des fluctuations dans les divers éléments dont ils se composent ; ainsi, jusqu'au nombre des feuilles, si l'on pouvait les compter , jusqu'à la grandeur de ces mêmes feuilles , si l'on pouvait les mesurer successivement, tout enfin aurait conservé la même valeur moyenne et les mêmes limites dans ses variations; tout serait réglé par la même loi des causes accidentelles.
Les seules causes qui puissent apporter des altérations dans les lois naturelles proviennent de l'homme qui, en s' appuyant sur la science, change la culture et parvient à altérer les moyennes et les limites, pendant que la nature, en luttant contre ces forces perturbatrices, conserve toujours la même tendance à rétablir la moyenne et à rentrer dans ses limites qu'on a forcées.
Les animaux, depuis la création, n'ont également rien fait pour changer leur état ou perfectionner les industries qui leur ont été enseignées par la Providence. Ainsi , quelque ingénieuse que soit la fourmi, quelque bon architecte que soit le castor, ils travaillent toujours, depuis qu'on les observe, de la même manière et sans accuser aucun progrès. L'abeille n'a rien ajouté à ses connaissances architecto-
niques ; l'araignée ne file point son tissu avec plus de perfection qu'elle ne le faisait du temps de nos premiers aïeux.
L'homme seul, par la science, a trouvé le moyen de faire varier les divers éléments dont il dépend, soit sous le rapport de la moyenne, soit sous celui des limites entre lesquelles ces éléments peuvent osciller.
Quant au physique , bien qu'il soit difficile d'établir des comparaisons, parce que nous sommes dépourvus de données qui le permettent, nous reconnaîtrons sans peine qu'il s'est opéré des modifications importantes. La science a corrigé jusqu'à un certain point nos organes, lorsqu'ils devenaient défectueux. Des dissemblances moins grandes ont eu lieu entre les hommes , et pendant que les limites se resserraient, la moyenne s'est élevée successivement.
J'ai déjà parlé des progrès immenses que l'optique a faits depuis quelques siècles ; elle a étendu le champ de la vision pour les presbytes et les myopes, à qui elle a donné la faculté de voir à toutes les distances. Que dis-je ? elle a fortifié la vue au point de permettre de saisir les moindres détails de mondes qui échappaient à l'analyse, soit par leur petitesse, soit par leur prodigieux éloignement. Des infortunés qui,
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autrefois, restaient condamnés à ne plus voir la lumière ni le spectacle de la création, ont pu jouir encore de ce bienfait.
L'acoustique a également étendu la portée de l'ouïe, et tous les hommes ont été appelés indistinctement à recueillir les fruits de ses découvertes.
La science a fait sentir partout son action salutaire; elle a diminué le nombre des défauts corporels, et de tous les fléaux en général qui tendent à détériorer notre espèce. On doit surtout à la vaccine, à l'orthopédie, à l'art chirurgical de compter aujourd'hui moins de difformités ; tandis que la gymnastique et l'hygiène s'efforcent de donner plus de souplesse et de force à nos membres et un développement normal à toutes nos facultés physiques.
Les progrès des sciences médicales ont rendu certaines maladies moins longues et moins douloureuses et ont contribué à prolonger la vie moyenne de l'homme. Il ne faut pas espérer cependant, avec Condorcet, que cette moyenne puisse s'allonger indéfiniment. Nous avons déjà vu que la mortalité se règle d'après d'autres lois que celles qu'on serait tenté de déduire de l'avancement de l'art de guérir.
Les épidémies sont devenues moins fréquentes, les disettes moins destructives ; et quand
arrive une de ces années désastreuses qui moissonnaient tant de monde à des époques plus reculées, l'aisance plus générale fait que chacun aujourd'hui doit moins en craindre les conséquences.
Les fortunes particulières, d'une autre part, tendent vers une certaine égalité ; les lois dans la plupart des États civilisés, sont faites de manière à ne plus concentrer de grands capitaux dans des familles privilégiées.
En considérant la société sous le rapport moral, on trouve que les crimes et les dévastations sont moins nombreux, les guerres moins fréquentes et généralement accompagnées de moins de circonstances affligeantes ; les prisonniers sont aussi traités avec plus d'humanité. Depuis longtemps l'esclavage a cessé d'être connu dans l'Europe civilisée ; dans plusieurs États même, tous les hommes sans distinction, ont été déclarés égaux devant la loi.
Chacun jouit de plus de sécurité pour sa personne et pour ses propriétés; les caisses d'épargne et les sociétés d'assurances cherchent à prévenir les désastres qui atteignent les particuliers, en faisant peser d'une manière équitable, sur tous, les maux qui autrefois ne frappaient qu'un seul. Ces maux s'atténuent et s'effacent en quelque sorte en se distribuant dans les
masses, au lieu de se concentrer sur un même point.
Sous le rapport intellectuel, les développements de l'instruction tendent, de leur côté, à faire naître plus d'égalité parmi les hommes ; les connaissances se répandent avec facilité dans tous les rangs de la société. L'imprimerie a surtout favorisé cette immense diffusion des lumières.
L'établissement des chemins de fer, en multipliant de nos jours les points de contact entre les peuples, doit nécessairement amener des résultats analogues. Grâce à cette merveilleuse invention, secondée par celle des machines à vapeur, le globe même semble avoir resserré ses limites.
L'influence de l'homme ne s'est pas exercée seulement sur sa personne; elle s'est étendue sur tout ce qui l'entoure : sur les plantes, sur les animaux et même jusque sur les climats dont il est parvenu à modifier la nature. Partout on voit la science resserrant les limites des éléments assujettis à des variations, en même temps qu'elle relève les moyennes.