INTRODUCTION
J'avais passé beaucoup de temps dans Tétude des sciences abstraites ; mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en avait dégoûté. Ouand j'ai commencé l'étude de Thomme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant; et je leur ai pardonné dé ne point s'y appliquer.Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme, puisque c'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a encore moins qui Tctudient que la géométrie. »
Pascal , Pensée 26, art. ix, i^ partie.
L'homme peut être considéré sous différents rapports. Les lois qui le concernent sont essentiellement distinctes de celles qui le rattachent aux autres hommes ; c'est ce qui en rend l'étude aussi variée que difficile.
Pour juger sainement des choses, il faut se placer de manière à en apercevoir tous les détails. Notre vue trop bornée ne peut saisir qu'un cer-
Il INTRODUCTION.
tain ensemble d'objets en rapport avec les distances et la largeur de notre angle visuel ; il en est à peu près de même des yeux de l'esprit.
Quand, du haut d'un vaisseau, j'arrête mes regards sur l'Océan, j'aperçois des vagues immenses qui passent majestueusement devant moi , sans que je puisse reconnaître le lieu où elles se sont formées ni celui où elles vont s'effacer.
Si je descends ensuite du vaisseau pour prendre place dans une barque à peu près au niveau de la mer, et si je concentre mon attention sur les petits mouvements oscillatoires qui rident la surface de l'eau, je perds de vue le magnifique spectacle qui m'occupait d'abord. C'est tout au plus si mes regards saisissent une étendue qui dépasse les limites de la vague sur laquelle je suis porté ; mais je vois une infinité de détails qui m'avaient échappé.
Tel est aussi le spectacle que présentent les peuples. Vus à une certaine distance, ils se dessinent, se diversifient entre eux et suivent leurs destinées, sans qu'on puisse saisir, la plupartdu temps, leur origine ni leur fin : les uns turbulents et superbes ; les autres souples et développant les formes les plus capricieuses. Les existences personnelles ne s'aperçoivent qu'à peine ; pour les