CHAPITRE IV
Appréciation des qualités morales quand les Ikits ne sont pas comparables. Crimes et suicides.
Considérons les choses sous un point de vue plus général, et supposons une série de faits de même nature, mais qui ne sont pas rigoureuse-* ment comparables entre eux.
L'exemple peut-être le plus défavorable sous ce rapport, est celui que nous présentent les annales des crimes : il semble en effet résumer en lui toutes les difficultés possibles.
D'abord est-on bien d'accord sur ce qu'il faut entendre par crime? Évidemment non. Ce qui est puni chez un peuple, ne l'est pas chez un second ; ce qui est réprimé à une époque, est toléré à une autre. Cependant, malgré ces discordances et quoique le crime ne semble avoir rien d'absolu en lui-même, on peut regarder les infractions aux lois comme des actions blâmables.
Ces actions ensuite ne sont pas, toutes, également répréhensibles ou plutôt ne sont pas comparables. L'assassinat et l'infanticide ne doivent pas être mis sur la même ligne. Les infanticides
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même sont punissables à des degrés bien différents : les uns peuvent être le résultat du besoin ou d'un sentiment de repentir et de honte, poussé jusqu'à l'excès; d'autres, au contraire, sont le fruit d'une profonde immoralité.
Yoili donc des séries de faits que nous confondons sous le nom de crimes , et qui ne sont nullement comparables entre eux. Ils laissent supposer seulement, chez celui qui les commet, une tendance apparente plus ou moins grande à se mettre en hostilité avec la société dont il fait partie, et à lui causer de véritables préjudices. Sous quelque rapport que Ton considère cette tendance, nous la nom** meroDs penchant apparent au crime, que nous distinguons du penchant réel, comme nous l'avons fait précédemment à l'égard de la tendance au mariage.
Faute d'établir cette distinction, on s'exposerait à faire d'étranges méprises, surtout si l'on ne considérait que les individus. On peut être fort enclin au crime, sans jamais en avoir commis un seul ; comme aussi l'on peut avoir commis un crime, sans qu'on y eût le moindre penchant. Mais ces exemples doivent être considérés comme exceptionnels ; et, quand on opère sur dé grands nombres, il arrive généralement que les crimes sont en rapport avec le penchant
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naturel que les hommes peuvent avoir à les commettre. Les écarts plus ou moins grands qui s'établissent entre les penchants apparents et les penchants réels, sont dus à des causes accidentelles qui finissent par se compenser , quand les épreuves sont suffisamment répétées.
Il est donc possible de constater, par des observations suivies, les degrés relatifs d'énergie qui entraînent les hommes à exécuter certains faits. De sorte que si je voyais un million d'hommes de 25 à 30 ans produire deux fois autant de meurtres qu'un million d'hommes de &0 à A5 ans, je serais disposé à croire que le penchant au meurtre, chez les premiers, est double en énergie de ce qu'il est chez les seconds. Ma conjecture deviendrait d'autant plus plausible que ce même résultat se reproduirait plus souvent, par des séries d'observations subséquentes.
Je suppose , bien entendu , que les crimes commis des deux parts offrent le même caractère de gravité. Il ne faut comparer entre eux que des faits de même espèce : ainsi, il ne faut pas confondre les vols avec les assassinats, ni les empoisonnements et les faux témoignages avec les coups et blessures.
L'important est donc d'avoir un nombre
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d'observations suffisant pour éliminer les effets de toutes les causes fortuites qui peuvent établir des différences entre le penchant apparent et le penchant réel que Ton veut déterminer.
La première appréciation est généralement différente de la seconde, dont on peut approcher autant qu'on le veut, par des observations suffisamment prolongées.
Mais il se présente, ici, un autre genre de difficultés que l'on pourrait croire insurmontables: c'est qu'il sera impossible à jamais de connaître tous les crimes qui se commettent. Nous sommes réduits à ne pouvoir prononcer que d'après un certain nombre de crimes déférés devant les tribunaux. Ainsi , non-seulement les faits ne sont pas rigoureusement comparables» mais ils sont même incomplets.
Une étude attentive de cette difficulté m'a permis de reconnaître qu'elle n'existe réellement pas, quand on se propose d'obtenir des valeurs relatives et non des valeurs absolues. J'ai fait voir, en effet, qu'aussi longtemps que la marche de la justice et celle de la répression restent les mêmes (1), ce qui ne peut guère avoir lieu que dans un même pays, il s'établit des rapports constants entre ces trois choses : l"* les crimes
(1) Lettres sur la Théorie des probabilités, etc.
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commis , 2° les crimes commis et dénoncés à la justice, 3* les crimes commis, dénoncés à la justice et poursuivis devant les tribunaux. Ce sont ces derniers seulement que Ton constate dans les statistiques des tribunaux. Pendant quelques années, la Belgique a fait connaître les seconds et l'on a pu juger alors que mes conjectures ont été effectivement justifiées, autant du moins qu'on pouvait s'y attendre.
Quand on s'en tielit donc à des rapports , et qu'on ne cherche pas à avoir des valeurs absolues , on peut substituer ces trois classes de faits Tune à l'autre.
Or, en se bornant à un même ordre de faits , recueillis dans un même pays et sous l'influence des mêmes lois et de la même répression, il arrive encore que ces faits n'ont pas tous la même importance; ils varient entre eux par une infinité de nuances. Cependant, quand on opère sur un grand nombre d'hommes , il en est de leurs qualités morales comme de leurs qualités physiques : on peut supposer un terme moyen autour duquel tous les éléments ob serves viennent se grouper, les uns en plus, les autres en moins. En outre, leur arrangement se fait d'après une loi déterminée, qui n'est autre que la loi de possibilité, laquelle se reproduit généralement avec une constance remar-^