PARIS
A LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ANGLAISE DE J. -H. TRUCUY 26, boulevard des Italiens.
Montmartre. — Imprimerie PILLOS, boulevard Pigale, 50.
La multiplicité des relations créées par l’infatigable activité des peuples modernes n’a pas été tout avantage pour l’humanité; en échangeant le rs produits, les nations se sont aussi réciproquement emprunté leurs vices; souvent même, le passage de l’une à l’autre d’habitudes et d’objets utiles ou indifférents, a suffi pour en déterminer l’abus et le danger. C’est ainsi que les Chinois doivent à la persistance des Anglais de s’empoisonner d’opium, et que les Européens, qui regardent eu
pitié les habitants du Céleste-Empire, ont pris aux Indiens du Nouveau-Monde une herbe dont ils s’infectent d’abord, pour arriver graduellement à une intoxication physiologique dont les effets délétères ne le cèdent pas beaucoup à ceux de l’opium. Nous avons suffisamment nommé le tabac.
Le tabac a eu une destinée qui a participé du merveilleux attaché, dans le principe, à la découverte de Christophe Colomb et à tout ce qui en provenait ; si son usage eût répondu à un impérieux besoin de l’humanité, il n’aurait peut-être pas fallu aller si loin pour se le procurer; car cette plante appartient à la grande famille des solanées, qui en renferme tant de vénéneuses, et beaucoup d’espèces, dites nicotianes, analogues au tabac par leurs propriétés et leur composition : elles n’en diffèrent que par la grandeur et la forme de leurs feuilles. Peut-être même le succès de la plante indienne ne fut-il dû qu’aux controverses des savants et des médecins sur ses qualités, et la fureur qu’on mit à en user n’eut-elle absolument d’autre cause que les sévères interdictions que le bon goût, la raison, l’hygiène, la révolte de l'organisme, tout
enfin, jusqu’à des autorités souveraines, cou coururent à prononcer.
Ceci est un point que son histoire tend à éta blir. On sait que cette plante fut remarquée pour la première fois par les Espagnols dans les Antilles, en 1494; Christophe Colomb ayant abordé l'ile qu’il nomma San-Salvador, raconte qu’il envoya deux hommes de son équipage pour l’explorer, et que ceux-ci rapportèrent qu’ils avaient vu beaucoup de gens des deux sexes, tenant à la main un tison allumé, dont ils aspiraient la fumée. L’évêque Barthélemy Las-Casas, dont le père fut un des compagnons de navigation de l’illustre Génois, ajoute, dans son Histoire générale des Indes , « que ce tison était une espèce de mousquet ( mosquètes ),
formé d’herbes sèches, appelées dans la langue des naturels tabacos, et qu’ils allumaient par un bout, tandis qu’ils humaient par l’autre. Comme ils absorbaient entièrement lafumée dans cette aspiration, cette fumée les endormait et les enivrait en quelque sorte par les narines... Telle est l’origine de nos cigares. » Ce nom de tabacos venait sans doute de l’îlede Tabagos, dont les naturelsauraient les premiers fait usage de cette plante ; il est probable qu’ils l’employèrent d’abord comme moyen d’assainissement, qu’ils imaginèrent débourrer ces feuilles sèches dans des roseaux et d’en aspirer ensuite la fumée, uniquement pour la répandre autour d’eux, et éloigner les insectes innombrables qui affligent les pays peu habités : c’est ainsi que les Lapons brûlent autour de leurs cases des espèces d’agarics, dont la fumée les préserve d'insectes fort désagréables. Mais déjà les Indiens consommateurs de mosquèles étaient parvenus à l'abus de cette méthode hygiénique, et l’avaient fait dégénérer en passion pernicieuse, s’il fauten croire la relation de Las-Casas. Hermandez de Tolède introduisit le premier le tabac en Portugal: ce ne
fut qu’en 1518 que Cortez envoya des graines de cette plante à Charles-Quint. Quarante ans après, Jean Nicot, ambassadeur de France en Portugal, ayant cultivé du tabac dans son jardin, et croyant lui reconnaître de nombreuses propriétés, en apporta en France, etle présenta à la reine Catherine de Médicis, qui en devint enthousiaste, et le mit en vogue. C’est de là que la tabac prit différents noms, tels que : Herbe à l'ambassadeur ou nicotiane , en l’honneur de Jean Nicot; herbe à la reine, herbe médicée ou herbe sainte, à cause de ses vertus supposées. En rencontrant le patronage de la mode française, celte chose à la fois si légère et si puissante, le tabac, qui avait langui pendant plus d’un demi-siècle dans une obscurité méritée, trouvait enfin le chemin de son éclatante fortune. Les faux savants, dont la race abonde, grands amateurs de panacées, servirent de complices à cet engouement général. Celle-ci eut bientôt, en effet, la réputation de guérir tous les maux, la migraine, les fluxions, la goutte, toutes les plaies, même les morsures de chiens enragés. Et puis venaient les rapports mirifiques : on
disait que les Caraïbes n’avaient pas d’autre antidote contre le poison dont étaient frottées leurs llèches ; que lorsqu’ils allaient à la guerre, ils portaient dans un pied de cerf du poison, et dans un autre du jus de l’herbe verte du tabac, ou des feuilles sèches : venaient-ils à être blessés, il leur suffisait d’en appliquer sur la plaie, quelque grave qu’elle fût, pour être tout à fait hors de danger.
Fort heureusement, la science est à l’abri dessurprises de ce genre, ou, du moins, il n’est pas possible de lui en imposer longtemps; si les cas invoqués de guérison, par la vertu du tabac, étaient nombreux, ceux d’empoisonnement ne l’étaientpas moins, et avaient le triste avantage d’être bien prouvés, tandis que les premiers furent si peu
démontrés qu’on ne tarda pas à renoncer tout à fait à employer le tabac comme médicament. Le poète Santeuil fut une des premières victimes de cette erreur accréditée; il mourut, on le sait, pour avoir bu un verre de vin dans lequel, par une plaisanterie dont on ne soupçonnait pas la funeste portée, on avait mis du tabac d’Espagne (1).
.Mais, outre que l’opinion publique n’a pas les mômes moyens de se rectifier que celle des hommes de la science, le raisonnement et l’expérience ne tardèrent pas à n’avoir plus rien à démêler
(I)Nousavonsétélémoin de plusieurs empoisonnements produits par la poudre de tabac. Un ancien représentant du peuple, traqué par ses créanciers et sur le point d'être pris par les recors, avala le tabac que contenait sa tabatière, 20 grammes environ. 11 mourut dans les douleurs tétaniques les plus atroces. Un jeune homme, poussé par un désespoir amoureux, choisit aussi cet affreux moyen d’en finir avec la vie : il but un mélange de tabac et de vinv Nous pourrions citer d’autres faits du même genre, dans lesquels l’ingestion du tabac n’eut pas pour rési liât la mort de la victime, mais laissa des traces profondes dans l’économie, et surtout dans les fonctions de la moelle épinière.
avec une habitude qui devint un besoin par son excès même. Et, à ce propos, n’est-il pas extraordinaire, en thèse générale, que de toutes les modifications pathologiques que l’homme peut introduire dans son organisme, — ce qu’on appelle vulgairement se faire une seconde nature, — il éprouve plus de facilité, et s’attache d’ailleurs avec beaucoup plus de persistance à faire prévaloir les mauvaises et les fatales, que les bonnes et les salutaires?
Cette mode, dont les dangers équivalent a la malpropreté, ne s’établit cependant pas sans conteste, sans protestations éloquentes, sans satires ingénieuses et cruelles. Il lui manquait des persécutions : dès qu’elle les eut obtenues, elle
s’éleva h la hauteur d’une religion, et devint invincible.
Le tabac s’introduisit en Angleterre beaucoup plus tard que chez nous, en 1585, par le navigateur Francis Drake : ce fut une leçon de sagesse relative que les Anglais nous donnèrent. En 1604, le roi Jacques Ier déclara que le tabac était une mauvaise herbe qui devait être extirpée, et, quoiqu’il ne vit point ses préventions généralement partagées, il ne cessa de faire la guerre au tabac, jusqu’au point qu’il publia, en 1619, contre les fumeurs, un livre intitulé Misocapnos. Des jésuites polonais, en ayant eu connaissance, adressèrent une réfutation au monarque satirique, sous le titre à'Antimisocapnos. Amurat IV, empereur des Turcs, un roi de Perse et le czar Michel Fodorowitch défendirent l’usage du tabac à leurs sujets, sous peine d’aeoir le nez coupé, et même de perdre la vie. Mahomet IV avait le tabac en horreur; non-seulement il rendit des ordonnances sévères contre les ' fumeurs, mais il parcourait quelquefoisen personne les rues de Constantinople pour les surprendre, et il en faisait pendre autant qu’il en trouvait, après
leur avoir fait passer une pipe au travers du nez, et attacher autour du cou un rouleau de tabac. Le pape Urbain VIII, qui occupait le trône pontifical en 1644, excommunia les fidèles qui prendraient du tabac dans les églises. L’impératrice de Russie, Elisabeth, défendit aussi l’usage du tabae dans les lieux saints, et autorisa les bedeaux a confisquer les labalicres à leur profil. Enfin, dernière autorité : « 11 n’était permis » dit Voltaire, « de mettre cette poussière âcre et malpropre dans son nez, a la cour d&LouisXlVIÜ»
S’attaquer au tabac, aujourd’hui que l’usage en a prévalu dans le monde entier, que son exploitation fait partiede la richesse publique de plusieurs
états, et constitue une des ressources du fisc (1), — est un acte nécessairement téméraire, susceptible de peu d’efficacité, et qu’on pourrait même taxer de mauvais goût! Notre conviction est cependant si forte à cet égard, que cet acte, nous l’entreprendrons à nos risques et périls, croyant avoir pour nous une espèce de eonseience publique, timide il est vrai, — qui réprouve moins l’usage absolu du tabac que son extension démesurée, — mais qui, comme toutes les idées de la foule, n’attend peutêtre qu’un mot d’ordre, une révélation, pour se formuler d’une manière énergique !
(t) La régie, telle qu’elle fut établie sous le premier Empire, n’a cessé de donner au fisc des bénéfices croissants, et qui, dans ces dernières années, se sont élevés au chiffre de 80,000,000 de francs, prédit par Napoléon 1er. Il est encore plus considérable maintenant. Certes, en ce point, comme en d'autres, l’Empereur prouva que son génie était infaillible! Mais le fisc doit-il considérer comme gain effectif tout ce qui provient de cette source? Et puisque c’est à l’extension de l’habitude de fumer que cette plus-value est due, ne convient-il pas d’en défalquer toutes les pertes ayant pertinemment la même origine, comme, par exemple, celles qui résultent des nombreux incendies allumés par l’incurie des fumeurs?
On nous demandera d’abord, et ce sera justice: Oui êtes-vous pour vous donner cette lâche? Quels sont vos litres à ce rôle de Pierre l’Hermite de cette autre croisade? - Etes-vous savant? Les meilleurs, les plus compétents ont prononcé en la matière •• tout bien examiné, bien analysé, bien pesé, ils ne savent pas si le tabac est ou non pernicieux pour l’humanité. 11 tue les chiens, c’est vrai ; il lue même un' peu les hommes qui se l’ingestent d’une manière plus directe qu’il n’est bienséant de le faire, — témoin cet ouvrier qui est mort pour avoir avalé sa chique, et celte femme qui a eu le même sort, par suite du labacen poudre qu elle mitsur une plaie vive ; — mais ce sont lafaçonsanormales d’ user de la substance qui ne sauraient rien décider contre l’inocuité d’un usage régulier... Nous ne sommes pas savant, grâce à Dieu 1 Nous ne nous servons pas de ces balances, que le scepticisme tient par le fléau; les habitudes de notre profession nous ont appris à considérer la nature sous d’autres aspects encore que ceux du poids, du nombre et de l’étendue : car, outre ceux-ci, il en est d’essentiels qui mènent à une interprétation plus
large des lois naturelles. L’observation des phénomènes de la vie, indépendamment des principes qui régissent la matière inerte, est obligée d’en admettre d’un ordre tout à fait différent, inaccessibles à la certitude pour ainsi dire mathématique qui distingue les premiers, et qui ne sont tangibles à l’esprit humain que par une sorte d’intuition. Cette synthèse est la boussole du praticien consommé, c’est elle qui le guide et c’est d’elle que relèvent plutôt les mille détails de l’analyse que celle-ci n’est formée par eux. Elle nous avait, à priori , fait porter, contre le tabac, une condamnation que l’élude attentive et prolongée de son action a confirmée de tous points. Nous devons au public le tribut de cette expérience, et c’est une dette que nous acquitterons avec plaisir.
Cet opuscule n’est point une monographie du tabac ; nous serons conséquemment dispensé de tout ce qui concerne la culture, la manutention de cette substance, et les procédés fiscaux auxquels l’étendue croissante de sa consommation a donné lieu. Dans l’intérêt de notre discussion ultérieure, qu’il nous soit permis cependant de rappeler ici quelques points importants.
Le tabac, produit du Nouveau-Monde transplanté en Europe, n’y a donné que des résultats variables, mais généralement inférieurs, à tel point que pour le tabac ordinaire à fumer, dit caporal ou, en terme de fabrication, scaferlati , la régie est obligée de donner un mélange de tabac indigène avec les diverses qualités de provenance américaine. Au tabac de la Havane est resté la palme du
mérite : celui du Brésil est d’une force qui le fait écarter de la consommation. Le cigare, d’un prix excédant 10 centimes en France, arrive tout fabriqué de la Havane; il n’emploie que les plus belles feuilles de la plante, et c’est la préparation qui laisse la substance avec la plus grande somme de ses propriétés naturelles.
Les feuilles de tabac subissent plusieurs opérations relatives aux modes d’emploi auxquels elles sont destinées. On n’ignore pas que c’est la fermentation qui développe, dans la poudre de tabac, la qualité qui la rend si agréable aux priseurs. Pour obtenir cette fermentation, on dispose le tabac, préalablement, par masses qui n’ont pas moins de 40,000 kilog. pesant, et au centre desquelles on place ordinairement un foyer fermentescible, composé de tabac en train déjà de fermenter. 11 se dégage une grande quantité de carbonate d’ammoniaque et de carbonate de nicotine; mais il reste suffisamment de la première de ces substances, au sein du tabac, pour constituer ce qu’on appelle son montant.
La fermentation, base de la fabrication du tabac
a priser, serait au contraire très-nuisible pour celle du scaferlati ; aussi, dansce dernier cas, tous les soins s’appliquent à l’éviter. On n’y parvient qu’en faisant subir aux feuilles de tabac l’opération dite de la mouillade, qui consiste à les imbiber d'une dissolution aqueuse de sel marin (chlorure de sodium), au dixième du poids. C’est par suite de celte préparation que le tabac acquiert la propriété d’être hygrométrique.
La mise du tabac en rôles , ou rouleanx grands ou petits, pour l’usage de ceux qui se livrent à la mastication de cette substance, ou des chiqueurs, comme on les appelle, laisse encore aux feuilles de tabac toute la virtualité de leurs propriétés naturelles.
Cela dit, notre étude de l’action du tabac reposera naturellement sur les différents moyens d'en user qui sont mis en pratique; elle aura donc successivement trait : 1° au tabac à priser, 2°au tabac à fumer, 3o au tabac à mâcher.
Le tabac, pris en poudre, agit directement sur le cerveau; tout d’abord, il stimule la vie mentale, crée une distraction passagère, semble même aviver l’intelligence et réveiller la mémoire. Matériellement, son action sur la muqueuse nasale est dérivative; l'afflux du sang, ou la centralisation de l’influx au centre nerveux, en éprouve une révulsion salutaire; mais tout ce bien n’est que temporaire: l’habitude amène bientôt la négation d’action pour une dose constante, et le besoin non satisfait force sans cesse à augmenter celleci (1). Pour celui qui aura poussé l’excès jusqu’au
(I ) Napoléon le Grand était arrivé à un usage excessif du tabac à priser. Les préoccupations incessantes de ce vaste cerveau l’entretenaient dans une excitation constante, etqu’il avait besoin de continuellement renouveler.
point où aucune dose ne pourra combler sa satisfaction, commencera, dès lors, la série d’affections graves, d’altérations dans les habitudes de la vie extérieure. Les vieillards, adonnés à l’usage de celte substance irritante et narcotique, finissent toujours par l’exagérer; dans l’origine, il leur en fallait peu pour exciter et vaincre la torpeur du cerveau, le sommeil ; plus tard, le tabac n’a pour ainsi dire plus d’action mentale, il n’éveille plus ; comme topique même, il a cessé sou influence, l’éternuement est a peine possible : l’action narcotique est la seule qui ait subsisté. Mais celte congestion insensible et non réactionnelle de l’organe cérébral , qui en résulte, cette hvpérémie constante qui l’engoue, ne rendent-elles pas suffisamment compte des défaillances, du sommeil létliargi-
Jl prenait coup sur coup plusieurs prisas, cl l'on sait que pour plus de facilité il avait fait sa tabatière d’une des poches de son gilet. Quoique, à l’exemple des grands priseurs, il perdît beaucoup de tabac, ses excès en ce genre peuvent rendre raison de certains effets physiologiques anormaux qui se produisirent à des moments donnés chez lui, et dont la cause embarrassa les personnes qui rapprochèrent.
que, des apoplexies, nerveuse ou séreuse, qu’on a constatés si fréquemment ediez les vieillards? N’at-on pas remarqué que ceux qu’on nomme les grands priseurs ont la face injectée, les yeux gonflés, et paraissent en quelque sorte avinés , comme par suite d’excès alcooliques? D’autres sont constamment atteints de coriza; chez eux la conjonctive oculaire est rouge : une sécrétion âcre séromuqueuse est la cause de cet état physiologique. Ces irritations phlegmasiques conduisent souvent ceux qui prisent outre mesure â un état ozénique.
Nous avons pu, souventes fois, expliquer ainsi des effets qui n'avaient aucune autre raison physiologique d’exister.
Aussi, le bien peut-être réel qu’on retire de l’usage réglé du tabac à priser n’est pas du tout â mettre en balance avec les pernicieux effets de son abus, abus qu'amène presque invariablement une habitude dont la première loi est de se plier aux exigen es d’une sensation surexcitée. On a dit, et c’est vrai, que nos organes peuvent être amenés â tolérer les poisons les plus violents et les plus subtils; mais on n’entend pas, sans doute,
que cela paisse avoir lieu autrement qu’aux dépens de leur intégrité; et quand ils ont épuisé leur virtualité à combattre la sédation, qui est consécutive à l’action des toxiques, il n’est pas étonnant que ces derniers frappent et tuent sans rémission.
Faisons une remarque en passant. Elle a trait au développement sensuel que prend la vie, a notre époque, même chez les jeunes gens. Une sage re. tenue ne devrait-elle pas porter l’homme a s'abstenir d’excitants locaux et généraux dans un âge où l’énergie de ses forces vitales est entière, et à réserver ces moyens pour la phase de son existence qui marquera le déclin de ces mêmes forces, alors qu’ils pourront servir à prolonger
l’intervalle, souvent si prompt a franchir, entre Page mûr et la vieillesse? Mais dans notre siècle, comme sous le Bas-Empire, on veut vivre vite, et de toutes les façons a la fois-, aussi une décrépitude anticipée est-elle le prix de ce sensualisme. A cet égard, les femmes manifestent une modéralion qui devrait être l’exemple des hommes, — nous entendons celles auxquelles il est permis de donner ce nom sans aucune épithète restrictive ou blessante (1); — on voit certainement peu de jeunes personnes s’adonner a priser; cet usage est encore très-restreint chez les femmes de trente
(1) La courtisane a pris dans notre société une importance de bien fâcheux augure, à quelque point de vue qu'on veuiltesc placer; il ne nous appartient pas d’apprécier son influence autrement que sous te rapport physiologique : or, les habitudes orgiaques, pour ainsi dire, dont elle est pour les hommes la cause ou le prétexte, la placent dans une notable exception vis-à-vis du bienfaisant exemple dont il est plus haut question. Dans quelques-unes de ces réunions plus ou moins équivoques, dont les courtisanes sont les héroïnes, l’usage du hachich ne s’est-il pas déjà introduit, — usage bien autrement pernicieux encore que celui du tabac !
ans, et il ne trouve des adeptes que parmi celles de quarante, l’âge si bien qualifié du retour, trop souvent celui des soucis, de la perte des illusions, mais qui admet, chez les femmes, la plénitude des passions et de grandes ressources encore dans les forces vives de l’organisme.
Nous venons de donner à penser qu'on pourrait justifie^, sous plusieurs rapports, l’usage modéré du tabac en poudre ; mais ce ne serait qu’en tant qu’il agirait par ses propriétés irritantes. Dans ce cas, en effet, il favorise une sécrétion séro-muqueuse très-propre â débarrasser les sinus de certaines congestions muqueuses cervicales; jusqu’en un certain point, il peut être avantageux pour l’homme de cabinet, chez qui le centre cérébral a
besoin d’être convenablement excité pour suffire a un travail difficile ou prolongé. Toute la discrétion à y mettre trouve sa loi dans les dangers possibles que nous avons signalés, et les précautions à prendre doivent avoir pour but d’éviter l’absorption trop considérable de la matière narcotique. Or, a cet égard, il y a une observation importante a signaler. Tous ceux qui se sont occupés de faction des substances sur les tissus muqueux ou cutanés, ont constaté qu’un moyen d’éviter 1 absorption est d’irriter ces tissus; de là nous croyons pouvoir inférer, avec quelque certitude, qu’oncréeraitune sorte d’antidote au tabac en poudre, c’està-dire une façon de paralyser son absorption et par suite son action narcotique, en le mêlant avec une substance purement irritante, capable de maintenir l’irritabilité de la muqueuse nasale au point désirable pour empêcher l’absorption de la nicotine, favoriser la sécrétion nasale, et produire en même temps l’excitation cérébrale requise. La poudre de gingembre, par exemple, ou 1 hydrochlorate d’ammoniaque, remplirait parfaitement cet objet.
L’usage du labac à priser a constitué longtemps un privilège aristocratique; adopté par les arbitres de la mode dans une cour qui avait la réputation d’être la plus galante du monde, s'il franchit la durée éphémère des caprices de l’inconstante déesse, il ne fut l’objet d’une exception aussi notable que grâce à de certaines habitudes d’élégance personnelle qu’il avait amenées, et dont la tradition se perpétua dans le code des bonnes manières. Quel gracieux hochet que cette riche tabatière ornée d’un beau portrait de femme ! Et les trois temps de la prise, et le coup de main si agréablement appliqué au ‘jabot, et faisant scintiller les diamants au milieu du frou des dentelles ! Voilà qui explique parfaitement bien l’accès de constance de la mode pour le tabac ; mais, en se vul-
garisant , il perdait ses droits à des faveurs si prolongées, et , pour conserver son empire , il lui fallut changer son pouvoir en tyrannie , par suite du besoin qu’il avait peu à peu créé chez ses partisans. Comme ces parasites qui voilent d’abord leur importunité sous l’excès de leur politesse, et finissent par être de la maison, le tabac s’introduisit dans le monde en flattant la sensualité. Après les courtisans, les littérateurs et les savants du dix-huitième siècle furent ceux qui contribuèrent le plus a sa propagation; ils voulurent y trouver à la fois une distraction et un stimulant à leurs travaux solitaires (1). Cette habitude ne
(1) Ce serait un curieux point do statistique à relever que de comparer, par exemple, les dates et l’étendue des travaux des hommes modernes, par rapport à leur propre exis'ence, aux conditions correspondantes chez -les hommes qui se sont distingués par leur intelligence dans les temps antérieurs. En prenant pour premier terme de la comparaison le dix-huitième siècle, par exemple, on serait fort étonné, nous en sommes certain, d’y trouver, comme limite moyenne de productions remarquables, u t âge presque voisin de la maturité, et, en tous cas, bien moins avancé que celui aupiel les hommes du dix -septième siècle ont terminé leurs illustres travaux. Nous sommes
comportait rien d’ailleurs qui ne fut compatible avec une société polie et encore cohérente ; l’usage de la prise, aussi commode que discret, pouvait se plier à toutes les conditions de la vie et ne blessait aucune convenance. Cependant cette habitude arriva bientôt h son apogée, et semble, de nos jours, rester dans de constantes limites. Nous serions porté a nous en réjouir, si celle modération du monde, sur le chapitre du tabac en poudre, n’avait sa raison d’èlre dans les excès auxquels nous le voyons se livrer, par rapport au tabac a fumer, bien autrement pernicieux que le premier.
Car la vertu narcotique du tabac s’exerce principalement sur le fumeur; elle lui procure d'abord
entièrement convaincu qu'un tel travail donnerait ce résultat, quoique nous ne l’ayons pas fait, et certain en même temps que le tabac est la cause de la différence qu’on constaterait.
une légère ivresse, parfaitement attrayante, sous l’empire de laquelle les fonctions cérébrales, surexcitées, tendent à augmenter sa vie de relation, à agrandir chez lui l’illusion, d’où naît l’oubli des soucis, et parfois aussi celui des devoirs. Mais cette ivresse et celte jouissance étant de courte durée, le fumeur est invinciblement conduit à les renouveler; aussi , quiconque prend goût à la fumée de tabac finit par une exagération dans son usage qui constitue un véritable empoisonnement; car nous ne saurions appeler d’autre nom que de poison toute substance dont l’emploi non réglementé finit par porter de graves perturbations dans l’économie. Les accidents qui résultent de cette action désorganisatrice se montrent successivement sous trois formes : la première subversive des lois fonctionnelles, la seconde parfaitement organique, la troisième comprenant des affections difficilement curables.
11 est indubitable qu’on doit attribuer à l’abus du tabac, ou à la permanence de son action, une foule de névroses que nous pourrions nommer, par exemple, la névrose occipito-racbidienne, si
commune a présent. Chez beaucoup de malades atteints de paraplégie, nous avons reconnu cette cause originelle morbide. Plusieurs médecins mêmesont, à notre connaissance, payé ce fatal tribut à l’usage immodéré de cette solanée: ceux-ci mourant jeunes encore, ceux-là atteints de folie, avec paralysie générale. La science déplore encore la perte prématurée du professeur Royer-Collard, qui a succombé bien évidemment par suite d’excès de tabac.
Les divers modes d’action du tabac à fumer se distribuent suivant les idiosyncrasies et surtout suivant les diverses manières de l’employer; nous distinguerons donc nos considérations sur le tabac à fumer en trois espèces, suivant qu’elles s’adressent : à la pipe, au cigare, à la cigarette.
La pipe paraît devoir être plutôt recherchée par ceux qui se livrent aux travaux- rustiques, dans les lieux humides et froids; et par ceux qui sentent le besoin, après le repas, de goûter un peu de repos avec un léger sommeil. Certains fumeurs croyent y trouver une faculté digestive, certains autres une liberté du ventreet un moyen de se débarrasser des matières glaireuses qui abondent sur tous les contours du pharynx. Le tabac à fumer a la pipe se trouvant plus acre, et la fumée exhalant moins d’arôme, il est moins Capable que tout autre d’amener des altérations spéciales de l’encéphale.
U faut donc avouer que l’usage de la pipe a aussi son utilité, son importance, au point de vue de certaines fondions a faciliter dans l’économie;
il répond quelquefois aux indications d’une bonne prophylaxie, dans le cas, par exemple, de séjour dans des lieux humides, au sein des miasmes qu’exhalent les marais fangeux; nous croyons que les cureurs d’égouts, de ruisseaux, de fosses d’aisance, trouvent dans la pipe une puissance préservative. D’abord, celui qui fume respire moins; ensuite, la fumée de tabac doit rendre moins facile l’action spéciale toxique d’un milieu ambiant ; et cela par une raison très-vraie et très-simple, c’est que deux agents délétères, agissant en même temps sur l’économie, s’annihilent ordinairement, car ils impressionnent en sens contraire la condition physiologique. La est le secret de l’action curative de beaucoup de remèdes toxiques par eux-mêmes. Toutefois, les excès que la pipe entraîne n’en sont pas moins dangereux; généralement, celui qui avale en partie la fumée se crée une cachexie gastro pulmonaire et gastro-intestinale.
La continuité du contact de la fumée avec les muqueuses , d’abord peu active sous l’empire de l’action stimulante et sédative, ne tarde pas, secondairement, a les gonfler morbifiquement et
à y créer une sécrétion exagérée qui, épaissie, refroidie par l'absence de l’influx nerveux, — rendu négatif, — devient une cause d’embarras et d’engouement, sous forme de stase. On a remarqué aussi que les fumeurs de pipe portaient souvent aux lèvres des altérations dérivant d’une phlegmasie chronique, entretenue par un tuyau toujours chaud et par l’imprégnation d’une substance âcre, inhérente au tabac : celte altération dégénère insensiblement en un tissu chancreux, souvent érectile, et aussi phagédénique. Les fumeurs de pipe en arririvent fréquemment au point de ne plus digérer, de souffrir dans la respiration, et d’avoir un relâchement incommode du tube intestinal : la dyspepsie est alors réelle, et l’intestin est menacé, soit d’une lienterie chronique, soit d’une diarrhée catarrhale.
Pour combattre cet état, le fumeur croit qu’il doit insister davantage dans sa funeste habitude, et par plus d’excès encore, il neréussit qu’à rendre plus grave la perversion des fonctions organiques. Le fumeur de pipe a le teint plombé, et manifeste une hébétude caractéristique; sa cavité buccale offre des renflements muqueux, une coloration
jaspée; les tissus sont pâles, les gencives gonflées, et les dents empreintes d’un enduit brunâtre, produit d’une fumée âcre, qui contient des substances essentielles et volatiles. Il faut que cette façon d’employer le tabac exerce un bien grand empire sur ses partisans, car on sait avec quelle religion ils conservent l’instrument de leurs plaisirs, — de leur perte, peut-être : on connaît leur sollicitude pour la pipe culottée , c’est-à-dire celle qui s’est laissé pénétrer des principes les plus actifs du tabac.
Le tabac à fumer, appelé en terme de manutention scaferlati , est ordinairement privé des condiments qui en améliorent l’odeur, et en adoucissent l’âcreté; aussi agit-il moins sérieusement sur le cerveau. En portant son action naturellesur lessurfaces avec lesquelles il est mis en contact, il semble seulement surexciter l’acte de la digestion; c’est dans ce sens que la pipe est dite le dessert au repas du travailleur. Apanage presque exclusif de l’ouvrier, elle lui tient lieu de toutes les superfluités que ses moyens ne lui permettent pas de se procurer. L’exiguïté même de ses ressources est un
frein pour cetle habitude, qu’il règle plutôt par des considérations d’économie que par desmotifsd’hygiène ou de tempérance. Le plus souvent, on ne trouve que des fumeurs d’une pipe dans la matinée, et d’autant dans le cours de l’autre demi-
journée. C’est en plein air que celte opération se
pratique; le fumeur de pipe, et surtout l’ouvrier, avale la fumée, et l’aspire rarement par les voies nasales, comme nous l’avons déjà dit, car cette fumée est désagréable par son odeur ; d'où il suit que l’effet médiat et immédiat porte beaucoup moins sur le cerveau.
Toutes ces raisons doivent faire tolérer l’usage de la pipe, sans dissimuler pourtant les graves altérations qui peuvent en résulter pour quiconque le pousse hors de certaines limites, et franchit le point d’équilibre où l’organisme n’en est pas encore attaqué. Quand se produit la période narcotique de l’action de la pipe, le fumeur en porte les traces indélébiles : visage pâle, habitude somnolente, digestions laborieuses ou lentes; constipation remplaçant la grande liberté du canal intestinal; bouche épaisse et glaireuse, parole moins libre,
gencives tuméfiées, dents noires, yeux accusant un trouble cérébral, et devenus atones par suite d’un enivrement sans cesse renouvelé. Le moins qui puisse résulter, au point de vue des fonctions vitales, de cet engouement général, est l’altération des forces motrices, l’obtusion du goût, la perte de l’odorat. L’ouïe et la vue paient également un fâcheux tribut a ces conditions de morbificilé.
Le cigare est, de tous les modes d’emploi du tabac, le plus pernicieux à la santé et à la vie humaine; nous dirons aussi que l’usage en est encore plus susceptible d'être imposé par l'habitude, qu’il dégénère le plus facilement en l’abus ; que contempteur exagéré des convenances du monde,
il est enfin un des plus énergiques dissolvants de la sociabilité humaine. 11 est bien entendu que ce reproche ne s’adresse qu’à l’emploi abusif, et ne saurait concerner celui qui borne sa consommation journalière à un ou deux cigares tout au plus; mais cette limite franchie, on touche de suite au premier degré de l'excès, aux premières influences morbifiques. Nous savons qu’on pourra nous opposer maints exemples de fumeurs immodérés de cigares, qui ne paraissent pas s’en porter plus mal pour cela. La réponse nous sera facile. 11 est des constitutions assez robustes pour paraître pouvoir abuser de tout, et qui semblent investis du singulier privilège de se retremper par les excès mêmes. Dans ces organisations, les forces vitales ont un surplus de virtualité qui combat efficacement les actions délétères, mais qu’on ne s’y trompe pas, efficacement quant aux résultats du moment : pour l’avenir, c’est tout autre chose; et quand cette organisation d’élite succombera, avant l’âge, à des affections, dont la science interrogera en vain l’origine et les prémisses, ce seront les excès antérieurs qui répondront alors par une vie-
toire définitive à toutes celles que la force supérieure du sujet aura remportées sur eux. D’ailleurs, toutesles actions pernicieuses du tabacne sont pas perceptibles, même pour celui qui en est victime; la perte de virtualité mentale est insensible : mais qu’on nous montre donc un travail assidu, un concept supérieur, une création soutenue s’accorder avec l’habitude de fumer immodérément!
Nous croyons, tout au contraire, que cette force de résistance dont pourraient se targuer ces individualités exceptionnelles, est, dans l’espèce, une cause tout à fait malheureuse; car quiconque éprouve invinciblement, après des essais assez sou vent répétés, les inconvénients du tabac, est à l’abri de ses fatales influences. Tous les fumeurs' n’ont qu’à consulter leurs souvenirs, ils se rappelleront au prix de quelles souffrances ils ont acquis celte habitude,pour laquelle l’uniquestimulant était-, dans le principe, un goût d’imitation tout enfantin. Les sensations étranges qui caractérisent les premiers effets du tabac sur l’organisme humain doivent nous donner une mesure exacte de son action : les nausées, les vomissements sont pour ce qui re-
garde l’estomac; les vertiges, ce trouble de l’esprit accompagné d’une sorte de convulsion, le sommeil qui survient lourd, profond, accusent l'action narcotique sur le cerveau; et ce n’est que lorsque celle-ci est épuisée, que l’organisme revient à l’état normal. Ce sont là les symptômes d’un empoisonnement réel : croit-on que s’ils persistaient à se reproduire à chaque renouvellement de l’expérience, les expérimentateurs seraient très-jaloux de la recommencer? Et chez ceux qui continuent aies éprouver avec une certaine intensité, ne doit-on pas reconnaître cette disposition comme un bénétice de nature qui les soustrait à la perpétuité d’une action toxique et délétère? Mais il n’est que trop vrai que, le plus souvent, la gravité apparente de ces symptômes s’atténue par l’usage, et que de tout cet appareil morbide, il ne reste qu’une sensation étrange, dont la reproduction finit par devenir lui besoin despotique, quand on s’y abandonne.
Le cigare, tel que la régie l’offre aux consommateurs, est particulièrement pernicieux, parce qu’il établit le foyer d’incandescence audessous et très- proche des voies nasales, et que.
par là, la respiration absorbe d’aulanl plus d’éléments de eetle combustion, que les feuilles dont est composé le cigare étant très-mauvaises conductrices du calorique, il en résulte une fumée plus épaisse : l’air qui arrive aux poumons du fumeur en aciion est non-seulement chargé de ces éléments importuns, il est aussi privé d’une notable partie d’oxygène, ce qui altère plus ou moinsl’hématose, ou pour mieux dire, la fabrication du sang artériel, ce véritable liquide nourricier de l'organisme. Cet inconvénient est, du reste, un de ceux que le fumeur n’évite que bien difficilement; les seules conditions qui pourraient l’en garantir consisteraient à fumer en plein air une pipe longue, dont le fourneau serait placé en dehors de la portée des voies respiratoires. C’est à ce titre, et aussi par la considération que le vulgaire tabac, dit de caporal, offre un degré de moins de propriété narcotique, que nous donnons la préférence à la pipe 1 sur
(1) Par suite même de son motif, cette préférence écarte la pipe dite brûle-gueule, qu’on voit à la bouche de tant d'ouvriers.
le cigare. Malheureusement ces conciliions atténuantes ne sont pas celles où le fumeur émérite aime à se placer; on dirait que son bonheur et toute son émulation consistent à faire issir de ses lèvres la fumée la plus épaisse et la plus dense. Quand les habitudes d’une vie oiseuse et inactive, suite indubitable d’une occupation trop exclusivement livrée au tabac, pe le mènent pas dans les établissements que la consommation de cette substance, a pour ainsi dire créés de toutes pièces, et a qui, sous quelque titre plus ou moins aristocratique qu’on les déguise, convient le nom générique et collectif de tabagies ; quand, disons-nous, le fumeur ne trouve pas dans ces lieux l’atmosphère de son choix, il se la crée artificiellement, en se dérobant, comme une divinité, dans ce nuage d’un nouveau genre.
Lorsqu’on voit les vêtements, les cheveux, les mains, la peau même, toutes les habitudes extérieures de l’homme s’imprégner si fortement de la senteur acre et pénétrante du tabac; lorsque toutes les matières inertes révèlent, sous sou action, une altération plus ou moins profonde, — que penser, à
priori , de l’impression qu’en reçoit l’intérieur du corps humain? Cette fumigation, qui vient titiller le pharynx, peut-elle n’avoir point d’influence sur les nerfs de la huitième paire. Ne voit-on pas la glande pituitaire, les glandes salivaires s’irriter à son contact, et produire des sécrétions excessives? Mais l’action cérébrale, qui prédomine ensuite, ne réagit-elle pas fortement sur les principaux organes tributaires du pneumo-gastrique? Evidemment, trois des viscères les plus importants du corps se partagent, d’une manière plus ou moins sérieuse, les atteintes de l’inhalation et de l’ingestion des produits de celte combustion toute incomplète.
User du cigare, même avec modération, n’est que bien rarement nécessaire; c’est un luxe de sensualité, et toute sensualité a des inconvénients secondaires qu’il n’est pas indifférent de faire observer; mais ainsi qu’on le peut juger, en abuser, c’est s’exposer a mille accidents dont on aura à déplorer la gravité moins tardivement qu’on ne le pense. Or, si quelque, chose tend invinciblement à l’abus, c’est l’usage du cigare; un fumeur en arrive
bientôt au point de n’avoir plus de limites pour le nombre : chez lui, au dehors, à la promenade, à cheval, en voiture, partout enfin il porte avec lui son petit brasier et tous les éléments toxiques dont il a tant à cœur de se rassasier. C’est dans l’origine, comme le buveur émérite, qui n’a compté boire qu’un verre de vin, et qui finit par eu absorber dix, vingt : plus l’ivresse arrive lentement, plus il lui faut multiplier les rasades. Or, qu’est-ce autre chose, l’action du tabac, qu’une ivresse progressive, exigeante, tyrannique comme l’autre engouement du cerveau, qui achète une légère irritation, par un engourdissement dont il est de plus en plus difficile à réveiller? Mais cette ivresse-la, aussi pernicieuse que l’autre, est d’autant plus redoutable, que la mode la protège, et qu’elle pèse pour ainsi dire sur la conscience publique, au lieu de recevoir d’elle sa compression salutaire, comme l’ivrognerie. En effet, le cigare ne paraît-il pas s’ètre définitivement impatronisé au nombre des nécessités d’une vie élégante? C’est en même temps un hôte complaisant, à tous moments prêt a flatter, a distraite et a pervertir. La femme même, dont
naguère l’influence était sans rivale, a dû abdiquerson empire devant ce nouveau maître, ou n’en a pu conserver une partie qu’en le partageant avec lui : il lui faut, bon gré malgré, souffrir un usage qui l’outrage, car il est, matériellement parlant, aussi attentatoire à sa délicatesse qu’irrespectueux pour ses charmes.
Et comment, en effet, le fumeur entièrement possédé de sa passion, pourrait-il en faire le sacrifice a d'autre considération que celle du danger uù elle met sa propre existence, s’il pouvait en être persuadé? Le fumeur, arrivé à ce que nous appellerons la cachexie toxique, tourne dans un cercle vicieux dont l’exercice de sa manie est a la fois le point de départ et l’aboutissant fatal ; ses organes engourdis appellent invinciblement, pour ramener une fugace excitation, une nouvelle dose du poison qui le tue, laquelle excitation fera place à un collapsus plus sensible encore, exigeant une plus forte dose, et ainsi de suite. Le tabac est devenu un ingrédient essentiel dans le jeu de son organisme; grâce à lui, et à lui seul, il peut rentrer, — par éclairs, il est vrai, — dans la plénitude de sa vie de relation.
Mais au reste, voyez -le : son aspect, pour peu que vous soyez observateur, continuera le triste tableau que nous venons de vous mettre sous les yeux. Dans les intervalles de trêves à sa passion, le fumeur a l’altitude du hachichine{\), du teriaki (&), ou celle du sourd, s’efforçant de saisir quelques mots au passage; ordinairement silencieux, la parole qu’on lui adresse semble le surprendre péniblement, lui donner une commotion ; en quelque sorte, il ouvre les yeux pour mieux comprendre; et quand son interlocuteur a cru s’être enfin mis en rapport avec lui, il est tout surpris de voir s’amortir l’idée dans ce cerveau sans écbo et sans réflexion la conversation tombe d’elle-même. Le fumeur, malgré lui, est honteux de son apathie; il se précipite instinctivement vers son remède héroïque : l’idée seule du cigare a déjà allumé une étincelle dans son œil; le cerveau, violemment secoué de sa torpeur, lance des lueurs d’animation et d’intelligence; mais elles sont de courte du-
(1) Mangeurs de hachich.
(2) Fumeurs d’opiutn.
rée, comme celles des cendres chaudes qu’on retourne dans un foyer éteint, et le cigare brûle encore, qu’elles ont disparu et que le cerveau est retombé dans l’obtusion qui sera désormais sa vie normale, s’il ne met un terme à sa funeste habitude, ou si la sâence curative, en la modérant d’abord par de sages avis, ne parvient en même temps, par des soins appropriés et une prophylaxie convenable, à changer les conditions d’une nature rendue chroniquement morbide.
Nous n’avons pas fini avec le tabac à fumer, car nous voulons le poursuivre jusque dans ses derniers retranchements, et ne lui laisser aucun des échappatoires par lesquels le vice, consciencieux
tout vice qu’il soit, cherche h se dérober à sa propre critique.
Il nous reste maintenant à parler de la cigarette, c’est-à-dire du tabac roulé dans une espèce de papier fait ad hoc , petit cylindre que les fumeurs consomment plus largement encore, sous prétexte qu’il n’agit pas d’une façon aussi spéciale que le cigare, et comporte, corîïme son nom l’indique, un diminutif dans la quantité. A tous ces divers titres , c’est la ressource de l’adolescent , et même de la femme du monde, poussés l’un et l’autre d’un impertinent besoin d’imitation ; c’est aussi celle des adeptes sérieux de la religion du tabac, dont la bourse se refuse au dispendieux usage du cigare, et dont les prétentions d’élégance ne sauraient s’accommoder de l’emploi, quelque peu disgracieux, de la pipe. Les fumeurs de cigarettes ne trouveront pas leur compte à notre critique, et loin de donner un verdict d'inocuité à leur méthode, nous pensons, au contraire, que les produits de la combustion du tabac et du papier constituent un mélange encore plus délétère,
vu la présence du gaz carbonique provenant du
second agent. Ne sait-on pas que la combustion du papier est recommandée pour combattre certaines douleurs névralgiques dentaires? Cette sédation opérée sur une dent cariée, explique l’action toxique propre au papier brûlé; tous les tumeurs, d’ailleurs, s’accordent à dire qu’ils redoutent plus un excès de cigarettes que toute autre manière abusive de fumer; ils n’&ablissent pas le motif de leur répugnance, autrement qu’en avouant un malaise indéfinissable a la suite de chacun de ses excès. Nous suppléronsa ce que l’aveu présente d’incomplet en leur signalant l’action combinée de la fumée de tabac et de celle du papier sur leurs organes, et leur prédisons les plus fâcheuses conséquences d’une consommation irréfrénée deces cigarettes soi-disant inoffensives.
Mais absorber le tabac par le nez, en aspirer les principes essentiels par la bouche, ne suffisait pas : de tout temps on y a joint, quoique avec beaucoup moins de généralité, l’habitude de le mâcher, de goûter par la succion, par la dissolution salivaire, ses âcres alcalis. Cette manière de s’identifier plus ou moins de parties des principes du tabac, vulgairement appelée chiquer , use des préparations spéciales en feuilles cordées et en carottes. La chique intéresse moins le cerveau; elle excite principalement les membranes muqueuses, déblaie en quelque sorte le pharynx des mucosités, en augmentant sa condition séreuse excrétionnelle; elle stimule la production de la salive, dont une faible portion peut être avalée et
augmenter ainsi la faculté digestive de l’estomac; elle va porter, sur la muqueuse de cet organe, l’action des éléments sédatifs qu’elle tient en dissolution, — ce qui occasionne cet effet de trompe-lafaim , qu’on invoque en faveur de la chique. Mais ses influences fâcheuses sont incontestables. Elles s’expliquent par une surabondance d’excrétion muqueuse, produisant l’appauvrissement de la nutrition, des troubles gastro-intestinaux, une altération consécutive des fonctions cutanées : de là, chez le chiqueur, la pâleur de la face, la sécheresse de la peau ; enfin , elle est médiatement narcotique et supplée, en quelque sorte, à l’action directe sous ce rapport, par l’action continue.
L’habitude de chiquer est générale chez les marins et assez répandue chez les soldats, surtout les soldats des armes spéciales du génie et de l'artillerie, à qui la pipe est interdite en temps de service à cause des dangers d’incendie. Assez souvent modérée chez les individus, cette habitude est pour eux un moyen de calmer l’ennui, la fa m, le sommeil. On ne trouve pas beaucoup de chiqueurs dans la vie civile; les chasseurs, les pécheurs.
ceux qui habitent ou marchent dans les marais ou le long des civières, recherchent, dans la mastication du tabac, une distraction conforme à leurs occupations ou à leurs plaisirs, s’ils n’y trouvent un préservatif certain contre les miasmes qui surgissent des eaux insalubres. Nous ne voulons pas nier toute espèce d’opportunité du tabac employé sous cette forme; il est évident, par exemple, que, pourvu qu’ils n’en fassent pas un usage continu ou exagéré, les asthmatiques hvpostatiquesy trouveront un adoucissement à leurs souffrances, résultat évident de l’expulsion des matières glaireuses. Enfin, la chique a la réputation de favoriser la liberté du ventre, et c’est même trop vrai, attendu qu’elle la favorise jusqu’au point d’en faire un état morbide.
Tous ceux qui usent et abusent du tabac parviennent a rendre la peau négative dans les propriétés perspiratoires et excrétionnelles; dès que la peau est dans cette condition de négation physiologique, la répercussion excrétionnelle et sécrétionnelle se fait sur les muqueuses. Or, ce n’est jamais en vain qu’on surexcite l’appareil muqueux,
et un ne doit pas voir s tns inquiétude la cessation de l’activité cutanée. Deux causes expliquent ce résultat, ûans le cas d’usage du tabac : 1° l’excitation incessante des surfaces muqueuses; 2° la tendance narcotique etsédative de la trame nerveuse, des centres nerveux. Les suites inévitables sont d'abord des troubles fonctionnels, l’aberration des lois physiologiques, et enfin la perversion des appareils organiques.
Pour nous résumer, le tabac, sous quelque forme qu’on l’emploie, quelle que soit sa préparation, pris par petites fractions ou en quantités exagérées, est toujours une substance qui prélève un tribut fatal sur la vie humaine, et altère plus ou moins les organes qui en ressentent directement
les effets. La vitalité en souffre, l’organisme en est fâcheusement affecté; la vie cérébrale intellectuelle, la mentalité, qu’on nous permette l’expression, en subit de graves altérations. Et ces effets déplorables, nous ne croyons pas qu’ils se produisent exceptionnellement, nous affirmons leur existence constante, absolue, quoiqu’â divers degrés d’intensité, occasionnés seulement par des circonstances de tempéraments, de localités ou de professions. A la faveur, justement, de l’action sourde et lente de ce poison véritable, un grand nombre d’affections chroniques, de maladies, d’accidents, sont engendrés par lui, qui sont attribués a toute autre cause, quand on se donne la peine d’en chercher une. Le tabac ne fait pas moins la fortune des entrepreneurs de pompes funèbres que celle du fisc : c’est un point que nous osons affirmer. Récapitulons brièvement , non pas à la façon de M. Purgon, mais par un enchaînement physiologique irréfragable, les diverses formes morbides que le mode d’action que nous avons signalé peut créer. Sans parler de l’obtusion de là mémoire, qu’on peut spécialement
ranger au chapitre des effets intellectuels, il y a celle de l’ouïe, la chlorose par lésion nerveuse, la chorée, premier degré de la paralysie, ou un état chronique local dont le ramollissement du cerveau - est la suite probable; tous les genres de troubles dans la vie de relation; l’hypocondrie, et enfin l’apoplexie, naguère nommée séreuse, et qui
résulte de l’hypérémie. Dieu nous garde de charger le tableau à plaisir, et de hasarder ici un seul mot qui ne soit pas l’expression de notre foi entière et absolue. Tout le monde, sans faire partie d’un corps savant, sait que l’innervation crée l’énervation : eh bien! cette dernière, arrivée à l'état chronique, est une adynamie passive qui peut faire surgir bon nombre de maladies, et remplir toutes les conditions morbides que nous venons d’énumérer avec plus de retenue encore que de complaisance sur le chapitre des possibilités , des probabilités même. La soif du fumeur est bien connue : sa cause est dans le besoin de réparer les pertes d’une excrétion surabondante, produite sur les membranes excitées. Qui pourrait nier que ce crachement continu, excité d’abord par une im-
pression d’àcreté, et ensuite par un mouvement mécanique exercé sur toute la cavité pharyngienne, n’achève de créer, d’une part, une habitude forcée, excrélionnelle et sécrétionnelle, et, de l'autre, un épuisement, fruit de l’élimination d’une matière mucoso-albumineuse évidemment propre à la nutrition (1)? Le fumeur, buvant beaucoup, a peu d’appétit; l’habitude de peu manger appauvrit la constitution, et le fumeur tend ainsi par une marche incessante vers une cachexie, ou morbificité, qui est la dernière raison de l’atonie nerveuse : altération dans le vitalisme d’abord, perturbation de l 'organicisme ensuite (2).
(1) Nous croyons si bien que celte substance est nutritive, que, dans nos conseils aux nourrices, nous recommandons de donner aux entants des sucettes en cassonade pour leur faire avaler la secrétion muqueuse.
(2) Le vitalisme répond dans notre pensée à l’innervation ; c’est la force motrice, dont les organes cotistiluenljjes divers lieux d’application. L’organicisme est la considération statique, pour ainsi dire, deces organes en eux-mémes.
Nous n'insisterons pas davantage sur les désastres matériels issus de l’usage répandu du tabac, sachant bien que, à cet égard, ce ne serait pas l’étendue du raisonnement qui pourrait amener ia conviction. Un danger bien plus grand qu’il nous semble créer, et qui dépasse le premier de tout ce dont l’intérêt de la société peut primer la cotiser vation individuelle, c’est l’atténuation générale de l’esprit humain qui en résulte, la perte des forces vives de l’intelligence, — de l’énergie morale. — en un mot, du travail intellectuel, dont un des premiers éléments est, sans contredit, la mémoire. Ou nous nous trompons fort, ou une statistique sur les virtualités mentales actuelles, établirait, à cet égard, la baisse du niveau qui s’est opérée en Europe, et
surtout en France, depuis l’introduction du tabac dans les habitudes. Les Espagnols ont porté le premier la peine de l’abus, dont l’exemple qu’ils ont fourni s’est si rapidement propagé, et dont les éléments mêmes sortaient de leurs conquêtes et des preuves de leur antique activité. La riche Havane a le monopole de pourvoir le monde entier du poison qui lui procure tant d’or, en frappant tant de victimes; mais les Espagnols l’ont payé de la perte de leur importance politique, de leur riche apanage artistique et littéraire, de ce caractère chevaleresque, qui les avait faits un des premiers peuples du monde. Que les causes de cette décadence soient multiples, d’accord; mais le tabac en est bien une des plus influentes. L’Espagne n’est plusqu’une vaste tabagie, etla seulechosequi puisse faire sa consolation en ce moment, c’est que les autres nations sont en train de se mettre à son niveau. Le tabac, grand flatteur de la sensualité, est un des plus énergiques incitateurs à l’individualisme, c’est-a-dire au relâchement, à la rupture des lienssociaux : son apparition a coïncidé fatalement avec celle de la réforme et de l'esprit d'examen.
L’homme inaugurait l’introduction de la logiqueen des matières qui lui sont inaccessibles, en même temps qu’il se donnait une habitude qui devait nuire à sa faculté de ratiocination, comme dirait Montaigne. Contradiction qui implique parfaitement le besoin de déchoir, dont l’homme était tourmenté!