TEMOIGNAGES
Quand une opinion nouvelle tend à se faire jour et sollicite une place dans le domaine de la publicité, si elle est originale, bizarre, extravagante, subversive des principes fondamentaux des sociétés, des croyances générales, de Tordre public, d'avance elle peut être assurée du succès qu'elle ambitionne : elle fera sensation. Les annales, les revues , les journaux s'empressent de l'accueillir, l'introduisent avec éclat dans le monde des idées, les unes pour
Tapplaudir, les autres pour la critiquer, et la font connaître partout où peut pénétrer Fécho de la publicité.
Qu'une opinion vienne au contraire à se produire sous régide de Tobservation et de la raison, qu'elle sollicite le jugement des hommes compétents ou qu'elle demande humblement son droit de cité parmi cette collection souvent confuse de théories, d'hypothèses et de faits qui composent les matériaux de la science, on est plus difficile pour elle, et souvent son auteur ne la fera passer qu'en appelant à son aide des patrons influents.
C'est dans ces conditions que je produis mon travail : obscur écrivain, je ne me reconnais aucun titre à la considération de l'opinion publique, et cependant j'invoque les arrêts de ce tribunal redoutable. Mais pour suppléer à mon insuffisance et pour dissiper les doutes et les incertitudes qu'elle laissera subsister dans l'esprit du lecteur, j'appelle en témoignage les médecins à qui des circonstances fortuites ou
des études spéciales ont fourni Toccasion d'émettre un avis, de donner un conseil sur la question d'hygiène que j'ai entreprise. Ce sont là mes soutiens, je place mon travail sous leur protection respectable ; et si mes efforts demeurent impuissants, j'aurai du moins la consolation d'avoir échoué sous un patronage qui m'honore.
n faudrait un temps et une bibliothèque qui ne sont point à ma disposition, pour connaître les opinions émises à diverses époques sur l'usage du tabac , soit par les consommateurs eux-mêmes, soit par les médecins compétents qui, à vrai dire, sont seuls dignes d'être consultés en cette matière. Mais, réduit comme je le suis et dans mes loisirs et dans mes ressources, je puis déjà citer un nombre imposant d'écrivains doiit les protestations longtemps méconnues finiront sans doute par convaincre l'opinion. Je les exposerai dans un ordre chronologique, afin de montrer que le nombre et l'importance des avertissements que j'ai pu recueil-
lir est en rapport direct avec raccroissement de la consommation.
Introduit en France vers la fin du xv* siècle, le tabac n*a d'abord été employé que sous forme de poudre qu'on appelait poudre à la reine, et ce n'est que timidement qu'on se mit à le filmer pendant le xvi* siècle. Je ne sais ce que les médecins, premiers témoins de ces essais, en pensèrent, mais on lit ce qui suit dans un ouvrage publié en 1622 (1) :
Après avoir parlé de l'utilité du tabac, Nean- 1622. der ajoute (2) : « Je n'entends parler à ceux lesquels abusans journellement et se consommans eux-mêmes avec le meilleur de leur temps, dans les cabarets, après le tabac conuertissent (vrais souffleurs de cendres qu'ils sont) leur cerueau qui estoit desdié pour estre le domicile de la raison et le tbrésor de toute sciSce, en une
(1) Les chiffres indiqués en marge indiquent la date des opinions et des ouvrages cités dans ce chapitre. (3) Tahucologïa Lugd. BaU, p. 53.
cheminée et cloaque auec la profanation d'un médicament utile et profitable. »
Dans une histoire des plantes faite d'après 1639, Gaspard Bauhin et publiée en 1639, nous remarquons ce passage (1) : « Les feuilles de tabac prises en pipe ôtent la faim et la soif, etc.; néanmoins le trop grand usage (de cette plante) dessèche le cerveau et menace de folie. »
Magnenus s'exprime ainsi (2) : « Je dis que 1658. le tabac, de quelque manière qu'il soit fumé, nuit à la mémoire. »
Baillard, dans un discours sur le tabac (3), dit 1668. que si le tabac peut être utile quelquefois , il doit être expressément défendu aux enfants et aux femmes grosses.
Buffon s'est occupé de ce sujet, et voici corn- 1680. ment il s'exprime : « Tout ce qu'on a dit contre le tabac n'est pas prouvé, et ce qu'on en peut
(1) UisU des plantes de VEurope, rangées suivant Tordre du Pinax de Gaspard Bauhin.
(S) De tabaco, authore Jeanne- Chrysost. Magneno.
(3) Discours sur le tabac et particulièrement sur le tabae en poudre^ par le S' Baillard, 1668.
dire avec le plus de fondement, c'est qu'un trop grand usage de cette poudre affaiblit Todorat et la mémoire (1). »
« Si le tabac pris avec modération et avec sagesse est un remède capable de guérir de grandes maladies, il faut avouer que l'excès en est d'une conséquence infinie ; car il est constant qu'il affaiblit la mémoire, qu'il cause des tremblements , etc. Il conduit à un dessèchement mortel les personnes qui sont naturellement maigres et dont le tempérament est vif et bilieux. » Celui qui a tenu ce langage est Chomel, l'auteur de V Abrégé de r Histoire des plantes. 1813. ^ pjQyg j^Q saurions assez nous élever contre l'usage habituel du tabac, et surtout contre le nombre effroyable des fumeurs, dit l'auteur d'un ouvrage de médecine populaire (2). Le tabac est une plante très stimulante et stupé-
(1) HisU des plantes, t. XVI, p. 53.
(2) Le D^ PouGBNS, ia Dictionn. de médecine pratique et de chirurgie mis à la portée de tout le monde. Montpellier, in-8o, t. II, p.686.
fiante ; introduit par le nez, il irrite les nerfs qui servent à l'odorat; il y fait en quelque sorte roflSce d'un cautère , par l'écoulement continuel de l'humeur qu'il provoque. Son action secondaire est d'atoniser les fibres du cerveau, de porter sur la mémoire et sur les diverses facultés intellectuelles qu'il affaiblit, de disposer aux maux de tête, aux étourdissements, aux affectons paralytiques, etc. »
« L'usage de fumer est encore bien plus pernicieux. La fumée du tabac provoque une excrétioa extraordinaire de la salive fournie par les glandes de la bouche. Or, cette salive est une humeur infiniment précieuse, et même d'une utilité indispensable aux fonctions essentielles qu'elle a à remplir, dont la principale est la digestion. £lle sert de dissolvant aux aliments, avec lesquels elle se mêle, soit dans la bouche par l'acte de la mastication, soit dans l'estomac où elle parvient sans cesse par la déglutition. Que peut-il donc résulter de la déperdition considérable qu'en font les fumeurs ? si-
non des maux d'estomac, des digestions viciées et la cohorte nombreuse des maladies qui vont à la suite de ces dernières. »
«Les jeunes gens d'aujourd'hui avaient-ils besoin de joindre cette habitude funeste aux débauches de tout genre par lesquelles ils consument si rapidement leur vie? »
1818. Après avoir rapporté une observation intéressante que je citerai, un chirurgiea militaire, le D' Roques s'exprime ainsi : « On ne devrait point contracter avec autant d'indifférence qu'on le fait de nos jours l'habitude automatique de fumer. Les jeunes gens et les personnes d'un tempérament sanguin, très sensibles et irritables, devraient surtout s'en abstenir (1). »
1820. « Le mieux, dit Percy, le mieux serait, surtout pour les constitutions débiles et sèches, de ne pas contracter l'habitude de fumer; car, nous le déclarons, sur cent fumeurs, on n'en
(1) Mémoires de médecine et de chirurgie militaire, t. VU.
rencontre pas trois à qui la fumée de tabac soit véritablement nécessaire (1). »
« Les parents , dit Mérat (2), ne sauraient ifôi. trop s'opposer à la funeste habitude d'user du tabac : souvent on la laisse prendre avec une facilité blâmable et l'on semble ne pas prévoir tous les maux, tous les chagrins auxquels on livre la jeunesse à qui on laisse contracter cette coutume vicieuse. Conseillé souvent avec légèreté pour un coryza ou des douleurs passagères de tête, on continue ensuite d'en prendre le reste de ses jours. »
Suivant Prout, « l'homme faible et valétudi- I822. naire devient aisément victime de l'action vénéneuse du tabac. »
Si l'on en croit les auteurs du Dictionnaire 1827. des sciences naturelles (3), « l'habitude du tabac amaigrit, affaiblit la mémoire et détruit en partie la finesse de l'odorat. »
(1) Dict. des sciences mèdic, t. XLII, art. Pipe, p. 471.
(2) Tome XXXIV, p. 537.
(3) Grand DicL des sciences méd., t. LIV, p. 195.
1831. Le D' Londe, dont la compétence est si grande en matière d'hygiène, professe une opinion anoiogue ; la voici : « L'abus de la pipe peut contribuer à Tamaigrissement, déterminer Firritation des poumons, de Testomac et des intestins, produire des congestions cérébrales. » « L'homme qui se crée le besoin de fumer ne se prépare pas une vive jouissance dans la satisfaction de ce besoin, et il s'expose à une grande privation s'il ne peut le satisfaire. La conséquence de ceci est qu'on agira sagement en ne se créant pas cet inutile besoin (1). »
Mérat, déjà cité, mais associé cette fois à un écrivain dont l'autorité n'est pas moins grave, s'exprime ainsi dans un autre ouvrage : « Les gens qui abusent de l'usage de la pipe sont dans un hébétement continuel, une sorte de
demi-état apoplectique Les parents, les
médecins ne sauraient donc trop s'opposer à la funeste habitude du tabac, qui nuit à la santé
(1) Traité d'hygïène, par Londe, t. II, p. 6 et 7; 1827.
et à la bourse , et dont le moindre inconvénient est de rendre dégoûtants ceux qui s'y livrent. »
« Nous ne pouvons, comme médecins, que nous élever contre cette habitude de mauvais goût, qui est la source de mille désagréments et même d'accidents (1). »
Voici une opinion qui n'est pas moins expli- 1839. cite : « Que des jeunes gens encore imberbes, des hommes naturellement faibles ou des vieillards décrépits fassent usage de la pipe ou du cigare, c'est là une chose grave et qui donne souvent lieu à des conséquences funestes. Chez les jeunes gens, en effet, le tabac exerce sur l'encéphale une action affaiblissante; lèse singulièrement l'intelligence et l'imagination, mène à la paresse : à fortiori chez les vieillards (2). y^
Dans un mémoire inséré dans le tome IX des i84i.
(1) Dicl. universel de mat méd, et de thérap, génér,, par MiRAT et DE Lbns, t. rv, 1832.
(2) Extrait du Journal de chimie médicale et de toxicologie , cité parla ïievut mèd., 1839, t. IV, p. 398.
Mémoires de V Académie de médecine (1), M. Cerise s'exprime en ces termes : « Il est peu de substances dont Fusage soit aussi généralement répandu que celui du tabac. L'habitude en diminue les inconvénients dans le plus grand nombre des circonstances. Toutefois il est des constitutions délicates, des conditions de surexcitation nerveuse que l'usage du tabac prisé ou fumé ne fait qu'accroître, soit en surexcitant le cerveau, soit en troublant les fonctions digestives. »
1842. « Le tabac sera pour l'Occident ce que l'opium est pour l'Orient, le poison de l'intelligence. Il apprête un avenir funeste, en minant sourdement la santé et les facultés intellectuelles chez les jeunes gens. » C'est le D^ Montain, de Lyon, qui parle ainsi.
1843. La Bévue des Denx-Mondes contient sur le tabac un article fort remarquable : j'enrecom-
(1) Page 333. Le sujet était le suivant : « Déterminer l'influence de l'éducation physique et morale sur la production de la surexcitation du système nerveux et des maladies qui sont un effet consécutif de cette surexcitation. >
— 2< — mande les extraits qui suivent à Tattention des hommes sérieux. « Le tabac n*est pas une substance dont il soit impossible de se passer, et il n'apporte pas dans la société un bien-être qui le rende digne de toute la sollicitude gouvernementale. L'usage du tabac est ui) vice contre lequel devrait s'élever la loi enfin d'empêcher la contagion. C'est sous ce double point de vue que nous approuvons le monopole. »
« Nous croyons qu'en se substituant à l'industrie particulière, le gouvernement devait élever une digue contre l'envahissement d'une détestable habitude »
€ Le tabac est bien réellement un poison ; il ne peut produire que du mal, mal auquel résistent les constitutions robustes des hommes mûrs, mais qui doit avoir une action réelle sur l'enfance.^ Une organisation faible qui n'a pas encore assez de vigueur pour lutter contre l'influence détériorante d'une substance délétère, ne saurait se développer convenablement et prendre la force dont elle a encore besoin, en s'usant au
contact d'un poison Dans tous les cas, si
Fusage de la fumée absorbée par la pipe ou par le cigare né nuit pas immmédiatemenl et toujours à la santé du corps, il nuit certainement à celle de rintelligence dont il endort les forces, y^
« Le tabac facilite le penchant qu'ont tous les hommes à ne rien faire, en détruisant Fidée du remords que l'inaction complète ne manque jamais de faire naître. Il dissout les réunions de la famille, d'où les hommes s'échappent pour aller fumer (1). »
1845. Un poète bien connu, Barthélémy a publié en 1845 un petit poëme en faveur du tabac ; mais, malgré son enthousiasme pour ce joujou, ainsi qu'il appelle le cigare (2), il a laissé échapper cet aveu :
« Je sais que cet arôme, alors que je l'aspire, * Pour maîtriser mon âme avec un tel empire, » Doit sans doute ébranler quelques faisceaux nerveux » Des organes subtils qui sont sous met cheveux. »
(1) Barral, Rev, des Deux-Mondes, 1843, 2« vol., p. 208.
(2) VArt de fumer, poëme par Barth^lbht; 1845.
Ecoutez Raspail : Les fumeurs de tabac, et i84«. je dirai même d'opium, se défendent de la faim ou au moins de ses angoisses par le môme procédé que le nôtre (1) ; mais ils ont ïesprit moins libre, vu que les narcotiques ne permettent pas ou permettent peu le travail intellectuel. Ils savourent mais pensent peu; leur volupté est un quiétisme ; leur jouissance est l'absence de la souffrance (2). »
« L'opium et le tabac se consomment au- 1849. jourd'hui dans des proportions si extraordinaires, qu'il est impossible de ne pas leur faire une large part dans Thistoire des substances qui agissent d'une manière funeste sur le système nerveux. » C'est un aliéniste distingué, le D' Morel, qui a tenu ce langage (3).
M. Michel Lévy, cet hygiéniste si savant et si 1850,
(1) La cigarette de camphre. On sait que Raspail a porté le culte du camphre jusqu'au fanatisme.
(2) If isl. tial. de la santé et de la maladie chez les végétaux et chez les animaux et en particulier chez l'homme, par Raspail, 1846. t. III.
(3) MoAEL, De Valiénation mentale, p. 213.
populaire, ne paraît pas hostile au tabac ; cependant il dit : «
« Les fumeurs acharnés ont le teint d'une pâleur livide, les dents noires, les lèvres d'un bleu perle, les mains tremblantes, les muscles sans vigueur, le caractère sans énergie ni décision (1). »
1850. « L'usage du tabac est inutile à l'immense majorité des hommes et nuisible à la plupart ; il abrège beaucoup la vie, il amène très souvent à sa suite la paralysie des extrémités inférieures et beaucoup d'accidents cérébraux; il amène surtout avec lui la misère dans les pauvres ménages et tous les vices que la misère enfante. Il n'y a pas une pipe qui ne coûte cinq ou six mille francs à l'homme de soixante ans qui l'a depuis sa jeunesse. L'homme qui fume crache et pue. Les femmes devraient mettre à leur ban tous les hommes qui, sans respect pour elles, se servent de tabac. » Qui a dit
(1) Traité d'hygiène publique et privéif par Michel LivT, 2«édit., t.II,p.378.
cela? c'est Fauteur d'un ouvrage estimé conçu dans l'intention d'apprendre aux hommes à vieillir (1).
Sandras, dans son Traité des maladies ner- I85i. ve7ises, s'exprime ainsi sur la question qui nous occupe : « Une cause qui affaiblit plus souvent les fonctions cérébrales est l'abits des narcotiques... Depuis quelque temps surtout on abuse du tabac. La manière dont on en use le rend • moins dangereux que si on l'avalait en nature à doses simplement narcotiques; mais, consommé comme le veut la mode, il ne laisse pas que d'avoir encore un peu les résultats qui lui sont inhérents. Et quand cet usage va jusqu'à l'excès, les effets narcotiques ne manquent pas, et, à la longue, altèrent et troublent les fonctions cérébrales. L'attention et la mémoire s'affaiblissent d'abord, puis, le trouble s'aggravant par suite des mêmes excès , se perdent tout à fait.
(1) De la vieillesse, par S.-A. Turck, médecin aux eaux de Plombières, 2«édit., 1854.
» Au commencement de ce désordre et d'une manière progressive s'il continue, le jugement s'altère; de vagues images, des conceptions extravagantes traversent la pensée et la troublent. Les idées, les appréciations rationnelles n ont plus la netteté qu'elles avaient auparavant ; les déductions ne se suivent plus avec le même enchaînement, la même sévérité ; les progrès du mal peuvent en venir jusqu'à une espèce d'hébétude, de stupidité, avec divagation intérieure, quelque chose d'analogue aux paralysies générales de la démence [l). »
1855. L'auteur d'un article publié dans la Revm médicale (2) propose d'interdire aux débitants de vendre du tabac aux enfants comme on interdit aux cabaretiers de leur vendre du vin et de l'eau-de-vie. « On ne doit pas se dissimuler, dit-il, que l'extension par trop abusive que prend chez nous l'habitude de fumer exigerait qu'on y mît une limite en ce qui concerne les
(1) Traité des maladies nerv,, par Sandris, 1. 1, p. 630. (3) Numéro de septembre, année 1855, p. 372.
— 27 ~ enfants. Si Fhabitude de fumer n'est pas absolument malfaisante pour les adultes, ce qui d'ailleurs n*est nullement démontré, il est hors de doute qu'elle doit l'être pour de jeunes organisations.))
Voici maintenant l'opinion d'un médecin fu- 1857. meur. « L'usage du tabac est un usage stupide (et je ne suis point suspect en parlant ainsi) que nul ne déplore plus vivement que ceux qui l'ont contracté. Le tabac n'offre réellement aucun véritable attrait ; il est importun à tout le monde, aux fumeurs, aux priseurs eux-mêmes, comme à ceux qui ne fument et ne prisent pas. n n'est pas démontré, en outre, que l'usage du tabac ne soit pas nuisible à ceux qui en font usage (1). »
On lit dans le même ouvrage le jugement 1857. suivant dont la forme absolue n'échappera à personne : « J'ai souvent observé aux fumeurs un air ennuyé, un air blasé, une tendance ha-
(1) J)r H. M., Gazette des hôpitaux, 1857, p. 217.
bituelle à la flânerie, à l'oisiveté, à la mollesse, à l'apathie et même trop souvent à l'égoïsme,
au sans-gêne, à la grossièreté
» Je crains bien, pour dire toute ma pensée, que le tabac ne soit, à l'intensité près, pour les peuples de l'Occident ce qu'est l'opium pour les peuples orientaux, c'est-à-dire un symbole, un symptôme alarmant, sinon une cause efficiente de décadence et *de dégradation morale (1). »
1858. De leur côté, MM. Littré et Robin pensent que « l'usage du tabac ne répond à aucun besoin naturel : c'est une habitude, un plaisir tout factice, qui souvent se transforment en une source de gêne et de souffrance (2). »
1859. « Cette plante, dit le professeur Bouisson, cette plante dont les effets ne répondent à aucun besoin naturel , qui , dès les premiers essais, provoque des nausées, du dégoût et d'autres sensations désagréables, est devenue,
(1) E. N., Gazette des hôpitaux, 1857» p. 3Q1-303.
(2) Dict. de ISysten, 11« éditiou.
par l'abus qu'en font les fumeurs, la cause la plus fréquente du cancer de la bouche (1). »
Dans son Traité de pathologie générale, 186I. M. Monneret a consacré un passage à l'influence du tabac sur la santé de l'homme :
« On n'est pas d'accord, dit-il, sur l'action qu'exerce la fumée du tabac. Les uns soutiennent qu'elle n'est pas nuisible, les autres lui attribuent avec juste raison, suivant nous, des effets funestes, tels que la torpeur des mouvements, la stupeur légère de l'intelligence qui ne cesse que par les stimulants et doit contribuer, pour une certaine part, au développement des névralgies faciales, de la lypémanie (folie triste), et surtout de la paralysie des membres inférieurs et de la paralysie progressive devenues plus fréquentes de nos jours. On ne peut pas nier que cet agent n'ait quelque influence sur les fonctions gastriques. Beaucoup de fumeurs sont atteints de dyspepsie et
(1) Du cancer de la bouche chez les iumeurs^ 1859 ; par BouissoN, profess. à la Faculté de méd. de Montpellier.
de gastralgie , après l'usage immodéré du tabac (1). »
1862. Un économiste célèbre a écrit ceci : « L'usage du tabac, qui, partout en Asie a entraîné celui de l'opium offre, de nos jours, un exemple frappant de la corruption introduite aux mauvaises époques par la jeunesse, malgré la résistance des chefs de famille. L'emploi , chaque jour plus habituel, du grossier jargon des classes dégradées, est un second symptôme non moins redoutable. Les Européens se trouvent ainsi menacés de l'abâtardissement dans lequel les narcotiques ont déjà plongé les Orientaux, et de la décadence intellectuelle que provoque toujours l'abaissement du langage (2). »
1863. M. Sichel, dont l'expérience n'est contestée par personne, dit « qu'il a acquis la conviction que peu d'hommes consomment pendant long-
(1) Troité de pathologie générale, par Monneret, professeur à la Faculté de méd. de Paris, t. III, p. 941.
(2) De la réforme sociale en France, par M. Le Plat, l«r vol., 2- édit., 1862; Paris, Dentu.
temps plus de 20 grammes de tabac à fumer par jour, sans que leur vision et souvent même leur mémoire s'affaiblissent (1). »
Et M. Mercier ajoute « que l'action dépressive du tabac est un fait trop peu connu et dont on ne tient pas, dans le diagnostic, un compte suflasant(2). »
« Je vous applaudis fort, m'écrivait M. de i864. Kergaradec, membre de l'Académie de médecine de Paris, d'entreprendre un mémoire sur l'usage et l'abus du tabac fumé : c'est une habitude à la fois malpropre et malsaine, etc. »
Lsl Revue britannique contient sous la rubri- i864. que Un fumeur de Boston, un article très favorable au tabac; cependant il repousse cette substance pour les enfants, et conseille « à ces espérances de l'avenir d'attendre, pour s'armer d'une pipe ou s'orner d'un cigare, que la barbe leur soit venue. »
Après avoir parlé de l'habitude de fumer ré-
(1-2) Union médicale, n« 54, 1863, p. 236.
pandue parmi les femmes des contrées orientales, il ajoute : « Nous ne craignons nullement que ces détails et ces exemples induisent jamais les dames à fumer du tabac. Elles ont trop juste idée de la valeur de leurs charmes pour tomber dans ce vice qui les rendrait incontestablement moins aimables (1). » C'est donc im vice !
1865. Suivant M. Bertillon, l'habitude du tabac paraît défavorable aux travaux intellectuels. Quelques-uns résistent plus ou moins à cette influence, mais le plus grand nombre paraît en subir les effets pernicieux.
1866. « L'acte de fumer, dit M. le docteur Imbert- Gourbeyre, est un hébétement cérébral passager. Vous pouvez décorer cet état du nom poétique de rêverie ; mais voir là une source de fécondité et de puissance intellectuelle, c'est ce qui est contredit par les faits. »
1866. M. le docteur Joly, de l'Académie impériale de médecine, auteur d'un mémoire fort remar-
(1) Revue brilanniqtie, 1864,
quable sur le sujet qui nous occupe, s'exprime ainsi : « Les résultats de mon enquête sont tels que je voudrais pouvoir me les dissimuler à moi-même et que j'ose à peine les faire connaître, tant ils sont tristes, tant j'en demeure étoniié. » Et plus loin, il ajoute : « Le jour que la France se mit à fumer, on peut dire qu'elle commença à s'empoisonner. »
L'auteur d'un article publié dans un journal IM6. allemand, M. le docteur Pfafï, pense « que les propriétés de plusieurs espèces de tabac sont si funestes que tout philanthrope doit être ennemi du tabac (1). »
M. Am. Latour, dans l'éloge funèbre du doc- 1866. teur Mêlier, dit en parlant du tabac : « Ce produit toxique qui, à la honte de l'élégance et de l'hygiène, joue un si grand rôle dans nos mœurs altérées (2). »
M. Brochard, dans une brochure portant isee.
pour titre : De la mortalité des nourrissons en
(2) Die gartenlauhe (la loge du jardin).
(1) Union médicale, 1866, noll2.
France, consigne cette réflexion profondément judicieuse :
a II existe une direction des tabacs, une direction des haras; pourquoi n'existerait-il pas une direction des nourrices? L'administration seule a le droit de vendre les feuilles de cette solanée qui font de nos enfants des vieillards de vingt ans ; pourquoi n'aurait-elle pas le droit de surveiller seule les nourrices qui doivent allaiter et fortifier des nouveaux-nés destinés à remplacer la génération actuelle qui va s'afiaiblissant chaque jour? »
1866. M. Potain, dans l'article Anémie, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales^ émet cette opinion : « Il est certain que l'usage du tabac devient pour quelques fumeurs une source de dyspepsie, de malaise assez sérieux et mêm^ le point de départ d'un état maladif très caractérisé. »
1867. Nous nous chinoisons tous les jours I Le tabac, cette drogue dont le furieux emploi tend à devenir une furie universelle , est notre
opium occidental. Nous le fumons en attendant Tautre, — Topium oriental, le véritable opium dont il est le précurseur et par lequel (il n'y a pas à en douter) les nations de ce côté-ci du globe finiront cette agonie qulls nomment « progrès » dans leurs rêves. Le tabac appelle Topium comme Tabîme appelle Tabîme, comme un petit trou appelle un grand trou. Nous n'en sommes encore qu'aux premières secousses de la torpille, de ce monstre de l'Engourdissement qui, demain, nous prendra dans ses inextricables bras, puissants à force d'être mous ! En narcotisant nos cerveaux si vife de l'Occident, en les imprégnant, en les pénétrant de ses subtiles et énervantes vapeurs, auxquelles on s'accoutume avec la lâcheté qui fait de la passion un vice, le tabac précède de bien peu l'invasion
de l'opium
L'une des causes de notre décadence littéraire, — puisqu'il ne s'agit aujourd'hui que de celle-là, — l'une des causes les plus certaines et les moins aperçues, parce qu'elle est la plus
facile à voir (on ne voit jamais ce qui crève les yeux) c'est l'influence effrayante du tabac sur l'intelligence et la sensibilité des hommes de notre âge (1).
Terminons par le témoignage d'un savant vulgarisateur bien connu, M. Figuier. Son opinion mérite d'être connue, parce qu'elle résume toutes les autres. « Il n'y aurait, dit-il, qu'un seul moyen de couper le mal dans ses racines, ce serait de prêcher aux populations l'abstinence du tabac ; ce serait d'entreprendre une croisade, sinon contre l'usage, du moins contre l'abus de cette pernicieuse substance »
« Que les médecins attaquent hardiment et de front cette pernicieuse drogue; et s'ils échouent dans une tentative entreprise en vue des seuls et purs intérêts des populations, ils auront du moins, dans leur conscience, la satisfaction de n'avoir rien négligé pour faire
(1) J. Barbey d'àurbyillt. {Le Nain jaune, 7 mars
entendre à leurs semblables le langage de la science et la vérité (1). »
Toutes ces citations auxquelles j'aurais pu en ajouter beaucoup d'autres, si mes loisirs m'avaient permis d'étendre davantage mes recherches, obtiendront sans doute ma grâce devant les fumeurs jeunes et inexpérimentés qui m'auront condamné dès les premières pages de ce travail, et les disposeront sans doute à me continuer jusqu'à la fin une attention bienveillante et soutenue.
(1) Année scientifique, 1860, p. 354 et 356.