FAITS ET OBSERVATIONS
Ainsi qu'on peut le voir d*après ce qui précède, un des premiers résultats auxquels m'a conduit cette étude sur le tabac est un ensemble de protestations qui, semblables à des sentinelles vigilantes, jettent de distance en distance des avertissements désintéressés à ceux que le goût des sensations extra-physiologiques, l'empire de la mode et la contagion de l'exemple entraîneraient dans des habitudes dont ils n'auraient pas calculé les conséquences.
Mais, en matière scientifique , les témoigna-
ges sont insuffisants pour convaincre, et quelque estime que l'on professe pour leurs auteurs, les faits sont plus éloquents qu'eux. J'en citerai donc un certain nombre, et ce me sera d'autant plus facile qu'il est peu de médecins qui, dans le cours de leur carrière, n'aient eu occasion d'en recueillir quelques-uns, que j'en ai observé moi-même plusieurs, et que les annales de la science en sont riches. J'essaierai de former avec les uns et les autres un faisceau assez compact pour inspirer à la critique un doute salutaire, sinon une conviction absolue.
Il est un fait général qui n'échappe qu'à ceux qui ne veulent ni voir ni comprendre :
c'est l'action que le tabac exerce sur l'appareil nerveux. C'est elle qui frappe le plus vivement l'attention, et je ne sais comment on pourrait expliquer sans elle certains phénomènes comme ceux que je vais citer.
Interrogez les fumeurs sur leurs premières impressions, examinez leurs premiers essais
dans la pratique de la pipe et du cigare : presque tous ont présenté ou présentent des vertiges, des étourdissements, des bourdonnements d'oreille, des mattx de tête, une sorte d'ivresse, des nausées, des vomissements bilieux, de la pâleur du visage, de, la lenteur du pouls et de la prostration des forces.
Ce sont là des congestions éphémères dont rhabitude triomphe facilement, et qui, dans tous les cas, sont sans gravité. Mais je rencontre souvent des fumeurs qui se plaignent d'avoir habituellement la tête lourde, embarrassée, douloureuse; quelques-uns montrent de la paresse dans Tintelligence et de la lenteur dans la conception, et Ton en voit d'autres qui éprouvent de véritables phénomènes paralytiques. Et il est impossible d*en méconnaître la cause, quand on les voit disparaître par la cessation du tabac et se reproduire avec le retour de l'habitude.
L'observation suivante en offre un exemple remarquable à plus d'un titre.
« Un médecin, âgé de cinquante-deux ans, fumeur passionné au moment où Tobservation a été publiée, portait, depuis Tâge de trente ans , des hémorrhoïdes qui saignaient abondamment par périodes assez régulières et qui s'accompagnaient d'urticaire et d'accidents gastriques.
» Cinq ans après le début des hémorrhoïdes, il éprouve les symptômes suivants : pesanteur de tête avec sensation de vacuité, grand abattement, puis, plus ou moins subitement, tout tourne autour de lui, et il est obligé de se fixer à un objet ou mieux de se coucher sur le dos. On ne remarque aucun trouble ni dans les sens, ni dans l'intelligence, à l'exception d'une diminution dans Ténergiè du caractère.
Après l'accès qui ne dure ordinairement que trois minutes, mais qui se répète souvent plusieurs fois paf jour, il reste un sentiment de faiblesse surtout dans les jambes, et la démarche devient tellement incertaine que le malade est obligé de donner le bras à quelqu'un
ou de se tenir aux maisons. Cet état est surtout marqué le soir dans Tobscurité. Les accès cessent parfois pendant des semaines/mais ils sont devenus plus fréquents et plus intenses depuis Tannée 1848 , et ils reviennent parfois pendant la nuit pendant le repos.
» Le malade les attribuait surtout aux hémorrhoïdes, quoique l'écoulement du sangles eût plutôt augmentés que diminués ; mais le D' Ravoth eut Tidée d'attribuer la maladie au tabac, après avoir été témoin d'un accès venu après que le malade avait essayé plusieurs cigares forts.
» D'après son conseil, le malade consentit à ne plus fumer, et dès ce moment il retrouva dans la marche une sûreté inusitée et les accès cessèrent. Malheureusement l'empire de l'habitude sollicita sa victime à se permettre soit une petite pipe, soit un léger cigare; puis immédiatement les prodromes de l'ancien mal survinrent. Vaincu enfin par cette expérience plusieurs fois répétée, le médecin malade re-
nonça pour toujours au tabac, et depuis dix^ huit mois il jouit de la meilleure santé (1). » . On connaît l'histoire rapportée dans le Journal de Vandermonde (2), d'un vigneron qui, pour gagner un pari, fuma vingt-cinq pipes de tabac dans un jour, au lieu de trois ou quatre qui étaient sa ration habituelle. Quelques heures après cette prouesse, cet homme fut pris d'étourdissements, de vomissements violents et continuels, et il perdit connaissance. A la suite de cet accident , il conserva pendant dix-huit mois des maux de tête et des vertiges qui se manifestaient quelquefois avec une très grande violence.
Enfin Thypérémie peut atteindre un degré incompatible avec la vie, ainsi que le prouve rexemple rapporté par Neander (3) , et celui qui vient de se produire récemment dans un
(1) Observ. rapportée par Y Union mèd., 1855, et extraite de Allg» med, central-zeit, 1855, n® 72.
(2) Tome VII, ann.1757.
(3) OuTrage cité.
chef -lieu de canton du département de la Manche (1). 11 s*agit d'un jeune homme, âgé d'environ quatorze ans, qui, n'ayant pas l'habitude du tabac, eut l'idée d'en fumer pour apaiser un violent mal de dents. A pefine avaitil terminé un paquet de quinze centimes, qu'il tomba sans connaissance et expira darfs la soirée sans avoir repris l'usage des sens et de la parole. Mérat et le D' Hiffelsheim ont connu des fumeurs enracinés affectés de tremblements dans ' les membres. MM. Laycoock et Wright (2) ont vu, à la suite d'un usage immodéré, et même après un emploi plus modéré du tabac, chez des sujets médiocrement forts, plusieurs sens devenir obtus, le caractère irritable, indécis, sans énergie, les muscles des mouvements volontaires perdre leur vigueur et les sécrétions se dépraver.
(1) A Duley, au mois de décembre 1863.
(2) Sur les maladies résultant de Vabus du tabac et sur Vattiùn physiologique de cette substance, par MM. Laycoock et Wright, London médical Gazette, nouv. série, t. III ; 1846. Traduit par M. Guerard in Annales d'hygitne publique et de médecine légaU, t. XXXVIII ; 1847.
D'autres observateurs en ont rencontré qui titubaient comme un homme ivre, qui étaient affectés de mouvements spasmodiques et convulsife, qui présentaient des tics, qiii tombaient d'épilepsie, etc. Ce sont là des accidents isolés qui témoignent d'un trouble profond dans Tinnervation cérébrale, mais qui ne permettent pas de nommer autrement la maladie et de la classer rigoureusement.
Il en est de même du fait suivant que j'ai observé sur un de mes clients.
Au mois de novembre 1854, M. P...., commis d'administration, vint me consulter pour une douleur qu'il portait à la jambe gauche, où il avait reçu un coup de pied trois mois auparavant. W'ayant constaté dans le trajet du membre ni ecchymoses, ni rougeur, ni gonflement, je me suis borné à conseiller un Uniment calmant, et je perdis de vue mon malade qui, n'ayant pas été soulagé, avait consulté d'autres médecins. .
Quand je le revis, quelques années après, la
dotdeur était la même, et, en outre, M. P.... avait maigri, ses chairs étaient devenues flasques, il avait perdu presque totalement le sommeil. Il est devenu sujet à des bruits d*oreille, il perçoit difiicilement les sons, et il lui est impossible de sentir une odeur quelconque sans souffrir un malaise inexprimable.
M. P.... est fumeur depuis Tâge de quatorze ans, et il consomme 125 grammes de tabac par semaine. Depuis quelque temps il a remarqué qu'après avoir fumé il éprouve des troubles gastriques, entre autres du malaise, de la tension dans cette région avec le sentiment d'une corde qui étreindrait la circonférence correspondante.
En présence d'un tel renseignement, le diagnostic était trouvé. M. P.... cessa de fumer, et dès lors il éprouva une amélioration croissante dans tous les symptômes de sa maladie. Pendant l'hiver de 1863, il a cédé à la tentation de fumer un cigare, et immédiatement les symptômes gastriques ont reparu, mais une seule
fois, attendu que M. P...., averti par cette tentative malheureuse, ne s'y est pas retrouvé. Au mois de septembre de la même année, comme il se trouvait dans un café, un fumeur est venu s'asseoir auprès de lui, et il a senti immédiatement un malaise si pénible qu'il a dû se retirer. Depuis ce temps il a renoncé complètement au tabac, et sa santé s'est rétablie en partie, mais n'est jamais redevenue vigoureuse comme autrefois.
Rapprochons de cette observation les faits non moins intéressants pubUés dans un journal allemand par le D*" Sichel, et qui me semblent appartenir à l'ataxie locomotrice.
V^ Observation. « M. T...., avocat, âgé de trente ans, d'une constitution athlétique, commença à éprouver, en 1840, des symptômes spinaux qui ne se dissipèrent que dans Tété de 1845. Il accusait dans différentes parties de la moelle épinière des sensations accompagnées d'irradiations et de phénomènes excentriques, variables suivant la région du rachis qui en
était le point de départ. Si la douleur repondait à la septième vertèbre cervicale, il éprouvait une sensation d'engourdissement et de faiblesse dans les avant-bras et les mains, une pression derrière la partie supérieure du sternum, de la disphagie et une toux sèche et saccadée. Quand elle avait pour siège la partie supérieure de la région dorsale, on n'observait aucun autre phénomène excentrique que de violents battements de cœur. Si le point affecté correspondait aux dernières vertèbres thoraciques , il survenait une pression à l'estomac, de l'anorexie et même des vomissements. Les symptômes gastriques disparaissent lorsque la sensation centrale gagnait la queue du cheval ; le malade se plaignait alors d'un spasme du sphincter de l'anus, de pollutions nocturnes fréquentes, suivies d'abattement, etc. Toute cette série de phénomènes présentait des rémissions et des exacerbations. Quelquefois la moelle épinière était affectée dans toute son étendue. Alors tous les symptômes que nous venons de mentionner
assaillaient en même temps le malade, chez lequel il se manifestait en outre un trouble de la motilité des extrémités inférieures, non pas précisément une paralysie , mais une certaine hésitation en marchant et en montant les esca- Uers, et surtout une grande répugnance à passer sur les pierres. L'exercice et le mouvement lui donnaient le vertige, au point que dans la rue il était souvent obligé de s'appuyer contre les maisons. Quelquefois la douleur centrale remontait à l'hémisphère gauche du cerveau et occasionnait une diplopie qui fatiguait beaucoup le malade.
» J'avoue qu'au début je m'attachai à l'idée d'une hypérémie de la moelle épinière et d'une méningite spinale chronique. Je commençai néanmoins à douter de la justesse de mon diagnostic, quand je vis que les ventouses, les sangsues et les purgatifs ne faisaient qu'aggraver le mal. Le quinquina ne fut point toléré. Les préparations martiales, et surtout Tusage des eaux ferrugineuses de Steben, parurent au
contraire ameaer une légère amélioration ; mais celle-ci ne fut que momentanée. Enfin, en recherchant avec soin toutes les circonstances anamnestiques qui pouvaient jeter du jour sur l'origine de cette singulière affection, j'appris
que M. T aimait passionnément le cigare
et qu'il en abusait. Ce fut pour moi un trait de
lumière. A ma sollicitation , M. T eut assez
d'empire sur lui-même pour réformer cette mauvaise habitude, et tous les accidents disparurent comme par enchantement ; au bout d'un mois la guérison était complète. Le malade alla néanmoins, pour la consolider, passer quelques années aux eaux de Steben.
» M. T jouissait depuis lors d'une excellente santé, lorsque, pendant l'hiver de 184S, venant de dîner ensemble, il me demanda d'un air suppliant la permission de fumer. Je' refusai, mais il ne tint aucun compte de mes avertissements. Il venait à peine d'achever son second cigare, que je le vis se lever et quitter la table avec précipitation; je le suivis, et il
m'avoua que toutes les sensations pénibles qu'il avait éprouvées autrefois venaient de l'assaillir de nouveau. L'indication était formelle.
M. T renonça entièrement au cigare, fît
usage pendant un mois de préparations ferrugineuses, et depuis cette époque sa santé a toujours été parfaite. »
2® Observation. « M voyait depuis quelques années ses forces décliner ; il était d'une maigreur extrême, mangeait peu, et ne trouvait quelque soulagement qu'en fumant de forts cigares. Il me consulta pour des douleurs abdominales très aiguës, qui se reproduisaient régulièrement tous les jours dans l'après-midi, se prolongeaient pendant plusieurs heures et ne cessaient que dans la nuit. J'employai sans succès les évacuants, puis la morphine. Pressé par mes questions, il m'avoua que depuis plusieurs années il éprouvait un tremblement de membres, de la faiblesse aux extrémités, des battements de cœur, quelquefois des vomissements ; mais que depuis quelques mois le mal s'était
fixé sur la partie lombaire de la colonne vertébrale, où il déterminait une sensation pénible,
que M comparait à celle d'une vapeur ou
d'un souffle. A dater de ce moment, la douleur abdominale était devenue quotidienne ; elle avait débuté dans le foisinage de l'ombilic, avait envahi plus tard tout l'abdomen et s'était enfin concentrée dans la région des lombes.
C'était une douleur insupportable, déchirante et contusive à la fois, sans vomissements ni dérangement des selles, et qui disparaissait complètement la nuit. Sans en demander davantage au malade, je lui fis promettre de s'abstenir du cigare pendant un mois. Il suivit mon conseil et tous les symptômes se dissipèrent; mais, au bout de quatre semaines, il me déclara qu'il aimait mieux souffrir de nouveau que de se passer de fumer. Il reprit sa pernicieuse habitude, et les douleurs se reproduisirent avec toute leur intensité (1). »
. (1) Extrait du Diagn. der Krankheiten des unterleibes, cite par M. le D' Noirot {Annuaire de liiL méd, étr., an. 1857.
On lit dans une Histoire des plantes (1), que le trop grand usage du tabac « dessèche le cerveau et menace de folie ; » et les nombreuses observations d'empoisonnement publiées dans les revues et les journaux de médecine, prouvent qu'en effet le tabac peut quelquefois porter atteinte à la raison.
M. le D" Turck a publié, il y a déjà plusieurs années, l'observation fort intéressante d'un homme du Val-d'Ajol devenu fou par l'abus de la pipe, et qui a été guéri par une circonstance fortuite qui a diminué sa consommation de tabac.
En voici une autre de lypémanie toute simple, sans complication, réduite à sa plus simple expression et due évidemment à l'usage du cigare.
Un homme de quarante-cinq ans, caissier d'une maison de banque, d'un tempérament lymphatique, d'une grande sobriété, très régulier dans sa conduite, ne s'étant livré à aucun
(1) Hist, des plantes de l'Europe, rangée suivant Tordre du Pinax* déjà cité.
excès et n'ayant aucun antécédent fâcheux dans sa santé, est chargé, en septembre 1862, de porter à Paris des papiers d'une valeur considérable.
Pendant le voyage, il réfléchit au danger auquel il serait exposé si, se trouvant avec des malfaiteurs, ceux-ci venaient à découvrir l'importance du portefeuille caché sur sa poitrine. Cette idée dès lors ne le quitte plus ; elle s'impose à son esprit, acquiert de la consistance et finit par prendre l'apparence de la réalité. Il termine sa mission avec la plus grande exactitude, et reprend immédiatement le chemin de fer pour rentrer dans sa famille. Il y rentre en effet, mais triste, préoccupé, soucieux, défiant, et toujours obsédé par la même idée devenue fixe désormais. Pressé de questions par sa femme, il finit par lui avouer l'étatde son esprit et les causes imaginaires qui l'ont provoqué.
n cherche des distractions dans son travail favori, dans la promenade; on l'entoure de soins et de caresses, mais tout est inutile. Les
— 55 ^ mêmes pensées le poursuivent partout; toujours replié sur lui-même, il voit partout des voleurs et le danger d'être dévalisé. Quand on cause avec lui, il reconnaît que ses idées sont fausses et qu'il n'a que des hallucinations sans consistance ; mais il en est devenu l'esclave et rien ne peut le distraire. D'ailleurs sa tête est lourde, et quand il veut travailler, il en souffre. Il a perdu l'appétit et le ventre est devenu paresseux.
Je prescris des ventouses scarifiées à la nuque , puis des ventouses sèches répétées à la même région et derrière le dos, des purgatifs, la suspension du travail et de longues promenades. Après deux ou trois semaines de traitement, M. C. . . est enfin délivré de son obsession, et sa santé ne laissant plus riea à désirer, il reprend son travail et ses habitudes.
Mais parmi celles-ci, il en est une que j'ignorais. M. C fume, modérément il est vrai,
mais il fume , et le goût du tabac lui ayant passé pendant sa maladie, il n'en avait pas été
question. Puis le goût lui étant revenu avec la santé, il avait tout naturellement repris le cigare.
Ce détail ne me fut communiqué que quelques mois après. M. C... venait de suspendre son travail : son caractère devenait triste, préoccupé. Il se plaignait de douleurs de tête et recommençait à parler de son voyage à Paris, et des dangers qu'il avait courus. Evidemment il se retrouvait sur la pente qui mène à la folie, et il était rationnel d'en accuser le tabac. Aussi ma première prescription fut-elle la suppression totale et définitive de la pipe et du cigare : y y ajoutai une application de ventouses sèches et un purgatif.
Cet accident n'eut pas de suite ; il a deux ans
de date, et depuis ce jour M. C a joui de
la meilleure §anté ; mais il a renoncé complètement au tabac.
J'ai rapporté plus haut l'observation d'«n de mes malades qui , entre autres phénomènes, a présenté des troubles remarquables des sens olfactifs et auditifs.
J'aurais pu en emprunter d'autres aux médecins qui s'occupent plus spécialement des maladies de Toreille, mais j'aime mieux m'arrêter sur des troubles plus graves que la plupart des praticiens imputent aujourd'hui à l'abus du tabac.
Le sens de la vue est quelquefois affecté seul sous l'influence du tabac. A priori, le fait n'a rien de surprenant ; l'action des solanées sur l'appareil de la vision est bien connue , et chacun sait que la belladone, l'une d'elles, prise à certaines doses, produit la cécité par insensibilité de la rétine.
Sur trente-sept cas d'amaurose , un médecin anglais , M. le D' Hutchinson, chirurgien en chef du grand hôpital de Londres, a compté vingt-trois fumeurs passionnés, et le D' Woodsworth, son compatriote, en a publié (1) trois cas, dont voici le résumé :
« tJn employé du chemin de fer fumait
(1) In Dublin mèd, press, et compte-rmdu de la Société médicale d'émulation ; avrii 1863.
toute la journée. Il ne tarda pas à remarquer que sa vue baissait, et bientôt il devint incapable de remplir ses devoirs. »
« Un clerc de vingt-un ans s'est mis à fumer, il y a quelques années. Ayant augmenté sa ration de tabac de deux à trois pipes par jour, il en est arrivé à consommer une livre et une livre et demie par semaine. Sa vue baisse progressivement, et il ne peut plus lire que des caractères de 6 à 7 millimètres (1). »
« Un boucher (2), âgé de vingt-huit ans, se présenta à London-Royal, ophthalmic hospital, le 55 mars dernier. Cet homme, fort et robuste, ayant toutes les apparences de la santé, déclarait ne s*être jamais adonné avec excès aux boissons alcooliques et n'avoir pas été atteint de syphilis; ses occupations n'étaient pas de celles qui peuvent causer une fatigue de la vue.
(1) L'analyse de ces deux observations est extraite de VUnion médicale, t. XIX, ann. 1863.
(2) L'analyse de cette observation est extraite du Bulletin de thérapeutique, t. LXiV, ann. 1863.
Depuis huit ou neuf ans il s'était mis à fumer; peu à peu il avait fumé de plus en plus, et actuellement il en était arrivé à consommer journellement 15 grammes de très fort tabac. Sa santé générale n'avait pas paru affectée par cet excès ; mais depuis neuf mois sa vue avait commencé à s'affaiblir et s'était altérée de plus en plus. Il peut à peine lire de l'œil gauche le caractère n* 18 (canon), et du droit le n** 16 (gros romain de deux lignes) ; les objets volumineux éloignés ne sont également vus qu'indistinctement. Les deux pupilles sont largement dilatées, et les iris se contractent lentement et d'une manière imparfaite. A l'examen ophthalmoscopique, des deux côtés, le disque du nerf optique est en partie atrophié : la moitié interne de chacun est blanche, la moitié externe rouge ethypérémiée. Quelques mois avant cette publication , M. Sichel avait entretenu la société médicopratique de Paris (1) de deux espèces peu con-
(1) Séance du 23 férrier 1863.
nues d'amaurose cérébrale, causées, Tune par Tabus des liqueurs spiritueuses , l'autre par Tabus du tabac à fumer, et dans certains cas par la combinaison de ces deux ordres de cause§. L'observation suivante que cet habile oculiste a présentée à la société médico-pratique offre un exemple remarquable de Tinfluence de cette double cause : elle mérite de trouver ici sa place.
« Un fermier, d'une quarantaine d'années, homme robuste et sanguin, vint me voir le 15 décembre 1862, se plaignant d'éprouver, depuis six mois environ , un affaiblissement et un raccourcissement notables de sa vision autrefois très bonne et très longue. Il ne pouvait plus lire de l'œil droit que le caractère 11 de l'échelle de Jœger, et de l'œil gauche que le caractère 13. Deux circonstances me frappèrent de prime abord : l'absence de symptômes bien prononcés de congestion cérébrale et de phénomènes ophthalmoscopiques positifs (l'ophthalmoscope ne faisait guère reconnaître
que de la presbyopie), et une odeur alcoolique, comme si le malade avait pris du vin ou des spiritueux, malgré Theure très matinale. Il niait opiniâtrement Tusage des alcooliques et n'accusait qu'une petite quantité de vin pur, mais il avouait franchement qu'il fumait beaucoup. En même temps il accusait un tremblement des maiûs et des vomissements de matières muqueuses , amères et aigres, survenant le matin à jeun. Sans tenir compte de ses dénégations, je lui déclarai d'une manière très catégorique qu'il devait renoncer, soit aux alcooliques et au tabac, soit à la vue; ou.du moins réduire notablement la quantité des spiritueux et du tabac à fumer et suivre un traitement.
Grâce à cette énergique intimidation, il réforma toute sa manière de vivre et revint me voir, le 3 février, avec une amélioration très considérable sous tous les rapports. L'œil gauche lisait couramment le caractère 8 de Jœger et presque le caractère 7, Tœil droit le caractère 7 et presque le 6. Les tremblements des mains et les
vomissements du matin avaient cessé complètement. Il avait' scrupuleusement suivi mes prescriptions que je lui conseillai de suivre encore, avec quelques modifications. »
Un membre de la société ayant fait remarquer qu'en présence de deux agents invoqués en même temps comme cause de Tamaurose, il était difficile d'apprécier exactement la part qui revient à chacun d'eux dans la détermination de cette maladie. M. Sichel a cité le cas d'un homme d'une quarantaine d'années, devenu complètement aveugle par le seul abus du tabac, et dont l'amaurose, rebelle aux autres traitements , a été complètement et radicalement guérie sous sa direction, par un traitement antiphlogistique et dérivatif très modéré, et par la cessation de l'abus du tabac.
Puis il a ajouté : « Les cas de celte catégorie sont beaucoup moins rares qu'on ne pense. Je n'en ai point vu où l'on eût pu attribuer l'action fâcheuse du tabac à une idiosyncrasie , à l'inexpérience du fumeur, à son manquô de
méthode ou à l'habitude d'avaler la fumée, à la sputation fréquente ou à la dyspepsie et au marasme consécutifs. Mes observations s'adressent toujours à des fumeurs expérimentés, se livrant depuis longtemps à leur habitude et n'en éprouvant aucun autre mavais effet. Souvent ce sont des hommes bien constitués, robustes et sanguins. On ne peut chez eux constater aucune *autre maladie que l'affaiblissement de la mémoire, quelquefois un certain degré d'hébétement général, consécutifs à l'action stupéfiante de la fumée du tabac. S'il y a beaucoup de fumeurs qui résistent longtemps à cette action, c'est qu'il en est de même de l'ac- .tion de tous les narcotiques, de l'opium, par exemple, dont des doses énormes sont quelquefois supportées, sans mauvais effet apparent, par ceux qui s'y habituent lentement (1). »
En juin dernier, un homme âgé de cinquante
(1) Toy. le mémoire que l'habile oculiste a adressé depuis cette époque à l'Académie de médecine sur l'amblyopie etTamaurose causées par l'abus du tabac à tamer.
ans est venu me consulter pour une amblyopie si avancée que, pouvant lire le titre de V Union médicale, il ne peut distinguer le sous-titre de ce journal. Il est vigneron, et n*a été soumis à aucune cause capable de produire cette maladie ; mais il est grand fumeur, et ce qui m'autorise à accuser le tabac, c'est que depuis quelques mois, chaque fois qu'il fume, il éprouve une sensation de sécheresse, d'ardeur et de malaise à la gorge, et qu'il se plaint d'une grande difficulté à avaler. Sous l'influence d'une médication modérée et de l'abstinence . du tabac, son état s'est amélioré sans s'être guéri complètement.
Un autre homme, fumeur modéré, vient me consulter pour une amaurose incomplète. Il se plaint en même temps de pesanteur et de douleur de tête, d'affaiblissement de la mémoire, de soif, de sécheresse de la bouche, de nau-
(SéaDee du 22 août 1865). V07. encore la Revue médicale de VAube de Tannée 1860. D'ailleurs les faiu de ce genre se multiplient singulièrement.
sées. L'abstinence du tabac fait partie de mon ordonnance ; reste à voir ce que l'avenir réserre à ce malade.
Le tabac exerce sur les voies respiratoires une action aussi réelle que celle dont il est impossible de méconnaître l'évidence sur le système nerveux. D n'est pas rare de rencontrer des fumeurs dont la voix baisse de ton et devient rauque ; quelques-uns éprouvent, au niveau du larynx et de la trachée-artère, un léger chatouillement qui provoque de la toux. Dans une séance de la société médico-pratique de Paris, M. Mercier rapporte le cas d'un homme athlétique, affecté de toux sèche et de purpura, qui ne cédèrent qu'après plus d'un an, lorsque le malade consentit à renoncer à l'usage du tabac à fumer (1).
V Abeille médicale cite l'observation d'un jeune officier d'un tempérament nervoso-lym-
(1) m\onmèdie,, 5 mai 1853, t. XYIII de la^sër^ p.SSO.
phatique, en proie à un asthme essentiel qu'on ne put rapporter à aucune autre cause, si ce n'est rhabitude qu'il avait contractée de fumer beaucoup. Il consommait jusqu'à sept pipes de tabac avant son déjeuner. Après trois semaines d'un traitement qui consistait dans un régime doux, l'usage de tisane de valériane, l'exercice au grand air, la réduction et même la cessation du tabac, on pouvait constater une guérison complète. Mais le malade avait renoncé définitivement au tabac (1).
Un homme d'environ trente ans, d'un tempérament sanguin, me consulta au mois de septembre 1863. Depuis plusieurs années , il éprouve journellement des douleurs de tête, et quand il se baisse ou qu'après être resté accoudé à sa fenêtre il se redresse, il éprouve à la base de la poitrine des douleurs qui s'étendent en forme de ceinture et qui sont assez vives pour lui arracher une plainte. En
(1) AbHUe médicale, t. lit; 1846.
même temps il accuse une gêne très prononcée de la respiration.
D*où vient cette douleur et à quelle lésion la rattacher? L'auscultation ne révèle aucun désordre ni au cœur, ni aux poumons ; comme
beaucoup de fumeurs, M est dispeptique,
mais il consomme par jour, en moyenne, vingt -grammes de tabac à fumer et trois cigares ordinaires. Quoi qu'il en soit, je lui ai conseillé de réformer son habitude ou de diminuer au moins beaucoup sa consommation de tabac.
C'est ce dernier parti qu'il a pris, et les accidents sont devenus plus rares el moins intenses. J'ai lieu de croire que s'il avait rompu complètement avec la pipe et le cigare, il serait complètement guéri. Quand on ne prend que des demi -mesures, on n'a que des demi-résultats.
Entre les douleurs de poitrine et le trouble respiratoire que m'a présentés ce malade, entre l'asthme du jeune officier dont je parlais tout à l'heure et l'angine de poitrine, la dis-
tance n*est pas grande, et cette distante est quelquefois franchie.
M. Savalle, dans un travail présenté en 1861 à l'Académie de médecine pour le concours Civrieui: , a signalé l'angine de poitrine parmi les maladies auxquelles Tusage abusif du tabac peut donner lieu ; mais c'est M. Beau, médecin de l'Hôpital de la Charité, qui a le mérited'avoir appelé tout particulièrement l'attention du corps médical sur ce sujet si intéressant.
Dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences (1), oti il résume le tableau de l'angine de poitrine, il dit : « Les causes en sont multiples ; je viens en signaler une dont il n'a pas encore été question : c'est l'usage ou plutôt l'abus du tabac à fumer. Voici les faits qui démontrent ce point d'étiologie. » Et il cite huit observations dont voici le résumé :
l'« Observation. Un rentier d'une soixantaine d'années, qui passe la plus grande partie
(1) Séance du 9 juin 1862.
— code la journée à fumer, éprouve pendant un moià et pendant la nuit des symptômes d'angine de poitrine. Il cesse de fumer, et les attaques nocturnes disparaissent complètement en même temps que les fonctions digestives deviennent meilleures. Après trois mois d'interruption, il revient à l'usage du tabac et les attaques se montrent de nouveau. Puis il le quitte définitivement et la santé se rétablit parfaitement. •
2® Observation. Un médecin âgé de cinquante ans se trouvait dans le même cas, mais il ne fumait que des cigares- Ses attaques revenaient indistinctement soit le jour, soit la nuit. H quitta le tabac et le mal disparut. Un jour, se trouvant fortuitement dans une réunion de fumeurs sans fumer lui-même, il ne put s'empêcher de respirer un air chargé de tabac, et la nuit suivante il lui survint une attaque.
3® Observation. Un médecin, âgé de trentecinq ans, fume continuellement des cigarettes. Depuis longtemps il est sans appétit et il mange
fort peu. Un matin, tout à coup et pendant qu'il fumait, il éprouve une attaque d*angine deTpoitrine qui dure une demi-heure. M. Beau, consulté , lui conseille de renoncer au tabac et lui recommande de lui écrire si Tattaque revient. M. Beau n'a plus entendu parler de ce malade.
4® Observation. Un Espagnol, âgé de trente ans, fumait continuellement la cigarette. Son appétit est nul et ses digestions laborieuses. Un soir, pendant qu'il fumait, il éprouve tout à coup une attaque caractérisée par des douleurs dans la poitrine, qui lui semble serrée comme ' dans un étau ; cette douleur s'irradie dans les membres supérieurs, et elle ne permet ni de marcher ni de parler; son pouls est insensible. Ce malade consent à fumer beaucoup moins, et ses attaques ont disparu.
5* Observation. Un médecin qui a renoncé au tabac pour des raisons analogues, ressentait les souffrances de l'angine de poitrine à l'époque où il fumait : depuis qu'il ne fume plus, il en est complètement débarrassé.
6* Observation. Un négociant qui depuis quinze à vingt ans est affecté de dyspepsie , atribuée à l'usage immodéré de la cigarette, se met à fumer plus que jamais. Depuis deux mois il éprouve des attaques nocturnes d'angine de poitrine.
. 7® et S^ Observations. Elles se rapportent à deux hommes qui fumaient beaucoup et qui ont succombé à une attaque d'angine de poitrine.
Tous ces faits concernent des fumeurs :
nous en citerons quelques autres qui porteraient à croire que l'abus du tabac prisé peut quelquefois exercer une influence analogue.
L'auteur, dont je viens de résumer le travail, a publié, dans V Union médicale (1) un exemple remarquable d'angine de poitrine produit par cette cause. D est assez intéressant pour trouver ici sa place.
Il s'agit d'un homme de vingt-neuf ans»
(1) 1863, 19«vol.,2«8ërie,p.457.
chauffeur dans une usine, qui, pendant une certaine nuit et étant probablement sous Tinfluence des boissons alcooliques, était allé s'étendre sur Therbe fraîche où il avait dormi pendant environ deux heures d'un profond sommeil. « Le lendemain il était chez lui, en train de chanter, quand il fut pris brusqucT ment d'une attaque qui s'est répétée un très grand nombre de fois depuis ce temps. Elle est caractérisée par une douleur vive à la région précordiale , laquelle douleur s'irradie dans l'épaule gauche. Cette douleur s'accompagne d'une oppression avec tendance à la défaillance. D y a en même temps pâleur de la face, petitesse du pouls et trouble de la vue. Le malade dit avoir ressenti dans les jambes une faiblesse telle, qu'il fut obligé de s'asseoir pour ne pas tomber. Cette attaque d'oppression et de douleur précordiale dura environ cinq à six minutes au bout desquelles tout rentra dans l'ordre»
• Depuis l'époque où cette collection de symptômes s'est montrée pour la première fois»
elle s'est répétée environ deux ou trois fois par semaine, et depuis un mois environ elle apparaît presque tous les jours. Le malade est effrayé de l'intensité et de la répétition de ces attaques , auxquelles il lui paraît difficile de résister plus longtemps. La moindre émotion, la moindre fatigue, le moindre exercice musculaire reproduisent Tattaque. »
Le cœur ausculté et percuté ne présente rien d'anormal ; seulement le malade a assez souvent des palpitations dans l'intervalle des attaques d'angine. En outre, ce malade est affecté de dyspepsie, depharyngo-laryngite granuleuse et il est frappé d'analgésie sur toute l'étendue de la peau.
Le malade ne fumant pas, M. Beau rattache l'angine de poitrine à une influence rhumatismale contractée pendant le sommeil sur l'herbe fraîche, ou met la dyspepsie et la pharyngite granulée sur le compte des excès alcooliques,
« Deux ou trois jours après son entrée à l'hôpital, où il avait eu déjà une attaque très
vive, on remarque dans le crachoir du malade un liquide brunâtre qui ressemble à de la salive colorée par du tabac mâché. C'est alors que le malade avoue qu'il prise pour deux sous de tabac par jour, que le tabac lui tombe très facilement dans la gorge et excite les mouvements de toux et d'expuition à Taide desquels il rend le liquide brunâtre du crachoir. »
Croyant avoir trouvé la cause du mal, on conseille «lu malade de cesser l'usage du tabac. Celui-ci se soumet sans réserve, et plus d'un mois après la cessation de cette habitude, le rédacteur de cette observation la terminait ainsi : ^ Depuis qu'il a cessé le tabac, le malade n'a eu qu'une seule attaque très légère d'angine. Son teint est meilleur ; il a pris un peu d'embonpoint, n n'a plus de palpitations ; son' analgésie ( insensibilité à la piqûre , au pince* ment, etc.) a diminué beaucoup. La pharyngite granuleuse, qui existe toujours, a néanmoins diminué beaucoup d'intensité. »
Pour que Tangine de poitrine se montre chez
— Tôles personnes qui usent du tabac, M. Beau pense qu'il faut une réunion de circonstances qui ne se rencontrent que rarement : 1^ Tusage excessif du tabac ; 2® une susceptibilité particulière de l'individu ; 3® des causes débilitantes telles que des chagrins, des fatigues, l'aSaiblissèment des fonctions organiques, etc., qui, empêchant l'expulsion du principe toxique du tabac, en permettent l'accumulation à un degré tel que la nicotine se trouve assez abondante pour produire une action funeste sur le cœur^ Les condusions qu'on doit tirer de ces faits sont confirmées par les expériences de H. Claude Bernard sur la nicotine. En effet»
en introduisant une certaine quantité de cette substance pure dans le corps de certains ani-* maux, ce savant a donné lieu à des phénomènes mortels semblables aux symptômes de Tangine de poitrine. M. Samuel Wright, que j'ai déjà cité, est arrivé au même résultat; et ce qui prouve à quel point le cœur subissait l'influence du poison, c'est qu'après la mort des victime^
il trouvait le cœur pile, mou, d'un volume moindre qu'à rétat normal, et le sang, dépourvu de fibrine et surtout pauvre en globules rouges, conservait toujours sa fluidité.
H. le D' Em. Decaisne, médecin dans le département de TOise, a soumis, en mai 1864, à l'Académie des sciences, un mémoire sur les intermitUnces du cœur et du pouls par suite de l'abus du tabac à fumer, présentées par vingtun fumeurs incorrigibles sur quatre-vingt-huit soumis à son observation. U termine ainsi son mémoire : « Si Ton considère : 1® qu'aucun des sujets soumis à mon observation n'était atteint d'une lésion organique du cœur; V que la plupart d'entre eux n'étaient pas dans des conditions de santé qui favorisent la production des intermittences des battements du cœur; 3^ et surtout qu'il a suffi , chez neuf d'entre eux, de supprimer l'usage du tabac pour voir revenir le cœur à son rhythme normal, peutêtre ne trouvera-t-on pas trop hardies et trop prématurées les conblusiqns suivantes :
)^ 1^ L*abus du tabac à fumer peut produire sur certains sujets un état que j'appellerai narcotisme du cœur, et qui se traduit par des intermittences dans les battements de cet organe et dans les pulsations de l'artère radiale;» 2^ il suffit, dans certains cas, de suspendre ou, du moins, de réduire Tusage du tabac à fumer, pour voir disparaître entièrement ou diminuer Firrégularité dans les fonctions du cœur (1). »
De même que le tabac exerce une influence sur les fonctions d*innervation, de respiration, de circulation, et y détermine quelquefois les désordres graves dont j'ai rapporté des exemples, de même il peut altérer les fonctions digcstives et faire naître des maladies plus ou moins compromettantes.
Passons sur l'haleine infecte des fumeurs enracinés, sur la malpropreté de leur bouche, sur la couleur de leurs dents, sur le gonflement et le ramollissement de leurs gencives, sur la
(1) Gazette hebdomadaire de médecine et de chir., 10 juin 1864, p. 396.
perte du goût, et d'autres inconvénients qu'ils subissent pour la plupart. Il est des phénomènes plus importants que ceux-là, et c'est sur eux que je veux appeler un instant l'attention.
. Suivant plusieurs médecins, beaucoup d'angines érythémateuses ou granuleuses dont on recherche inutilement la cause n'en ont pas d'autre que celle-là et ce qui le prouve, c'est que si les malades cessent de fumer, le mal cesse bientôt après.
n est un fait vrai qu'on cite en faveur du tabac, et qui, mieux interprété, prouve au contraire l'action nuisible de cette plante sur les fonctions digestives. On dit que le tabac calme le sentiment de la faim et qu'avec lui le travailleur peut se nourrir avec une quantité moindre d'aliments. Suivant Ramazzini, des voyageurs ont assuré qu'en mâchant ou fumant du tabac, ils pouvaient faire beaucoup de chemin sans être pressés par la faim. Guillaume Pison, voyageant dans des lieux déserts, ne ressentait ni lassitude ni faim après avoir mftché du tabac.
Uagnenus rapporte Thistoire d'un soldat qui, pendant une semaine, supporta les plus grandes fatigues au siège de Valence, en 1636, sans prendre de nourriture et seulement en mâchant du tabac (i). Hais ce qu'on ne dit pas, c'est le temps pendant lequel ce phénomène aurait pu durer. Et d'ailleurs ces faits ont-ils été observés et reproduits avec une exactitude bien rigoureuse?
Oui, le tabac diminue la faim, mais il le fait comme l'abus des alcooliques, comme l'ingestion des médicaments actifs, comme un embarras' gastrique, comme un accès de fièvre»
comme une maladie quelconque, enfin , parce que, dans toutes ces circonstances, l'estomac, sympathique à tous les événements anormaux, qui se passent au sein de l'économie, se trouble et devient malade. Le tabac amortit donc le sentiment de la faim en paralysant l'activité gastro-intestinale, c'est-à-dire en altérant la
(1) De tahaeo, authore Joanne-Chrysost. Magnbno, BurgUDdo Luxioriense patritio, philos., medico, etc. 1658.
santé, et non en tenant lieu de subsistance.
C'est la même opinion qu'exprime Van Helmont, quand il dit qu'il apaise la faim, non en la satisfaisant, mais en détruisant cette sensation et en diminuant l'activité des autres fonctions.
Comment d'ailleurs en serait-il autrement avec l'état congestif de la muqueuse buccale, pharyngienne et probablement stomacale, ainsi que semblent en témoigner le malaise épigastrique et les nausées dont les fumeurs se plaignent si souvent?
De l'état congestif permanent aux lésions matérielles organiques, la distance n'est pas grande : le philosophe Malebranche et le professeur Petit-Pradel qui avaient contracté la funeste habitude de chiquer, sont morts l'un et l'autre d'un cancer de l'estomac.
La nutrition peut encore être troublée, non plus par l'action directe que le tabac exerce, soit sur la muqueuse digestive, soit sur le système nerveux qui préside à la digestion, mais par le surcroît de travail que le tabac fumé ou
mflché impose aux glandes salivaires, et par la dépense exagérée de salive qui en est la conséquence. C'est là un fait qui est beaucoup trop négligé et auquel les fumeurs d'un tempérament sec, bilieux et nerveux, devraient surtout faire attention. U est vrai que les inconvénients de cette déperdition, au lieu d'aboutir à un état morbide défini, se confondent le plus souvent avec cet état vague de malaise, de faiblesse, de souffrances qu'on ne peut rattacher à rien^ et qui forme comme un trait d'union qui rapproche la santé de la maladie et qui tend à les confondre. Toujours est-il qu'il faut que les médecins soient convaincus de la réalité de cette cause, afin que, la connaissant, ils puissent, dans l'occasion, la découvrir et la combattre. En voici un exemple remarquable :
Un militaire retiré du service, âgé de trentesept ans, était tombé insensiblement dans la consomption sans autre affection antécédente et concomitante que de l'anorexie et de la dyspepsie, depuis qu'il avait quitté son régi-
ment. Après l'avoir soumis sans succès aux apéritif, aux toniques et aux stomachiques, le D' Roques apprit qu'il faisait grand usage de tabac à fiimer et qu'il en éprouvait une salivation abondante. Le tabac avait en effet déterminé une sorte de fluxion habituelle vers les glandes salivaires, d'où dépendaient le ptyalisme et l'abolition presque totale des fonctions digestives, et consécutivement la faiblesse et le marasme dans lesquels il était réduit. Le médecin exigea de son malade qu'au lieu de fumer une trentaine de pipes, il en réduisit la consommation à six par jour, puis il arriva peu à peu à n'en permettre qu'une matin et soir, et enfin à supprimer totalement le tabac.
Le malade fiit docile : aussi ce régime, aidé de pédiluves sinapisés, de purgatifs et d'une alimentation reconfortante, amena une entière guérison au bout de trois mois (1).
Un des effets les plus fâcheux, les plus appa-
(1) Mitmùins de nUdec et de cMmrg. prol., t. V, p. 188.
rents et les moins contestés de l'habitude du tabac, consiste dans une forme particulière de cancer qu'il n'est pas rare d'observer chez les fumeurs. Cette dtîgénérescence peut se montrer sur tous les points de la cavité buccale : les joues, les gencives, le voile du palais, les amygdales même, et enfin la langue, dont je pourrais citer trois cas terminés par la mort sur deux fumeurs bien soigneux de leur personne, d'une bonne constitution et à un flge peu avancé.
Mais c'est surtout au pourtour de la bouche et particulièrement à la lèvre inférieure qu'il est le plus habituel de le rencontrer.
H. Bouisson, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, dans un travail fort intéressant qu'il a publié sur ce sujet, en 1859, prétend qu'avant notre époque le cancer des lèvres était assez rare, et que son apparition a coïncidé et s'est proportionnellement accrue avec le développement qu'a pris en France depuis 1830 la consommation du tabac. Pour son compte, en quinze ans, de 1845 à 1859, il
-sien a opéré à l'hôpital Saint-Elôi soixante-huit cas, dont quarante-trois à la lèvre inférieure.
Suivant ce savant chirurgien, le cancer se développe d'autant plus facilement que l'habitude est plus invétérée ; aussi le plus grand nombre de ses malades avait dépassé l'âge de quarante ans H est vrai que l'usage d'une pipe à tube court (brûle-gueule), et l'irritation que son contact direct et sa chaleur immédiate entretiennent à l'ouverture de la bouche, peuvent être considérés comme une des causes du cancer. En effet, si Ton examine l'état des arcades dentaires inférieures, on constate chez les vieux fumeurs une dépression, une usure véritable sur le bord des dents qui correspond à l'altération organique de la lèvre ; mais ce fait n'exonère pas le tabac lui-même de toute influence ; et ce qui prouve qu'il peut par lui-même amener un résultat analogue, c'est que le cancer labial s'observe sur des fumeurs de cigare, et qu'il se montre également, ainsi que je l'ai déjà dit précédemment , sur des points plus ou
moins éloignés de rorifice buccal. H. Bouisson a opéré un médecin de Barcelone, atteint de végétations épithéliales des narines, que le malade n'hésitait pas à attribuer à cette frivole habitude, si répandue chez les Espagnols, de lancer par le nez la fumée de la cigarette.
Dans une statistique citée par M. Joly, M. Leroy d'Etiolés a montré que le cancer des lèvres figure à peine pour un pour cent chez les femmes, même avec des cas observés chez des femmes qui fumaient tandis qu'il compte pour plus de un pour vingt-six chez l'homme. Et comme complément de cette observation , M. Velpeau a fait remarquer que le cancer des lèvres a lieu le plus ordinairement du côté de la bouche affecté à l'usage de la pipe ou du cigare.
Quoi qu'il en soit, la maladie « débute ordinairement par une gerçure du bord de la lèvre inférieure ou par une excroissance en forme de verrue. Puis enfin la production morbide s'étend, s'endurcit, et après diverses altérations successives , finit par s'ulcérer. La tumeur
prend alors les caractères propres à cette variété du cancer que l'on appelle cancroïde (1). »
n résulte de tous les faits précédents que l'usage abusif du tabac peut agir comme cause, soit prédisposante, soit déterminante d'un certain nombre de maladies, et qu'aucun appareil n'est à l'abri de sa nuisible influence. Avec un peu moins de sévérité dans le choix des matériaux qui m'ont servi à composer ce travail, j'aurais pu facilement multiplier ces observations et rapporter des exemples de gastralgie, d'anaphrodisie, de glycosurie survenus chez de vieux fumeurs qui ont trop abusé du tabac pour l'avoir fait impunément ; mais les conditions propres à asseoir mon jugement peuvent être insufiSsantes pour entraîner des convictions plus réfractaires , et si j'en ai dit assez pour fixer désormais l'attention de mes confrères, mon but est atteint : je ne désire pas davantage aujourd'hui. L'avenir fera le reste.
(1) Louis ¥iQvm, Annie scientifique, 1860, p. 346.