‹ Du tabac, son influence sur la santé et sur les facultés intellectuelles etChapitre 8 sur 10 · HYGIÈNE DES FUMEURS · texte numérisé non relu

HYGIÈNE DES FUMEURS

Les règles que la science a tracées pour la conserratîon de la santé varient suivant les âges, les sexes et lés tempéraments. Appliquée aux fumeurs, Thygiène n'a pas à tenir compte de ces différences*

A rhoiiime fait pour qui l'habitude du tabaô est devenu un besoin» elle offre une direction salutaire et des moyens de préservation plus ou moins efficaces contre les dangers auxquels il s'expose.

A l'enfance et à la jeunesse elle n'a d'autres conseils à j^onner que Fabstinence.

Pour y soumettre Tenfance, j'invoque une discipline pleine et sévère ; mais pour ce qui concerne la jeunesse et particulièrement celle de nos lycées et de nos collèges, c'est-à-dire cette foule de candidats pleins de sève et d'ardeur qui aspire aux fonctions publiques et aux professions libérales, et dont l'exercice des nobles facultés de Tintelligence est l'indispensable instrument, je ne veux d'autres moyens que la persuasion.

J'en appelle à sa raison : après avoir lu cette brochure, qu'elle médite sur mes arguments, et, entre mes conclusions hostiles aux exemples qui la provoquent et la séduisent de toute part et celles d'une mode aveugle et inintelligente, qu'elle décide de quel côté doivent être l'observation , l'expérience , le désintéressement, la vérité, et surtout qu'elle conforme sa conduite à sa décision calme et réfléchie.

L'hygiène des fumeurs n'a pas davantage à

s'occuper des femmes. En Europe, en France surtout, la femme a le goût trop délicat pour contracter une habitude qui deviendrait le tombeau de ses charmes, et qui, sans aucun doute , lui ferait perdre l'ascendant qu'elle exerce même sur les hommes le moins disposés à se soumettre à son empire.

Les tentatives faites pour l'entraîner dans ce mouvement vertigineux, qui ne respecte aujourd'hui presque aucune famille, sont restées sans résultat, et tout porte à croire que cet échec sera définitif. C'est assez que les femmes de la Chine et de l'Inde paient ce triste tribut à l'imperfection de la nature humaine : les Françaises ont toute sorte de motifs pour ne pas se traîner à leur remorque.

De tous les tempéraments, celui qui peut permettre avec le moins d'inconvénient l'usage du tabac à fumer est le tempérament lymphatique. L'Alsacien en offre un exemple remarquable. Le pays brumeux qu'il habite, la bière

dont il fait une consommation abondante lui donnent sous ce rapport une immunité relative mais incontestable.

Les tempéraments nerveux, bilieux, les constitutions sèches et délicates présentent au contraire les conditions les plus défavorables. Les hommes qui possèdent cette organisation agiront sagement en s'interdisant Fusage du tabac. Et si cette abstinence leur coûte au commencement quelque sacrifice, qu'ils considèrent toutes les compensations que Tavenir leur réserve et dont cet ouvrage peut leur donner ridée (1).

C'est donc aux hommes faits que je m'adresse dans ce chapitre, à ceux dont le besoin irrésistible du tabac se justifie par des raisons d'âge, de tempérament, de climat, et pour qui l'habitude est devenue comme une fonction

(1) Je laisse de côte la question d'économie, qu'il n'est pas possible de rattacher directement à l'hygiène. Quel est d'ailleurs le fumeur qui ne peut se démontrer à lui-même, qu'arrivé à la Tîeillesse son habitude lui a coûté la sommç de quatre à cinq mille francs «u minimum?

naturelle, respectable au même titre que tant d'autres usages qui, sans être nécessaires à la santé, s'imposent cependant à l'hygiène des familles et des individus.

A mes lecteurs de cette catégorie, ja dirai donc:

Quelque habitude que vous ayez du tabac, n'en usez qu'avec la plus grande modération.

N'excédez jamais la dose qui vous est familière ; on a vu le moindre écart, dans ce sens, déterminer des accidents sérieux.

Il serait même prudent de ne pas l'atteindre, car la puissance de l'habitude a ses caprices : telle dose qui était hier inoffensive et qui est encore indifférente aujourd'hui, peut produire de grands effets demain.

A moins d'une habitude éprouvée, fumez le tabac le moins acre et tenez compte de sa provenance. Sous ce rapport, les tabacs du Levant, de la Grèce, de la Hongrie, de la Havane et du Maryland, parmi les produits étrangers ;

celui d'Alsace, parmi les tabacs iadigènes, doivent être préférés (1).

Que votre tabac soit plutôt sec qu'humide :

vous allez en comprendre la raison. La nicotine qui est sa partie active, se décompose, comme tous les produits organiques, à une température élevée, à une condition toutefois, c'est qu'elle ne soit pas mélangée à un corps volatil.

(1) Le tableau suivant indique les proportions de nicotine contenue dans les divers tabacs livrés aujourd'hui à la consommation :

Tabac du Levant > » p. 100 de niooUne.

— de Grèce » —

— de Hongrie » » —

— > des Arabes 2 » —

— du Brésil 3 » -^

— de la Uayane .... 2 » —

— du Paraguay .... 2 » —

— du Maryiand .... 2 29 —

— de l'Alsace 3 21 —

— du Pas-de-Calais. . 4 96 —

— du Kentucky .... 6 09 —

— d'Ille-et-Vilaine. . . 6 20 —

— du Nord 6 68 —

— de Virginie 6 87 —

— du Lot-et-Garonne, 7 34 —

— (3y Lot 7 36 —

{ExtraU du Mémoire de M. My.)

Or Teau, quand elle fait partie du tabac en combustion, devient vapeur, elle protège ainsi la nicotine, la mélange à la fumée, l'entraîne loin du foyer de la combustion et en dépose une partie dans la bouche, où elle se dissout dans la salive et lui communique ses qualités fâcheuses.

Il est prudent de ne pas fumer à jeun. C'est pour négliger ce t5onseil que tant de fumeurs ont la tête embarrassée pour tout le reste de la journée.

Après le repas, ne vous pressez pas de fumer. Attendez au moins un quart d'heure avant d'allumer votre cigare ou votre pipe.

Fumez toujours à l'air libre, surtout quand vous venez de manger.

Soignez la toilette de votre bouche avec plus de soin que celle de votre barbe. Après avoir fumé, rincez-vous la bouche avec de l'eau fraîche aiguisée de quelques gouttes d'eau-de-vie, d'eau de Cologne ou de toute autre liqueur aromatique.

Pour enlever à la bouche Todeur de tabac, un chimiste habile, M. Chevalier, conseille le gargarisme suivant :

Chlorure de chaux sec en

poudre fine 8 grammes.

Eau distillée ) , ,

^„ > de chaque . 64 — Alcool à 3S« ) ^

Huile essentielle de girofle. . 2 gouttes.

On traite le chlorure par Teau ; on décante, on filtre et on ajoute l'alcool, puis Thuile essentielle. Cette solution s'emploie à la dose d'une demi-cuillerée à café dans un verre d*eau dont on se sert pour frotter les dents avec une brosse à éponge et pour se rincer la bouche.

Surveillez vos dents, faites disparaître, par la main d'un dentiste habile, les saillies et les aspérités qui pourraient irriter un point quelconque de la cavité buccale et devenir ainsi le point de départ d'une dégénérescence dangereuse.

Vous voulez savoir ce que pense Thygiène des différents procédés à l'aide desquels on fume le tabac? Ce n'est, de votre part, qu'une question de pure curiosité, car vous avez fait depuis longtemps votre choix, et ce n'est pas ce que j'en puis dire ici qui modifiera vos habitudes.

Voici toutefois ce que Fexpérience et la raison enseignent sur ce point :

Des trois procédés usités en Europe, c'est la cigarette qui semble offrir le moins d'inconvénients. Elle dure peu, s'éteint facilement, et, dans ce cas, on la jette sans regret, à cause de son peu de valeur. A ces avantages apparents, ajoutez que le tabac qu'on emploie à sa confection est généralement plus doux et par conséquent contient moins de nicotine.

Cependant il est démontré qu'elle produit un dessèchement prononcé , quelquefois pénible de la bouche et du gosier, et que, des trois manières de brûler le tabac, c'est celle-là qui développe le plus souvent le besoin de boire.

Les maîtres dans Tart de chanter le savent bien : à une cigarette, préférez, disent-ik, deux cigares ; à un cigare, préférez deux pipes ; vous ferez mieux encore de vous abstenir.

Malgré ce jugement, c'est le cigare qui obtient les honneurs de la préférence. Je ne veux pas dire qu'il la mérite sous tous les rapports, car il offre quelques inconvénients relatifs que les grands fumeurs connaissent bien et que je veux signaler à mon tour dans l'intérêt de mes lecteurs.

On a remarqué qu'à partir d'un certain point, le goût du cigare devient moins agréable et que ses propriétés sont moins inoffensives. Cela vient de ce que la nicotine, dégagée des premières couches mises en combustion, se condense, en partie du moins, dans celles qui sont le plus rapprochées de la bouche , qu'elle se retrouve avec celle qui se dégage à la fin du cigare, et qu'elle se mélange aux produits pyrogénés qui s'étaient arrêtés en route avec le principe vénéneux.

De cette remarque découle ce conseil :

Si votre position vous le permet, ne fumez que la moitié du cigare ; je dirais volontiers le tiers seulement et même moins.

Si la question d'économie vous commande, rejetez, du moins, le cigare quand la combustion est assez avancée pour échauffer le bout qui est en rapport avec la bouche.

Ce contact direct du cigare avec les lèvres est un inconvénient auquel on cherchait à obvier autrefois en fixant à Tune de ses extrémités un chalumeau ou une plume qui servait de canal à la fumée. Plusieurs fumeurs se servent aujourd'hui, dans le même but, d'un portecigare fait d'ambre, d'ivoire, de corne ou de bois, et ils ont raison. Avec cet intermédiaire on évite de mâcher le tabac, et la fumée a le temps de déposer dans le trajet quelque peu de ses principes actifs.

Le dernier conseil que je donnerai, sur ce sujet, est de ne jamais rallumer un cigare refroidi depuis quelque temps, parce qu'il est

plus acre et qu'il fait saliver davantage. J'ajoute qu'il exerce une action narcotique plus puissante. V Union médicale rapporte qu'un fumeur, d'une rare vigueur, tomba un jour à la renverse pour avoir tiré quelques bouffées d'un cigare fin rallumé, retrouvé sur une cheminée au bout de quinze jours.

De ce qui précède, il résulte que c'est la pipe qui mérite la préférence. Mais choississez-la sans caprice, sans indifférence, et avec toute l'attention qu'un homme sérieux apporte aux choses importantes et sérieuses.

En premier lieu, rejetez avec mépris la pipe en terre, à tube court, vulgairement appelé brûle-gueule. Avec cet instrument, tout le principe vénéneux du tabac arrive dans la bouche et s'y condense en partie. C'est surtout parmi les fumeurs qui en font usage qu'on rencontre le cancer de la bouche, ,

t De toutes les manières de fumer , dit Percy, l'usage du brûle-gueule est la plus dan-

gereuse et la plus ignoble. Il est rare que rhomme qui Ta adopté soit propre, rangé et bien portant. C'est dans cette classe que se trouvent, sauf les exceptions, les ivrognes, les débauchés (1). »

Si vous préférez Thumble pipe en terre, garnissez son tuyau d un embout aplati d'ambre ou d'une autre matière peu conductrice du calorique : c'est ainsi que vous protégerez vos lèvres.

Les fumeurs discutent sur la différence de qualité entre une pipe neuve et une pipe culottée. Voici ce que l'expérience et l'hygiène enseignent à cet égard :

Le tabac offre moins de danger quand sa fumée passe par une pipe neuve, parce que la terre poreuse et absorbante dont elle est formée retient les produits fixes (le goudron et la nicotine) jusqu'à ce qu'elle en soit saturée. Mais il plaît beaucoup moins parce que les

(1) Did. des sciences médicales, t. LX il, p. 465.

produits pyrogénés gazeux, d'une saveur généralement désagréable, arrivent presque seuls à la bouche du fumeur. Quand la pipe est culottée , elle devient neutre , c'est-à-dire qu'elle laisse passer tous les produits de la combustion sans en retenir aucun par elle-même.

La bonne pipe est celle qui est munie d*un long tuyau , comme s'en servent les Turcs, les Persans et les Allemands, car le principe vénéneux , dans le long parcours qu'il traverse avant d'arriver à la bouche du fumeur, se condense dans les parties relativement froides qu'il rencontre.

Mais la meilleure, sans contredit, de celles qui sont en usage en Europe, est celle qui est pourvue d'un récipient ou pompe où viennent se déposer les produits de la combustion, et j'ai peine à m'expliquer pourquoi son usage devient si rare.

Quelle que soit la forme que vous ayez adoptée, ne vous servez jamais de la pipe d'autrui, le contraire peut offrir des dangers, surtout si

— 181 ~ le tuyau a une garniture de bois et de corne dont la matière s'imbibe facilement d'une salive impure.

Les mêmes raisons qui nous ont dicté le conseil de rejeter une partie du cigare doivent en gager le fumeur à laisser au fond du fourneau de sa pipe une certaine quantité de tabac, autrement dit un culot qu'on rejette sans fumer.

Pour obvier aux dangers qui ont inspiré les règles d'hygiène que je viens de tracer, un pharmacien de Paris, M. Ferrier, a proposé aux fumeurs un procédé qu'il est utile de rappeler ici. PourTappliquer, il faut d'abord une préparation qui consiste à tremper du coton dans une dissolution aqueuse très étendue d'acide tannique, puis, quand il est bien imbibé de la dissolution, on l'exprime entre les doigts et on le sèche à l'étuve. On introduit un fragment de ce coton dans un porte-pipe ou porte-cigare spécial qui se compose d'un tuyau creux, très évasé à l'une de ses extrémités, terminé à l'autre extrémité par une ouverture

assez étroite. En traversant le coton imbibé d*acide tannique , la fumée y dépose toute la nicotine dont elle est chargée. Dès lors le redoutable poison qui provient de la combustion du tabac ne peut plus exercer sur les organes du fumeur son action malfaisante (1).

Reste à voir si, en supprimant complètement la nicotine, on ne supprime pas de la fumée du tabac les qualités qui la font apprécier du fumeur.

Moi aussi je me suis occupé de cette question, et après des tâtonnements et des raisonnements, dont je fais grâce au lecteur, je me suis demandé si Tlndien , qui nous a donné le tabac, ne pourrait pas aussi nous indiquer le moyen d'échapper à ses dangers.

Dans rinde, quand on fume le Houka (2), on

(1) Bulletin de la Société d'encauragement , cité par M. Figuier. {Année seientifique, 1862, p. 397.

(2) Pipe turque, indienne ou persane. En sortant de son fourneau , la fumée traverse une sorte de bain-marie, parcourt un tuyau de 3 à 4 mètres de long, et perd avant d'arriver à la bouche une partie de son calorique et de sa ffîordaci^.

— \ss — se sert d*un mélange aromatique où le tabac, bien sec et bien pilé, n'entre que dans une proportion modérée. Aussi la fumée qui en résulte et qui d'ailleurs n'arrive à la bouche qu'après avoir traversé une couche d'eau contenue dans un vaste récipient, est-elle complètement inoffensive.

Pourquoi ne fumerions-nous pas le Houka ? L'industrie qui a su trouver le Racahout des Arabes, l'Ervalenta, la Revalescière, le Karouba et d'autres mystifications de ce genre, saura bien, si elle y trouve un jour son intérêt, composer avec des proportions modérées de tabac un mélange qui satisfasse le goût des amateurs en protégeant ce qu'ils ont de plus cher en ce monde : la santé.

Arrivé «au terme de ce travail, qu'on me permette de rappeler que s'il a été écrit pour tout le monde, j'en recommande particulièrement la lecture aux fumeurs. Et si le langage de la science, dont je crois avoir été Tinter-

prête, leur parait quelquefois sévère, qulls considèrent que pour prix des sacrifices qu'elle attend d'eux, l'hygiène leur diïre un moyen de plus de conserver jusqu'à la vieiUesse l'intégrité de leurs facultés physiques, intellectuelles et morales. C'est là un but assez grand, assez noble, assez précieux, pour que les hommes appliquent à sa poursuite toute la puissance de leur volonté, et que, pour l'atteindre, ils réalisent les conditions que recommande à ceux qui veulent vieillir le savant auteur que j'ai cité au début de mon travail , et dont j'aime encore à citer les paroles en terminant : « Une bonne conduite, une existence toujours occupée, du travail, de l'étude, de la modération, de la sobriété en toutes choses (1). »

(1) De la longéintè, par Flourbns, p. 7.

TABIaWI DES HIATimi».

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